Cynthia se sentait utile à Georges, elle prit le parti de venir à
Paris quand il y était; et même, accompagnée d’une ou de plusieurs
amies, elle l’entraîna en Italie. Georges, à cause de l’enfant, devait
à intervalles réguliers, faire des séjours en Angleterre. Il allait
bientôt être temps de mettre James au collège. Georges n’entendait plus
parler de Rosemary. Il me demanda comme un service d’aller à Slough; je
lui avais démontré, qu’avant de retourner en Angleterre, il se devait
de finir chez lui quelques portraits d’Américains, de gagner de quoi
remplir les engagements onéreux auxquels il s’était condamné dans sa
généreuse imprévoyance; il empruntait sur l’immeuble de Passy, sur sa
terre du Calvados, vendait des objets de sa collection, quoique je lui
rappelasse que, plus tard, James lui en ferait peut-être des reproches.
Georges, comme le père Aymeris, donnait, incapable de compter. Le fils
de Nou-Miette, Ellen Gonnard, Antonin, d’inconnus parents aussi de Mme
Démaille (qui était morte à 100 ans) tiraient sur lui; c’étaient les
enfants des anciens fermiers de Longreuil ou des camarades de son frère
Jacques, qui lui demandaient des secours; et il ne refusait jamais. Le
commerce de tableaux de Darius Marcellot—ni d’ailleurs sa fabrique
d’automobiles—ne «rendaient»; Darius avait fait des appels de fonds
et fini par céder ses affaires à une compagnie allemande, sans que
Darius versât un sou dans la poche d’Aymeris. Mon ami était—comme
son père—assez fier d’être dupe et, quant à l’avenir de James, il
disait:—Je vivrai très vieux; quand je m’en irai, l’héritage des miens
aura rejoint les vieilles lunes!
Georges commençait à ressembler, surtout par sa silhouette, aux
photographies de M. Aymeris, prises vers 1870. Il portait en arrière sa
tête chauve, marchait d’un pas lourd, s’appuyait sur une canne dans la
rue et, chez lui, s’accotait volontiers à un meuble. Il avait, comme sa
mère, des mouvements nerveux qui parfois arrêtaient sa parole, et cette
façon de rire qu’il a décrite: un rire qu’on n’entendait pas et qui
devenait une grimace douloureuse. Il ne sortait plus; il s’alourdissait.
J’allai donc à Slough, comme un expert va faire l’inventaire d’une
propriété, _inventorier_ le pauvre innocent.
Combien eussé-je voulu rapporter à Aymeris cette réponse: James est un
enfant prodige, comme Darius en souhaitait un...
Je pris en route Mrs Merrymore, enfin consentante, et sa sœur Marjorie.
Nous arrivâmes à Windsor par une après-midi de mai, de celles que
Georges aimait tant, avec un ciel bas mais clair sur les aubépines, les
fleurs de marronniers, les gazons humides, saupoudrés de gouttelettes.
Il avait plu un peu; les jeunes gentlemen d’Eton College les deux mains
dans les poches, entraient dans les confiseries et en sortaient, avec
leurs chapeaux hauts de forme et cet air d’assurance hautaine, si
comique chez ces bambins. Nous prîmes une Victoria, et, par la route
qui, contournant le château, suit la rivière, nous arrivâmes chez
les Watkins, sans avoir prévenu: en étrangers. Les Watkins louaient
des embarcations aux amateurs de la rame et habitaient une humble
maisonnette sur le bord de la Tamise.
[Illustration]
—Quel endroit—me dit Cynthia Merrymore—pour aller «visiter» le fils
de notre ami!
Ce cottage me semblait parfaitement enviable. Miss Marjorie s’écria:
Nous nous trompons de porte, ce n’est pas possible, car je suis sûre
que les Watkins sont tout à fait «the wright sort of people» (des gens
bien).
Six ou sept enfants accoururent à la barrière quand nous l’ouvrîmes,
et aussitôt nous devinâmes James: une «réduction Collas» de son père.
Je lui parlai français, il s’enfuit derrière un hangar à canots. Les
enfants Watkins, au contraire, allèrent chercher «pâ» et «mâ», nous
apportèrent des chaises et se conduisirent avec une aisance gracieuse.
—Est-ce des «punts» ou un «canoe» que désirent ces ladies et ce
gentleman?—fit Mrs Watkins—et, comme je parlais ma langue, Mrs
Watkins prit à part ces dames Northmount et Merrymore:—Je vois un
«french gentleman»—dit-elle—Ne serait-ce pas quelqu’un de la famille
Aymeris? Je vais appeler Watkins qui repeint des bancs dans un canoe,
là en face. Johnie! Johnie!—Et elle lui fit signe.
Mrs. Watkins tâcha d’attraper James; je la suivis et elle
criait:—Mauvaise petite chose! ah! il est comme «a mad dog» (un chien
enragé), qui se cacherait pour se jeter sur vous! Ici, James! Vous êtes
demandé ici par des visiteurs; ah! la mauvaise petite chose!
Nous avions apporté des chocolats à la crème, des oranges, des «buns»,
que ces dames distribuèrent aux jeunes Watkins qui n’en avaient
jamais tant vu. Je m’approchai de James par derrière; il se retourna,
m’aperçut, se sauva plus loin; je le poursuivis et le saisis par la
manche de son sarrau.
—Attrapé!—lui dis-je en riant,—viens manger des bonbons!
Il n’entendait plus que l’anglais.
James ramassa une poignée d’herbe et de terre, la lança contre moi,
poussa des hurlements.
Mrs Watkins le secoua, lui donna une torgniole; il la considérait avec
un air de défi, et d’une grosse voix d’enfant de la campagne, la menaça:
—I’ll get sweeties, you wont catch me! (J’aurai les bonbons, mais vous
ne m’attraperez pas!) et il frappa Mrs Watkins de toutes ses forces,
planté sur ses jambes fines mais robustes, où se gonflaient les muscles.
J’étais très satisfait de cette scène: celui-là ne se laisserait pas
tondre dans la vie, il saurait se défendre...
Je n’insistai plus, mais priai la bonne femme de lui laisser la
boîte de chocolats et les «buns»; il reviendrait tout à l’heure à de
meilleurs sentiments.
—Vous ne le connaissez pas, Sir! Il nous vaut plus de peine à lui
seul, que toute ma marmaille. Si du moins on pouvait le laver!
Serait-ce l’habitude dans votre pays, Sir, pour les petits, de ne pas
vouloir l’eau froide?
Mr Watkins était en conversation avec les dames Northmount. Il tenait
sa casquette dans son épaisse main calleuse de marinier; il ressemblait
à ces vieux invalides de l’hôpital de Chelsea, dans le tableau célèbre
de sir Hubert Herkomer: les cheveux gris ramenés en accroche-cœur sur
les tempes, des yeux bleu-faïence, bons et respectueux.
James s’était glissé à quatre pattes jusqu’à lui. Watkins l’empoigna,
le mit à cheval sur son épaule, et le fils de Georges Aymeris l’entoura
de ses bras, le baisa sur l’oreille, ce qui fit dire au bonhomme:—Pas
de ça, Master Jim! Watkins n’est pas Mrs Watkins!—Et il ajouta plus
bas, pour nous:—Je suis son favori; on croirait qu’il a été maltraité
par les femmes, il est méchant pour la «mistress»; moi j’en ferais tout
ce que je veux.
Nos amies avaient expliqué aux Watkins qui j’étais. La patronne prépara
du thé; nous ne pûmes nous dérober à ce repas magnifique, servi sous
une tonnelle de clématites, au bord de la rivière. Les trois fauteuils
du cottage, dont un rocking-chair qui m’échut, faisaient face à la
Tamise. James s’apprivoisa, je le pris sur un de mes genoux, il mangea
comme un goret; les petits Watkins gardaient une attitude de princes du
sang.
Le brave marinier me confia qu’il faudrait bientôt, à son grand regret,
prévenir M. Aymeris que les Watkins ne pourraient plus s’occuper de
James, car la classe du village ne serait pas l’endroit où un jeune
gentleman devrait aller, puisque le père était un gentleman comme moi,
et la mère, naturellement, une lady comme «her ladyships», ces dames
Merrymore.
Drôle d’enfant! En prenant son thé, James ne m’avait-il pas, entre
autres choses, dit:—Vous ne _sentez_ pas comme nous (you don’t smell
as people do, here). Est-ce que les Français sentent comme nous? Et
moi, est-ce que je sens comme vous, puisque je suis Français? James
m’avait flairé, il reniflait comme un chien de chasse, sur la piste
d’un lièvre.
Ceci m’avait paru très singulier... Miss Marjorie n’y trouvait aucun
sens. Cynthia ne put croire qu’un enfant si jeune eût l’odorat si fin
et l’intelligence si vive qu’il pût remarquer, comme elle l’avait fait
elle-même, que les voyageurs rapportent d’Angleterre une odeur spéciale
dans leurs vêtements, et que les gens du Continent en ont une autre.
Je demandai à James ce qu’il voudrait être plus tard. Il dit:—Quand je
serai grand? Un de ceux qui ont une automobile pour aller plus vite à
Windsor.
Et comme je lui offrais des jouets dans une boutique du village,
il choisit une boîte de couleurs, et trois pains de vermillon:—Je
peindrai tout en rouge!—dit-il.
Après des adieux très tendres et la promesse que nous reviendrions,
nous retournâmes à la gare.
* * * * *
Dans la voiture et dans le train, nous échangeâmes nos impressions avec
mes compagnes. James avait déplu à Cynthia; Miss Marjorie le trouvait
«quaint» (bizarre). Je l’aimais déjà; mais qu’est-ce que son père
penserait de la _palette_?
Quelques jours après, comme je racontais ma visite à Georges Aymeris,
la palette provoqua les interjections auxquelles j’étais tout préparé.
—Encore un peintre! Mon fils en serait-il un? Horreur! Et il voudra
conduire des automobiles! Eternel recommencement! Voici un marmot
qui ne sait pas qui il est, n’a vu que des poules et des vaches en
Bourgogne, des bateaux et des paysans en Angleterre; et il choisit une
palette! Et les automobiles! Aurait-il le goût du luxe? Rien ne pouvait
me faire plus de peine... Au fond de moi-même, j’espérais avoir en lui
un petit gars bien portant et sans deux idées dans la tête. Enfin il
a l’air robuste, dis-tu? Et il a mauvais caractère, il sait ce qu’il
veut... Ça, c’est bon!
Georges Aymeris me parut plus que jamais préoccupé par des questions
sociales que lui avaient soumises Mrs Merrymore et Darius Marcellot.
Il relisait Jean-Jacques Rousseau, qui l’exaspérait et le fascinait
à la fois; des jeunes gens lui apportèrent des tracts de l’Eglise de
l’Apostolat positiviste du Brésil: «L’Amour pour principe, et l’ordre
pour base»; «Le progrès pour but»; «Vivre pour autrui»; «Vivre au grand
jour».
_L’ordre_ et Georges Aymeris! Quelle rencontre!
Dès que je le quittais, quelque «intellectuel», envoyé par Darius
Marcellot, venait le faire souscrire pour des publications, l’enrôler
dans les ligues qui, je le savais, lui semblaient aussi vaines que
ridicules. Et tout le décousu qui se marquait de plus en plus dans sa
vie de célibataire, était dû, selon moi, à ses soucis de père, à cet
enfant du hasard qu’il tardait toujours à revoir, par terreur de ce
qu’il découvrirait.
Jusqu’en septembre, je parvins facilement à faire travailler Georges,
en France, quoique Mrs Merrymore fût retenue auprès de sa mère. Des
Américains l’emmenèrent en excursion, entre deux portraits, dans les
premiers jours d’octobre; puis il alla en Angleterre d’où il m’écrivit
quelques lignes nerveuses, dont celles-ci:
«_... J’ai revu l’enfant; je me présentai sans prévenir, comme vous
autres; la même scène recommença, presque insoutenable d’émotion pour
un père; je croyais me voir à l’âge de James. Pauvre enfant, pauvre
enfant chéri! Malheureuse créature! James a tout en lui de ce que
mes tantes réprouvaient en moi, tout ce qui effrayait mon père; et
il a aussi—mais cela vous ne pourriez, vous autres, vous en rendre
compte—il a, de Rosemary, des expressions de chat sauvage. Cette
mère! Nul ne sait où elle est. J’ai fait faire des recherches par la
Police, par des Agences: rien! Mais cet enfant! Avec les couleurs que
vous lui avez données, il a fait un album d’aquarelles que mes élèves
de chez Scarpi voudraient pouvoir signer. Simplement stupéfiant! Il a
surtout imaginé une maison et un jardin dans des plans inconnus, et
dont les fenêtres de derrière sont visibles comme celles de la façade!
C’est à la fois géométrique et fou, d’une couleur merveilleuse, d’une
violence et d’une harmonie de sauvage. Je m’entoure des œuvres de mon
fils, il me semble n’avoir jamais rien autant admiré. Est-ce donc cela
le génie? James n’a pas dix ans; que fera-t-il de ses dons? C’est
effrayant, effrayant à tous les égards! Mon enfant va-t-il être aussi
hanté par le_ Formidable?... _Quelle curieuse époque!_»
Par d’autres lettres, je sus que Georges, plutôt que d’aller à Windsor,
faisait venir James à Londres. Les vêtements du petit garçon, ses
façons de «sauvage» gênaient mon ami, quand Georges faisait luncher
James au grill room de l’hôtel, ou le menait chez les Northmount;
mais Georges ne voulait pas l’habiller autrement, ne le grondait même
pas quand il lançait son assiette à travers le restaurant. James lui
semblait admirable ainsi, mais il aurait fallu vivre dans une île
déserte. Aymeris devrait renoncer à ses habitudes, ou bien ne plus
avoir auprès de lui ce «chat sauvage», s’il éduquait James d’après les
principes pour lesquels il avait récemment incliné.
Chez lady Dorothy, «l’anomalie» avait encore plus d’inconvénients qu’à
l’hôtel, où cependant le _manager_ demanda à Aymeris «qui était cet
enfant comme on n’en recevait pas au Kensington-Gardens Palace et dont
se plaignaient les voisins de table, ainsi que le personnel».
Alors, Cynthia découvrit dans Kensington, une école catholique,
préparatoire à Beaumont College, et commença l’apprentissage de James
comme «gentleman», Georges n’ayant pu résister plus longtemps aux
prières de ses amies. Et, au fond de soi, il devait apercevoir comme il
est malaisé d’être un révolutionnaire doctrinaire quand on est le fils
des Aymeris et qu’on espère s’unir, quelque jour, à la petite-fille
d’un duc. La vie détruisait, un à un, les plans de Georges Aymeris.
Cynthia, son Egérie du moment, troublait l’artiste et n’organisait rien
de solide.
James était en retard pour ses études, plus que ne l’avait été Georges.
Celui-ci, agissant avec son fils comme Mme Aymeris avait agi pour le
sien, exagéra ses soins, fit prendre à James trop de leçons; l’enfant
voulut retourner à Slough avec les Watkins, il se disait fiancé à
Lettie, l’aînée des fillettes. On le renvoya de sa pension, il fut
bouclé chez un «tutor»; ses mains devinrent propres, les sœurs de
Cynthia lui choisirent de jolis «complets». Comme il était intelligent
et grand liseur, ses progrès furent surprenants; mais il dessina moins.
Etouffait-on le génie du jeune phénomène? A la rentrée des vacances de
Christmas, qui se prolongent jusqu’au début de février, les prêtres de
Beaumont virent arriver une nouvelle recrue, coiffée d’un chapeau de
soie haut de forme, avec un col blanc, une Eton jacket et un pantalon
gris long. Adieu Jean-Jacques Rousseau et l’Ecole de la Nature!
[Illustration: _James chez Lady Dorothy_]
Les Northmount allaient refondre dans le moule des anciennes
traditions, le fils de Georges, celui qui serait peut-être devenu le
Messie que le XX^e siècle attend pour rénover l’Art.
* * * * *
Le studio qu’il avait occupé à Chelsea se trouvait encore vacant,
Aymeris le reprit pour exécuter une série de toiles qu’il avait hâte
de peindre pendant cette année où il ne s’éloignerait pas de James
ni de Mrs Merrymore. Le monde des artistes, à Londres, suivant de
très loin le mouvement de Paris, des jeunes gens silencieux mais
d’avant-garde, créaient des chapelles, des clubs d’admiration mutuelle,
et le Maître Augustus John, était déjà le fameux ancien hôte de
Montparnasse, un Puvis de Chavannes néo-impressionniste, dessinateur
archaïque à la façon des élèves d’Alphonse Legros. On s’entourait de
marchands-amateurs, de dames esthètes, socialistes et humanitaires;
la sœur d’un duc, qui avait épousé un modeste avocat, lançait des
toilettes florentino-chinoises et exhibait dans les concerts de
Richard Strauss sa figure de Blessed Damosel. Il sévissait, comme
chez nous et à Berlin, des critiques-prophètes; le journaliste Cyril
Edwards rendait oracle, avec les yeux clos d’un dieu de la Longévité,
les mains croisées sur son ventre de matrone; ce cosmopolite, snob,
fort spirituel, avait connu Georges chez la princesse Peglioso; la
méchanceté de ce magot papelard s’exerça à loisir contre mon ami pour
qui Londres devenait un second Paris des ans sinistres.
Cynthia raillait ce qu’elle appela la «phobie» de M. Aymeris, son
«délire de la persécution», et elle le contraignit à fréquenter ces
milieux artistes, les seuls où elle allât, depuis que la «Society»,
selon l’ordre et le désir d’Edouard VII, était envahie par la finance.
On ne distinguait plus les frontières de cette «Society», si ouverte à
tous ceux qu’une grosse fortune recommandait à un souverain fastueux,
ami du plaisir et des milliardaires.
C’était alors à qui inventerait les plus belles fêtes; les danseuses du
ballet russe, les comédiens de nos théâtres, nos auteurs dramatiques,
allaient à Londres comme à Deauville pendant les courses. Mme
Réjane, Jeanne Granier dînaient à la Cour et descendaient chez les
duchesses. L’une de celles-ci, pendant le procès Steinheil, se prit,
pour l’héroïne, d’un enthousiasme charitable, et allait proposer à
cette vedette des tribunaux, de venir à Nimrod Castle, comme dame de
compagnie de «Sa Grâce», dont la prestigieuse inculpée élèverait les
filles.
Aymeris, comme confrère et collègue du peintre Steinheil (neveu de
Meissonier), fut interviewé par des journalistes et alla au studio de
la duchesse, qui avait un service à lui demander; invitation que ne put
refuser Georges, lui, un des fondateurs d’une société dont un Français,
ami de la duchesse, était le Président d’honneur.
Les enfants de cette femme-Mécène posaient pour un groupe que le rival
de Sargent, le Chevalier von Münchstorff, brossait pour commémorer le
couronnement du roi Edouard, dans la galerie des ancêtres, à Nimrod
Castle. Le duc actuel était pour la première fois apparu avec ses
insignes, en cette occasion historique, étant «entré» dans ses titres
et propriétés peu de temps auparavant.
Aymeris fut reçu au studio, tandis que les jeunes gens et les jeunes
filles venaient de prendre le thé; les plus jeunes se livraient à une
partie de quilles avec les boules de carton argenté et les tiges d’or
des couronnes ducales. Un des fils lui dit, comme il ne riait pas assez
fort:—C’est du toc! Maman loue ces objets d’héritage chez un costumier
de Covent-Garden, les «coronation-days» sont rares.
Les manteaux de cour avaient été portés par les figurants, le velours
cramoisi était de coton; le second fils du duc, Lord X..., agita une
sonnette, fit un speech burlesque, en imitant la voix paternelle;
c’était «father», à la Chambre des Pairs, bégayant son premier discours
sur une question indienne. Le noble Lord ajouta, pour Aymeris:—Nous
tremblons, les jours où «father» fait l’orateur au Parlement, et nous
ne lisons pas les journaux, car «father» n’est habile qu’à la chasse et
à faire des ronds avec la fumée de son cigare!
Tels étaient les jeunes aristocrates dont la femme Steinheil serait, si
elle y consentait, la compagne et l’éducatrice.
Le Chevalier von Münchstorff, de New-York, un béret Rembrandt sur la
tête, allait au-devant de nouvelles baronnesses du Royaume, d’épouses
de «Knights» et de Baronnets à noms allemands, venus à la fin de la
séance admirer l’ouvrage du virtuose, offrir à Mme la Duchesse des
loges d’opéra pour le cycle Wagner, les ballets russes, ou payer tout
ce que voudrait Sa Grâce, perles, meubles rares, robes et fourrures. En
Angleterre, il est de bon ton d’accepter.
[Illustration]
Le «second fils» fit un nouveau speech. Cette fois, il imita un
commissaire-priseur: les cadeaux de Lady Nathanmeyer furent mis aux
enchères et le marteau adjugea à la sœur aînée de Lord X. une limousine
Renault que Lady Nathanmeyer fut ravie d’ajouter aux présents qu’elle
concevait comme propitiatoires. L’épouse d’un ministre se fît adjuger
aussi une salle de bain complète, avec mille litres de parfums pour
ses ablutions présentes et futures. Lady Khannweill s’écria:—Non!
à une autre!... pour la ministresse, c’est moi que cela regarde! Et
les deux baronnesses se disputèrent, en français, car elles étaient
«parisiennes» comme la princesse Peglioso et le grand Souverain
Britannique qui élaborait l’Entente Cordiale. Et ces gens étaient
charmants, aimables, hospitaliers, faciles. Le mot «impossible» était
rayé de leur lexique.
Une formidable ruée les entraînait vers le plaisir. Par tous ses
pores, exhalant, suant la richesse, Londres, toute à l’insouciance, se
prenait à rire d’un rire tragique au milieu de ses usines aux fumées
d’incendie. Cela «puait» la révolution. Il fallait peindre cette
époque, se cacher pour la mieux voir sans être vu; mais où pouvait-on
travailler en silence dans ce vacarme festif et lugubre?
La sœur «conservatrice» de Cynthia déclarait que ce règne d’Edouard VII
serait la fin du régime.
* * * * *
Georges reprit sa série de tableaux londoniens; il ne signerait plus
jamais un portrait, disait-il. Il changerait de logement. Il loua
des chambres à la semaine, habita quelque temps près des Docks, puis
à Battersea, en face de chez Lady Dorothy; mais à portée aussi des
quartiers indigents où Cynthia et ses sœurs avaient des ouvroirs, des
écoles d’économie ménagère et d’«arts and crafts» (arts appliqués).
Peu à peu, les rares amis auxquels Aymeris donnât de ses nouvelles, et
j’en fus un, se demandèrent quand ils le reverraient. L’intérêt que
Georges «tout à son prochain» depuis l’affaire Dreyfus croyait porter
vers les questions sociales, les universités populaires, disposition
dont Darius Marcellot avait habilement tiré parti—était surtout dû,
pensais-je, à la naissance de James, à la morne liaison avec Rosemary.
Et peut-être à Cynthia aussi. Mais grâce à Dieu, en Aymeris, l’artiste
primait le moraliste, et l’ardeur de peindre l’emporta sur son besoin
de se jeter à l’eau, sans savoir nager, pour faire des sauvetages
problématiques de filles-mères et de génies à la dérive. A défaut
d’un intérieur régulier, d’enfants légitimes nés d’une bonne épouse,
il fréquentait à Londres, celui des dames de Northmount où nul doute
qu’il ne fût très aimé; nous espérions que son instabilité inquiète
y trouverait un palliatif, car Georges ne reprendrait son équilibre
qu’aux heures de réaction, après ses crises sentimentales.
Si Claude Monet avait peint—d’une façon tenue alors pour
«définitive»—ses vues de la Tamise, prises des fenêtres du
Savoy-Hôtel, «_des poèmes en couleurs_», Aymeris comptait peindre des
êtres humains, vivre avec le peuple dont il m’écrivait: _Son mystère
est poignant. Que fera la nation anglaise, si jamais elle rompt, comme
une mer, la digue qui cache à sa vue le reste du genre humain? Elle se
croit au-dessus des hommes nés en dehors de son île «patentée»; elle
ne voit pas au delà de ses murs de briques, prisons, docks, fabriques,
ou des vieilles pierres gercées de ses clubs, de ses églises, de ses
palais. Ses traditions lui font encore prendre la filière; elle s’en va
comme un mineur aveuglé par la poussière et qui n’allume sa lanterne
sourde qu’en descendant dans les puits du coron pour piocher dans les
galeries sans fin. Que se produira-t-il le jour où quelqu’une des
«anticipations» de Wells se réaliserait?_
_Ces millions de cancrelas qui noircissent, de leurs fatidiques allées
et venues, les gares, les trains de banlieue, les rues, les omnibus,
les bateaux, tous les moyens de transport dont ils s’emparent pour
rentrer dans leur gîte et en ressortir, que serait dans leur île une
révolution, une invasion? Une grande et terrible guerre?_
Plusieurs de ces lettres se référaient à l’état de l’Angleterre
du règne d’Edouard VII; Aymeris craignait qu’elle n’eût plus qu’à
redescendre des altitudes sereines où elle s’était si longtemps
maintenue. Il comptait peindre des «_May-day_», les redoutables défilés
de manifestants, avec bannières et orchestres, marchant le long de
Piccadilly, en route pour Hyde Park où, sur cent estrades, Russes,
Juifs, réfugiés et proscrits des autres capitales d’Europe, discourent,
clament leurs revendications, exigent et menacent la Société. Entre
deux files de policemen, ils s’en vont tête baissée, coude à coude,
vers les pelouses du parc où comme en une foire universelle, au son des
orchestres, sous des guirlandes de fleurs, ils crèvent des barriques,
se soûlent de gin et de paroles. Puis ils rentrent dans leurs «slums»
des quartiers excentriques, plus décidés, se croyant plus forts encore
de leurs droits. Georges peindrait aussi le «4 août», les saturnales
nocturnes du Bank Holiday, les feux de joie, les danses des gypsies et
des «costers» de Whitechapel, qui s’accouplent bestialement dans les
bruyères de Hampstead Heath; il nattée de faveurs blanc-bleu-rouge;
et avant que le régime ne fût peindrait les concours de chevaux de
trait, ces monstres à la crinière aboli, il immortaliserait les
cérémonies traditionnelles de Westminster, un bal de Cour, l’ouverture
du Parlement, la Pompe royale avec ses «beef-eaters», ses uniformes
antiques, les processions de carrosses de cirque, traînés par des
chevaux pie, qui semblent lilas et roses, à côté des cochers, des
laquais, des écuyers rouge et or.
Il commença par la _Rivière_, les docks, le Port de Londres.
Cynthia, à cause de sa mère, ne pouvait plus sortir aussi souvent
avec Aymeris. Notre ami, chaque matin, jusqu’à l’heure du lunch,
s’installait dans un fiacre à quatre places, dont la banquette
de devant lui servait de chevalet et de table à couleurs. Si la
température n’était pas trop inclémente, il baissait les glaces, et
rarement le public l’importunait.
En semaine, London Bridge, vers midi, compose un des plus étonnants
spectacles de l’activité moderne. Quelle que soit l’atmosphère, mais
surtout sous un ciel glauque d’où filtrent les sinistres rais du
soleil bas d’automne, les «cancrelas» humains essaiment sur chaque
trottoir, se glissent parmi les véhicules, les bicyclettes, les
chevaux aux harnais rutilants de cuivre, les omnibus sang de bœuf,
aux affiches polychromes. Un bateau qui passe recouvre d’un panache
bleu le pont chargé à faire crouler ses arches. Une fumée ferme son
rideau sur ce gris, estompe les formes; puis le vent la dissipe et
un rayon, maintenant orangé, réveille le vermillon des roues, allume
une étincelle sur les métaux et farde les chairs: kaléidoscope dont
un peintre ne peut retenir que de petits fragments de couleur et que
Georges, plus souvent qu’avec la brosse qui les eût alourdies, notait
par écrit sur un album.
Cynthia venait le retrouver vers une heure et le ramenait chez sa mère
pour le lunch. Un jour, il allait ranger ses ustensiles, quand il
aperçut une chevelure rousse qui se détachait comme une flamme sur le
bitume du pavé de bois. C’était une femelle qui marchait, obèse, en se
dandinant lourdement, le ventre en avant comme si elle était enceinte;
et son visage rappelait celui de Rosemary. Il lui ressemblait comme
vous ressemble votre image dans un miroir déformant qui vous élargit et
vous rapetisse, fait de vous un de ces «péchés capitaux» dont Georges
sentait de plus en plus le pathétique.
Elle s’approchait. Il voulut sortir de son fiacre et s’assurer que ce
fût bien elle, sa Rosie... Etait-ce Rosemary, cela?
Sa langue se sécha, sa gorge se contracta, ses mains se mouillèrent.
L’avait-il oubliée? Etait-elle ainsi?
Sur le trottoir, ses jambes flageolèrent.
[Illustration]
—Cela, cela...? et mes souvenirs alors?—se demandait-il à lui-même;
il se fit, de la portière, un écran, et suivit du regard, jusqu’à
ce quelle disparût, cette mendiante, cette marchande d’allumettes
sous un chapeau de plumes comme en portent les balayeuses. Rosie
avait perdu les derniers traits de sa jeunesse, tout vestige de sa
parisienne coquetterie; ses joues se gonflaient en des bouffissures
d’ivrognesse:—Elle boit! Et c’est cela la mère de James!
Il s’excita pour la haïr... Puis se raisonna un peu.
Ses jambes le portaient déjà mieux; il ne tarda point à analyser ses
sentiments, et dut enfin s’avouer que cette apparition ne lui causait
déjà plus de trouble. Il s’en voulut d’être si insensible, ne pouvant
admettre qu’une femme pour laquelle il aurait renoncé à sa peinture
même, que Rosie, la mère de son enfant, ne fût plus rien pour lui
qu’une passante sur un pont.
Il se rappela le poignant sonnet et le dessin de Rossetti _Found_!
(Trouvée!)
Etait-ce la peur qu’elle vînt à lui qui lui avait fait battre le cœur,
la minute d’avant? La peur? Oui, la peur sans doute; oh! il avait beau
se monter, il ne sentait pour elle que de l’indifférence. Indifférence!
Si ç’eût été de la haine! Il aurait fallu la haïr... Et il la regardait
impassiblement, la jugeait, ne pouvait même pas la mépriser! Elle lui
semblait grotesque, et il se demandait si elle n’avait pas toujours été
telle qu’aujourd’hui.
—Voilà celle que j’ai aimée, comme j’ai aimé maman!
Tout ce qu’il avait prêté de noblesse et de générosité à sa maîtresse,
était là, comme des sanies sur cette misérable face de sorcière, avec
son nez rouge, sa bouche molle, une raccrocheuse du Strand, une buveuse
de whisky...
* * * * *
Cynthia venait d’acheter des violettes, elle rejoignit Georges qui
s’était assis de nouveau au fond du cab; la boîte de couleurs n’était
pas encore fermée. Il méditait.
—Ne venez-vous pas luncher, dear?... Lunch time!
Georges paraissait si distrait que Cynthia fit un tour, puis elle
revint, l’aida à plier bagage. Il s’excusa pour le lunch, se dit
fatigué et rentra chez lui.
Une subite envie lui était venue d’aller à Beaumont comparer une fois
de plus les traits de l’enfant avec les siens. Il avait une terreur
d’avoir un jour peut-être et trop tard, à le renier.
* * * * *
A côté de Beaumont College, était la villa d’un musicien amateur,
fils de banquier; Sir Cyril Edwards, le critique d’art, y passait des
week ends avec ce Julius de Campo: depuis Oxford une de ces liaisons
que le temps rend plus étroites et fait admettre en Angleterre comme
une amitié de vieilles filles. De Campo, converti au catholicisme
depuis l’époque où Beardsley avait abjuré le protestantisme,
suivait les exercices religieux à Beaumont, et recevait chez lui des
ecclésiastiques de toutes nationalités avec des comédiens et des
virtuoses...
[Illustration]
Au départ du train, en gare de Paddington, la portière du wagon
s’ouvrit; un employé poussa dans le compartiment de Georges le gros
Cyril qui trébucha et tomba avec sa valise et un paquet de journaux.
Il fallut bien causer pendant le trajet de Londres à Windsor. Sir
Cyril s’informa de James avec trop d’insistance; il se l’était fait
présenter, dans les jardins du collège, ayant su qu’un fils de peintre
français y avait été admis. Cyril supposait que Georges Aymeris
était marié, mais qu’il n’amenait pas sa femme en Angleterre; et il
le laissait entendre avec une mordante et perfide ironie, avec des
paroles telles, que Georges y répondait par de pires accusations à
l’endroit de Sir Cyril, en un tournoi de paroles à double sens, polies
et blessantes. Le peintre et le critique avaient toujours été sur le
point de se prendre à la gorge, quand, naguère, ils se rencontraient
aux expositions ou dans des maisons amies et cela depuis leur rencontre
à l’hôtel Peglioso.
—Vous n’avez plus montré, depuis longtemps—avait dit Cyril
Edwards—de peintures d’après cette belle femme rousse qui vous inspira
vos meilleures toiles. La garderiez-vous toute pour le plaisir égoïste
de vos yeux? Mais, au fait, n’est-elle pas à moitié anglaise?
—A peu près autant que vous-même.
Piqué au vif, Edwards rétorqua:
—Quand vous avez disparu de la société, on avait dit que vous épousiez
votre inspiratrice: la Flora du moderne Titien.
Alors Aymeris reprenant son offensive:
—Vos succès à Oxford n’ont pas pu faire de vous un Anglais, malgré
la naturalisation déjà ancienne de M. votre père, le revendeur de
Whitechapel; vos compatriotes d’élection n’ont pas coutume de parler
ainsi de la vie privée des autres. Imitez leur réserve!
Et Aymeris, dans une de ses colères irrépressibles, saisit le chapeau
d’Edwards et le lança sur la voie. A la première station, il changea de
wagon—et, à Windsor, aperçut le critique d’art qui allait acheter une
autre coiffure chez un chapelier.
Des gamins riaient de ce vieillard élégant dont le vent avait enlevé le
couvre-chef.
On espionnait donc Georges Aymeris? Le monde devait savoir qu’il
avait un fils, que ce fils était à Beaumont College. Et qu’avaient pu
manigancer, comme deux commères sorcières, les hommes de la villa?
Pourtant, il réfléchit: James avait été admis sur la présentation des
Northmount à Beaumont, où les Pères procèdent, préalablement, à un
méticuleux examen. L’enfant passait pour un orphelin de mère. Aymeris
avec franchise abordant le supérieur, le pria de lui répondre:—Qui
est-ce qui lui avait parlé de James? Father Ambrose hocha la tête:
—We rely upon the Honorable Misses Northmount’s words (nous faisons
confiance à la parole de ces dames)—dit-il. Or le prêtre devait être
renseigné, autant que Cynthia et ses sœurs. Father Ambrose convoqua
dans son cabinet les différents maîtres et le médecin; Georges
visita la chambre du «boy», le parc, les grounds de récréation, les
réfectoires. Il fut conduit avec beaucoup de cérémonie—peut-être un
peu trop de compliments. James avait de bonnes notes, les Pères le
rangeaient parmi les premiers de sa classe, se vantaient d’avoir maté
son caractère avec leur science merveilleuse de la pédagogie; mais
le médecin regrettait que le cricket et le football lui donnassent
des transpirations, il avait confiné James, un quart de terme, à
l’infirmerie.
[Illustration]
De Windsor, où il resta toute la semaine, Aymeris alla chaque
après-midi à Beaumont, causer avec James, se promener avec lui.
James avait déjà d’autres manières, et, plutôt que de répondre
spontanément à son père, il disait:—Demandez à Father Ambrose.
Aymeris lui proposant d’aller voir les bons Watkins et «la fiancée»,
James n’eut plus l’air de savoir qui étaient ces gens; il était
fier de son chapeau haut de forme, il ne permettait pas qu’on
l’embrassât, se moquait des personnes mal vêtues:—Papa, chez qui
vous habillez-vous?—fit-il, un jour qu’Aymeris portait une cravate de
couleur, une veste grise et des pantalons d’un autre ton.—Un gentleman
n’a que des cravates noires, le pantalon doit être comme la veste! Ou
si votre veste est noire, alors le pantalon sera de fantaisie; ça pour
la ville. Ici, les pères viennent en «flanelles,» quand ce n’est pas
fête.
James ne faisait plus de peinture, et s’étonnait que son père ne suivît
pas les chasses à courre.
Les maîtres prièrent M. Aymeris de ne venir à Beaumont que le dimanche,
mais ils le retinrent au thé, et les voisins de la villa y assistèrent.
Aymeris se retira dès qu’il le put, comme Father Ambrose l’avait
présenté à Edwards et à de Campo, lesquels mon ami feignit de ne pas
connaître. Se sentant pris dans un nouveau réseau, il appréhenda des
indiscrétions dont l’enfant et lui-même, seraient l’objet dans ce
Collège choisi par les sœurs de Mrs Merrymore, où quelques Français
confiaient leurs enfants, depuis la loi sur les Congrégations.
L’incognito serait moins respecté que dans quelqu’une des villes de
province; or Aymeris tenant avant tout à l’éducation religieuse, il se
lança à la recherche d’une autre école, moins célèbre, plus distante de
Londres, peut-être en Ecosse.
Avant d’avoir découvert un établissement «de tout repos», il m’écrivit:
«_... Je me fais l’effet de quelqu’un qui change de restaurant tous
les jours afin de dépister le mari de sa maîtresse. J’ai connu
cette crainte de me faire voir en public, du temps où mes parents
vivaient; et nous sommes, avec mon pauvre petit, comme des voleurs
qui ne dorment jamais sur leurs deux oreilles. James est si fier et
observateur! Un mot malheureux, et il comprendrait. Il me demande
parfois où est enterrée sa mère, comment elle était, si elle était
bien habillée, et_ riche. _Je comptais le lui dire un jour; maintenant
que j’ai revu Rosemary, je ne lui dirai rien. Je t’ai écrit qu’il
y avait en lui d’un chat sauvage; j’avais cru d’abord reconnaître
l’humeur de sa mère; or c’est le tempérament de la mienne qu’il me
rappelle le plus; où aurait-il pris, ailleurs que chez la pauvre maman
Aymeris, le goût qu’il manifeste pour «les grandeurs»? Ses camarades
de Beaumont College, dont quelques-uns portent des noms illustres,
l’enorgueillissent, et il m’a supplié de l’autoriser à prendre ses
vacances dans le château de Lord W... avec un de ses amis. Quand je
l’ai prévenu qu’il aurait peut-être bientôt à quitter Beaumont, il
a fait une grimace et déclaré qu’il y reviendrait, à pied, du bout
du monde. Nos hérédités sont d’une complication! N’essayons point de
les connaître... et mon enfant en a de si terribles, que je pense
souvent à la phrase de mon père, avant de mourir... Notre race? Quelle
race? Voici toutes mes spéculations pédagogiques, sociales, anéanties
par le spectacle de cet enfant que quelques mois ont remodelé comme
une boule de cette grasse cire plastique dont, quand j’étais petit,
je remplissais des moules: un soldat, des poissons, un artichaut.
Qu’est-ce que l’éducation? Quelle influence les parents ont-ils sur
les enfants? Il est probable que je serais le même, si je n’avais pas
reçu celle qu’on me donna. L’hérédité—puis un jeu perpétuel entre un
déterminisme effroyable auquel je crois de plus en plus, et un libre
arbitre fort restreint, mais qui existe aussi, ou alors?... Dans quelle
fichue posture nous sommes!_
Il évita Cheyne Walk encore quelque temps, de peur de céder à la
tentation et de parler à Cynthia de l’apparition sur le pont de
Londres. Il lui eût déplu que Mrs Merrymore s’exprimât sur le compte de
son ex-maîtresse comme de coutume... Il n’accorderait, dorénavant, qu’à
lui-même, le privilège d’en penser ce qu’il en pensait aujourd’hui. Il
l’aurait encore défendue, eût-elle été critiquée, surtout par Cynthia:
à cause de sa honte, aussi, d’avoir nourri si tard de si puériles
illusions.
A la Pentecôte, j’allai à Londres. Georges Aymeris me montra six de ses
grandes toiles, presque achevées; en dépit ou à cause de l’agitation de
son âme, il y avait dans la facture un emportement, une fougue et un
accent dramatique, un coloris brillant et mat à la fois, tout nouveaux
dans son œuvre. Plusieurs grands managers de galeries le harcelaient
pour organiser une exposition d’ensemble; de Paris, il recevait aussi
des offres, et l’Amérique lui «câblait» qu’il était attendu. On voulait
lui acheter d’avance la série. Je le trouvai vieilli, préoccupé;
il effaça devant moi la plus belle de ses toiles, parce que je lui
avais fait une légère critique sur le sens symbolique, trop accentué,
d’une figure de femme: celle de Rosemary sur le pont de Londres.
C’était donc, chez lui, encore l’incertitude, manque de décision, une
sensibilité à vif.
James, comme une gibecière de braconnier, disparut; il était chez
un «tutor» à la campagne, près d’un collège dont son professeur lui
faisait faire les devoirs, sans que l’enfant assistât aux cours. Plus
je causais avec Georges, et plus je le trouvais différent du Georges
de l’an dernier. Darius Marcellot l’était venu relancer. Ce furent les
débuts d’une autre phase, celle des voyages; son fils était à l’abri.
Georges Aymeris voulait fuir; qui? Mrs Merrymore? Nous tous? Je dirais:
lui-même.
* * * * *
Sa raison, alors, me sembla chanceler. Il fit un «rest-cure» (cure
de repos) à X... et prit des bains de soleil. Inquiet, je restai à
Londres, dans l’espoir de définir le personnage assez déplaisant
qu’était pour moi cette étrange Cynthia: énigmatique comme, j’imagine,
elle l’est encore pour le lecteur qui ne l’a vue, dans ce livre,
que décrite par moi, ou dans les précédentes lettres d’Aymeris.
Je ne doutais pas de son affection pour Georges; mais, avant
d’abandonner mon ami, je désirais savoir quel fonds nous pourrions
faire sur l’assistance morale et pratique de Mrs Merrymore. Georges
répétait:—Elle est l’unique personne qui me comprenne. Elle m’est
indispensable, mais ne sera jamais à moi; elle me tue!
Pendant notre séjour à Longreuil, elle paraissait souvent contrainte,
mécontente, malgré sa politesse d’éducation; en discutant, elle
s’enflammait et, soudain, comme par lassitude ou bizarrerie, humeur si
irritante chez certaines femmes, elle faisait un tête-à-queue comme
un cheval doux mais ombrageux, devant un chiffon de papier. Elle
parlait de la chose la plus insignifiante; puis se composait tout
doucement. Avions-nous commis quelque inconvenance, ou était-ce lubies,
comme chez ces vieilles filles qu’on blesse alors qu’on se croit au
mieux avec elles? Mrs Merrymore, ainsi que Mlle Caroline Aymeris, me
semblait posséder une énergie un peu virile, qui se brisait au premier
choc; son mutisme, ses airs déterminés, pouvaient être l’expression
d’une créature irrésolue ou indifférente; ses «_How funny!_» et ses
«Croyez-vous?», pouvaient s’interpréter comme un oui ou un non, ou
plutôt comme: Vous êtes, soit un imbécile, ou un menteur!—Pour les
autres, ces caractères-là suppriment toute velléité de poser une
question précise. Serait-on compris, ou méprisé?
Nous allâmes, elle et moi, au «_Court_», où l’on jouait les pièces de
Bernard Shaw. La salle était proche de Cheyne Walk et de mon hôtel;
nous dînions ensemble dans un Grill Room, et marchions jusqu’au
théâtre, par les longs crépuscules de l’été. La première fois qu’elle
me parla directement de Georges, ce fut au retour d’une représentation
de «Man and Superman», tandis que je la raccompagnais à pied, à travers
Chelsea; nous nous assîmes sur un banc, près de la Tamise; les brumes
du ciel se dissipaient pour la nuit. Comme il faisait chaud, Mrs
Merrymore rejeta son manteau chinois, découvrit sa gorge blanche; nous
nous attardions avant de rentrer.
—Ces personnages de Shaw sont extraordinaires—dit-elle—le public se
demande s’ils se moquent des autres, ou d’eux-mêmes, mais comme ils
sont vivants!
—En effet, certains me font penser à notre ami Aymeris.
—Cher M. Aymeris. Poor dear! Qui le connaît? Se comprend-il lui-même?
—Madame, son malheur ne lui viendrait-il pas d’une croyance en sa
volonté? fis-je, et de sa faiblesse dès qu’il aime _quelqu’un_?
—Pour son travail—dit-elle—il a de la volonté, mais très peu,
n’est-ce pas, dans la vie? Il ne faut pas qu’il se sache observé, ou
dirigé. Nous ne lui donnons jamais un conseil chez nous, et, je pense,
nous lui serons utiles un peu... autrement... de loin! Notre amitié
est toujours en éveil, comme mon alarme, que M. Aymeris soit ici ou
ailleurs, partout! Il faut avoir de longues guides flottantes, avec lui.
—S’il était marié, madame?
—S’il l’était, il désirerait de ne l’être plus. Il y a des femmes qui
sont ainsi, monsieur...
—Oui, Madame, j’en connais—et comme je la regardais, Mrs Merrymore
eut un geste de «self defence». Elle referma son manteau et reprit,
dans le vague:
—Whistler a dû souvent se pencher ici sur la Tamise—n’est-ce pas? Il
a inventé quelque chose d’admirable avec ses nocturnes.
—Parlons d’Aymeris—intercédai-je,—Georges m’inquiète, je suis sûr
qu’il vous inquiète aussi, Madame? Il n’a plus de famille, ses tantes
sont âgées et elles ne lui sont d’aucun secours. Je ne les fréquente
pas, personne ne les connaît plus!
—Moi, je crois les connaître. J’ai tenu, par intérêt pour M. Aymeris,
à garder des relations avec elles, ce serait un grand dommage, si M.
Aymeris n’en faisait pas autant. J’essaie de les «keep together» (les
retenir ensemble). Je fais ainsi des _petites choses pour lui_. Mes
sœurs, de même.
Pourquoi Cynthia disait-elle «nous» avec insistance?
Mais, «Nous», c’était elle seule.
Mrs Merrymore toussa, reprit comme par acquit de conscience:—Parlons
de Whistler... vous l’avez connu?
Comme je ne répondais pas, elle consentit à revenir à Georges.
—Ces demoiselles Aymeris ont dû être des personnes intéressantes
(interesting women).
Et en pesant sur les mots:
—Savez-vous _que je les aime assez_? Elles sont si Françaises! M.
Aymeris a beaucoup _in common_ avec elles!...
—Comment? Quoi? Qu’ont-ils en commun?
—Mais, d’abord, le besoin de posséder quelqu’un à soi tout seul,
qui dépende de soi, et dont on dépende... Un besoin d’obéir et de se
croire le maître... conception française... le contraire de celle des
Anglo-Saxons..., une _imprudence_ française et une _prudence_ exagérée;
l’audace dans la pensée, et l’avertissement aux habitudes, dans les
actions..., n’est-ce pas très caractéristique de votre race, Monsieur?
M. Aymeris se promet de faire des voyages, des expéditions lointaines;
O, poor dear! Seul? vous verrez Monsieur, il reviendra tout de suite, à
cause de son fils, il imaginera que quelqu’un le rappelle; il faudrait
à M. Aymeris une _companion_ (dame de compagnie).
—Madame! Madame! partez avec lui...
—Mes sœurs et moi? O dear! O dear!... Moi—soupira-t-elle, et comme
pour, une fois de plus, me faire honte de mon indiscrétion, elle
reparla de l’acteur Granville-Barker, de Bernard Shaw, de Whistler,
avec la volubilité haletante que lui donnait toute émotion un peu vive.
—Mais Madame... notre ami, son petit James? Causons d’eux, puisque
personne ne nous écoute! Vous m’avez dit que vous faisiez _des petites
choses_ pour Aymeris: vous pouvez plus, vous pouvez tout... Et James?
Madame, il ne vous intéresse pas... je m’en suis rendu compte, à
notre première visite avec vos sœurs, chez les braves Watkins. Que
deviendra-t-il avec son père qui, à l’heure actuelle, compte voyager,
hésite et n’est peut-être point encore sûr que l’enfant soit de lui?
—Si fait, Monsieur, notre ami Aymeris est _positive_! (convaincu).
Qui, de raisonnable, aurait un doute, avec cette ressemblance? Depuis
que James est en Angleterre, _nous_ nous occupons de lui, d’une
distante manière, et à l’écart de M. Aymeris. Soyez tranquille! James
était tout à fait «safe» à Beaumont; son père a compromis les choses,
avec Sir Cyril, le critique d’art. M. Aymeris fait un «mess» (grabuge)
avec les artistes, il se rend «impossible» avec _nos_ amis—l’avantage
en est, qu’il travaille plus encore. Mes sœurs et moi sommes sur le
seuil de son studio, ainsi que le Cosaque qui, l’on prétend, couche
en travers de la porte du Tsar... je veux dire... symboliquement! Mes
sœurs et moi, nous _veillons_. Est-ce le right word (le mot propre)?
Et dans son rire étouffé, je distinguai des interjections qu’il faut
traduire en français par: Mon Dieu! Mon Dieu! Ayez pitié!
Suprême prudence, elle feignait toujours, avec moi, de ne pas trouver
ses mots.
—Je serais plus heureuse, si Monsieur Aymeris n’était pas hanté par
le rêve des _ennemis_. Nous corrigeons ses... dirai-je ses fausses
manœuvres? Il est _brillant_, _une remarquable personality! but he’s
a wee bit... dangerous in society, we must admit_... _yet so kind
hearted!_
—Madame, tout en anglais, ou tout en français, je vous adjure! Vous
vous servez si joliment de ma langue!
—Non, je la parle mal... depuis que je lis moins... Eh bien! je
pensais: il n’est pas toujours très habile, notre ami! Mais nous le
connaissons si bien! mes sœurs et moi, nous sommes toutes _devoted to
him_. _A big baby, that’s what he is!_
—Encore l’anglais, Madame! Un grand bébé, cet homme-épouvantail?
Quoi... Vous l’adorez toutes?
—Oh! Oh! Je suppose! Est-ce le mot?... Nous lui sommes si dévouées!
Oui! Il est si généreux! Mais un grand baby... Je ne lui souhaiterais
jamais d’être autre chose qu’un bachelor (un célibataire). Je
crois aussi ses esprits un peu troublés. Nous serions, comme vous,
_anxieuses_ pour lui, s’il voyage seul. Je suis retenue ici par ma
mère...
Nous approchions de sa maison. Cynthia m’invita à prendre un verre de
soda, elle se sentait fatiguée.
—Madame, je vous accompagne jusqu’à votre porte, mais dites-moi une
chose avant de nous quitter: Aymeris vous a-t-il raconté... le Pont de
Londres? Rosemary?
—Je sais, je sais! I know! J’ai le signalement de cette abominable
créature; la Police nous informe, nous connaissons un haut
fonctionnaire de Scotland Yard. _Je travaille dur_, de peur que le
pauvre Monsieur Aymeris ne sache l’adresse. It’s all right!... Si j’ai
toujours caché la piste de cette femme, quand il la cherchait, j’aurais
dû prétendre qu’elle était digne de pitié et parler hautement en sa
faveur. Monsieur Aymeris m’aurait, alors, peut-être parlé d’elle. Il ne
faut jamais contrarier notre ami. Il désire qu’on l’approuve, comme la
plupart des hommes, et croire que c’est lui qui décide des choses.
Il était minuit quand nous arrivâmes au 62 de Cheyne Walk. Le
domestique attendait sur le porche, Mrs Merrymore poussa un cri:—O
dear, O dear! Anything happened?—Le butler, d’une voix assourdie,
annonça qu’il avait peur que Milady ne fût plus mal; on avait téléphoné
au docteur, qui serait ici dans un instant, et c’était ce médecin
que Brown attendait sur le porche, pour éviter le bruit du timbre
électrique.
Mrs Merrymore me pria de m’asseoir dans le vestibule; elle monta à la
chambre de sa mère, et n’en redescendit pas.
Lady Dorothy n’existait déjà plus.
* * * * *
Cette mort allait-elle retenir Georges Aymeris à Londres? Partirait-il
en voyage? Qu’allait faire Cynthia, maintenant qu’elle n’aurait plus
que ses sœurs, à Cheyne Walk?
Pendant nos soirées au Court Theatre, même avant notre conversation
encore trop peu libre au bord de la Tamise, j’avais appris
quelques-unes des «petites choses» que Cynthia et ses sœurs faisaient
pour Georges. La femme de charge, au studio, prononçait le nom de Mrs
Merrymore, comme celui d’une personne invisible, mais toujours présente:
—Mrs Merrymore m’a ordonné de faire bouillir un thé de tilleul, pour
la nuit; très bon, sir, pour les nerfs, croit-on en France, sir?—ou
bien:—Mrs Merrymore a envoyé des draps chauds;—Mrs Merrymore a
fait expédier les tableaux;—Mrs Merrymore prend grand soin que je
n’introduise auprès de M. Aymeris que les visiteurs dont elle me donne
les noms.—Je demanderai la permission à Mrs Merrymore. She’ll know how
to do it!—_Les misses Northmount savent faire les choses._—Dois-je
dire votre visite à Mrs Merrymore?
—Non! Est-ce qu’elle vient ici depuis longtemps?
—Yes, sir! Depuis que M. Aymeris a pris le studio, je l’ai toujours
vue ici, souvent, et surtout quand M. Aymeris est dehors. Je ne fais
rien sans prendre ses ordres. Elle est si bonne, si habile et si
discrète, Mrs Merrymore! Elle est comme une fille pour M. Aymeris...
comme la fille de Milton, sir, selon l’image célèbre. Dommage que M.
Aymeris soit trop vieux pour elle... quelquefois les élèves épousent le
maître, sir?
—Vous croyez Monsieur Aymeris vieux?
—Il a beaucoup vieilli, depuis ces temps, n’est-ce pas, sir? Il paraît
«uncomfortable», sir.
Georges et moi étions presque du même âge, ce que j’avouai à cette
femme.
—C’est vrai? M. Aymeris paraît beaucoup plus vieux que vous, sir, avec
votre permission.
* * * * *
Je ne pus rester pour l’enterrement de Lady Dorothy. D’ailleurs les
obsèques sont à peine un semblant de cérémonie, en Angleterre, et se
célèbrent sans invitations. Une note dans le Journal en tient lieu.
Georges m’écrivit à la fin de Juillet:
«_... Mon premier voyage, à cause des vacances de James, sera au_
«_Pays noir_», _où je compte faire des études dans les mines et les
fabriques. Mon amie désire y aller aussi; elle est plus libre de ses
mouvements, étant désormais seule avec ses sœurs. J’espère que mes
ennemis ne me poursuivront pas jusque dans le village où la chère
Cynthia a pris pour elle et ses sœurs, une maison... Peut-être suis-je
à la veille du jour tant souhaité..._»
* * * * *
Alors je perds de vue Aymeris. Le lecteur pourra, à sa guise, imaginer
cet été-là dans la campagne anglaise; quant à moi, je vois le peintre
peignant entre son fils et Cynthia. Heureux, calme, il réalise son
idéal et, au moment où il croit atteindre le «jour tant souhaité», Mrs
Merrymore regrette de s’être trop approchée d’Aymeris.
* * * * *
Nous allons suivre désormais les événements de sa vie, dans ses
lettres, et les pages que j’ai fait copier dans le Journal de mon ami.
(_Lettres de Georges en voyage_)
_Florence, novembre 1909._
Villa Epicuria.
«_Dearest Cynthia,_
«_Attendre, attendre, toujours attendre, je ne le puis plus! J’ai
cru qu’il fallait oublier l’Angleterre et ceux qui s’y trouvent,
sauf ce malheureux enfant, principal obstacle, je le crois, à la
réalisation d’un désir devenu pour moi de plus en plus violent.
Vous semblez l’aimer, plus que vous ne m’aimez. Aujourd’hui, James
est à vous et à vos sœurs. Je vous ai quittée sans mot dire, après
une de mes crises de dépression, peut-être la plus forte que j’aie
encore traversée, sans motif apparent, cette fois! Je ne puis vous
en dire la cause—d’ailleurs futile. Si l’on savait ce qui détermine
certains suicides! Mais j’ai alors senti, mieux encore, combien mon
équilibre est fragile. Décidément, je ne m’accroche à rien. La vie du
célibataire n’est pas faite pour votre ami. Du bruit, du mouvement
autour de lui, et beaucoup de solitude pour beaucoup de travail, cela
n’est point assez; il me faut une compagne, de moitié dans ce que je
fais et dans ce que je pense. Je l’ai rencontrée, cette compagne, et
il paraît qu’elle n’est plus pour moi, mais pour ses sœurs et pour mon
fils. Donc, j’ai fui. Je n’aurai donc_ jamais à moi seul une créature
aimée? _Et l’on appelle cela égoïsme!_
_Me voici dans le pays où se cachent les détraqués, les vicieux,
les mécontents, les irréguliers de toute provenance, les amours
inavouables. Ce n’est pas à une Anglaise que j’apprendrai cela,
Florence est la Cité à laquelle, depuis plus d’un siècle, vos
irréguliers demandent asile._
_Chaque jour, en montant à la villa Epicuria, je longe des murailles
semées d’iris, derrière lesquelles le diable, seul, sait ce qui se
passe: amours terribles, ici, pour ceux qui ont le mystère et la
liberté; c’est un aveugle et son jeune compagnon, poète; on ne les
voit jamais, ils ne sortent plus. Dans une autre villa, c’est la
Princesse, qui plus jamais ne releva son voile que pour sa fameuse
amie la romancière, depuis que son royal visage, reflété dans le
miroir, a donné de l’inquiétude à cette folle. Elle cultive son
jardin, suit la chute du soleil derrière la coupole du Dôme...
Florence est le tombeau des déceptions._
_Que de loisirs, ici, pour passer en revue mes années d’apprentissage,
mes erreurs sentimentales, à l’ombre des cyprès, en cette Toscane
dont la terre a produit de si éblouissantes fleurs d’art, mais que je
n’ai pas envie de respirer! Quel endroit pour y venir renoncer! Aucun
pays ne me donna moins envie de peindre. J’y suis venu comme dans un
sanatorium, bâti par les plus grands architectes, et sans laideurs
modernes. Une Suisse_ supportable.
_Ici, je n’ai pas de nationalité, je deviens anonyme; un voyageur
dans un musée. C’est la prolongation de cet état que vous connaissez
comme moi, Cynthia: le rêve dans la couchette d’un wagon-lit; point
de lettres, ni de téléphone, toutes communications coupées, une trêve
de quelques heures. L’hier a pris fin sur le quai de la gare, à
Charing Cross. Mon imagination construit le demain comme un château en
Espagne._
_Depuis que je suis ici, je vis comme un enfant qui se bouche les
oreilles pour ne pas entendre, et les yeux pour ne pas voir ce qui lui
fait peur..._
_Donc, à vous l’enfant James. Je vous l’ai remis, je vous l’ai confié.
Pendant les vacances, vous me l’amènerez. En dehors des vacances,
puisque vous ne voulez pas être aux yeux de tous à moi, sachez ce que
je compte faire._
_Darius Marcellot, complètement ruiné et sous le coup de poursuites
judiciaires, compte venir ici. J’opère encore une fois son sauvetage,
le sachant honnête homme, à moi dévoué et victime de son imagination
romantique. Si vous êtes peu satisfaite de me savoir en sa compagnie,
n’oubliez pas que, par votre refus d’être ma femme légitime, vous
m’aurez valu ce compagnon—et sa bande. Car Darius amènera une
«amie», une Allemande, et des enfants! J’ai loué pour lui cette villa
Epicuria—nom absurde—et je vous écris sur le papier qu’y ont laissé
les derniers occupants, des Américains._
_Je ne suis pas encore installé dans cette villa, mais j’y passe
l’après-midi. Une ruine. La partie habitable, date du 16^e siècle.
D’une tour fort haute, la vue s’étend jusqu’à Vallombrosa; un peintre
autrichien y a vécu, et l’a meublée d’horrible façon; aussi, j’achète
des meubles bolonais. Il y a des trouvailles à faire chez les
Antiquaires; je viens de mettre la main sur un Ribera magnifique, le
plus bel ornement de ma Sala. Avec les murs blanchis à la chaux, des
rideaux de damas rouge, ce sera très florentin-esthète, conventionnel,
bon à sous-louer à d’autres Américains, quand j’irai ailleurs._
_En attendant que j’aie une cuisinière et un jardinier-valet, je
prends pension au Lung’Arno, près du pont del Spirito, chez une
vieille qui a des filles galantes; mais je dîne chez Volpi, dans
l’immonde sous-sol où les artistes et les littérateurs tiennent
leurs assises. Je veux «faire vie à Florence», complètement. Je suis
déjà dégoûté de ce monde, presque de cette ville—mais j’y suis un
inconnu, ce qui ne serait pas possible à Rome; Venise sera pour le
printemps.—A Pâques, vous y amènerez James..._»
_Rome, janvier 1910._
«_Chère Amie,_
«_Oui, je suis venu à Rome, Florence n’était déjà plus possible. Le
fils d’un ancien magistrat que connaissait mon père, m’a rencontré
à un dîner qu’on m’offrit au cercle Lionardo da Vinci. Florence
est la province, immédiatement on apprit que j’y étais seul; des
Français, très médiocres, m’ont fait la chasse; le fils du magistrat
X... est directeur de l’Ecole française de Florence, une très pâle
et pauvre institution, comme la plupart des nôtres, à l’étranger.
L’Allemagne règne ici. J’en eus la preuve, dès que Darius et sa Rachel
Luxembourg ont apparu chez Volpi. Cette femme, qui est de Dresde,
semble célèbre parmi les traînards du Volpi. La villa Epicuria va
devenir, par l’industrie de cette Rachel, un magasin de peintures
néo-impressionnistes, et de bric-à-brac (meubles coloriés de la
campagne toscane, vieilles étoffes de fil et de coton imprimées, etc.,
etc...). Lœser et Berenson, les esthéticiens américains, savent que
Rachel a deux Cézannes à vendre, je n’ai pas de quoi me les offrir,
car je suis toujours à court, malgré votre bon_ management _des fonds
que je vous ai remis, et Rachel prétend que, grâce à ses affaires
avec Darius, la villa Epicuria ne me coûtera rien. Mais je ne puis
profiter de cette maison... et la nourriture allemande, saucisse et
choucroute, me réussit encore plus mal que celle du Volpi. Pickles,
concombres, salades sucrées, café au lait: les régals de Fraülein
Rachel Luxembourg. Ses enfants crépus renversent la sauce sur la
table, ils sont plus sales que mon petit James ne l’était, du temps
des Watkins. Combien je vous suis reconnaissant de l’avoir, malgré
moi, mis à Beaumont College!..._
_Darius est à Naples, pour ses études sur Croce, le philosophe; je
l’attends ici. Darius, en plein socialisme philosophique, est devenu
très allemand. Nous trouvons des Allemands à chaque coin de rue;
et, tout de même, Rome est presque pour moi comme Londres, je me
promène dans la Campana, chaque après-midi, en landau ouvert, avec
des Anglaises qui hivernent à Rome. Qui connaît du monde à Rome ne
peut échapper aux importuns. Un jour, après un déjeuner au Castello
dei Cesari, je me rendais, seul, à la Via Appia. Les voitures étaient
si nombreuses et la poussière qu’elles soulevaient si épaisse, que
j’attendais le crépuscule dans le jardin des Trappistes (catacombes
de Saint-Calixte) d’où l’on aperçoit, comme dans un Corot, le dôme de
Saint-Pierre, au bout d’une pergola, et, de l’autre côté, le tombeau
de Cecilia Metella. Je croquais une tablette de ce bon chocolat que
fabriquent ces moines, et je discutais avec un Père chocolatier des
moyens de peindre chez eux, et de ranger mes ustensiles sous un
hangar. Une voix de femme m’appela: c’était Lady Ethel, la fille
de la marquise de Hintley, que je n’avais pas revue depuis 1871,
ma compagne d’enfance; on m’avait indiqué à elle dans la chapelle
Sixtine. La marquise voyage avec une grande fille phtisique et c’est
avec ces deux dames que je fais mon tour quotidien dans la Campana.
Elles me mirent en relation avec votre Ambassadeur et les habitués du
Grand Hôtel; donc, obligation de déposer au Palais Farnèse une carte
pour_ mon _Ambassadeur, puis une autre à la villa Médicis. Les élèves
de l’Académie me montrent leurs travaux, et que puis-je en dire? Voilà
encore un des problèmes de ces temps: l’Académie de France à Rome! Des
fonctionnaires, des petits bourgeois bombardés peintres-lauréats, des
intelligences de clercs de notaire. J’imagine les ombres de M. Ingres
et de Corot, errant, au clair de lune, dans les bosquets de buis,
sous les chênes-lièges de la villa, et leur dialogue! S’ils entraient
dans les ateliers des nouveaux Prix de Rome, que diraient-ils à ces
déracinés?_
_Malgré la Via Nazionale, les quartiers-neufs de la Rome des
Allemands, Rome reste divine et, quand on y vient pour la première
fois, on sent que c’est un événement grave et considérable dans une
vie._
_Je ne sais pas comment me défendre! Il y a pourtant des hommes de
pensée qui, à Rome, installent leur travail et évitent le monde.
Héritage de ma mère? Ah! l’hôtel de l’avenue Montaigne, l’odeur en
reste dans ma peau, je ne m’en laverai donc jamais!_
_Si je mange dans les trattorias, il se trouve toujours, près de moi,
quelque «art-student», l’une quelconque de mes élèves de l’atelier
Scarpi. Deux Anglaises, une miniaturiste et une aquarelliste, ont
remis le grappin sur moi. Il faut voir l’intérieur de ces idéalistes,
sans feu ni lumière! Toutes à l’Art! Il faudrait aussi que vous vous
efforciez de m’avoir un éditeur pour les illustrations du «Songe d’une
nuit d’été», dont cette Miss Smithson est l’auteur. Elles crèvent de
faim, ces femmes, Lady Ethel a commandé des miniatures à Miss Reed
(l’autre vieille fille). Pour soulager de telles misères, on regrette
moins d’avoir fait la connaissance de votre Ambassadeur. Ceci:
l’héritage de mon père. Misère, misère, misère..._
_Mais vous avez raison, j’aurais mieux fait de continuer ma série de
Londres. On se cache mieux, là-bas._
_Les lettres de James sont charmantes—mais je suis convaincu qu’il
se demande si vous n’êtes pas sa mère. Ses questions deviennent trop
précises... Si vous lui disiez la vérité?...»_
_Rome, janvier._
«_... Vous rappelez-vous un élève de l’Atelier Scarpi, un Munichois du
nom de X..., qui faisait de si curieux fac-similés, dans la galerie
des Sept mètres, au Louvre?—Un de nos meilleurs élèves—disait Signor
Scarpi. Et le Polonais qui peignait des «suicidées» à la Tassaert,
en grisaille, comme Carrière? La dernière fois que nous l’avons vu,
c’était à la salle Erard, un soir que l’on jouait le quatuor de
Debussy. A côté de vous, un macfarlane à capuchon, d’où sortaient
des soupirs. Vous vous rappelez qu’ensuite, nous ayant reconnus, il
nous fit ses adieux et nous raconta, tout bas, qu’il avait reçu une
mission (il était nihiliste) et que cette mission était «au-dessus
de ses forces». Il s’agissait d’un attentat, peut-être, contre la
famille impériale. Mon Polonais n’a attenté à rien du tout, mais,
tranquillement à Rome, il prépare des panneaux de bois déjà peints, et
maquille les faux primitifs que le Munichois exécute avec un talent
merveilleux. Comment ai-je découvert la chose? Rachel Luxembourg
tente d’embaucher mon Polonais, Darius l’ayant retrouvé ici dans une
trattoria. Rachel, qui l’a connu à Dresde, le juge propre à décorer
des meubles toscans._
_Darius a été chez ces misérables, et dans l’enthousiasme où l’avait
mis une certaine figurine de cire du XV^e. La figurine était déposée
chez un antiquaire; j’y fus, car le studio de mes ex-élèves ne m’est
pas ouvert._
_—Voici, m’a dit l’antiquaire, une pièce de premier ordre, qui
partira pour l’Allemagne. Herr Professor von Bode, de Berlin, est
en compétition avec le Metropolitan Museum de New-York. Le Musée du
Louvre ne met pas le prix pour acquérir les chefs-d’œuvre._
_Or, ma chère amie, je jure sur la tête de James que cette figurine
est un faux, la patine de la cire n’est même pas sèche. L’imprudent
antiquaire m’a fait passer dans sa galerie des trésors; un certain
Watteau qu’il me soumit est du pur «Munichois fecit», un «Amico del
Dario»._
_—Ah! Cher ami, m’a dit Darius, mais ceci est_ fort grave! _je
préviendrai Rachel._
_Rachel est restée huit jours à Rome. Le Professor Bode était ici, et
Rachel a si bien fait la leçon à Darius, que Darius m’a dit, cette
fois sans réplique possible:_
_—Ah! cher ami (imaginez son onction), mais vous faites erreur!
Il n’y a que les savants de l’Allemagne, qui soient infaillibles
aujourd’hui!_
_Mes compagnons sont, comme la plupart des Italiens que j’écoute
causer, esclaves de l’Allemagne. Dans quelque endroit que j’aille,
j’ai la sensation que la parole d’un Français n’est jamais prise au
sérieux. Dans un Salon, au Grand Hôtel, dans une Ambassade, dans un
train, un Français n’a plus sa place. Hélas! je dois à la vérité que
le spécimen courant de mes compatriotes sort je ne sais d’où. «Dear
me!» que nous sommes donc mal représentés en dehors de chez nous!...»_
_Volterra, 15 avril._ (Cette lettre adressée à moi-même).
_«Mon cher ami,_
«_C’est, en effet, très mal, de ne t’avoir pas répondu. Mrs Merrymore,
ai-je pensé, te tenait au courant de mes faits et gestes, comme de la
santé et des études de James, auquel tu témoignes tant de dévouement.
Mrs Merrymore devait s’arrêter à Paris, avant de s’embarquer pour
Florence, elle t’aurait montré ton filleul, puisque tu as fini par
être le parrain de James—encore une des charges que toi et Cynthia
avez prises en cachette. Les théories de Cynthia la font agir, sans me
prévenir, et feindre de croire que c’est moi qui agis. Point juste,
cela! J’ai cru James baptisé, dès après sa naissance, dans la Nièvre.
Il sera donc deux fois baptisé. Et son état civil? En avez-vous
refabriqué un, en Angleterre? Mrs Merrymore, avec laquelle je fais
parfois un tour en automobile, ne m’a rien dit. Elle me traite en
«lunatic», mais mon équilibre est parfait. James est dans la joie.
Il apprécie ce que je lui montre. Je n’ose plus presser mon amie de
revenir à Florence, quand elle aura reconduit James à l’Ecole. Nous
évitons toute allusion au passé et a l’avenir, je suis comme mes
parents, qui ne causaient de leurs affaires qu’avec les autres,
d’où perpétuelle apparence d’hypocrisie, manque de sincérité: la
crainte engendre la dissimulation, le mensonge même. D’autre part,
Mrs Merrymore m’évite de ces soucis matériels, où je me perdais—et
toujours le même regret me ronge... mais peut-être bientôt se
ravisera-t-elle, puisque déjà elle ose voyager seule avec moi?_
_Donc nous voyageons en Toscane. A la fin du mois, je commence un
double portrait, pour remplir les trous creusés dans ma caisse par
tant de mains. Je te consulterai de vive voix, au sujet des affaires
de Darius Marcellot. Mrs Merrymore me supplie de ne pas retourner à
Florence, à cause des Marcellot. Quand elle sera à Londres, je lui
apprendrai où je suis. Il y a urgence._
_Et toi, mon cher?._»
_Lettre à Mrs Merrymore._
_Florence, fin avril._
_«Chère amie,_
«_Je vous ai désobéi, je suis à Florence._
_A la vérité, j’avais à revenir ici, c’était promis, conclu, avec
cette Américaine dont je vous ai parlé, celle qui, un soir de janvier,
par un froid italien, c’est-à-dire de canard, descendit de l’omnibus
et entra à l’hôtel mi-nue. Elle n’avait pas de bagages, et ne portait
qu’une étole de fourrure, sur une jupe transparente en tulle d’or,
et un grand béret renaissance. Toilette de voyage qui convient assez
à cette Mrs Links. Elle a l’air d’une idole chinoise du Silence, on
entendait à peine sa voix... la voix des revenants dans les séances de
spiritisme._
_L’affaire fut bouclée en un instant: j’irais peindre son fils et
elle-même, dans sa villa dei Colli. Il le fallait, elle y tenait, cet
ordre venait de_ l’au-delà. _Elle sortit, comme elle était entrée:
sans me dire son nom. Vous en souvient-il, Cynthia, comme toujours
craintive pour moi, vous avez, sur-le-champ, pris ombrage! Tous les
malheurs allaient m’accabler. Mon Américaine m’empoisonnerait, on me
couperait les quatre veines, dans un bain d’aromates. Vous décriviez
la salle byzantine, le «toc» à la vénitienne des salons où cette femme
devait se plaire. Eh! bien, sachez-le: il n’y a pas de salle byzantine
chez Mrs Links, mais sa chambre à coucher pourrait être un décor pour
Roméo et Juliette, au «Lyceum», du temps d’Irving. Je ne sais encore
si elle est_ redoutable. _Elle possède un mari, homme charmant et
doux. Je crois qu’ils sont unis. Harry est le second époux de Gisell.
Le précédent fut_ tué à la chasse _(ceci pour vous rassurer sur mon
compte). Réussirai-je?_
_Le portrait est déjà en train. L’enfant, tout autre que James, a la
mélancolie des petits êtres dont la mère s’est remariée et qui ne
comprennent pas très bien où ils en sont, ballotés entre deux familles
auxquelles ils ne savent jamais s’ils appartiennent, ou non. Il me
fait penser à tout ce que vous craigniez pour James._
_Les Links avaient préparé un logement à mon usage. Je suis descendu
à l’hôtel Byron, au Lung Arno, près du Ponte Vecchio. Ainsi, je serai
plus à même de me retrouver, de me recueillir, après les journées à la
villa dei Colli...»_
_Mai 15._
«_Vous voila bien, chère amie! Toujours la même! Vous vous ennuyez
à faire les honneurs de votre salon aux relations de vos sœurs.
Vous êtes possédée comme moi du démon de la peinture. Vous voudriez
venir ici, peindre à côté de moi, causer, vous promener avec moi;
c’est cela, oui,_ pour toujours. _Les difficultés, les remarques
aigres-douces de ces dames Northmount? Vous appartenez à vos sœurs!
il vaut d’ailleurs mieux que nous mesurions le temps que vous et moi
pouvons supporter, loin l’un de l’autre. Je continue d’être un peu
comme dans le sleeping-car, malgré des alternatives d’agitation.
L’art de Florence m’ennuie, la ville m’apparaît toujours froide et
sèche, avec ses motifs tant défraîchis d’avoir été trop photographiés
et aquarellés par les vieilles filles de votre pays et les étudiants
d’Oxford._
_Mais le ménage Links m’a fait découvrir une autre Florence
cosmopolite, celle des villas et des environs. En automobile, nous
parcourons le pays. Je ne parle qu’anglais, je ne vois que des
Anglais et des Américains à la Henry James. Mon amour pour les types
est à même de se satisfaire ici. Il n’y a donc que des fous? J’en
suis peut-être un aussi, quoique vous m’ayez souvent rassuré:_ «les
Français n’ont pas d’imagination». _Je crois en effet avoir ma «tête
sur mes épaules». Les Musées ne me la feront pas tourner. Je les
avais évités, l’hiver dernier. Cela est mort, ou bien cela s’adresse
aux littérateurs, aux vierges dévergondées et aux messieurs bizarres.
A Venise, j’aurais la joie de la vraie couleur, de la pâte, de la
peinture, telle que nous l’entendons. Votre Botticelli de chez William
Morris, il faut «se battre les flancs» pour l’aimer. Michel-Ange? une
autre affaire! Nous sommes du même avis, vous et moi. En attendant, je
veux voir des personnes et non pas des œuvres._
_Mrs Links est parmi les renoueurs de la tradition, «through» Cézanne.
Elle oscille entre le quattrocento et les Indépendants. Elle me
met au courant des philosophes de Florence. Quelle drôle de ville!
Comme sur la Riviera, des chanteurs, des professeurs de musique, des
diplomates à la retraite, qui ont cru trouver du soleil en hiver dans
«la Cité des fleurs» l’une des plus froides d’Europe, mais à cause de
la Primavera de Sandro, à cause de Donatello et de Michel-Ange, sous
le vocable de l’Art, grâce au double snobisme qui régit la société
moderne._
_Et tout ce monde endormi dort, dort, dort, malgré l’air qui me
stimule comme du vin de Champagne. Il n’y a plus ici de forces
créatrices; étrangers et natifs dorment; ils croient travailler,
parce qu’ils sont en contact avec de belles choses; mais ce ne sont
que lazzaroni, qui pourraient être à Nice, avec Jean Lorrain, excepté
que s’offrent ici mille occasions de plus—pour les vicieux. Vous
me disiez naguère: «On revient toujours à Florence, mais c’est en
passant, comme à Milan, entre deux trains». Pas tout à fait juste: on
s’y accommoderait mieux que dans votre bien-aimée Pérouse, où vous
voudriez vivre..._»
_Florence, 25 mai._
«_Si je ne vous écris pas plus souvent, Cynthia, c’est que j’hésite,
je ne sais que vous dire. Dois-je passer l’été en Angleterre, comme
vous l’aviez souhaité? Mes devoirs auprès de James? Il faut aussi que
je soigne son père, celui dont l’avenir de mon enfant dépend. Je vous
assure,_ croyez-moi, _ma situation présente ne peut se prolonger, ou
je meurs..._
_I must settle down. En Angleterre, à Paris? J’aurais dit, il y a
quelque temps encore:—A vous d’en décider, Cynthia!—Je vous avouerai
que ce séjour à Florence me ferait du bien, physiquement, quoique
tout l’art que j’absorbe, du matin au soir, avec Mrs Links, au cours
de nos randonnées en automobile, me trouble extrêmement. Je tiens un
journal assez exact; je vous le montrerai. Si jamais j’en avais le
temps, j’écrirais une histoire des origines de la peinture moderne,
avec en sous titre_: «La mode et l’opinion».
_Mrs Links, ou Gisell, si vous aimez mieux (c’est ainsi qu’on la
désigne ici), porte une magnifique intelligence, comme un collier de
perles sous sa chemise. Les poses seraient un régal, par la richesse
de sa conversation, si cette morphinomane ne tombait subitement dans
des silences que rien, pendant des heures, ne peut rompre. Elle a des
aventures; je soupçonne un drame dans la maison. Avec ma maladresse
habituelle, je m’y mêle, sans le savoir. Je ne vois peut-être point
juste. (A éclaircir pendant un petit voyage avec les Links et d’autres
amis, à Pérouse). On me supplie de passer juillet et août à la villa.
Des spirites sont attendus, les tables qu’on fait tourner me donnent
un détestable malaise. Je ne m’attarderai pas au delà du premier
juillet..._»
Georges Aymeris laisse à peine deviner, en ses lettres à Mrs Merrymore,
les attraits qu’avait pour lui son séjour auprès de Mrs Links. Son
journal, plein de réserve, de sous-entendus, de transpositions
nécessaires, révèle un nouvel intérêt dans sa vie.
_Extraits du Journal._
(_L’art moderne infusé par Mrs Links_).
_Cynthia m’écrit que les femmes sont toutes semblables les unes aux
autres en Amérique. Je ne la contredirai pas, car elle les connaît
mieux et depuis plus longtemps que moi. Selon Cynthia, elles ne vivent
que pour_ parvenir; _les unes nous éblouissent par l’argent qu’elles
gaspillent, les autres par leur science, leur connaissance de l’Art;
et ce sont des femmes sèches, incapables de désintéressement (dans
le sens intellectuel); personnelles, pratiques, qui marcheraient sur
le corps de leur fils, s’il obstruait la route. L’habitude de la
richesse rend les meilleures intraitables, elles n’admettent point que
quelqu’un ni quelque chose leur résistent._
[Illustration: _Gisell à Florence_]
_Quand elle pose dans l’immense galerie aux fenêtres toscanes, à
grillages, et haut dans le mur, Mrs Links reçoit une lumière reflétée
sur les dalles comme par les vitraux d’une église; elle est placide
comme ses divinités de la Chine et ses madones Siennoises, dont l’or
reluit sur la trame d’un brocart vineux et atténué, dont est tendue
la Sala. Gisell porte une tiare chinoise. Si elle se tait, ses yeux
sont effrayants, dans son visage bouffi et mat, encadré de cheveux
qui moussent comme la perruque d’Ida Rubinstein dans Shéhérazade. La
poitrine de Gisell se soulève à chaque reprise de la respiration,
comme le levier d’une machine puissante, formidable au repos comme
dans l’action. Gisell est un animal de la jungle. Et sa voix est un
léger souffle, et sa bouche pâle, lippue et large, n’a jamais ri
devant moi. Il faudrait des ans pour qu’un Européen reconstituât le
passé d’un tel être. Elle a l’immobilité grave, les lents mouvements
d’une odalisque, macérée dans les essences du harem; et cette femme
de Chicago organiserait une fabrique de conserves, une boucherie
frigorifique, un trust des chemins de fer ou un cinématographe
musical! Selon nos définitions des classes sociales dans notre vieux
monde établies, vous ne l’appelleriez ni une bourgeoise, ni une Lady.
Elle a l’habitude du luxe, et ses raffinements sont d’une personne
qui aurait tenu des comptoirs, mais oublié le prix de ses «articles».
Toute simple, dans la direction de son «home», et ménagère pratique,
ses doigts, si adroits pour l’inutile, n’ont pourtant jamais tenu
une aiguille, et Gisell brise une épingle si elle assujettit son
chapeau en l’absence de sa maid. Ses notions sont innombrables, avec
des trous d’obscurité, une ignorance des plans et des valeurs; mais
sa compréhension est si vive qu’elle vous arrête à mi-chemin si vous
croyez devoir lui expliquer quelque chose. Elle vous coupe alors la
parole, par économie de ce temps, qui «est de l’argent», et, si vous
continuez, elle incline la tête sur ses colliers d’ambre, et pense à
autre chose._
_L’Europe? Tu l’as visitée, Gisell, tu sais, de notre histoire, mieux
et plus que nous des dates; mais, Gisell, les livres ne suffisent pas.
Si notre vieux Sphinx, qui s’enfouit dans la cendre du Temps, ouvre en
amande son œil que tant de couchants n’ont pas fait cligner, renonce,
étrangère, à obtenir de sa lassitude royale, toute réponse à tes
impertinentes «colles» d’écolière!_
_Nous sommes donc là, elle et moi, face à face._
_La guerre entre deux continents. Deux ennemis en présence, aux
forces inégales. J’ai confiance dans les miennes, car je n’ai jamais
encore tenu, au bout de mon pinceau, un visage impénétrable. Elles
se défendent, elles feignent, mais, sonne l’heure fatale où un pli
se déplace, et laisse le peintre voir ce que cachait le vêtement.
Visages, mains, caractères, o visages humains! Mes brosses et mes
couleurs sont mes balistes et mes catapultes, anodines, selon vous,
mais redoutables, pointées par moi._
* * * * *
_Quand nous fumons une cigarette, dans les intervalles des séances,
vous glissez, Gisell, jusqu’à moi; devant mon chevalet, ce «Ah!»...
J’avais donc deviné ce qui s’était, la minute d’avant, passé derrière
la cloison d’ivoire de votre front? J’étais trop jeune, quand la
Princesse Peglioso exposa le sien à mon innocence._
_Maintenant, Gisell, retournez à votre sofa!_
_Le petit John range des pots d’arums sur la terrasse. Appelez-le par
la fenêtre, qu’il vienne; j’ai besoin de lui à côté de vous._
_Les rayons de midi tombent droit sur le tapis, rejaillissent, comme
l’eau d’une fontaine, en gouttelettes d’or._
* * * * *
_Harry Links s’est levé tard, il est dans sa chambre, tourne, va de
sa baignoire au secrétaire où, soi-disant, il écrit une comédie pour
une fête que nous préparons. Il veut être auteur dramatique, puisque
son industrie de Chicago lui laisse des loisirs en Europe, où sa femme
est esthète. On l’a déraciné; il n’a plus ses «affaires», l’homme
actif de Chicago fait les commissions de sa femme dans Florence: c’est
l’automobile à conduire en ville, des amis qu’il va chercher à la
gare, il achète du chocolat chez Jacosa, porte des invitations dans
les hôtels. Chaque midi, un déjeuner réunit à la villa quelques-uns
des voyageurs de passage. Harry Links, abreuvé d’art, s’ennuie d’être
loin de son «office». Il aime Gisell, en chien fidèle; il s’est
attaché au petit John comme s’il était le père de cet enfant. Harry
allait s’endormir dans les coussins de la villa dei Colli, la lune de
miel durait encore, j’en suis sûr, quand j’ai connu sa femme!_
_Un escalier invisible le conduit de sa chambre à celle de Gisell.
Elle vient d’en murer la porte. Je sais que ces amoureux se
costumaient en Roméo et Juliette. Harry est mélancolique et s’occupe
de l’éducation de John. Serait-ce un commencement de haine? Il y a un
drame par là, je le sens, je connais tous les personnages et ne puis
savoir lesquels accoupler, mais deux par deux? trois par trois? Sexes_
ad libitum _et interchangeables._