La _Muse folastre_ est, sans contredit, le plus rare des recueils
du même genre qui ont été imprimés et réimprimés avec une sorte de
concurrence libertine dans les vingt premières années du dix-septième
siècle.
C’est cependant celui dont on a fait peut-être le plus grand nombre
d’éditions. On peut aussi le considérer comme le premier de tous les
recueils analogues et le prototype du genre.
La plus ancienne édition paraît être celle de Tours, 1600, in-16, qui
est citée dans la _Biblioth. Stanleiana_, nº 346, mais qu’il n’a pas
été donné aux bibliographes français de voir de leurs propres yeux et
de décrire _de visu_.
Le _Manuel du libraire_ (5e édit.), auquel nous empruntons ce
renseignement, nous offre la nomenclature de toutes les éditions
qui ont passé de loin en loin dans les catalogues de vente et que
l’illustre doyen de la bibliographie, M. Jacques-Charles Brunet, a
probablement citées, sans les avoir vues toutes dans le cours de
sa longue carrière de bibliographe et de bibliophile. Voici cette
nomenclature avec quelques additions:
Le premier (le second et le troisième) livre de la Muse folastre,
recherchée des plus beaux esprits de ce temps. _Rouen_, 1603, 3
tom. en 1 vol. in-24.
Cette édition porte, sur le titre, qu’elle est _augmentée_, ce qui
constituerait l’existence d’une édition antérieure.
--_Lyon_, 1607, 3 part. in-12.
--_Paris, Jean Fuzy_, 1607, 2 part. en 1 vol. in-12 de 116 et
185 p.
Cette édition, qui contient les trois livres en deux parties, est «de
nouveau revue, corrigée et augmentée.»
--_Rouen, Claude Le Villain_, 1609, 3 vol. in-24.
--_Lyon, Barthélemy Ancelin, imprimeur ordinaire du roy_, 1611,
3 part. in-12 de 81, 60 et 58 feuillets.
Cette édition, qui présente quelques différences avec les éditions
de Rouen que nous avons eu l’occasion d’examiner, n’est pas, comme
on pourrait le croire, incomplète des feuillets 73, 74, 76, 78 et 80
dans la première partie. Il y a eu sans doute des cartons exigés dans
la pièce _A la louange des cornes_, et ces cartons ont donné lieu à
un numérotage fautif: ainsi le feuillet 73, portant la signature N,
n’a pas de chiffraison et compte pour les deux feuillets 73 et 74
supprimés; les feuillets chiffrés 77 et 79, avec les signatures N 3 et
N 7, comptent également pour les feuillets absents 77, 78, 79 et 80.
Les réclames de tous ces cartons indiquent qu’il n’y a pas de lacune
dans le texte.
--_Rouen, Claude Le Villain_, 1615, 3 part. in-24.
--_Rouen, Daniel Cousturier_, sans date, in-16.
--_Jene, de l’imprimerie de Jean Beitman_, 1617, 3 part. in-24.
--_Rouen, Nicolas Cabut_, 1621, 3 vol. in-24 de 142 et 144 p.
Le premier volume contient 72 feuillets chiffrés; le second et le
troisième, chacun 71 feuillets non chiffrés. Cette édition est une
reproduction textuelle des éditions de Claude Le Villain, mais mieux
imprimée.
--_Troyes, Nicolas Oudot_, sans date, 3 vol. en 1 vol. in-24 ou
in-32.
M. J.-C. Brunet dit que cette édition, plus belle que les éditions de
Rouen, a dû paraître vers 1620.
--_Ibid._, _id._, 1640, 3 part. in-16.
Aucune de ces éditions n’est accompagnée d’un privilége du roi.
«Ce charmant petit volume, dit Viollet-le-Duc dans la seconde partie du
_Catalogue des livres composant la Bibliothèque poétique_, contient une
grande quantité de pièces que je n’ai jamais trouvées ailleurs, bien
différent en cela d’une foule de recueils qui se répètent les uns les
autres. Quelques-unes sont imitées du latin de Gilebert, de l’italien
de Bembo; d’autres sont d’auteurs inconnus, tels que Bouteroue, de
l’Ecluze, Vaurenard, Blenet, de la Souche, etc., et qui ne sont pas
réellement plus mauvais que beaucoup de leurs confrères en réputation.»
Cette dernière phrase de Viollet-le-Duc n’exprime pas du tout sa
pensée; il a voulu dire que ces auteurs inconnus ne sont pas plus
mauvais que des poëtes de la même époque qui ont eu de la réputation
et qui en gardent quelque chose. Au reste, le sieur de Bouteroue n’est
pas un poëte inconnu, comme l’a dit Viollet-le-Duc, et l’on chercherait
en vain parmi les poëtes du temps ce _Vaurenard_, dont l’épitaphe est
signée R. F. dans _la Muse folastre_.
On ne voit pas que _la Muse folastre_, quoique dépourvue de la
sauvegarde d’un privilége du roi, ait été comprise dans les poursuites
judiciaires qui furent dirigées en 1617 contre Théophile et ses amis
N. Frenicle et Guillaume Colletet, éditeurs du _Parnasse satyrique_.
Il est vrai que cette _Muse folastre_ ne renfermait pas de vers de
Théophile, que le Parlement avait mis en cause comme athée.
L’éditeur de _la Muse folastre_ ne se nomme pas, mais il est permis de
le reconnaître dans un des auteurs du recueil, Paul de l’Écluse, qui y
a inséré sous son nom, folio 6 de la 2e partie (édit. de Lyon, 1611),
une élégie _sur la mort d’un perroquet_; folio 49 de la 3e partie, _le
Bocage de Simphalier, dédié à Monsieur Bertrand, advocat_, et sous ses
initiales P. D. L., cinq pièces dans la seconde partie du volume.
Les noms de plusieurs poëtes sont imprimés en toutes lettres, au bas
des pièces qu’ils ont fournies au recueil ou bien que l’éditeur leur
a empruntées sans leur aveu: Z. Blenet, dit Belair, de la Souche,
C. Brissard et Beroalde de Verville. Les trois pièces qui portent
la signature de ce célèbre écrivain tourangeau sont intitulées: _le
Pallemail_, _l’Alchemiste_ et _le Jeu du volant ou gruau_. Les deux
dernières sont données mal à propos au sieur de Bouteroue dans les
éditions de Rouen.
Les autres auteurs ne sont désignés que par leurs initiales: sept
pièces signées R. F.; deux pièces, G. N.; deux, A. C. Chacun des
anonymes représentés par les initiales suivantes: F. R. D., A. C.
B., P. C., F. G. L., A. F. B., B. A., ne figure que par une seule
pièce dans le recueil. On peut supposer cependant que le même poëte
est désigné par les initiales A. C. et A. C. B. (Blaisois?), de même
que les initiales F. R. D. (Dunois?) semblent ajouter seulement une
qualification d’origine au nom propre de F. R.
Il serait bien difficile de retrouver les véritables noms que cachent
ces initiales. Quant aux pièces qui n’offrent aucune espèce de
signature, nous ignorons également à qui elles appartiennent.
On rencontre, dans la première partie du recueil, _les Folastries
de Pierre de Ronsard non imprimées en ses œuvres_, dont le texte ne
diffère pas sensiblement de celui qui a été imprimé à part, en 1553 et
1584, sous le titre de _Livret des folastries_. _La Muse folastre_ a
recueilli, au folio 64, une neuvième _folastrie_ qu’elle n’attribue pas
positivement à Ronsard.
Nous avons reconnu, dans la 2e et la 3e parties, diverses _Mascarades_
qui ne sont que des extraits de ces curieux ballets de cour, dansés au
Louvre et à l’Arsenal en présence de Henri IV, et dont les titres seuls
ont été conservés dans les _Recherches sur les théâtres en France_, par
Beauchamps.
CHANSONS FOLASTRES ET PROLOGUES
TANT SUPERLIFIQUES QUE DROLATIQUES
DES COMÉDIENS FRANÇOIS.
Il ne s’est conservé qu’un seul exemplaire de ce recueil, qui fut sans
doute imprimé à grand nombre; mais les exemplaires se sont détruits,
par l’usage, dans les mains du peuple, qui les avait achetés à la porte
du théâtre. L’exemplaire qui est venu jusqu’à nous par un heureux
hasard faisait partie de la bibliothèque du marquis de Paulmy; il se
trouve à la bibliothèque de l’Arsenal (Belles-lettres, nos 8802 et
8803).
Ce sont deux petits volumes in-12, de format étroit et allongé. Le
premier, dont le titre, reproduit ci-dessus, offre ces mots: _revus
et augmentés de nouveau par le sieur de Bellone_ (Rouen, Jean Petit,
1612, avec permission), se compose de 76 feuillets non chiffrés, avec
les signatures AII--FV; le second, dont le titre porte: _Par Estienne
Bellonne, Tourangeau_ (ibid., 1612), contient 144 pages numérotées.
Chaque volume est terminé par le mot: FIN. On doit en conclure qu’ils
ont paru séparément, l’un après l’autre, et que le succès du premier
volume a donné naissance au second. Il est probable que l’édition s’est
écoulée à Rouen et en Normandie, et que peu d’exemplaires sont arrivés
à Paris, d’autant plus que cet ouvrage, imprimé avec permission, est
une contrefaçon des _Fantaisies_ de Bruscambille.
Le sieur Bellonne ou de Bellone, qui osa le publier sous son nom, n’en
était pas l’auteur. Nous avons tout lieu de croire que cet Étienne
Bellone, Tourangeau, fut un comédien de la troupe de Rouen. Il s’était
fait connaître par une tragédie en cinq actes: _les Amours de Dalcméon
et de Flore_, suivie de _Meslanges poétiques_ (Rouen, Raphaël du
Petit-Val, 1610, petit in-12 de 58 p.); réimprimée à Rouen, chez le
même libraire, en 1621, pet. in-12, et comprise dans le _Théâtre des
tragédies françoises_ (ibid., id., 1615, petit in-12). La _Bibliothèque
du Théâtre françois_ (Dresde, Groell, 1768, 3 vol. in-8, t. Ier, p.
538) donne une analyse de cette tragédie, avec quelques citations; le
Catalogue de la Bibliothèque dramatique de M. de Soleinne (nº 947) cite
aussi ces vers, que déclame Dalcméon, au moment de périr, pour faire
ses adieux à sa maîtresse absente:
Prenons premier congé de ces divinitez
Où sont, tant morts que vifs, mes désirs arrestez:
Adieu donc, ce beau chef, qui fait honte au Pactole...
Adieu, ce front polly, le siége de l’amour,
Et ces astres bessins, flambeaux de nostre jour...
Adieu, bouche où tousjours Cupidon se promène,
Adieu, joue de roze où croissent des œillets...
Adieu, sein rondelet, le logis de mon ame...
Adieu, corps tout parfaict en ses proportions,
Corps, Louvre des beautez...
Nous supposons que la troupe des comédiens de Rouen avait adopté
l’usage des _prologues_ et des _chansons joyeuses_, que les comédiens
de l’Hôtel de Bourgogne, à Paris, faisaient entendre à leur public,
avant que le spectacle commençât. Dans l’origine, sans doute, ces
prologues se débitaient, ces chansons se chantaient sur des tréteaux,
en dehors du théâtre, pour attirer la foule. Plus tard, ce fut sur
la scène même, qu’un acteur comique venait faire ce qu’on nommait
l’_avant-jeu_, en préludant ainsi à la tragédie et même à la farce
par des chants et des bouffonneries qui égayaient le spectateur et
lui donnaient à rire jusqu’au lever du rideau. Le prologue XI du tome
premier débute ainsi: «Messieurs, avant que ce théâtre soit remply,
comme vous attendez, je veux vous entretenir familierement, suivant
ma coustume.» Dans le prologue VI du second livre, la tragédie qu’on
va représenter est annoncée en ces termes: «Toutes ces diversitez,
diversement amassées, promettent que la Fortune qui s’empare
aujourd’hui de nostre theastre, pour y représenter les plus furieux
actes de la tragedie, décoche ordinairement les traicts de son ire
sur les choses les plus hautes, les plus patentes et solides. En
quoy, messieurs, vous remarquerez, s’il vous plaist, que de tout ce
qui est compris sous l’archande céleste, il n’y a rien qui se puisse
dire exempt de revolutions et vicissitudes, puisque les choses qui
semblent estre icy bas immuables souffrent les secousses du temps et
l’inconstance de la fortune. Nostre tragedie, un peu plus relevée que
mes paroles, vous en donnera telle preuve, que je n’allongerai point
davantage le fil de cet ennuyeux discours. Voicy desjà l’un de nos
acteurs, qui, ravi de l’attention que nous tenons de vos courtoisies,
vous vient apporter les arrhes de ma promesse. Et, moy, je me retirerai
contant et redevable à vostre favorable silence.»
On se rendra compte des motifs qui avaient amené l’introduction des
prologues facétieux à l’Hôtel de Bourgogne, en se figurant ce que
devait être l’aspect de la salle avant la représentation; voici en
quels termes un zélé catholique dénonçait le scandale, en 1588, dans
ses _Remontrances très humbles au roy de France et de Pologne, Henry
troisiesme de ce nom, sur les desastres et miseres du royaume_:
«En ce cloaque et maison de Sathan, nommée l’Hostel de Bourgogne,
dont les acteurs se disent abusivement _confrères de la Passion de
Jesus-Christ_, se donnent mille assignations scandaleuses, au préjudice
de l’honnesteté et pudicité des femmes et à la ruine des familles
des pauvres artisans, desquels la salle basse est toute pleine et
lesquels, plus de deux heures avant le jeu, passent leur temps en devis
impudiques, jeux de cartes et de dez, en gourmandise, en ivrognerie,
tout publiquement: d’où viennent plusieurs querelles et batteries.»
«On doit donc supposer, disais-je dans une notice sur l’ancien Théâtre
en France, que, malgré la surveillance du sergent à la douzaine ou du
sergent à verge, la police des mœurs n’était pas et ne pouvait pas être
bien faite, à l’intérieur de la salle: dans le parterre (_parquet_), où
personne n’était assis, où les spectateurs formaient une masse compacte
et impénétrable; dans les couloirs et les escaliers, qui n’étaient pas
toujours déserts et silencieux pendant les représentations, et qui ne
furent éclairés qu’à la fin du dix-septième siècle... Quant à la salle
de spectacle, elle n’était éclairée que par deux ou trois lanternes
enfumées, suspendues avec des cordes au-dessus du parterre, et par une
rangée de grosses chandelles de suif allumées devant la scène, qui
devenait obscure, quand le _moucheur_ ne remplissait pas activement son
emploi.»
Les prologues et les chansons folâtres ne furent imaginés que pour
occuper le public et lui faire prendre patience jusqu’à ce que la
pièce commençât; ces chansons et ces prologues, accompagnés d’une
pantomime expressive, provoquaient le gros rire des spectateurs, la
plupart grossiers et immoraux, par des indécences et des turpitudes qui
faisaient fuir les honnêtes gens; mais, du moins, ils ne laissaient pas
de loisir à des actes de débauche qui se commettaient auparavant dans
tous les coins de la salle: une fois la tragédie commencée, on ne riait
plus, mais on écoutait et on se tenait tranquille. Il va sans dire que
les femmes de bonne vie et mœurs n’assistaient pas ordinairement aux
représentations, surtout quand on jouait des farces qui étaient encore
plus infâmes que les prologues.
Ce fut probablement un comédien champenois, le sieur Deslauriers,
qui inventa ces prologues. Son nom de théâtre était Bruscambille.
Il faisait partie de la troupe de l’Hôtel de Bourgogne, et, par
conséquent, de la Confrérie de la Passion. Ce Deslauriers devait être
quelque écolier libertin, qui avait quitté les bancs du collége pour
monter sur les planches, car ses ouvrages sont remplis de citations
latines qui prouvent que les écrivains de l’antiquité lui avaient
été familiers. Les prologues facétieux, qu’il mimait sur le théâtre,
furent imprimés pour la première fois en 1609, _sous la foible
conduite de quelque particulier_, avec ce titre: _Prologues non tant
superlifiques que drolatiques, nouvellement mis en vue, avec plusieurs
autres discours non moins facecieux_ (Paris, Millot, 1609, in-12). Le
sieur Deslauriers désavoua cette édition comme subreptice et se décida
enfin à publier lui-même ses _Prologues tant sérieux que facecieux,
avec plusieurs galimatias_ (Paris, J. Millot, 1610, in-12), et ses
_Fantaisies_ (Paris, Jean de Bordeaulx, 1612, in-8º), qui furent
réimprimés dix ou douze fois dans l’intervalle de peu d’années.
Étienne Bellone puisa dans ces deux recueils les éléments de celui
qu’il fit paraître, sous son nom, à Rouen, après avoir probablement
essayé sur la scène l’effet des prologues qu’il empruntait de
préférence à Bruscambille, et des chansons qu’il choisissait dans
les recueils normands. Ainsi, on reconnaît, dans le premier volume,
cinq ou six prologues de Bruscambille: le _Prologue en faveur du
mensonge_ (Prol. III), le _Prologue facecieux sur un chapeau_ (Prol.
XII), les prologues du Privé, du Cul, de l’Estuy du cul, des Cocus
et de l’Utilité des Cornes, des Parties naturelles des hommes et des
femmes, de la Folie (Prologue des Fols), etc.; dans le second Livre:
le _Prologue facecieux de la laideur_ (Prol. III), les prologues sur
le Nez (Prol. IV), de la Teste, etc. Bellone ne fait aucun changement
notable aux œuvres de Bruscambille, pour déguiser son plagiat; il
se borne à un petit nombre de coupures, et il modifie à sa guise
l’orthographe de l’auteur original.
Quant aux chansons, on les retrouverait toutes certainement dans les
nombreux recueils qui paraissaient alors à Rouen, et qui se copiaient
les uns les autres. Deux de ces chansons mériteraient les honneurs d’un
commentaire; l’une (Chanson IX du 1er volume) a servi de type à notre
chanson de Cadet-Roussel; l’autre (Chanson XII du même tome) est une
imitation de cette vieille chanson populaire, avec laquelle on a bercé
notre enfance et dont voici le refrain:
Entre, Moine, hardiment,
Mon mari est en campagne,
Entre, Moine, hardiment,
Mon mari n’est pas céans.
Étienne Bellone a remplacé le _moine_ par un _valet_, ce qui dénature
le caractère de l’ancien fabliau. Nous avons aussi reconnu une chanson
d’Olivier Basselin dans la chanson XV du tome Ier:
Messieurs, voulez-vous rien mander? etc.
Mais le dernier couplet, que Bellone a peut-être ajouté de son cru,
manque dans les manuscrits et les anciennes éditions de Basselin.
Au reste, toutes les chansons, qui sont mêlées aux prologues dans le
recueil de Bellone, ont été réimprimées à la suite du _Recueil des
plus beaux airs, accompagnés de chansons à danser, ballets, chansons
folastres et bacchanales, autrement dites Vaudevire_ (Caen, Jacques
Mangeant, 1615, 3 part. in-12), avec ce titre particulier pour la
troisième partie: _Recueil des plus belles chansons des Comédiens
françois et recueil de chansons bachanales_.
Le premier livre des _Chansons folastres_ offre, sur son titre, la
marque d’un libraire de Rouen; mais le titre du second livre est orné
d’une gravure en bois, qui paraît avoir été faite exprès pour le
recueil d’Étienne Bellone et qui n’a rien de commun avec les marques
typographiques des libraires et imprimeurs de ce temps-là.
Cette gravure, très-grossièrement taillée, représente l’intérieur d’une
salle, au fond de laquelle on voit une porte et une fenêtre garnie de
petits vitraux. Le plancher semble figurer un dallage en échiquier
noir et blanc. C’est sans doute une décoration de théâtre. Dans cette
salle est un homme barbu, coiffé d’un chapeau de feutre et portant une
longue robe, boutonnée par devant, avec une ceinture bouclée autour des
reins. Les manches serrées de son pourpoint sortent des fausses manches
pendantes de sa robe. On dirait un costume d’alchimiste. Cet homme est
gravement occupé à sous-peser une espèce de récipient en verre, dans
lequel sont trois têtes humaines.
Ces trois têtes ont les yeux tout grands ouverts et paraissent vivre;
elles donnent évidemment des portraits qui devaient être ressemblants,
car leurs traits sont bien caractérisés. La tête qui est de face se
distingue par une physionomie naïve et goguenarde à la fois; la figure
est maigre et longue, avec une barbe en pointe. A droite, une figure à
double menton affecte un air somnolent et inerte; à gauche, une figure
grimaçante et narquoise, au nez retroussé et aux yeux clignotants.
Qu’est-ce que ces trois têtes et ces trois portraits, sinon l’image
symbolique du procédé qu’Étienne Bellone avait mis en œuvre pour
composer son recueil des _Chansons folastres et Prologues tant
superlifiques que drolatiques des Comediens françois_?
Les comédiens français, auxquels Étienne Bellone avait emprunté la
matière de son recueil, étaient les trois amis et compagnons de
théâtre, Gaultier Garguille, Gros Guillaume et Turlupin.
La tradition de l’Hôtel de Bourgogne veut que ces comédiens aient été
trois boulangers, originaires de Normandie, qui se nommaient Hugues
Guéru, Robert Guérin et Henri Legrand. Ils montèrent ensemble sur les
tréteaux, vers 1600, et ils restèrent toujours unis, formant un trio
comique qui valait à lui seul toute la troupe de l’Hôtel de Bourgogne.
Turlupin et Gros Guillaume débitaient des prologues facétieux en prose,
et Gaultier Garguille chantait des chansons joyeuses.
Voici comment Beauchamps a dépeint, d’après le témoignage de Sauval,
ces trois farceurs, dont la gravure nous a d’ailleurs conservé plus
d’un portrait. On les reconnaîtra facilement sur le frontispice du
second livre des Chansons folastres:
GROS GUILLAUME. «Ce fut toujours un gros yvrogne... Son entretien étoit
grossier, et, pour être de belle humeur, il falloit qu’il grenouillât
ou bût chopine avec son compère le savetier dans quelque cabaret
borgne... Il étoit si gros, si gras et si ventru, que les satyriques de
son temps disoient qu’il marchoit longtemps après son ventre... Il ne
portoit point de masque, mais se couvroit le visage de farine.»
TURLUPIN. «Il étoit excellent farceur; l’habit qu’il portoit à la
farce étoit le même que celui de Briguelle... Ils étoient de même
taille; tous deux faisoient le zani et portoient un même masque... Ses
rencontres étoient pleines d’esprit, de feu et de jugement... Quoiqu’il
fût rousseau, il étoit bel homme, bien fait et avoit bonne mine.»
GAULTIER GARGUILLE. «Quant il chantoit ses chansons sur le théâtre,
il se surpassoit lui-même... Il avoit le corps maigre, les jambes
longues, droites et menues, un gros visage bourgeonné. Aussi, ne
jouoit-il jamais sans masque, et pour lors avec une barbe longue
et pointue, une calotte noire et plate, des escarpins noirs, des
manches de frise rouge, un pourpoint et des chausses de frise noire;
il représentoit toujours un vieillard de farce: dans un si plaisant
équipage, tout faisoit rire en lui; il n’y avoit rien, dans sa parole,
dans son marcher ni dans son action, qui ne fût très-ridicule... Enfin
il ravissoit, et personne de sa profession n’étoit plus naïf ni plus
achevé.»
Il suffit de jeter les yeux sur le titre du second livre des Chansons
folâtres, pour se rendre compte de ce qu’a signifié, dans l’origine,
l’expression proverbiale de _trois têtes dans un bonnet_.
LA SATYRE MÉNIPPÉE
DE
THOMAS SONNET, SIEUR DE COURVAL.
Les œuvres de Courval-Sonnet en vers et en prose méritent les honneurs
d’une nouvelle édition, après plus de deux siècles d’oubli, et nous
avons lieu de croire qu’elles vont être réimprimées successivement, de
manière à former quatre ou cinq petits volumes. Courval-Sonnet est un
satirique, imitateur de Régnier, et, quoiqu’il soit loin d’avoir le
talent poétique de son modèle, il ne manque pas de verve et d’énergie.
De plus, ses satires renferment beaucoup de détails de mœurs et peuvent
servir à l’histoire de la société française sous les règnes de Henri IV
et de Louis XIII.
L’abbé Goujet, dans sa _Bibliothèque françoise_ (t. XIV, p. 298 et
suiv.), le marquis du Roure, dans son _Analectabiblion_ (t. II, p.
138), et Viollet-le-Duc, dans sa _Bibliothèque poétique_ (p. 408), ont
accordé à notre poëte virois une mention assez peu favorable, tout
en reconnaissant que l’intérêt des sujets bourgeois qu’il s’est plu
à traiter dans ses satires, rachetait amplement l’insuffisance de sa
poésie et la grossièreté de son langage.
On ne sait presque rien de sa vie. Né à Vire en 1577, il était fils
de Jean Sonnet, sieur de la Pinsonière, avocat, et de Madeleine Le
Chevalier d’Agneaux, parente des deux frères d’Agneaux, traducteurs de
Virgile en vers français. Quoique de famille noble, il se fit médecin,
et, malgré son horreur pour le mariage, il avait épousé une demoiselle
de la maison d’Amfrie de Clermont, qui lui donna plusieurs enfants. Il
paraît avoir quitté sa ville natale, par suite des contrariétés que lui
avait attirées la publication de sa _Satyre Ménippée_, et il vint alors
se fixer à Paris, où il exerça la médecine, en composant des vers.
Un _Avis au lecteur_, imprimé dans la première édition de la _Satyre
Ménippée_, nous apprend qu’il avait déjà en portefeuille la plupart des
satires qui ne parurent que douze et quinze ans plus tard. Cet Avis au
lecteur annonce aussi des poésies d’amour et de différents genres, qui
n’ont jamais vu le jour.
La _Satyre Ménippée_ fut son début et lui acquit aussitôt une grande
réputation littéraire, du moins à Vire et en Normandie. Cette satire a
été réimprimée séparément cinq ou six fois. La première édition, que
les bibliographes n’ont pas citée et qui semble même avoir échappé aux
recherches du savant auteur du _Manuel du libraire_, est la suivante:
SATYRE MENIPPÉE, ou Discours sur les poignantes traverses et
incommoditez du mariage: où les humeurs et complexions des femmes sont
vivement représentées, par Thomas Sonnet, sieur de Courval, docteur en
médecine, natif de Vire, en Normandie. _Paris, Jean Millot_, 1608, in-8
de 52 feuil. chiffr., y compris le titre et le portrait. Ce portrait,
gravé par Léonard Gautier et daté de 1608, est très-beau. On y lit à
l’entour: _Thomas Sonnet, sieur de Courval, docteur en médecine, âgé
de 31 ans..._ Ses armes sont dans le haut, et ce quatrain est gravé
au-dessous:
C’est icy de Courval le vif et vray pourtraict,
Son nez, son front, ses yeux et sa lèvre pourprine;
Icy tu voidz le corps figuré par ce traict,
Et son esprit paroist en l’art de médecine.
Le privilége du roi est du 14 de juin 1608.
La seconde édition est intitulée:
SATYRE MENIPPÉE, ou Discours sur les poignantes traverses et
incommoditez du mariage, auquel les humeurs et complexions des femmes
sont vivement représentées, par Thomas Sonnet, docteur en médecine,
gentilhomme virois; seconde édition reveuë par l’autheur et augmentée
de la Timethelie ou Censure des femmes et d’une Defense apologetique
contre les censeurs de sa Satyre. _Paris, Jean Millot_, 1609, in-8 de
91 feuillets, y compris le titre, le portrait, et les deux derniers
feuillets non chiffrés.
Les deux pièces ajoutées dans cette édition ont chacune un titre
particulier, ce qui constate qu’elles avaient déjà paru à part. Voici
le premier titre: _Thimetelie, ou Censure des femmes, satyre seconde,
en laquelle sont amplement decrites les maladies qui arrivent à ceux
qui vont trop souvent à l’escarmouche soubs la cornette de Venus_, par
Thomas Sonnet, sieur de Courval. Paris, J. Millot, 1609.
Le titre de la troisième pièce est ainsi conçu: _Defence apologetique
du sieur de Courval, docteur en medecine, gentilhomme virois, contre
les censeurs de sa Satyre du mariage_. _Ibid._, _id._, 1609.
Dans quelques exemplaires, on trouve à la suite une pièce intitulée:
_Responce à la Contre-satyre_, par l’auteur des _Satyres du mariage et
Thimethelie_ (sic). Imprimé à Paris, 1609, in-8 de 28 pages, y compris
le titre.
Cette seconde édition de la _Satyre Menippée_ offre beaucoup de
changements, qu’il serait trop long d’énumérer; les trois premiers vers
ont été corrigés ainsi:
Muses, qui habitez dans l’antre Pieride,
Rendés libres mes sens et ma veine fluide,
Serenés mes esprits, agitez d’un procez...
Dans les pièces apologétiques qui précèdent la Satire, on ne trouve
plus une pièce de vers latins signée Ph. Pistel, ni un sonnet de L.
le Houx, avocat, l’éditeur et l’émule d’Olivier Basselin. On peut
en conclure que ces deux poëtes virois s’étaient brouillés avec
Courval-Sonnet.
La troisième édition de la _Satyre Menippée_ porte le même titre. Elle
a paru aussi chez Jean Millot, en 1610. Elle forme un volume in-8 de
8 feuillets prélim. et de 73 pages, y compris le portrait, gravé par
Léonard Gautier, tout à fait différent du précédent. Thomas Courval,
sieur de Sonnet, y est représenté à l’âge de trente-trois ans. On peut
lui attribuer les quatre vers qui sont gravés au-dessous de ce portrait:
Vire fut mon berceau, ma nourrice et mon laict,
Caen, le séjour de mon adolescence,
Paris de ma jeunesse, et maintenant la France
A mon nom, mes écris, mon corps, en ce pourtraict.
La _Thimethelie_, avec un titre à part daté de 1610, comprend 2
feuillets non chiffrés et 38 pages. La _Defence apologétique_, avec
titre, a 41 pages, 1 feuillet blanc et 4 feuillets non chiffrés.
La quatrième édition, imprimée à la suite des _Satyres_ (Paris, Robert
Boutonné, 1621), porte ce titre: _Satyre Menipée_ (sic) _sur les
poignantes traverses du mariage_, par le sieur de Courval, gentilhomme
virois. Paris, Rolet Boutonné, 1621, in-8 de 101 pages, non compris le
titre et le privilége des Œuvres satyriques, daté du 25 février 1621.
Dans cette édition, toutes les pièces liminaires, les préfaces et les
dédicaces ont disparu, ainsi que le portrait.
La cinquième édition, faite, dit-on, loin des yeux de l’auteur, paraît
être la plus complète de toutes, sinon la plus correcte; elle contient
les quatre parties, avec des titres particuliers, sous une seule
pagination. Voici le titre général:
SATYRE MENIPPÉE contre les femmes, sur les poignantes traverses et
incommoditez du mariage, avec la Thimethelie ou Censure des femmes, par
Thomas Sonnet, docteur en medecine, gentilhomme virois. _Lyon, Vincent
de Cœursilly_, 1623, in-8 de 12 feuillets non chiffrés et de 193 p.
Le titre particulier de la _Satyre Menippée_, qui forme un second titre
pour le volume, est orné d’un portrait de l’auteur, gravé sur cuivre.
Charles Nodier, dans le Catalogue de ses livres, en 1844, a remarqué
cette particularité, qu’il a considérée mal à propos comme résultant
d’un renouvellement de titre. C’est à tort qu’on a prétendu que cette
édition était plus incorrecte que les autres. Le privilége du roi est
remplacé par un _consentement_ pour le roi, signé de Pomey, et daté de
Lyon, ce 15 mai 1623.
Nous ne voyons pas, en effet, que la _Satyre Menippée_ ait été
réimprimée à part depuis 1623, quoique Courval-Sonnet ait vécu au moins
jusqu’en 1631, et qu’il soit resté l’ennemi irréconciliable du mariage.
La sixième édition, que les bibliographes n’avaient pas devinée sous
le titre trompeur qui la déguise, offre un remaniement complet de
la _Satyre Menippée_, avec tant d’additions, de suppressions et de
variantes, qu’on pourrait presque la considérer comme un ouvrage
nouveau. C’est pourtant l’auteur lui-même qui a eu la malheureuse idée
de métamorphoser ainsi son œuvre, pour la réunir à la quatrième édition
de son recueil de satires, intitulé: _les Exercices de ce temps,
contenant plusieurs satyres contre les mauvaises mœurs_ (Rouen, Guill.
de La Haye, 1626, in-8º de 209 p.).
La _Satyre Menippée_ qu’on a de la peine à reconnaître dans la _Suite
des Exercices de ce temps, contenant plusieurs satyres contre le joug
nuptial et fascheuses traverses du mariage_, par le s. D. C. V. (le
sieur de Courval, Virois. Rouen, Guill. de La Haye, 1627), commence
à la page 117 du volume; mais elle est précédée d’une page blanche
et d’un titre séparé, qui ne comptent pas dans la pagination et qui
doivent avoir été intercalés après coup. Courval-Sonnet a divisé ici sa
_Satyre Menippée_ en sept satires, sans rien changer à l’ordre primitif
de la composition: 1º _Contre le Joug nuptial_; 2º _Contre affection
et diversité des humeurs et temperamens des mariez_; 3º _le Hasard des
cornes, espousans belle femme_; 4º _le Desgout, espousans laide femme_;
5º _la Riche et Superbe_; 6º _la Pauvre et Souffreteuse_; 7º _Censure
des femmes_. La septième satire se termine par l’énumération des sujets
divers que le poëte se proposait de traiter dans d’autres satires
qui n’ont pas été publiées. La _Satyre Menippée_, ainsi transformée
ou défigurée, a reparu dans plusieurs réimpressions rouennaises
des _Exercices de ce temps_ (1645, 1657, etc.), et s’est trouvée
naturellement ajoutée aux éditions complètes des _Œuvres satyriques_
du sieur de Courval-Sonnet, qui avait cessé enfin de corriger et de
remanier son ouvrage de prédilection contre le joug nuptial et les
_poignantes_ ou _fâcheuses_ traverses du mariage.
LE
PARNASSE DES MUSES.
Le savant et vénérable M. Jacques-Charles Brunet, dans la dernière
édition de son _Manuel du libraire_, ce chef-d’œuvre inestimable de
bibliographie et de critique littéraire, a donné une excellente notice
sur les éditions du _Parnasse des Muses_, depuis celle de 1627, _Paris,
Ch. Hulpeau_, jusqu’à celle de 1635, _Paris, Ch. Sevestre_. On trouvera
dans cette notice la description détaillée de l’édition de 1633,
_Paris, Sevestre_, qui a été réimprimée textuellement dans le joli
volume que nous avons sous les yeux[13].
[13] Le Parnasse des Muses ou Recueil des plus belles
chansons à danser, recherchées dans le cabinet des plus
excellens poëtes de ce temps. Dédié aux belles Dames.
Deuxième édition. _Paris, Ch. Hulpeau_, 1628, in-12.
Réimpression faite pour une société de bibliophiles, à cent
exemplaires numérotés. _Bruxelles, imprim. de A. Mertens_,
1864.
M. J.-C. Brunet n’a pas négligé de dire que les deux éditions datées
de 1633, l’une publiée par Ch. Hulpeau, l’autre par Ch. Sevestre, sont,
à proprement parler, deux recueils différents sous un titre analogue.
On pourra donc réimprimer maintenant le recueil de Ch. Hulpeau, sans
craindre de faire double emploi. Il faut considérer les libraires
Hulpeau et Sevestre comme ayant exploité, en concurrence, sous le même
titre, un genre de livre qui avait la vogue alors et qui trouvait de
nombreux acheteurs parmi le peuple.
Suivant M. J.-C. Brunet, Ch. Hulpeau, qui est nommé dans le privilége
de la première édition de 1627, serait l’éditeur, le compilateur du
recueil. Nous ne partageons pas son opinion: le libraire Ch. Hulpeau,
appartenant à une ancienne famille de libraires qui ont exercé à Paris
depuis 1555, n’eût pas dit, de lui-même, dans la Dédicace aux Dames,
qu’il les suppliait de prendre ces chansons à danser, «de la main d’un,
chez qui la melancholie ne trouva jamais place;» il n’eût pas dit
non plus aux Enfants de Bacchus: «Compagnons, il me semble qu’après
avoir donné contentement aux Dames, il est aucunement raisonnable de
s’en donner à soy-mesme, et comme nous sommes tous enfans d’un si bon
père...» Un libraire eût encouru certainement les reproches de sa
corporation, s’il s’était déclaré, en ces termes, ami du vin et de la
joyeuseté.
Nous sommes plutôt tenté de croire que l’éditeur du recueil était
un de ces chanteurs des rues, un de ces bateleurs de carrefour, qui
avaient surtout élu domicile à la place Dauphine, devant la Samaritaine
et au bout du Pont-Neuf. Le frontispice représente, en effet, deux
comédiens, en costume de théâtre, la batte au côté, le tour des yeux
noirci au charbon et le visage chargé de verrues postiches.
M. le marquis de Gaillon a consacré un charmant article aux anciens
recueils de chansons françoises, et particulièrement au _Parnasse des
Muses_, dans le _Bulletin du bibliophile_, année 1860, p. 1172 et suiv.
Il fait ressortir avec infiniment de goût et d’esprit tout ce qu’il y
a de curieux et d’intéressant dans ces recueils que les amateurs se
disputent au poids de l’or. L’exemplaire de l’édition de Sevestre a été
vendu 616 francs, à la vente Solar.
Charles Nodier faisait le plus grand cas de tous ces recueils de
chansons populaires, et il distinguait, entre tous, _le Parnasse
des Muses_. Il avait conseillé à M. Techener de le réimprimer dans
sa collection de _Joyeusetez_. Il attachait beaucoup de prix, sous
le rapport de la langue et de l’histoire des mœurs, à ces naïves et
charmantes compositions, qui sont la véritable poésie du peuple.
«Nul genre de littérature, dit M. le marquis de Gaillon, n’est plus
populaire en France que la chanson et n’y a été plus heureusement
cultivé; on peut même dire qu’elle y vient sans culture, y étant dans
son terrain naturel.»
M. le marquis de Gaillon fait remarquer que les recueils de chansons,
publiés avant _le Parnasse des Muses_, appartiennent originairement
à la Normandie. _Le Parnasse des Muses_ est un recueil parisien. En
effet, si quelques chansons qui y figurent peuvent avoir été composées
à Caen, à Avignon, à Abbeville[14], il est question de Paris dans
beaucoup d’autres. Ici, ce sont les filles de Vaugirard[15]; là, c’est
la pâtissière du pont Saint-Michel, qui était une voisine du libraire
Ch. Hulpeau[16]; ailleurs, nous nous trouvons
Sur la rive de Seine,
Tout auprès du port au foin[17];
ou bien à Passi, à Montmartre, aux Gobelins[18], etc.
[14] En revenant d’Avignon (page 119 de la 1re partie).
En m’en revenant de Caen (page 133, _ibid._).
Guillot chevaleton.
Des premiers d’Abbeville (p. 15 de la 2e part.).
[15] Page 112 de la 1re partie et 14 de la seconde.
[16] Page 85 de la 1re partie.
[17] Page 22 de la 2e partie.
[18] Page 88 de la 2e partie.
Les chansons du _Parnasse des Muses_ offrent tous les genres de la
chanson, depuis la ronde villageoise, avec refrain et onomatopée,
jusqu’à la romance amoureuse et langoureuse. Plusieurs pièces viennent
sans doute, en droite ligne, de la chambre du roi ou de la reine, car
nos rois de France aimaient la chansonnette et ne dédaignaient pas de
la chanter. La plupart de ces chansons, qui roulent sur le même sujet,
c’est-à-dire sur l’éternel passe-temps des hommes et des femmes, sont
pleines de verve et de gaieté; quelques-unes pourraient passer pour des
chefs d’œuvre dans leur genre.
Nous n’avons remarqué qu’une seule chanson qui fît allusion aux
événements du temps, dans ces vers:
Que la Rochelle investie
Soit prise ou ne le soit pas...[19]
[19] Page 9 de la 2e partie du _Concert des Enfants de Bacchus_.
Nous n’en signalerons que deux en patois, l’une en patois des environs
de Paris[20], l’autre en patois auvergnat[21]. On en trouvera seulement
deux ou trois, dans lesquelles le mot brave l’honnêteté; mais il en est
peu, néanmoins, qui puissent se chanter aux concerts du mois de Marie.
[20] Page 88 de la 2e partie.
[21] Page 38 de la 1re partie.
LE
BANQUET DES MUSES
DE
JEAN AUVRAY.
Ce n’est pas ici le lieu de traiter à fond une des questions les plus
complexes et les plus difficiles de l’histoire littéraire, en essayant
de débrouiller et d’éclaircir les renseignements aussi confus que
contradictoires que nous possédons sur Jean Auvray et sur ses ouvrages.
Il faudrait plus de temps et plus d’espace que nous n’en avons,
pour établir d’une manière logique et certaine la biographie et la
bibliographie de ce poëte normand, car bibliographes et biographes sont
loin de s’entendre, au sujet de l’auteur du _Banquet des Muses_.
En effet, le sieur Auvray, à qui l’on doit ce recueil célèbre de
poésies _scurriles et comiques_, comme il les qualifie lui-même dans sa
dédicace à maître Charles Maynard, conseiller du roi en ses Conseils
d’État et privé, et président, en sa Cour du Parlement de Rouen,
est-il le même que le sieur Jean Auvray, qui a composé un grand nombre
de poésies saintes et mystiques, entre autres le _Thrésor sacré de la
Muse saincte_, la _Pourmenade de l’Ame dévote_, le _Triomphe de la
Croix_?
Le sieur Auvray, chirurgien de son état, que ses amis proclament:
_poeticæ nec non chirurgicæ disciplinæ hujus temporis facile princeps_,
en tête de son _Banquet des Muses_, est-il le même que maître Jean
Auvray, avocat au Parlement de Normandie, auteur de plusieurs
tragédies, entre autres l’_Innocence découverte_, _Madonte_, _Dorinde_,
etc., etc.?
Le sieur Auvray, qui n’existait plus en 1628, quand son ami et
compatriote, David Ferrand, libraire de Rouen, publia ses _Œuvres
sainctes_, suivant le vœu du défunt, est-il le même que le sieur Auvray
qui, au dire des bibliographes, dédiait à la reine, en 1631, ses
tragédies de _Madonte_ et de _Dorinde_?
Enfin, faut-il croire, avec Beauchamps (_Recherches sur les Théâtres de
France_, 2e part. de l’édit. in-4º, p. 82), que l’auteur de _Madonte_
et de _Dorinde_ mourut avant le 19 novembre 1633? Ou bien, faut-il
accepter le témoignage de l’éditeur des _Œuvres sainctes_, qui déclare,
dans les termes les moins ambigus, que le poëte était mort avant cette
publication, c’est-à-dire avant l’année 1628?
Ce sont là autant de petits problèmes historiques et bibliographiques,
devant lesquels s’est arrêté le savant auteur du _Manuel du libraire_,
qui se contente de les signaler en invitant les biographes à les
résoudre. Cette solution définitive se trouvera sans doute dans la
notice que Guillaume Colletet a consacrée à Jean Auvray et qui figure
parmi les _Vies des Poëtes françois_, cette précieuse compilation
encore inédite que les amis des lettres désespèrent de voir paraître et
dont le manuscrit original est conservé à la Bibliothèque du Louvre.
En attendant, nous pouvons dire, sans crainte d’être démenti par
Guillaume Colletet, que Jean Auvray s’occupa de théâtre, de poésie
satirique et licencieuse, dans sa jeunesse, avec beaucoup de verve,
de talent et de libertinage, mais qu’il ne publia lui-même qu’un seul
de ces ouvrages de littérature profane, sa tragédie de l’_Innocence
découverte_ (in-12, sans titre; privilége du 20 janvier 1609). Il avait
fait une foule de pièces folâtres ou gaillardes qui couraient le monde
et qu’il ne prit pas la peine de recueillir en volume. D’ailleurs, en
1611, il s’était amendé et converti, comme il nous l’apprend lui-même
dans les stances de l’_Amant pénitent_, qui font partie du _Thrésor
sacré de la Muse saincte_ (Amiens, impr. de Jacq. Hubault, 1611, in-8º):
Lorsque j’estois mondain, je croyois que les femmes
Fussent pour les humains de plaisans paradis;
Mais j’ay depuis cogneu que les femmes infames
Sont les premiers enfers où nous sommes maudits.
Après cette conversion très-sincère, Jean Auvray ne composa ou plutôt
n’avoua que des poésies d’un genre sérieux, empreintes d’une sorte
d’exaltation religieuse; telles sont les _Stances_ présentées au roi
durant les troubles de 1615, la _Complainte de la France, en 1615_,
etc., qui semblent un peu dépaysées au milieu du _Banquet des Muses_.
Auvray avait été avocat, avant de devenir chirurgien; il avait habité
Paris, avant de retourner en Normandie et de se fixer à Rouen; il avait
vécu dans la société des poëtes et des comédiens débauchés, avant de
mener une vie honnête et presque exemplaire, en exerçant la médecine et
la chirurgie dans la capitale de la Normandie. Il ne pensa plus à la
poésie que pour envoyer au Palinod de Caen et au Puy de la Conception,
de Rouen, des poëmes et des chants royaux sur le Saint-Sacrement et
sur la Sainte Vierge. Cependant il n’avait pas brûlé ses manuscrits,
quoiqu’il eût abjuré ses péchés de jeunesse.
Il mourut vers 1622, et son exécuteur testamentaire, le libraire David
Ferrand, raconte ainsi cette mort édifiante:
Estant prest de rendre l’esprit,
Entre mes mains il vous commit (ses manuscrits),
Me disant: «Pour mes œuvres sainctes,
Fay que quelqu’un soit leur appuy,
Qui puisse empescher les atteintes
Des censeurs du labeur d’autruy.»
David Ferrand, suivant la volonté de Jean Auvray, publia ses _Œuvres
sainctes_, qui parurent presque simultanément:
Les Poëmes d’Auvray, præmiez au Puy de la Conception. _Rouen, David
Ferrand_, 1622, pet. in-8º.
La Pourmenade de l’Ame devote accompagnant son Sauveur, depuis les
rues de Jérusalem jusqu’au tombeau. _Rouen, David Ferrand_, 1622, pet.
in-8º.
Le Triomphe de la Croix, poëme d’Auvray. _Rouen, David Ferrand_, 1622,
pet. in-8º.
Epitome sur les vies et miracles des bienheureux pères SS. Ignace de
Loyola et François Xavier. _Rouen, David Ferrand_, 1622, pet. in-8º.
Mais David Ferrand avait trouvé aussi, dans les papiers de Jean Auvray,
les poésies satiriques, libres et autres, que l’auteur s’était toujours
abstenu de publier, mais dont la plupart avaient déjà paru, sous son
nom ou anonymes, dans le _Parnasse des plus excellens poëtes de ce
temps_ (Paris, Mat. Guillemot, 1607-1618, 2 vol. in-8º) et dans des
recueils du même genre. David Ferrand se garda bien de détruire ces
vers, qui n’appartenaient pas aux œuvres saintes; il les réunit, il
les publia, sous le titre de _Banquet des Muses_, et il réimprima plus
d’une fois ce volume, en vertu d’une permission tacite qui lui tenait
lieu de privilége du roi.
Le _Banquet des Muses_, quoique réimprimé au moins trois fois, est
excessivement rare, et presque tous les exemplaires qui sont parvenus
jusqu’à nous, en passant sous les fourches caudines de l’Index, ont
été plus ou moins mutilés par la censure de la librairie ou par les
scrupules des lecteurs. L’édition originale de 1623 est encore plus
rare que celles de 1627 ou 1628 et de 1636.
Cette édition de 1623, d’après laquelle a été faite la réimpression
récente que nous avons sous les yeux, forme un volume in-8º de
cinq feuillets préliminaires, de 368 pages, et de 32 pages pour les
Amourettes qui le terminent. On a supprimé, dans les éditions de
1628 et de 1636, les vers latins signés L. A. et les sonnets de J.
de Pozé, Blaisois, et de R. Guibourg, adressés à l’auteur, ainsi que
deux petites pièces assez innocentes: _Tombeau de Rud’ensouppe_ (page
144) et _Sur une fontaine tarie_ (page 32 des Amourettes). Mais on y
a ajouté, en compensation, à la suite des Amourettes, les _Stances
funebres sacrées à la memoire de messire Claude Groulard, chevalier,
sieur de Lecourt, conseiller du roy en ses Conseils d’Estat et privé,
et son premier président en sa Cour de Parlement de Normandie_. Ces
deux éditions de 1628 et de 1636 se composent de quatre feuillets
préliminaires et de 408 pages, après lesquelles on a réimprimé
l’_Innocence découverte, tragi-comédie_, en 57 pages.
Le succès qu’obtinrent simultanément le _Banquet des Muses_ et les
_Œuvres sainctes_ d’Auvray conseilla aux libraires de Paris de
rechercher les ouvrages inédits de ce poëte, que le libraire de Rouen
avait négligés ou qui n’étaient pas entre ses mains. Voilà comment
Antoine de Sommaville fit paraître successivement, en 1630, un livre,
qu’il disait avoir _recouvert_, intitulé _les Lettres du sieur Auvray_,
et, en 1631, les _Autres Œuvres poëtiques du sieur Auvray_ (in-8º de 82
p.), et les tragi-comédies de _la Madonte_ et de _la Dorinde_, dédiées
l’une et l’autre à la reine et qui auraient dû être imprimées, en 1609,
avec l’_Innocence découverte_.
On réimprimera peut-être un jour les _Autres Œuvres poétiques du sieur
Auvray_, mais nous croyons que ce petit recueil n’est pas, du moins en
totalité, l’œuvre de l’auteur du _Banquet des Muses_, car on y remarque
des Stances sur la réduction de la Rochelle en 1628, et l’épitaphe
du baron de Thiembronne, _qui mourut en seize cent trente_. Nous
attribuerons donc ledit recueil, sauf quelques pièces, à un fils de
Jean Auvray, lequel serait aussi l’auteur d’un ouvrage en prose: _Louis
le Juste, panegyrique_, par Auvray (Paris, 1633, in-4º).
Quant à l’auteur du _Banquet des Muses_, c’est un poète de l’école de
Regnier et qui ne lui est pas inférieur: «Voilà où Auvray est vraiment
supérieur, dit Viollet-le-Duc dans sa _Bibliothèque poétique_, après
avoir cité une pièce tirée du _Banquet des Muses_; c’est dans les
petits vers faciles, vifs, pleins d’originalité et de verve, et dont
l’expression est neuve et pittoresque. Dans le grand vers, il est
moins original, quoiqu’on y reconnaisse encore son allure franche et
son style nombreux.» Le _Banquet des Muses_ s’adresse donc aux fins
gourmets de la langue et de la gaieté gauloises.
LES
DÉLICES DE VERBOQUET.
Le recueil de Verboquet, que les bibliographes classent parmi les
facéties, est un des ouvrages de cette catégorie les plus rares et les
plus recherchés par les bibliophiles. On le voit figurer aujourd’hui
dans les bonnes collections d’amateurs, mais il manquait dans la
plupart des célèbres bibliothèques du dix-huitième siècle; il était
alors presque inconnu, sinon dédaigné, et les exemplaires qui avaient
pu rester intacts entre les mains du peuple, pour lequel le livre
avait été compilé et imprimé, échappaient encore à la curiosité des
bibliophiles.
Ce livre a eu pourtant un grand nombre d’éditions, depuis celles de
1623, qui paraissent être les premières. Voici la liste des éditions
que nous trouvons citées dans les catalogues et qui ne sont pas toutes
mentionnées dans le _Manuel du libraire_:
Les Délices de Verboquet le Généreux. _Imprimé en 1623_, in-12.
Catal. de Dufay et de comte d’Hoym. Il y a des exemplaires qui
portent: _Se vend au logis de l’auteur_.
Les Délices joyeux et récréatifs, par Verboquet le Généreux,
livre très-utile et nécessaire pour réjouir les esprits
mélancoliques. _Rouen, Besoigne_, 1625, in-12 de 258 pages et la
table.
Les Délices joyeux et récréatifs, avec quelques apophthegmes,
nouvellement traduits d’espagnol en françois, par Verboquet le
Généreux. _Rouen, Jacques Besongne_, 1626, in-12.
Les Délices ou Discours joyeux, récréatifs, avec les plus belles
rencontres et les propos tenus par tous les bons cabarets de
France, par Verboquet le Généreux. _Paris, de l’imprimerie de
Jean Martin et de Jean de Bordeaux_, 1630, 2 tom. en 1 vol. in-12.
La seconde partie est intitulée: _Les Subtiles et Facétieuses
Rencontres de I.-B., disciple du généreux Verboquet, par luy
pratiquées pendant son voyage, tant par mer que par terre_.
_Paris_, 1630. Cette seconde partie a été depuis réimprimée avec
la première, quoiqu’elle ne soit probablement pas du même auteur.
Les Délices ou Discours Joyeux, etc. _Lyon, Pierre Bailly_,
1640, 2 part. en 1 vol. in-12 de 258 pages et la table, et de 71
pages. Il y a des exemplaires, sous la même date, avec le nom de
_Nicolas Gay_.
--Les mêmes. _Troyes, Nicolas Oudot_, 1672, in-12.
--Les mêmes. _Troyes, veuve Oudot et J. Oudot fils_, sans date,
pet. in-8.
Nous serions fort embarrassé de deviner quel est ce Verboquet le
Généreux, qui contait si bien dans les bons cabarets de France et qui
devait résider à Rouen, puisque son livre fut imprimé d’abord dans
cette ville et qu’il se vendait chez l’auteur. Mais, après avoir lu
ce petit livre pour la première fois, nous avons été beaucoup moins
curieux de découvrir le véritable nom du compilateur qui s’était caché
sous le pseudonyme de _Verboquet_. Il faut bien le dire, quoiqu’on
trouve au verso du titre un quatrain de _l’Autheur à son livre_, cet
auteur, quel qu’il soit, n’a eu que la peine de s’approprier les contes
les plus gras et les plus gaillards, qu’il a choisis dans les conteurs
du seizième siècle et surtout dans Bonaventure des Periers.
Aucun bibliographe ne s’était encore avisé de faire cette belle
découverte, et les bibliophiles ne songeaient guère à chercher les
meilleures histoires de Verboquet dans les _Nouvelles Récréations
et joyeux devis_ de Bonaventure des Periers. Faut-il supposer que
Jacques Pelletier, à qui on attribue une partie de ces _joyeux devis_,
ait lui-même repris son bien et formé un recueil des contes qui lui
appartenaient? Dans cette hypothèse, le manuscrit de Jacques Pelletier
aurait été imprimé, longtemps après sa mort, par un ami de la joie,
par un comédien, un bateleur de campagne, qui ne soupçonnait pas
l’origine des contes qu’il publiait sous le nom de Verboquet. Ce nom de
_Verboquet_ rappelle assez le pseudonyme de Philippe d’Alcripe, sieur
de _Neri en Verbos_, l’auteur déguisé de la _Nouvelle Fabrique des
excellents traits de vérité_.
Nous n’avons pas l’intention de remonter à la source de tous les contes
plaisants que contiennent les _Délices de Verboquet_; mais, pour
prouver que nous n’accusons pas à la légère le plagiaire effronté de
Bonaventure des Periers, nous indiquerons quelques-un des contes que
Verboquet le Généreux a copiés le plus fidèlement du monde.
_D’un mary de Picardie, qui retira sa femme de l’amour par une
remonstrance qu’il luy fit._ Voy. les _Nouv. Récréat. et joyeux
devis_, édit. de La Monnoye, 1735, in-12, t. I, p. 93.
_De la vefve qui avoit une requeste à présenter et la bailla au
conseiller laïc à la présenter._ Voy. tom. II, p. 86.
_D’une jeune fille qui ne vouloit point un mary, parce qu’il
avoit mangé la dot de sa femme._ Voy. II, p. 89.
_De l’invention d’un mary pour se venger de sa femme._ Voy. t.
III, p. 109.
_Du basse-contre de S. Hilaire de Poictiers, qui accompara les
chanoines à leurs potages._ Voy. t. I, p. 47.
_De l’enfant de Paris, nouvellement marié, et de Beaufort qui
trouve moyen de jouir de sa femme, nonobstant sa soigneuse
garde._ Voy. t. I, p. 185.
_De Madame la Fourrière qui logea le gentilhomme au large._ Voy.
t. II, p. 1.
Il est probable, cependant, que plusieurs des contes de Verboquet sont
de son cru, et nous lui laisserons volontiers pour sa part les plus
libres et les plus grossiers. Il est permis aussi de supposer que, s’il
les débitait en public du haut de ses tréteaux, il les assaisonnait
à sa manière, en y ajoutant des grimaces et des gestes capables d’en
relever encore le haut goût.
Quant aux _Subtiles et facétieuses Rencontres de J. B., disciple du
généreux Verboquet_, qui ont été pendant longtemps inséparables
des _Délices_, il faudrait en faire honneur à un autre auteur ou
compilateur, qui a rassemblé, sous ce titre, des anecdotes et des
bons mots plus ou moins innocents. C’était une brochure qu’on vendait
dans les foires et les marchés, pour quelques sous, et cette brochure
a été cent fois plus répandue que le volume des _Délices_. On la
réimprima sans cesse jusqu’en 1715. A cette époque, un censeur, qui
se nomme Passart dans ses approbations, mais qui n’est autre que
l’abbé Cherrier, l’auteur du _Polissonniana_, avait été désigné par le
lieutenant de police pour examiner les livres populaires qui sortaient
des presses de Paris, de Troyes, de Rouen et de Lyon. Le censeur
supprima ce qu’il avait «trouvé de mauvais» dans ce recueil, et motiva
ainsi une Approbation du chancelier, en date du 28 octobre 1715. Depuis
lors, toutes les réimpressions qui furent faites à Troyes ont reproduit
le texte épuré par ordre du ministre de la justice.
M. Charles Nisard n’a pas oublié Verboquet, dans sa curieuse _Histoire
des livres populaires, ou De la littérature du colportage_ (Paris,
Amyot, 1854, in-8, t. I, p. 280-81); mais il a été bien sévère et même
bien cruel pour le Disciple de ce généreux Verboquet: «On ne sait pas,
dit-il, quel était ce Verboquet; on suppose qu’un comédien de province
se cachait sous ce pseudonyme, pensant qu’on irait bien l’y découvrir,
comme on découvre, au parfum qu’elle exhale, la violette cachée dans
les herbes. Malheureusement, rien n’est plus inodore, rien n’est plus
incolore que ces _facétieuses rencontres_; rien n’est moins salé,
plus plat ni plus niais. C’est à faire dormir debout. Il est vraiment
inconcevable que ce recueil ait eu de la célébrité.» M. Charles Nisard
ne parle, bien entendu, que du Disciple; quant au maître, à Verboquet,
dont les _Délices_ n’avaient pas été réimprimés depuis deux siècles, il
n’a pas eu à s’en occuper dans son ouvrage sur les livres modernes du
colportage; mais s’il eût ouvert le petit volume du généreux conteur,
il y aurait reconnu çà et là la touche fine et spirituelle et le style
gaulois de Bonaventure des Periers.
L’ABUS
DES
NUDITEZ DE GORGE.
En tête de la première édition de ce curieux traité, l’Imprimeur le
présente, dans l’Avis au lecteur, comme «l’effet du zèle et de la piété
d’un gentilhomme françois, qui, passant par la Flandre, et voyant que
la plupart des femmes y ont la gorge et les épaules nues et approchent
en cet estat du tribunal de la Pénitence et même de la sainte Table,»
fut tellement scandalisé, qu’il promit d’envoyer dans ce pays, à son
retour en France, un écrit où il ferait voir l’abus et le déréglement
de cette coutume. Or, l’imprimeur de la première édition: _De l’Abus
des nuditez de gorge_ (Bruxelles, 1675, in-12), est François Foppens,
qui avait alors des relations fréquentes avec les écrivains français,
et qui se chargeait de publier les ouvrages qu’ils n’eussent pas
osé faire circuler d’abord en France. La Belgique fut, pendant le
dix-septième siècle, une sorte de terrain neutre de la littérature et
de la librairie françaises.
Il est donc certain que l’auteur de ce petit livre était un Français,
sinon un gentilhomme. Ce n’est pas à dire que ce fut Jacques Boileau,
docteur en Sorbonne, grand vicaire et official de l’église de Sens,
frère puîné du grand satirique Boileau-Despréaux. Jacques Boileau, qui
a publié une Histoire des Flagellants, une Histoire de la Confession
auriculaire, un Traité des Attouchements impudiques, choisissait de
préférence les sujets scabreux et difficiles; mais, ordinairement, il
écrivait en latin, quoiqu’il fût très-capable d’écrire en fort bon
français. On lui demanda, un jour, pourquoi cette persistance à user
de la langue latine: «C’est, répondit-il, de peur que les évêques ne
me lisent: ils me persécuteraient.» Ainsi, rien ne prouve que Jacques
Boileau soit réellement l’auteur _de l’Abus des nuditez de gorge_,
traité écrit en excellent français, mais dont nous ne connaissons pas
de texte latin, manuscrit ou imprimé.
On a essayé de chercher un autre auteur à qui pouvoir attribuer ce
petit ouvrage, réimprimé à Paris en 1677 (_jouxte la copie imprimée à
Bruxelles, à Paris, chez J. de Laize de Bresche_, in-12), et augmentée,
dans cette édition, de l’_Ordonnance de MM. les Vicaires généraux de
l’archevesché de Toulouse, le siége vacquant, contre la nudité des
bras, des épaules et de la gorge, et l’indécence des habits des femmes
et des filles_, en date du 13 mars 1670. On a cru découvrir, sous
ce pseudonyme d’_un gentilhomme français_, un ecclésiastique moins
connu que l’abbé Boileau, le sieur de Neuilly, curé de Beauvais, que
l’histoire littéraire ne mentionne nulle part. Enfin, M. le marquis
du Roure a remarqué, dans un exemplaire de l’ouvrage en question, ce
nom signé à la main au-dessous du titre: _de la Bellenguerais_. «Si
l’auteur n’est point l’abbé Boileau, dit-il dans son _Analectabiblion_,
ne serait-ce pas ce gentilhomme? _Sub judice lis est._» Le savant
Barbier, dans son _Dictionnaire des anonymes_, s’en est tenu à Jacques
Boileau: tenons-nous-y à son exemple, jusqu’à plus ample informé.
Constatons seulement qu’au moment même où le traité _de l’Abus des
nuditez de gorge_ paraissait à Bruxelles, un moraliste, de la même
espèce, qui s’est caché sous le pseudonyme de Timothée Philalèthe,
faisait paraître à Liége, chez Guillaume-Henri Stréel, un opuscule
théologique de la même famille, intitulé: _Traité singulier de la
modestie des habits des filles et femmes chrestiennes_ (1675, in-12).
Le traité _de l’Abus des nuditez de gorge_, dont il existe une
troisième édition, imprimée à Paris en 1680, fut composé par un homme
qui savait écrire, qui vivait au milieu du grand monde, et qui aborde
en face, avec une délicatesse presque galante, le sujet épineux qu’il a
choisi entre tous. Cet anonyme, assez peu austère, malgré les semblants
de rigorisme qu’il se donne, avait à cœur, on le voit, de se faire
lire par les dames. Il reproduit sans doute la plupart des admonitions
religieuses que Pierre Juvernay avait adressées aux pécheresses de
la mode, trente ans auparavant, dans un fameux _Discours particulier
contre les femmes desbraillées de ce temps_, mais il s’exprime toujours
avec convenance et politesse; quelquefois on croit entendre Tartufe
disant à Dorine:
Ah! mon Dieu, je vous prie,
Avant que de parler, prenez-moi ce mouchoir!
..... Couvrez ce sein que je ne saurois voir.
Par de pareils objets les âmes sont blessées,
Et cela fait venir de coupables pensées.
La comédie de Molière fut publiée à Paris, à la fin de 1673, une
année avant la publication _de l’Abus des nuditez de gorge_. Il faut
reconnaître qu’à cette époque, comme du temps de Pierre Juvernay,
la mode n’autorisait que trop les plaintes et les reproches des
moralistes, en France aussi bien qu’en Belgique: les femmes étaient
toujours aussi _débraillées_ que Pierre Juvernay les avait vues, en
se signant, comme s’il eût vu le diable. C’était seulement à la cour
et dans les assemblées de la belle aristocratie, que l’immodestie des
habits avait de quoi blesser les regards innocents et scandaliser les
consciences timides; mais les ecclésiastiques mondains, les prélats
illustres, les abbés musqués, qui fréquentaient cette société élégante
et polie, ne prenaient pas garde à ces audacieuses nudités, que le
peuple laissait avec mépris aux grandes dames, et qu’il poursuivait
parfois de ses huées chez les bourgeoises. Le savant Thomas Dempterus,
passant, un jour, dans les rues de Paris, avec sa femme «qui montroit à
nu la plus belle gorge et les plus blanches épaules du monde,» se vit
entouré par la populace, qui les insulta en leur jetant de la boue, et
qui leur aurait fait un mauvais parti, s’ils ne se fussent réfugiés
dans une maison. Bayle, après avoir raconté le fait, ajoute: «Une
beauté ainsi étalée, dans un pays où cela n’étoit point en pratique,
attiroit cette multitude de badauds.»
Le peuple, il est vrai, était moins scrupuleux dans les Pays-Bas,
où les bourgeoises, et même les femmes du commun, découvraient leur
gorge, sans être exposées à faire émeute sur leur passage. On peut
supposer que le petit livre du Gentilhomme français n’eut aucune action
comminatoire sur la mode des nudités de gorge, mode des plus anciennes,
qui pourra bien durer jusqu’à la fin du monde.
LES DEUX MUSES
DU
SIEUR DE SUBLIGNY.
M. le comte de Laborde, dans l’inappréciable recueil qu’il a simplement
intitulé _Notes_, et qui n’a été imprimé qu’à un très-petit nombre
d’exemplaires, pour faire suite à son bel ouvrage du _Palais Mazarin_
(Paris, A. Franck, 1846, gr. in-8), s’est occupé le premier des
gazettes en vers du dix-septième siècle, depuis celle de Loret jusqu’à
celle de Subligny; personne, avant lui, pas même le savant auteur du
_Manuel du libraire_, n’avait traité ce curieux sujet. Mais, comme
il n’a pas connu _la Muse de la cour_ de Subligny, et qu’il n’a pas
eu entre les mains un exemplaire complet du même poëte gazetier, je
vais essayer de remplir une lacune qui existe dans son beau travail
bibliographique.
Il faudrait, ce me semble, distinguer les gazettes en vers, par leurs
différents formats; ce fut Loret qui adopta d’abord le format in-folio
pour les lettres en vers hebdomadaires de sa _Muse historique_. Ses
continuateurs, Robinet, Mayolas, etc., restèrent fidèles au même
format. Scarron inaugura le format in-4º, en publiant, simultanément
avec Loret, les Épîtres en vers burlesques, qui furent continuées par
d’autres rimeurs, sous les titres de: _Muse héroï-comique_ et de _Muse
royale_. Plus tard, après un silence de quelques années, Subligny
voulut reprendre la publication des gazettes en vers dans le format
in-4º, sous le titre de _Muse de la cour_; mais il attribuait sans
doute à son format le peu de succès qu’il avait obtenu, car il essaya
de populariser sa _Muse dauphine_ dans le format in-12. Les gazettes en
vers n’étaient faites que pour l’aristocratie et ne pouvaient prétendre
à une vogue populaire; aussi, le format in-12 fut-il le tombeau de ces
gazettes, qui étaient nées in-folio, qui avaient vécu in-4º, et qui
mouraient in-12.
On ne sait rien de Subligny, si ce n’est qu’il avait été avocat au
Parlement et qu’il était devenu comédien. On ignore même quel est le
théâtre où il avait paru. Il resta l’ami de Molière, qui lui joua
deux ou trois pièces sur le théâtre du Palais-Royal, entre autres _la
Folle Querelle_, comédie satirique contre Racine et son _Andromaque_.
Racine, vivement blessé des épigrammes qu’on lui avait décochées dans
cette comédie, s’obstina toujours à croire que Subligny n’était que le
prête-nom de Molière. Au reste, comme l’auteur de _la Folle Querelle_
signait ses ouvrages: _T. P. de Subligny_, on peut supposer que ce nom
de _Subligny_ était un sobriquet de comédie.
Mais nous n’avons pas à nous occuper des ouvrages de Subligny: ni de
son recueil d’histoires françaises galantes et comiques, réunies sous
le titre de _la Fausse Clélie_, dont la première édition, de 1672,
est introuvable; ni de sa traduction des _Lettres portugaises_, qu’il
avait accommodées, d’après les originaux de Mariane Alcaforada, à la
prière du sieur de Guilleragues; ni du roman des _Aventures ou Mémoires
de la vie de Henriette-Sylvie de Molière_, que son amie la comtesse
de la Suze se laissait volontiers attribuer. Il ne s’agit ici que de
Subligny gazetier en vers, ou plutôt de ses deux gazettes qui parurent
périodiquement, à Paris, depuis le 15 novembre 1665 jusqu’au 5 avril
1667.
De Subligny s’appliqua d’abord, en 1665, à calquer la _Muse historique_
de Loret, pour le genre, et la _Muse burlesque_ de Scarron, pour le
format, en publiant la _Muse de la cour_, gazette en vers libres, qui
paraissait toutes les semaines par cahiers de huit pages. Chacun des
premiers cahiers se termine par un extrait du privilége du roi accordé
à Alexandre Lesselin, imprimeur-libraire, demeurant à Paris, au coin
de la rue Dauphine, devant le Pont-Neuf, pour réimprimer, vendre et
débiter, par tous les lieux du royaume, les _Épistres en vers sur toute
sorte de sujets nouveaux_, tant en feuilles volantes que recueil, sous
le titre de _Muse de la cour_. L’auteur des _Épîtres_ n’est pas nommé
dans le privilége.
Il ne parut que neuf cahiers in-4, formant ensemble 92 pages, sans
titre général, du 15 novembre 1665 au 25 janvier 1666. Cette partie
de l’ouvrage de Subligny doit être fort rare; nous ne l’avons trouvée
dans aucun catalogue. La première semaine est dédiée aux Courtisans;
la seconde, à monseigneur le Dauphin; la troisième, au duc de Valois;
la quatrième, à Mademoiselle; la cinquième, au duc d’Orléans; la
sixième, à monseigneur le Prince; la septième, à monseigneur le Duc; la
huitième, à mademoiselle Boreel, fille de l’ambassadeur de Hollande;
la neuvième, à madame de Bartillat; la dixième, au cardinal Orsini, et
la onzième «à monseigneur de La Mothe-Houdancourt, archevêque d’Auch,
commandeur des ordres du Roy et grand aumônier de feu la Reyne mère,
contenant ce qui s’est passé à la mort de cette grande reyne.» De
Subligny, comme on le voit, cherchait un Mécène; il le trouva, dans
l’intervalle du 25 janvier au 17 mai 1666, car il obtint la permission
de dédier ses feuilles hebdomadaires au Dauphin, qui n’avait pas encore
cinq ans!
L’imprimeur-libraire Alexandre Lesselin fit renouveler son privilége,
en date du 14 avril 1666, pour établir qu’il aurait le droit de publier
la _Muse de cour, dédiée à monseigneur le Dauphin_; mais l’auteur ne
fut pas encore nommé dans ce privilége. Ce fut seulement à partir de
la quatrième semaine, qu’il signa de son nom toutes les feuilles de sa
gazette en vers. Le premier numéro, daté du 27 mai 1666, n’est qu’une
dédicace au Dauphin; le dernier de la publication in-4, daté du 24
décembre 1666, complète un volume de 252 pages, auquel le libraire
ajouta plus tard ce titre: _La Muse de cour, dédiée à monseigneur le
Dauphin_, par le sieur D. S. (Paris, Al. Lesselin, 1666, in-4). Ce
volume doit être d’une grande rareté, car nous ne l’avons vu cité nulle
part.
De Subligny n’était pas satisfait de son libraire, avec lequel il
n’avait traité que pour les feuilles volantes de l’année 1666: dès le
mois d’octobre de cette année, il se mettait en mesure de confier sa
publication à un nouveau libraire et de faire réimprimer, dans un autre
format et avec son nom, le recueil des numéros parus et à paraître,
du 27 mai au 24 décembre 1666. Dans ce privilége nouveau, qui lui fut
accordé en son nom seul, à la date du 11 octobre, il est dit que:
«Nostre cher et bien amé le sieur de Subligny nous a fait remonstrer
qu’il a composé certaines Lettres en vers libres, adressées à nostre
très-cher et très-amé fils le Dauphin, desquelles il est sollicité de
faire un recueil, pour les donner ensemble au public sous le titre
de la _Muse dauphine_, nous suppliant de luy accorder nos lettres
sur ce nécessaires: A ces causes, désirant traiter favorablement
ledit exposant, sur la relation qui nous a esté faite de son mérite
et de sa capacité, et afin qu’il soit responsable des choses qu’il
mettra dans lesdites Lettres en vers, nous luy avons permis, etc.» En
vertu de ce privilége du roi, qui supprimait le précédent accordé à
l’imprimeur-libraire Alexandre Lesselin, de Subligny transporta son
droit à Claude Barbin, marchand libraire, «pour en jouir, suivant
l’accord fait entre eux.»
Au moment même où Alexandre Lesselin réunissait en recueil, avec
titre général, les 31 numéros publiés par lui jusqu’au 24 décembre,
Claude Barbin les faisait réimprimer sous ce titre: _Muse dauphine,
adressée à monseigneur le Dauphin_, par le sieur de Subligny (Paris,
chez Cl. Barbin, au Palais, sur le second perron de la Sainte-Chapelle,
1667, in-12, de 6 feuillets préliminaires pour le titre, la dédicace
à mademoiselle de Toussi, l’avis du libraire et l’errata, et de 206
pages; plus, le privilége et deux feuillets). Dans cette seconde
édition, l’auteur avait fait un petit nombre de changements à son
ouvrage, en corrigeant quelques vers et en supprimant çà et là
différentes nouvelles qu’on peut supposer avoir déplu, outre plusieurs
passages relatifs au mode de publication par cahiers, qui étaient
distribués tous les jeudis sous une couverture plus ou moins luxueuse.
Un de ces passages supprimés nous apprend, par exemple, que la _Muse de
la cour_, du jeudi 19 août, avait dû paraître _habillée en broderie_,
c’est-à-dire couverte sans doute d’un papier doré à fleurs et à
ramages. Voici des vers qu’on ne trouve que dans l’in-4, à la fin du
numéro de la douzième semaine:
Vous ne me dites pas que vous venez icy,
Exprès pour m’oster le soucy
De m’habiller en broderie
Et pour vous en railler après.
Mais, mon petit Finet, je découvre vos traits,
Et pour jeudy prochain je seray mieux vestuë
Que vous m’ayez encore vuë.
Quant aux nouvelles qui ont été retranchées dans la réimpression
in-12, elles sont peu nombreuses et peu importantes; on en jugera par
celle-ci, qui terminait, avec deux autres également supprimées, le
cahier du jeudi 9 septembre:
Le Roy de Portugal n’est pas plus à son aise;
Sa cour le voit le plus souvent
Escouter d’où viendra le vent,
En attendant toujours sa Reyne portugaise.
Ah! qu’il est fascheux tout à fait,
Pour un Roy, de la tant attendre!
Encore pour un Roy si tendre,
Qui sans doute a veu son portrait!
Une suppression plus considérable et plus compréhensible, c’est celle
d’un supplément au cahier du 30 septembre, intitulé: _Suite burlesque
de la Muse de la Cour, du lendemain du jeudy 30 septembre 1666 de la
XIXe semaine, à monseigneur le Dauphin, contenant des particularitez
du grand embrasement de la ville de Londres_. Ce supplément ne formait
que quatre pages, imprimées à deux colonnes et chiffrées 153-156.
C’était, en quelque sorte, une imitation des _extraordinaires_ de la
_Gazette_ et du _Mercure galant_. On pourrait presque supposer que
de Subligny n’était pas l’auteur de cette _Suite burlesque_ et qu’il
en désapprouva fort l’invasion dans sa _Muse de la cour_; de là sans
doute sa brouille avec Alexandre Lesselin, qui se permettait de lui
donner un collaborateur, à son insu et malgré lui: c’est, en effet,
dans les premiers jours du mois d’octobre, que de Subligny sollicita un
privilége du roi en son propre nom et le céda, après l’avoir obtenu,
au libraire Claude Barbin.
La réimpression in-12 ne contient rien de nouveau, à l’exception de
la dédicace à mademoiselle de Toussi, fille de la maréchale de la
Mothe-Houdancourt, née Louise de Prie, qui était gouvernante du Dauphin
et qui avait pris sous sa protection la _Muse de la cour_. Cette
dédicace, signée _T. P. de Subligny_, ne nous dit rien sur l’auteur,
ni sur sa gazette en vers: c’est un entassement d’éloges hyperboliques
à l’adresse de madame la Gouvernante et de sa fille. Dans l’Avis au
lecteur, le libraire, ou plutôt l’auteur, sous le nom de son libraire,
apprend au public que la _Muse de la cour_ avait fait du chemin dans
le monde, et que le roi la considérait assez, «pour lui donner une
audience favorable toutes les semaines,» et que, si elle avait dû
changer de nom, «tel a esté le plaisir du Roy.» Le libraire annonçait,
en outre, que ce petit recueil, destiné à la ville de Paris, comme
l’édition in-4º l’avait été au Louvre, pourrait être augmenté, tous les
jeudis, de deux feuilles, qui seraient vendues ensemble et séparément,
«tant pour la commodité de ceux qui veulent porter ces ouvrages, que
pour les envoyer avec plus de facilité dans les païs estrangers.»
Chaque année formerait ainsi un volume: «Je ne doute pas que ce nouveau
Mercure ne soit bien reçu.» Le _Mercure galant_ n’ayant commencé à
paraître qu’en 1672, il ne peut être question ici que des périodiques
publiés en Hollande sous le titre de _Mercure_.
Claude Barbin ne tint pas sa promesse, ou, du moins, il renonça, dès
que le volume fut mis en vente, à la continuation hebdomadaire qu’il
annonçait. C’est un autre libraire, Pierre Lemonnier, imprimeur,
comme l’était le premier éditeur, que de Subligny chargea de faire
paraître, tous les jeudis, un cahier de la _Muse dauphine_, composé
de douze pages pet. in-12, à partir du jeudi 3 février 1667. Cette
publication n’alla pas au-delà de la neuvième semaine, c’est-à-dire du
jeudi 7 avril, et ces neuf cahiers, comprenant seulement 120 pages,
furent mis en vente avec ce titre: _La Muse dauphine_, par le sieur
de Subligny (Paris, chez Pierre Lemonnier, rue des Mathurins, au Feu
divin, 1667). Cette suite, bientôt interrompue, de la _Muse dauphine_,
est tellement rare, qu’on pourrait supposer que l’auteur lui-même l’a
fait disparaître. Il suffit de parcourir les neuf cahiers de 1667, pour
s’expliquer les motifs qui ont motivé le retrait du privilége accordé
à de Subligny. Ce poëte-comédien, privé de toute espèce de sens moral,
ne se faisait aucun scrupule d’insérer des nouvelles scandaleuses,
racontées en style égrillard, dans une publication dédiée au Dauphin.
On jugera du ton peu convenable de ces nouvelles, d’après ce récit
d’une aventure de carnaval, arrivée chez une demoiselle Bourgon, qui
avait donné le bal dans l’île Saint-Louis.
Parmy les masques à grand train,
Qui ouvrent le bal chez elle,
Une très prompte damoiselle,
Qui devoit épouser sans faute au lendemain
(Notez que cela rend l’histoire encor plus belle),
Ne put attendre si longtemps:
A quartier, viste et sans chandelle,
Elle rendit, dit-on, un des masques content,
Et, sur quelques serments qu’on luy seroit fidèle,
Fit présent d’une montre et de quelques rubans.
Jusques aux rubans, bagatelle!
Mais cette montre étoit, par malheur, un présent
Du futur époux de la belle,
Et la chance à luy même arrivoit justement.
Le pauvre cavalier en avoit bien dans l’aisle!
Ils s’épousèrent toutefois.
Elle n’en fut pas moins haute et puissante dame,
A cela près, que quelquefois
Il en enrage dans son âme.
Admirons cependant comme on change à Paris:
On voyoit rarement enrager des marys
D’avoir dépucelé leur femme!
On ne s’étonnera donc pas que la gouvernante du Dauphin ait retiré
son patronnage à de Subligny, et que la _Muse dauphine_ ait cessé de
paraître. Claude Barbin avait cédé toute l’édition de l’année 1666 à
son confrère Thomas Jolly, qui fit réimprimer des titres à son nom.
Mais les exemplaires à l’adresse de ce libraire ne contiennent ni
l’Avis du libraire au lecteur, ni la dédicace à mademoiselle de Toussi.
On s’explique pourquoi la maréchale de la Mothe-Houdancourt ne voulut
pas que ce recueil, plein d’anecdotes assez lestes, continuât à se
vendre au Palais, dans la salle des Merciers, sous les auspices d’une
de ses filles.
La collection complète de la _Muse de la cour_ et de la _Muse
dauphine_ n’existe probablement que dans la Bibliothèque de l’Arsenal,
car les catalogues que nous avons consultés ne nous ont offert que
la réimpression de la _Muse dauphine_, faite pour Barbin en 1667.
Viollet-le-Duc, qui avait un exemplaire de cette réimpression, ne
connaissait ni la _Muse de la cour_ de 1665, ni la continuation pour
l’année 1667: «La _Muse dauphine_, dit-il dans sa _Bibliothèque
poétique_, est une suite à la gazette de Loret; elle commence le jeudi
3 juin 1666 et se continue sans interruption jusqu’au 24 décembre
de la même année. Subligny, comme Loret, donne, avec les nouvelles
politiques, des bruits de ville, etc. Il est certes beaucoup meilleur
écrivain que son prédécesseur, il a même de l’esprit; mais qu’il est
loin de la naïveté et du naturel de ce bon Loret!»
M. le comte de Laborde, qui a fait des recherches si patientes sur les
gazettes en vers du dix-septième siècle, n’a pas connu l’existence
de la _Muse de la cour_, publiée en 1665, ni des neuf numéros de la
_Muse dauphine_ publiés en 1667. M. Louis Moland, qui s’est attaché,
dans son édition des _Œuvres complètes_ de Molière, à reproduire tous
les témoignages contemporains relatifs aux comédies de l’auteur du
_Tartufe_, et notamment ceux que les gazettes en vers pouvaient lui
fournir, n’a pas eu sous les yeux la _Muse de la cour_, de 1665, car il
eût recueilli, dans sa notice préliminaire sur _l’Amour médecin_, un
passage intéressant, qu’on lit dans le numéro de la troisième semaine.
Le voici:
On devroit défendre à Molière
D’avoir désormais de l’esprit;
Car, s’il ne cesse pas de plaire,
S’il compose toujours de sa belle manière,
De plaisir ou d’horreur tout le monde périt.
Ses MÉDECINS ont fait une fort belle affaire.
Un gentilhomme, qui les vit,
Entra contre leur corps en si grande colère,
Que, quelques jours après, estant malade au lit,
Lorsqu’il les fallut voir, il n’en voulut rien faire.
Son confesseur vint et luy dit:
«Monsieur, vous vous perdez! Rien n’est si nécessaire.»
On en fait venir trois. Le malade s’aigrit,
Et croyant qu’à leur ordinaire,
Au lieu de consulter, ils vont faire débit
De mules, de chevaux, d’habits, de bonne chère,
Comme au théâtre de Molière,
Il pousse un soupir de dépit,
Et ce fut le dernier qu’il fit.
M. le comte de Laborde remarque, avec raison, dans la _Muse dauphine_
de Subligny, un ton plus littéraire et une tournure plus poétique que
dans les autres Muses qui l’avaient précédée; mais les gazettes en vers
avaient fait leur temps, et Subligny, malgré son esprit, fut obligé de
quitter la place aux gazettes en prose. Peut-être devait-il s’accuser
lui-même d’avoir manqué de tact et de savoir-vivre dans ses feuilles
hebdomadaires, qui s’adressaient spécialement à la famille royale et
aux personnes de cour. On pardonnait à Loret ses platitudes souvent
grossières, en faveur de sa naïveté; on pardonnait tout à Scarron, en
raison des priviléges du genre burlesque. Les temps étaient changés, la
cour devenait plus délicate et plus hautaine, sinon plus austère, et
les grosses bouffonneries de Scarron lui eussent été aussi intolérables
que les naïfs bavardages de Loret. Les malices de Subligny n’avaient
pas chance d’être plus goûtées, et pourtant Ch. Robinet, sous le nom
de _J. Laurent_ ou _Laurens_, persista jusqu’en 1678 à se faire le
continuateur pâle et insipide de la _Muse historique_.
LE POLISSONNIANA
DE
L’ABBÉ CHERRIER.
Ce petit livre, que son titre seul avait fait proscrire des
bibliothèques dans le siècle dernier (on ne le trouve guère que dans
deux ou trois catalogues, notamment dans celui de Falconnet), ne
méritait pas, à coup sûr, sa mauvaise réputation. Nous l’avons, Dieu
merci, innocenté depuis vingt-cinq à trente ans, et les plus honnêtes
bibliophiles n’ont pas dédaigné de l’admettre dans leurs collections.
Leber fut le premier à le réhabiliter, en lui accordant cette note
honorable dans le Catalogue raisonné des livres imprimés, des
manuscrits et des estampes, qu’il avait recueillis avec amour (Paris,
Techener, 1839, in-8, t. I, nº 2434): «Le plus plein, le plus court
et, partant, le meilleur de tous les recueils de quolibets. C’est,
d’ailleurs, un des moins communs et peut-être le plus innocent de la
famille. Trompé par le titre, l’amateur de _drôleries_ y chercherait
bien inutilement ce qu’il aurait cru y trouver en l’achetant. On
l’attribue à l’abbé Cherrier.»
Charles Nodier n’avait pas manqué de lui donner place dans sa dernière
Collection de livres; mais il ne vécut point assez longtemps pour nous
dire ce qu’il en pensait, dans la _Description raisonnée_ de cette
jolie Collection (Paris, Techener, 1844, in-8, nº 948). G. Duplessis
suppléa au regrettable silence du collectionneur, en écrivant cette
note: «Il faut être bien hardi pour donner un pareil titre à son
livre; il faudrait être bien spirituel pour se faire pardonner cette
hardiesse. L’auteur de celui-ci a-t-il rempli cette seconde condition?
J’affirmerai, du moins, qu’il a fait quelques efforts à cet égard, et
j’ajouterai qu’il n’a pas toujours été aussi hardi que son titre.»
Viollet-le-Duc n’éprouva donc aucun embarras à exprimer une opinion
conforme à celle de Nodier et de Leber, lorsqu’il eut fait figurer le
_Polissonniana_ dans la seconde partie de sa _Bibliothèque poétique_
(Paris, J. Flot, 1847, in-8, p. 197): «Le volume, dit-il, tient tout ce
que promet le titre, et, de plus, des _calembours_ en grande quantité.
Alors on appelait cela des _espèces de bons mots_, des _allusions_, des
_équivoques_; le nom n’était pas encore trouvé, mais bien la chose,
témoins _les Jeux de l’inconnu_.
«Ce recueil, sauf l’obscénité en moins, est fait à l’imitation du
_Moyen de parvenir_. Ce sont des espèces de dialogues, ou plutôt des
défis, entre plusieurs amis, à qui fera le plus de pointes, à qui dira
le plus de billevesées, de bêtises, tranchons le mot; mais il y en a de
bien bonnes, d’excellentes, et on trouve réuni, dans ce livre, à peu
près tout ce qui a été dit de mieux en ce genre. Le volume, du reste,
est fort rare et attribué à Cl. Cherrier, abbé et censeur de la police,
mort en 1738.»
Changez le titre du livre, et vous avez un ana presque irréprochable
au point de vue de la morale et de la décence. C’est le chef-d’œuvre
de la bouffonnerie et de la grosse bêtise; c’est, en quelque sorte,
le répertoire de la gaieté naïve du peuple de Paris; c’est aussi le
dévergondage de l’esprit français entre deux vins.
Cet ana était tout à fait oublié depuis plus de trente ans, quand le
libraire André-Joseph Panckoucke s’en empara et le refondit dans l’_Art
de désopiler la rate_ (1754, in-12), qui fut réimprimé cent fois, sans
que personne ait encore dénoncé le larcin.
Le _Polissonniana_ avait paru pour la première fois en 1722, sous la
rubrique d’_Amsterdam, chez Henry Desbordes_, in-12 de 140 p., non
compris le titre. Nous pouvons dire avec certitude qu’il fut imprimé à
Paris, peut-être avec une permission tacite. On le réimprima trois ans
après, et toujours clandestinement, dans la même ville (_Amsterdam,
Henry Schelte_, 1725, in-12). Ces deux éditions renferment un autre
ouvrage du même genre, lequel avait été publié, dix ans auparavant,
sans nom d’auteur: _l’Homme inconnu, ou les Équivoques de la langue,
dédié à Bacha Bilboquet_ (Dijon, Defay, 1713, in-12). Ce second ouvrage
obtint, longtemps après, les honneurs d’une nouvelle édition également
anonyme: _Équivoques et bizarreries de l’orthographe françoise_ (Paris,
Gueffier, 1766, in-12).
L’auteur de ces deux opuscules était Claude Cherrier, qui prenait
la qualité d’abbé et qui, sous le pseudonyme de _Passart_, fut,
pendant plus d’un demi-siècle, censeur, pour le lieutenant de police,
non pas des livres que publiait la librairie parisienne, mais de
toutes les feuilles volantes, de tous les _canards_ et _bilboquets_,
qu’on imprimait à Paris, à Rouen, à Lyon, à Troyes, etc., et qui
se vendaient, par l’intermédiaire des colporteurs, dans les rues,
dans les marchés et dans les foires. L’abbé Cherrier remplissait
très-consciencieusement son rôle de censeur, et, malgré ses sympathies
naturelles pour tout ce qui était salé, poivré et épicé, en fait de
littérature populaire, il n’hésitait pas à refuser son approbation aux
facéties trop libres et trop joyeuses.
Il n’avait pas été toujours aussi sévère, et plus d’une fois il eut
à se repentir de son indulgence à l’égard de cette littérature de
colportage. Ainsi, en 1699, il avait approuvé l’impression d’un livre
intitulé: _le Chapeau pointu de Merinde_. Le comte de Pontchartrain
écrivit, à ce sujet, au lieutenant de police Voyer d’Argenson, le
24 mars 1700: «Le roy a esté estonné de voir que vous ayez permis
l’impression d’un tel livre. En effet, si vous l’avez, vous verrez, en
plusieurs endroits, et particulièrement pages 12 et 25, qu’il y a des
maximes aussi dangereuses que celles qui estoient dans la _Correction
fraternelle_. S. M. veut donc sçavoir comment vous vous estes laissé
surprendre en donnant cette permission et qui est l’approbateur
que vous aviez commis pour examiner ce livre.» L’abbé Cherrier fut
vigoureusement tancé et promit d’être plus circonspect à l’avenir.
Notre abbé censura les brochures de la Bibliothèque Bleue, jusqu’à sa
mort, que les biographes fixent au mois de juillet 1728. Il devait
avoir alors plus de quatre-vingts ans. Dans les derniers temps de
sa vie, il avait été chargé d’examiner les pièces du Théâtre de
la Foire, avant l’impression, et, tout en admirant les équivoques
licencieuses qu’il rencontrait dans les opéras-comiques en vogue, il
ne laissait rien passer de trop ordurier. Nous avons sous les yeux,
parmi les manuscrits de la Bibliothèque de l’Arsenal, sa correspondance
autographe avec le lieutenant de police, au sujet des suppressions
qu’on pouvait demander aux auteurs des spectacles forains. Une partie
de cette correspondance inédite a paru dans la _Correspondance
littéraire_, de M. Ludovic Lalanne, par les soins du savant M. Guessard.
On comprend que, comme censeur de police, l’abbé Cherrier ne devait
pas, ne pouvait pas avouer _le Polissonniana_. Le livre n’était
pourtant pas en lui-même répréhensible, et le titre, qui nous
effaroucherait aujourd’hui, n’avait point alors le sens que nous
lui donnerions maintenant. Le mot _polisson_ était nouveau dans la
langue de la bonne compagnie, car on ne le trouve pas encore dans les
dictionnaires, à cette époque. On ne l’employait que familièrement,
pour caractériser un homme qui se servait volontiers du langage du
peuple et qui ne reculait pas plus devant la licence de la pensée
que devant la crudité de l’expression. On avait d’abord donné ce
nom qualificatif de _polisson_ à des gueux qui erraient par bandes,
à moitié nus, à moitié ivres, et qui ne se faisaient pas faute de
blesser la vue autant que les oreilles des passants. «Les _polissons_,
dit Dulaure, en copiant Sauval, dans son _Histoire de Paris_ (Paris,
Guillaume, 1824, in-8, t. VII, p. 147), les _polissons_ allaient de
quatre à quatre, vêtus d’un pourpoint sans chemise, d’un chapeau sans
fond, le bissac sur l’épaule et la bouteille sur le côté.»
L’abbé Cherrier a mis en scène, comme dans le _Moyen de parvenir_, huit
personnes d’érudition, qui s’assemblent, après boire, pour faire assaut
de _polissonneries_, c’est-à-dire de boutades plaisantes et grotesques:
«Les turlupinades, les quolibets, les rébus, les fausses pensées, les
jeux de mots et autres dictions, que vous appelerez, si vous voulez,
_polissonneries_, ne valent rien, quand on les donne pour bonnes; mais
elles sont bonnes, quand on les donne comme ne valant rien.» Telle
est la définition de ces dialogues entre huit _polissons_ qui portent
des noms de guerre: «Gelois, Mixame, Azore, Blanir, Pindor, Fruisque,
Verion et Hilare.»
Nous avons eu la patience de chercher à deviner l’énigme de ces
noms, que l’auteur n’a pas forgés au hasard et qui doivent avoir une
signification relative. Ainsi, l’abbé Cherrier paraît s’être caché
lui-même sous le nom de _Gelois_: «Vous ne laissez pas d’être aimable,
lui dit Mixame, quoique vous approchiez du septuagénaire, car l’amour
s’est caché sous les rides de votre front.» Mais que voudrait dire
_Gelois_? Est-ce l’anagramme de _Gelosi_, surnom des membres d’une
célèbre académie vénitienne à la fin du seizième siècle? _Pindor_
pourrait bien être aussi l’anagramme de _Pirond_ ou Piron. Quant à
_Hilare_, c’est le mot latin _hilaris_, qui s’est francisé et qui
représente un ami du gros rire. _Blanir_, _Fruisque_, _Verion_, sont
évidemment des locutions du _jargon_ ou de l’argot réformé, mais nous
sommes fort en peine de découvrir le sens ou plutôt l’idée que l’auteur
y attache. Ce sont des _polissons_ qui possèdent toutes les finesses du
_Polissonniana_.
L’abbé Cherrier, que nous nommerons le créateur du calembour et le
précurseur du brillant marquis de Bièvre, avait signé la dédicace
de son premier opuscule: _l’Homme inconnu_, d’un pseudonyme qui
semble analogue à celui de _Gelois_, tiré de _Gelosi: Chimérographe,
académicien des jeux Olympiques_.