Et jeu sans vilenie. _Fiat._»

Voici maintenant ce qui nous reste de la chanson que citait Guillaume

Crétin avant l’avénement de François Ier, qui monta sur le trône en

1515:

Hellas! Olivier Basselin,

N’orrons-nous point de vos nouvelles?

Vous ont les Engloys mis à fin...

. . . . . . . . . . . . . . . .

Vous souliez gayement chanter,

Et desmener joyeuse vie,

Et les bons compaignons hanter,

Par le pays de Normendye.

Jusqu’à Sainct Lo en Cotentin,

Est une compaignye moult belle:

Oncques ne vy tel pellerin...

. . . . . . . . . . . . . . . .

Les Engloys ont faict desraison

Aux compaignons du Vau-de-Vire:

Vous n’orrez plus dire chanson,

A ceux qui les souloyent bien dire!

Nous prierons Dieu, de bon cueur fin,

Et la doulce Vierge Marye,

Qu’ell’ doint aux Anglois malle fin:

Dieu le pere sy les mauldye!

Cette chanson, ce Vau-de-Vire, est un témoignage historique qui

semblerait, jusqu’à un certain point, assigner à l’existence d’Olivier

Basselin une date certaine, antérieure au seizième siècle; mais il

faut dire aussi que les trois premiers vers cités par Crétin sont

les seuls qu’on puisse déclarer authentiques; ceux qui suivent nous

semblent avoir été composés longtemps après, dans le but de rattacher

personnellement à l’auteur des Vaux-de-Vire un refrain populaire qui

concernait un autre Olivier Basselin, lequel aurait vécu à la fin du

quinzième siècle ou dans les premières années du seizième siècle, et

qui s’était peut-être signalé dans les guerres contre les Anglais.

Ne serait-il pas plus logique de reconnaître, comme d’ailleurs on

l’a fait, l’auteur des Vaux-de-Vire dans un autre Olivier Bisselin,

_homme très-expert à la mer_, qui fit imprimer à Poitiers, chez Jean de

Marnef, en 1559, à la suite des Voyages de Jean Alfonse, un opuscule

portant ce titre: «Tables de la declinaison ou l’esloignement que fait

le soleil de la ligne équinoctiale chascun jour des quatre ans; pour

prendre la hauteur du soleil à l’astrolabe; pour prendre la hauteur

de l’estoille tant par le triangle que par l’arbaleste; pour prendre

la hauteur du soleil et de la lune, et autres estoilles de la ligne

équinoctiale et des tropicques; déclaration de l’astrolabe, pour en

user en pillotage par tout le monde.» Notre Olivier Basselin, dont le

nom est écrit _Bisselin_ par La Croix du Maine, et _Bosselin_ par Du

Verdier, a pu être à la fois chansonnier et pilote: son Vau-de-Vire

XXVI, que les éditeurs modernes ont intitulé _le Naufrage_, raconte

sans doute un épisode de sa vie maritime:

J’avois chargé mon navire

De vins qui estoient très-bons,

Tels comme il les faut, à Vire,

Pour boire aux bons compagnons.

Donnez, par charité, à boire à ce povre homme marinier,

Qui, par tourmente et fortune, a tout perdu sur la mer.

Nous estions là bonne trouppe,

Aimant ce que nous menions,

Qui, ayant le vent en pouppe,

Tous l’un à l’autre en beuvions.

Donnez, par charité, à boire à ce povre homme marinier,

Qui, par tourmente et fortune, a tout perdu sur la mer.

Desjà proche du rivage,

Ayant beu cinq à six coups,

Vînmes à faire naufrage,

Et ne sauvasmes que nous.

Donnez, par charité, à boire à ce povre homme marinier,

Qui, par tourmente et fortune, a tout perdu sur la mer.

Il y a un autre Vau-de-Vire, le _Voyage à Brouage_, dans lequel Olivier

Basselin se représente lui-même dans l’exercice de ses fonctions de

pilote et de caboteur:

Messieurs, voulez-vous rien mander?

Ce bateau va passer la mer,

Chargé de bon breuvage.

Le matelot le puisse bien mener,

Sans peril et sans naufrage!

Il va couler ici aval:

Pourveu qu’un pilleur desloyal

Ne le prenne au passage,

Et que le vent ne le mene point mal,

Il va descendre en Brouage.

Helas! ce vent n’est gueres bon.

Nous sommes perdus, compagnon!

Vuider faut ce navire,

Et mettre tous la main à l’aviron:

Regardez comme je tire!

Se vous tirez autant que moy,

Bien tost, ainsi comme je croy,

Gaignerons le rivage.

Il est bien près, car desja je le voy!...

Compagnon, prenons courage!

Ces deux Vaux-de-Vire, où la personnalité de l’auteur se trahit avec

une sorte de complaisance, nous permettent de croire qu’Olivier

Basselin était, en effet, _homme expert à la mer_, comme on le dit

d’Olivier Bisselin, à la fin de son livre, _achevé d’imprimer à la

fin du mois d’apvril en l’an 1559_, et probablement sous les yeux

de l’auteur. Il faut remarquer, en outre, que, dans le Vau-de-Vire

III, intitulé: _les Périls de mer_, où le chansonnier s’adresse à un

_compagnon marinier_, on remarque plusieurs expressions empruntées

à l’art nautique; que, dans le XXXIXe, le poëte avoue qu’il _hait

naturellement l’orage et la tourmente_; et que, dans le LIVe, qui

commence ainsi:

Sur la mer je ne veux mie

En hazard mettre ma vie...

il a l’air de dire adieu à son métier de pilote.

Dans tous les cas, l’_homme expert à la mer_, qui faisait imprimer un

de ses ouvrages en 1559, ne saurait être le même Olivier Basselin dont

le nom figurait déjà dans une chanson populaire, avant 1515, et qui

avait été _mis à fin_ par les Anglais. A plus forte raison, serait-il

impossible de faire remonter Olivier Basselin et ses Vaux-de-Vire au

règne de Charles VI ou de Charles VII. Ce paradoxe littéraire, que M.

Asselin a essayé de soutenir dans sa Notice, et que MM. Louis Dubois

et Julien Travers ont repris avec une imperturbable assurance, tombe

de lui-même, non-seulement devant les faits et les dates, mais encore

devant le texte même des Vaux-de-Vire attribués à Olivier Basselin.

Ces Vaux-de-Vire sont évidemment du milieu ou de la fin du seizième

siècle; ils ont été rajeunis par Jean Le Houx, qui les a recueillis le

premier, si toutefois il ne les a pas composés lui-même, sous le nom

d’Olivier Basselin, nom très-connu en Normandie à cause de l’ancienne

chanson qui se chantait du temps de Guillaume Crétin. Au reste, Jean

Le Houx a rassemblé tout ce qu’on savait, par tradition, de la vie

d’Olivier Basselin, dans ce Vau-de-Vire qu’il adresse à Farin du Gast:

Farin Du Gast, tu es un honneste homme:

Par mon serment, tu es un bon galois!

Estois-tu point du temps que les Anglois

A Basselin firent si grand’ vergongne?

Ma foy, Farin, tu es un habile homme.

Mais quoy! Farin, y a-t-il quelque chose

Qui mieux que toy ressemble à Basselin?

Premierement beuvoit soir et matin,

Et, toy, Farin, tu ne fais autre chose:

Ne jour, ne nuit, chez toy on ne repose.

Onc Basselin ne voulut de laitage,

Et, toy, Farin, tu le hais plus que luy;

Mais, pour vuider, s’il le falloit, un muid,

Tu le ferois, et encor davantage.

Si Farin meurt, ce seroit grand dommage.

Basselin feut de fort rouge visage,

Illuminé, comme est un chérubin;

Et, toy, Farin, tu as tant beu de vin,

Que maintenant tout en toy le presage.

Si Farin meurt, ce seroit grand dommage.

Raoul Basselin fit mettre en curatelle

Honteusement le bon homme Olivier;

Et, toy, Farin, vois-tu point le Soudier

Qui, en riant, te fait mettre en tutelle?

«Ça, dit Farin, par ma foy, j’en appelle.»

A Basselin ne demeura que frire;

Et, toy, Farin, tu es bon mesnager.

Pour boire un peu, ce n’est pas grand danger:

C’est de ton creu. Encore faut-il rire!

Bois donc, Farin, et ne prens pas du pire.

Il est aisé de voir que les _Anglais_, dont parle Jean Le Houx dans ce

Vau-de-Vire en l’honneur d’Olivier Basselin, étaient les créanciers,

contre lesquels ce bon buveur eut à se défendre pendant sa vie employée

à boire et à chanter. On est allé jusqu’à prétendre que Basselin avait

péri glorieusement en combattant les Anglais qui saccageaient les côtes

de la Normandie; mais il faut simplement supposer, d’après la chanson

de Le Houx, que les Anglais, qui _firent si grand’ vergogne_ au pauvre

_chanteur virois_, étaient ses propres parents, entre autres ce Raoul

Basselin, qu’on accuse de l’avoir mis _honteusement_ en curatelle dans

sa vieillesse. Ce qu’il y a de mieux prouvé dans la biographie du

_bonhomme Olivier_, c’est qu’il n’a fait que boire tant qu’il a chanté,

et qu’il a chanté tant qu’il a bu.

Olivier Basselin, comme buveur, comme chansonnier, comme pilote, comme

foulon, devait être bien connu à Vire. Les souvenirs qu’il y avait

laissés s’étaient conservés par tradition jusqu’au commencement du

siècle dernier.

On lit ce qui suit dans les _Mémoires pour servir à l’histoire de la

ville de Vire_, par Leroy, lieutenant particulier au bailliage de

Vire (manuscrit in-fol., Bibl. de l’Arsenal, Hist., nº 346): «Le plus

ancien et le plus fameux autheur de Vire, dont on ait connoissance, est

Ollivier Basselin. Il fit et composa des chansons à boire, que l’on

appela _Vaux-de-Vire_, qui ont servy de modèle à une infinité d’autres

que l’on a fait depuis, auxquelles on a donné par corruption le nom de

_Vaudevilles_. Il étoit originaire de Vire et faisoit le mestier de

foulon en draps. Ménage, dans ses _Étymologies_, et, après luy, les

autheurs du _Dictionnaire universel de Trévoux_, se sont trompés, quand

ils ont dit que ces chansons furent premièrement chantées au Vaux de

Vire, qui est le nom d’un lieu proche de la ville de Vire, car il est

certain qu’il n’y a jamais eu proche Vire aucun lieu de ce nom-là. Il

est bien vray que Olivier Basselin demeuroit dans le moulin dont il

se servoit pour fouler des draps, situé proche la rivière de Vire, au

pied du costeau, qu’on appelle les Vaux, qui est entre le château de

Vire et le couvent des cordeliers; qui sert à sécher les draps, et où

les habitants de Vire vont se promener; et, parce que Ollivier Basselin

chantoit souvent ses chansons en ce costeau, on leur donna le nom de

Vaux-de-Vire, qui est composé de deux mots, sçavoir de Vaux, qui est

le nom du costeau où on les chantoit, et de Vire, sous lequel il est

situé; ces chansons, étant composées vers la fin du quinzième siècle,

se sentoient un peu de la dureté du stille et de l’obscurité des vers

de ce temps-là. Jean Le Houx, dit le Romain, vers la fin du seizième

siècle, les corrigea et les mit en l’état que nous les avons à présent.

Les prestres de Vire, pour lors fort ignorans, n’aprouverent pas son

ouvrage et luy reffuserent l’absolution, et, pour l’obtenir, il fut

obligé d’aller à Rome, ce qui luy acquist le surnom de _Romain_.»

Cependant la célébrité locale d’Olivier Basselin ne s’étendit pas

même par toute la Normandie: «Sentant le prix de la liberté, dit le

savant Lanon de la Renaudière, article BASSELIN dans la _Biographie

universelle_ de Michaud, il ne sortit point de son vallon. Ce fut

pour ses voisins qu’il composa ses rondes joyeuses: elles amusaient

un auditoire peu difficile, que le poëte réunissait sur le sommet du

coteau qui dominait son moulin. La tradition est muette sur sa vie. On

ignore même l’époque de sa mort.» Sa renommée ne s’effaça pourtant pas

dans la mémoire de ses compatriotes, qui chantaient encore ses chansons

deux siècles après lui.

Bernard de la Monnoye, l’auteur des _Noëls bourguignons_, curieux qu’il

était d’étudier les poésies populaires de nos anciennes provinces,

chercha sans doute les Vaux-de-Vire de Basselin, sans les découvrir;

mais il connaissait du moins le nom de ce vieux poëte normand: «Il

y a eu, sous Louis XII, et peut-être sous Louis XI, dit-il dans ses

notes sur la _Bibliothèque françoise_ de la Croix du Maine, un Olivier

Basselin, foulon à Vire, en Normandie, prétendu inventeur des chansons

appelées communément _vaudevilles_, au lieu qu’on devroit, dit Ménage,

après Charles de Bourgueville dans ses _Antiquités de Caen_, les nommer

_vaudevires_, parce qu’elles furent premièrement chantées au Vaudevire,

nom d’un lieu proche de la ville de Vire; étymologie que je ne puis

recevoir, le mot _vaudeville_ étant très-propre et très-naturel pour

signifier ces chansons qui vont à _val de ville_, en disant _vau_ pour

_val_, comme on dit _à vau de route_ et _à vau l’eau_, outre qu’on ne

saurait me montrer que _vaudevire_ ait jamais été dit dans ce sens.

«Charles de Bourgueville est le premier qui a imaginé cette origine, et

ceux qui l’ont depuis débitée n’ont fait que le copier. Je ne dis pas

qu’Olivier Basselin, ou, comme Crétin l’appelle, _Bachelin_, n’ait fait

de ces sortes de chansons, et que son nom ne soit resté dans quelque

vieux couplet; mais, les vaudevilles étant aussi anciens que le monde,

il est ridicule de dire qu’il les a inventés[11].»

[11] La Monnoye avait deviné juste; dès la fin du quinzième

siècle, on trouve le mot _vaul de ville_, employé par Nicolas

de la Chesnaye, dans sa moralité de la _Condamnacion de

Bancquet_. Voy. mon _Recueil de farces, soties et moralités

du quinzième siècle_ (Paris, Ad. Delahays, 1859, in-12, p.

316). C’est dans une note de l’auteur ainsi conçue: «Ici

dessus sont nommez les commencements de plusieurs chansons,

tant de musique que de vaul de ville, et est à supposer que

les joueurs de bas instrumens en sçauront quelque une qu’ils

joueront prestement devant la table.» Il faut remarquer

qu’aucun de ces commencements de chansons n’appartient au

Recueil des Vaux-de-Vire d’Olivier Basselin. Ce passage,

que personne n’avait encore signalé, nous permet de fixer

définitivement le sens et l’origine du mot _vaudeville_: on

appelait _chanson de Vaux-de-Ville_ un refrain populaire qui

courait par la ville.

L’opinion de La Monnoye fit autorité et fut reproduite dans diverses

compilations, jusqu’à ce que la réimpression des poésies d’Olivier

Basselin eut constaté que les Vaux-de-Vire existaient en même temps

que les Vaudevilles, qui ont été définis en ces termes par Lefebvre de

Saint-Marc dans une note sur le fameux vers de Boileau:

Le Français, né malin, créa le vaudeville:

«Sorte de chansons faites sur des airs connus, auxquelles on passe

toutes les négligences imaginables, pourvu que les vers en soient

chantants, et qu’il y ait du naturel et de la saillie[12].»

[12] Œuvres de Boileau, édit. de 1747, t. II, p. 60.

Les Vaux-de-Vire d’Olivier Basselin remplissent toutes conditions

du genre; ils se recommandent, d’ailleurs, par leur incontestable

ancienneté et leur vieille réputation normande; ils sont certainement

les premiers types de la chanson bachique en France. Qu’Olivier

Basselin et Jean Le Houx ne fassent qu’un seul et même poëte, peu

importe: ce n’est pas Horace, ce n’est pas Anacréon, c’est un _bon

biberon_ qui chante le cidre et le vin, avec une gaieté toute gauloise,

dans la bonne langue vulgaire qu’on parlait en Normandie vers la fin du

seizième siècle.

Énigmes et découvertes bibliographiques · 第 40 / 82 题