ROBINETTE AUX DAMES.

Je suis Robinette en habit,

Mais si, d’un changement subit,

Sans vous tromper à mon visage,

Vous me vouliez prendre à l’essay,

Je monstrerois bien que je sçay

Comme il faut frotter le mesnage.

Cette dernière strophe semblerait faire allusion à l’aventure de

ce filou, habillé en femme, qui avait dupé un jeune homme _sous

apparence de mariage_, aventure qui ne nous est connue que par le titre

de la pièce indiquée plus haut. Néanmoins Robinette, la véritable

Robinette, et ici le _ballet des Argonautes_ et le roman des _Amours

folastres_ semblent d’accord, était vraisemblablement une servante de

Châtellerault, une _belle nymphe de cuisine_, une _lavandière_, d’une

pruderie ridicule, qui avait fait de la vertu avec l’un, mais qui

s’était abandonnée avec l’autre, épisode galant et grotesque, qu’un

procès scandaleux avait peut-être divulgué et que la chanson racontait

à tous les coins de Paris et de la France.

Nous ne chercherons pas à prêter une étymologie quelconque au nom

de Robinette. Dès le treizième siècle, on voit figurer le nom et le

personnage de Robin dans une farce ou _jeu-parti_ d’Adam de la Hale;

mais alors Robin est mis en scène à côté de Marion. Longtemps après,

Robin est encore le héros naïf et joyeux des épigrammes libres de

Clément Marot, dans lesquelles Margot a remplacé Marion. Plus tard

Gueridon succède à Robin, et Margot devient Robinette; si les noms

changent, les types et les caractères restent les mêmes. Quant au

Filou, c’est peut-être une lointaine réminiscence de _l’Homme armé_,

qui se montre déjà dans le _jeu de Robin et Marion_, et qui vient

troubler les amours de ces pauvres pastoureaux en battant l’un et en

caressant l’autre, ce que Collé a si plaisamment représenté dans sa

chanson de _Cadet et Babet_. Malgré l’ancienneté évidente de ces types

populaires, nous ne jugeons pas nécessaire de rechercher, comme l’a

fait Borel dans son _Thresor des antiquitez françoises_, si le Filou

ne descendrait pas en droite ligne du poëte _Villon_, qui avait laissé

en héritage son nom aux voleurs, comme le Filou a laissé le sien aux

coupeurs de bourse.

LES VAUX-DE-VIRE

ET

OLIVIER BASSELIN.

Avant l’édition des _Vaux-de-Vire_, publiée en 1811 par les soins de

M. Augustin Asselin, sous-préfet de Vire, le nom d’Olivier Basselin

était à peine connu, quoiqu’il eût été cité dans diverses compilations,

à propos de l’origine du Vaudeville; quant aux chansons de ce poëte

virois, elles étaient à peu près ignorées.

Il n’existait, en effet, que deux exemplaires de l’édition unique

de ces _Vaux-de-Vire_, imprimée, vers 1670, à Vire même, par Jean

de Cesne, et quelques copies manuscrites plus ou moins anciennes

qui s’étaient conservées dans les mains des compatriotes d’Olivier

Basselin. Ce fut un de ces derniers, M. Richard Seguin, qui commença le

premier la résurrection d’Olivier Basselin, en réimprimant tant bien

que mal une partie des Vaux-de-Vire dans son _Essai sur l’histoire de

l’industrie du Bocage_ (Vire, impr. d’Adam, 1810, in-8).

L’éveil était donné au patriotisme des habitants de Vire; un des deux

seuls exemplaires de l’édition de 1670, sortant de la bibliothèque du

médecin By, venait de reparaître, comme un trophée, dans la ville où il

avait été imprimé; le sous-préfet de cette ville, M. Asselin, se mit

à la tête d’un comité qui s’était formé spontanément pour donner une

nouvelle édition des Vaux-de-Vire d’Olivier Basselin. Cette édition,

faite par les soins de M. Asselin lui-même, avec le concours de ses

associés virois, et imprimée à Avranches, chez Lecourt, en 1811, sous

ce titre: _Les Vaudevires, poésies du quinzième siècle, par Ollivier

Basselin, avec un Discours sur sa vie et des notes_, fut tirée

seulement à 148 exemplaires, savoir:

In-4º Papier vélin superfin 11

Grand carré 13

In-8º Papier rose 10

Vélin 64

Raisin 48

Épreuve 2

On lit, au verso du titre: «Cette nouvelle édition est faite aux

frais et par les soins des habitants de Vire, dont les noms suivent:

MM. ASSELIN (Auguste), sous-préfet; CORDAY (DE), membre du collége

électoral du département; DE CHEUX DE SAINT-CLAIR, id.; DESROTOURS

DE CHAULIEU (Gabriel), maire de la Graverie, id.; DUBOURG-D’ISIGNY,

membre du conseil d’arrondissement; FLAUST, maire de Saint-Sever;

HUILLARD D’AIGNAUX, premier adjoint du maire de la ville de Vire; LANON

DE LA RENAUDIÈRE, avocat; LE NORMAND, receveur principal des droits

réunis de l’arrondissement de Vire; ROBILLARD, receveur des droits

d’enregistrement et conservateur des hypothèques de l’arrondissement de

Vire.»

C’était peu de chose que 148 exemplaires pour faire connaître les

poésies d’Olivier Basselin, non-seulement à Vire et à la Normandie,

mais encore à tous les amis de notre vieille littérature; c’était

assez cependant pour replacer Olivier Basselin au rang qu’il devait

occuper dans cette littérature où il allait figurer désormais comme

chef d’école ou de genre, comme créateur du Vau-de-Vire, sinon du

Vaudeville. L’édition de M. Asselin devint d’autant plus rare qu’elle

était plus recherchée. Plusieurs hommes de lettres entreprirent alors

concurremment de préparer une nouvelle réimpression des Vaux-de-Vire,

en y ajoutant des pièces inédites qu’on attribuait encore à Basselin

et qui n’étaient que des compositions de son premier éditeur, Jean Le

Houx. La réputation d’Olivier Basselin n’avait pas tardé à se répandre

et à s’accroître en Normandie, où l’on attendait avec impatience cette

édition si lente à voir le jour après tant de promesses réitérées. M.

Louis Dubois, ancien bibliothécaire, et M. Pluquet, libraire à Paris,

tous deux Normands, et, comme tels, jaloux de populariser les poésies

de Basselin, s’étaient occupés simultanément de cette édition qu’ils

voulaient faire plus complète, plus critique et plus savante que celle

de M. Asselin.

Ce fut dans ces circonstances que M. Asselin, qui se trouvait en

relation avec Charles Nodier et qui appréciait la supériorité de ce

grand écrivain, fit abnégation de tout amour-propre littéraire, en

engageant l’illustre philologue à devenir l’éditeur d’Olivier Basselin.

Cette proposition avait de quoi flatter et intéresser à la fois

Charles Nodier: il s’agissait de remettre en honneur un de ces poëtes

provinciaux, pour lesquels il avait toujours manifesté une sorte de

fanatisme; il s’agissait aussi de rétablir un texte qui s’était altéré

en passant de bouche en bouche; il s’agissait enfin d’éclaircir ce

texte par des notes savantes et ingénieuses qui convenaient si bien

au talent du commentateur des Fables de la Fontaine. Charles Nodier

consentit donc à publier, sans doute de concert avec M. Asselin, une

édition annotée des Vaux-de-Vire; il s’attacha d’abord à revoir le

texte; il rédigea un certain nombre de notes grammaticales, mais on

ne sait pourquoi, après quelques semaines de travail, il laissa de

côté le manuscrit destiné à l’impression, et ce manuscrit, chargé

de corrections et de notes autographes, appartient aujourd’hui à la

Bibliothèque impériale, qui l’a reçu de moi comme un souvenir de

l’illustre bibliographe.

M. Louis Dubois n’avait pas renoncé, ainsi que Charles Nodier, à

mettre au jour l’édition qu’il préparait depuis dix ans, et cette

édition parut en 1821, à Caen, sous ce titre: _Vaux-de-Vire d’Olivier

Basselin, poëte normand de la fin du quatorzième siècle, suivis d’un

choix d’anciens Vaux-de-Vire, de Bacchanales et de Chansons, poésies

normandes, soit inédites, soit devenues excessivement rares, avec des

dissertations, des notes et des variantes_. Ce volume in-8 de 271

pages, tiré à 500 exemplaires, témoignait des efforts que l’éditeur

avait faits, en s’aidant des communications de M. Pluquet, pour

rendre sa publication aussi satisfaisante que possible. L’édition fut

accueillie avec beaucoup d’empressement, quoique le nombre des premiers

souscripteurs ne s’élevât pas à plus de 121, et elle ne tarda guère à

s’épuiser, malgré des critiques assez vives qui reprochaient surtout à

M. Louis Dubois la lourdeur de son docte commentaire sur des chansons,

et qui invitaient un nouvel éditeur à réunir les Vaux-de-Vire de Jean

Le Houx à ceux d’Olivier Basselin.

M. Julien Travers, membre de la Société des Antiquaires de Normandie,

répondit à cet appel et tint compte de ces critiques, lorsqu’il publia,

en 1833, à Avranches, _les Vaux-de-Vire édités et inédits d’Olivier

Basselin et Jean Le Houx, poëtes virois, avec discours préliminaire,

choix de notes et variantes des précédents éditeurs, notes nouvelles

et glossaire_. Cette édition in-18, tirée à 1,000 exemplaires, qui

suffirent à peine aux nombreux admirateurs qu’Olivier Basselin

comptait déjà en Normandie, avait été faite d’après les indications

de M. Asselin et avec des matériaux fournis par cet amateur éclairé:

«Restaurateur de Basselin, en 1811, dit M. Julien Travers dans sa

préface, il a quelques raisons de tenir à l’édition qu’il a donnée de

cet auteur; mais il a un trop bon esprit pour ne pas désirer qu’il en

paraisse une meilleure encore. Telle est à cet égard son abnégation

personnelle et sa ferveur pour la gloire de Basselin, qu’il m’a

généreusement offert tous les moyens d’améliorer son premier travail.

Ses livres, ses papiers, au moindre désir que j’en ai manifesté, ont

quitté sa bibliothèque, la ville même de Cherbourg, et sont, depuis

plusieurs mois, à vingt lieues de leur propriétaire. Puisse le fruit de

mon zèle à préparer cette édition répondre à tant de complaisance!»

Après trois éditions également recommandables à différents titres, pour

en publier une nouvelle, je ne pouvais que mettre à contribution les

travaux de mes devanciers, en les combinant ensemble et en cherchant à

les perfectionner. C’est ce que je me suis efforcé de faire, dans mon

édition, intitulée: _Vaux-de-Vire_ d’Olivier Basselin et de Jean Le

Houx, suivis d’un choix d’anciens Vaux-de-Vire et d’anciennes Chansons

normandes, tirés des manuscrits et des imprimés, avec une notice

préliminaire et des notes philologiques par A. Asselin, L. Dubois,

Pluquet, Julien Travers et Charles Nodier (_Paris, Adolphe Delahays_,

1858, in-12 de XXXVI et 288 pages).

Tous les Vaux-de-Vire et toutes les Chansons normandes, recueillis par

MM. Asselin, Louis Dubois et Julien Travers, ont été scrupuleusement

conservés dans cette édition, qui se divise en cinq parties: 1º

Vaux-de-Vire d’Olivier Basselin; 2º Vaux-de-Vire de Jean Le Houx;

3º Chansons normandes du seizième siècle, tirées d’un manuscrit;

4º Chansons normandes anciennes, tirées de recueils imprimés; 5º

Bacchanales et Chansons, tirées d’un recueil imprimé en 1616. Nous

avons cru devoir adopter intégralement le choix des pièces que nos

devanciers avaient jugées dignes de composer l’élite de la Muse

normande; on appréciera le motif qui nous a empêché d’ajouter une

seule pièce à ce choix, qu’il eût été facile d’augmenter du double, en

puisant à pleines mains dans les recueils d’anciennes Chansons.

Quant aux Vaux-de-Vire d’Olivier Basselin, qui font la partie

principale de notre volume, nous les avons laissés dans l’ordre

systématique où M. Louis Dubois les a rangés, et nous avons respecté

l’orthographe qu’il leur a donnée, en approuvant les raisons sur

lesquelles il s’est fondé pour adopter cette orthographe. «Assurément,

dit-il dans la préface de son édition, si nous avions le texte

primitif de Basselin, il serait à propos de lui conserver sa manière

d’orthographier: c’est une chose admise généralement; mais, le texte

de Basselin ayant subi des changements, son style étant devenu celui

de la fin du seizième siècle, il faut donner à ce style l’orthographe

contemporaine, pour que l’un et l’autre soient en harmonie... Il est

évident qu’il n’est pas convenable d’employer la vieille orthographe,

dont a fait usage l’éditeur de 1811... Les Vaux-de-Vire ayant été

composés au commencement du quinzième siècle et imprimés longtemps

après, retouchés, quant aux expressions, par ceux qui les chantaient

et qui voulaient les accommoder au style de leur temps, il n’est pas

étonnant qu’ils offrent des disparates assez choquantes, telles que

des couplets purement écrits et rimés correctement, à côté de vers

remplis de fautes de toute espèce, de simples assonances au lieu de

rimes, l’absence même de la rime dans plusieurs vers, des hiatus, des

strophes faibles et des idées ingénieuses.» Charles Nodier a pleinement

approuvé, dans ses _Mélanges tirés d’une petite bibliothèque_, le

système d’orthographe que M. Louis Dubois crut devoir adopter dans son

édition, contrairement à l’exemple de ses devanciers. «Du Houx, dit

l’illustre critique, n’eut pas grand’chose à faire pour approprier

les Vaux-de-Vire d’Olivier Basselin, qui étaient locaux, qui étaient

célèbres dans le pays, qui étaient éminemment traditionnels: il n’eut

qu’à les recueillir de la bouche des anciens du pays, ou plutôt qu’à

les écrire comme il les avait appris, quand il commençait lui-même à

faire des chansons. Sa leçon est donc leur leçon propre, celle que

la tradition avait faite, et c’est nécessairement la bonne, car un

vaudeville ne vaut rien, quand il ne vit pas dans la mémoire et qu’il

ne s’_accroît pas en marchant_. Pour que les savants Éditeurs de Vire

pussent croire nécessaire de rétablir l’orthographe de Basselin,

il faudrait supposer qu’ils se croyaient sûrs d’avoir retrouvé son

texte, et le texte de Du Houx n’est pas plus le texte de Basselin que

l’orthographe de Du Houx n’est l’orthographe de Basselin.»

Nous n’avons donc pas admis dans notre édition l’orthographe factice

que M. Asselin s’était efforcé de calquer sur les monuments de la

langue du quinzième siècle; mais nous nous serions fait un scrupule

de supprimer la Notice préliminaire que le premier éditeur moderne de

Basselin a mise en tête des Vaux-de-Vire, car cette Notice est, en

quelque sorte, le point de départ de la renommée littéraire du poëte

normand, qui n’avait pas, avant l’édition de 1811, une existence

bien constatée, et qui pourrait être encore aujourd’hui rejeté dans

le mystérieux domaine des auteurs imaginaires. Depuis la Notice

intéressante, quoique un peu vague, que M. Asselin a consacrée au

chansonnier de Vire, aucun document nouveau ne s’est produit, qui

puisse établir avec certitude à quelle époque vivait Olivier Basselin,

et même s’il a réellement vécu.

C’est, comme nous l’avons dit, vers 1670, que Jean de Cesne imprimait

à Vire un petit volume in-16, de 53 feuillets non chiffrés, sans

date, intitulé: _le Livre des chants nouveaux de Vaudevire, par ordre

alphabétique, corrigé et augmenté outre la précédente impression_. Le

nom d’Olivier Basselin ne se trouve pas même dans cette édition, qui

fut précédée d’une ou de plusieurs autres impressions qu’on ne connaît

pas. On a prétendu, sans en fournir aucune preuve, que la première de

ces impressions remontait à 1576. Quoi qu’il en soit, on a retrouvé,

dans divers recueils de chansons, publiés depuis 1600 jusqu’en 1625,

quelques-uns des Vaux-de-Vire attribués à Basselin, mais qui ne portent

pas de nom d’auteur dans ces recueils où ils ont été imprimés d’abord

sans aucune indication d’origine.

«Il est sans doute fort extraordinaire qu’il ne soit resté aucune

trace des premières éditions des Vaux-de Vire, dit Charles Nodier

dans ses _Mélanges tirés d’une petite bibliothèque_ (p. 250), et que,

de celle même qui a été donnée par Du Houx, on ne connaisse que deux

exemplaires. On ne saurait comprendre l’acharnement qui se serait

attaché à la destruction de ce petit livre si naïf, si complétement

inoffensif; je dirais volontiers si décent, quand on pense que les

plus obscènes turpitudes, imprimées dans le même temps, nous sont

parvenues en nombre et ont échappé à la proscription dont on veut que

les chansons de Basselin aient été l’objet. Je suis assez porté à

croire que leur extrême rareté est plutôt le résultat assez naturel

de leur popularité même, et que ces petits volumes, d’un usage si

nécessaire, qu’on ne cessait probablement de les porter dans la poche

que lorsque leur contenu était passé tout entier dans la mémoire, ont

subi la destinée commune aux livrets éphémères du même genre, qu’on

distribue incessamment dans nos places publiques, et qui disparaissent

du commerce au moment même où tout le monde les sait par cœur. Je

ne fais donc pas de doute qu’avec des recherches ou plus actives ou

plus heureuses, on ne réussisse à trouver de nouveaux exemplaires de

l’édition de Du Houx, et même des éditions antérieures, qui paraissent

encore plus rares.»

Le nom d’Olivier Basselin apparaît pour la première fois sous le règne

de Louis XII, dans une chanson populaire dont les premiers vers se

trouvent cités à la fin d’une lettre de Guillaume Crétin, mort en

1525, et qui a été conservée presque entière dans des manuscrits qu’on

dit appartenir au commencement du seizième siècle. Voici le passage

de la lettre en question, adressée à François Charbonnier, secrétaire

du duc de Valois, qui fut plus tard le roi François Ier: «Si monsieur

de La Jaille se présente à ta veue, je te prie faire mes très-amples

recommandations, et en ceste bouche finiray la presente, disant:

Olivier Bachelin,

Orrons-nous plus de tes nouvelles?

Vous ont les Anglois mis à fin!

Énigmes et découvertes bibliographiques · 第 39 / 82 题