DRAMATIS PERSONÆ

Un mari. }

La femme de celui-ci. } Villas.

Le Lord de la colline en face.}

Lady X., femme de celui-ci. }

Le maître de latin, précepteur in partibus }

de l’enfant du ménage principal. }

La femme du précepteur, artiste dramatique.} Podere.

Un valet de ferme. }

Un mécanicien. }

La dame pélerine aux coquilles St. Jacques. }

}

Figurants: Le vieux couple américain douteux. } En ville.

Un copiste anglais, des Uffizzi. }

Buveurs de cocktails, esthètes de chez Giacosa.}

_En tout, de 20 à 25 personnes._

_Lord X... est venu ce matin pendant ma séance. Gisell ne s’est pas

enquise de sa femme (son amie intime). Lady X. part demain pour Paris,

et elle n’a pas pris congé de Gisell. Je ne puis faire parler Mrs

Links au sujet de Lady X. Des Américains pauvres, les Paul Pappers

habitent dans le Podere; Paul, le mari, est précepteur du petit John;

Isabella étudie l’art dramatique. C’est elle qui jouera le premier

rôle dans la pièce de Harry, et le second est tenu par la demoiselle

végétarienne aux coquilles Saint-Jacques, qui s’en va, deux fois l’an,

jusqu’à Rome à pied (en sandales), un bâton à la main. Je n’assiste

pas aux répétitions. On répète, au Podere. Grand mystère. La bonne

figure grasse et rose de Harry Links se rembrunit, dès que ces femmes

arrivent. Il ne dirigera point, dit-il, les dernières répétitions._

_Le chauffeur m’a dit que Harry buvait du whisky dans un cabinet noir;

il noie son chagrin. Il boude, quand Paul Pappers s’en va, la leçon

de latin finie, et le petit John pleure. Lord X... ne_ rencontrait

jamais _Paul Pappers. Notons cela. Isabella se dit malade depuis huit

jours. Et la comédie est remise à quinzaine._

_Quand je monte par les viale dei Colli, le matin, j’aperçois souvent

Gisell, en robe de mousseline blanche, ombrelle bleue, chapeau

bergère à fleurs des champs. Alors Gisell n’est plus une Orientale

du tout; moins pâle, elle est gaie, presque souriante. Elle se vante

d’avoir parcouru dix kilomètres à pied, et d’avoir trait ses vaches,

au podere. Une demi-heure après, elle a remis sa tiare et c’est la

Divinité silencieuse, qui reprend la pose._

_Demain soir, bal travesti, à la villa._

* * * * *

_Gisell voit l’art italien de la Renaissance, à la façon dont

Beardsley a vu le 18^e siècle français. Verlaine, Mallarmé sont

ses dieux. Elle me fait raconter mon époque, mais elle vit

dans un décor de bric-à-brac, chasubles, fausses madones du

quattrocento,—chromos anglaises, d’après Burne Jones, et paysages de

Sargent. Elle se prépare déjà à changer toutes ces babioles contre

du «néo-impressionnisme». Si je fais son portrait, c’est qu’elle a

voulu me connaître. Elle m’annonce déjà que nous en ferons d’autres,

sa turquerie n’est qu’une phase. C’est elle qui a choisi la tiare

et le costume Bakst. Elle médite une toilette de 1867: «You know

how Manet would have painted me»._ (_Vous savez comment Manet m’eût

représentée._)

_Nous nous amusons beaucoup._

_Cette femme, aux silences de mort, décrit la New-York d’aujourd’hui

comme le lieu où la vie est la plus intense, et elle parle avec des

mots de passion. Je la vois qui se trempe dans la foule de cette

ville comme une ligne de fond. Je me sens tellement attiré là-bas,

qu’il faut que j’y retourne. Gisell, encore plus que les autres,

coupera-t-elle les fils qui m’attachaient à Passy? Puisqu’il y a des

merveilles, aux quatre coins de l’univers, comment s’enfermer dans

un atelier, à peindre toujours la même chose? Peut-on être d’un seul

endroit? Problème jamais résolu._

_Si mon père et ma mère me voyaient à Florence..._

_Quelquefois, dans le dévergondage de cette société cosmopolite, je

rencontre un Français. Hier, c’était encore un des maîtres de cette

Académie que nous fondâmes ici pour les études historiques et la

propagation de notre langue. Une insurmontable répulsion me fait fuir

les Français, si je suis «hors de chez nous». L’honorable professeur à

redingote et à chapeau mou, sur les rives de l’Arno, représente notre

culture. D’insctinct, je m’efforçai d’être aimable, ayant reçu de

bonnes leçons. Le «monsieur» avait le même accent que moi; mais nous

n’avions que cela seul en commun. L’odieux universitaire à binocle

s’est permis des plaisanteries, il fit l’avantageux et le frondeur,

parce qu’il a une histoire dans sa vie.—Il y a bien de quoi crâner

pour cela!_

_Le plaisir que je m’étais promis, aux hors-d’œuvre, d’enfin causer

avec un être d’éducation semblable à la mienne, se tourna en fureur

dès que le «monsieur» parla. Cet homme éminent n’est qu’un commis

voyageur, un placier en mots. Ne vous avisez pas de lui demander

pourquoi il se déplaît en Italie! Il y apporte ses tares. Les

Florentins le trouvent spirituel; moi, ils semblent me trouver

stupide... Entre lui et moi, pour le moins, ils ne distinguent pas.

Mais on se connaît mal soi-même. Si j’ai mes ridicules, le moindre

n’est point (entre nous) l’adaptabilité et mes travestissements

successifs. Il serait peut-être plus sage de ressembler à ceux de

ma caste, comme ce Monsieur Balzangue, qui ferait un si bon chef de

cabinet, à son père, l’ex-ministre; Balzangue n’a certes pas une

collection de masques dans son bagage. Ceci est très français. Quant à

moi, comme une Istar, je me présente à tous les guichets des remparts;

à chacun, pour être admis dans la Cité Sainte, j’aurai dépouillé un de

plus entre mes mille costumes de rechange. Quand j’aurai, jusqu’à ma

chemise, arraché mes vêtements, que restera-t-il de Georges Aymeris?

Ta pudeur de jadis, où sera-t-elle, quand tu abaisseras tes yeux sur

ton corps enfin mis à nu? Seras-tu dans la Cité enfin admis? Quelle

sera la réponse du guichetier?_

_Continue tes expériences, marcheur qui sens déjà les cloques saillir

à la plante de tes pieds!_

_J’ai laissé ma malle à la consigne, sans donner mon nom, ni mon

adresse. Allais-je déjeuner chez Lapi? Vite, dehors! Quelqu’un allait

me reconnaître, et je ne veux plus être reconnu. Dehors, je serai

peut-être un autre moi-même de plus. Faisons-en l’essai. Si je suis

hors de France, ce n’est pas pour voir, en un autre Français, ce qui,

j’espère,_ n’est pas en moi. _Je me dénationalise._

_Et le lendemain, faible, je me suis assis à la table du Normalien et,

parce que je suis_ l’incorrigible Français, _n’a-t-il pas fallu que je

lui demandasse s’il était, lui aussi, un élève de Condorcet?_

_A son gardien, un prévenu, dans la prison de Mazas, révèle son

identité, parce que l’accent du geôlier est celui de Carcassonne; et

ces deux hommes feront causette amicale, jusqu’à ce que se revenge de

l’autre celui qui porte les clefs: dès qu’aura pris fin le dialogue en

patois «de chez nous»._

* * * * *

_James, mon fils, je pense à toi._

_A celui qui te succédera, en lui remettant le flambeau de la course,

quelle langue parlerais-tu, homme d’aujourd’hui? Le sens des mots,

d’une génération à l’autre, change._

_Pierre Aymeris, mon père, tu m’as parlé. Ai-je retenu ce que tu m’as

dit?... L’ai-je compris? Il me semble..._

_Aurais-je déjà oublié? Pourquoi n’ai-je, encore une fois, traversé

l’Océan? Jadis, le paquebot transatlantique fut pour nous autres,

comme dans un cauchemar, quelque chose qui file devant soi, qu’on

essaye de suivre, de rattraper, et puis qui va si loin que la fatigue

des brassées réveille en sursaut le nageur dans son lit. On ne sait

vers où se dirige cette ville flottante. L’Amérique? C’était où l’on

n’irait jamais, oui, là-bas dans le lointain, dans l’inconnu, on ne

savait où, oui, là-bas, dans l’au-delà. A écouter Gisell, les lieues

diminuent, New-York se rapproche encore de moi. Je commençai par la

revoir, comme, dans un télescope, la lune. Maintenant, l’Océan n’est

pas pour moi plus large que l’Arno, ni New-York plus distant d’ici que

le quai de Passy._

_Dans mon enfance, Paris, il me semblait que ce fût_ nous, les

Aymeris; _puis il y avait Saint-Cloud, Versailles, tout contre,

autour du noyau que nous formions; plus loin, la campagne, Longreuil,

Trouville, enfin la mer... la mer... et, au bout, la ligne d’horizon.

Comme Nou-Miette m’enseignait que «ça descendait» ensuite, je

n’essayais point d’imaginer l’abîme où choit le soleil en lançant une

lueur verte._

_L’Angleterre, l’Amérique, la Russie, la Chine, tout était de l’autre

côté de cette ligne d’horizon, tout cela, petit, tout petit, et Paris,

les Aymeris, nous étions très grands. Et c’est comme cela, que nous

autres, nous nous représentions l’Univers._

_Aujourd’hui, je tiens l’Amérique dans ma main. Gisell m’ouvre de

nouvelles perspectives et me tend des corbeilles de fruits exotiques.

Cuisines! Que ne donnerais-je pour que les mets et les boissons

exotiques inconnues me répugnassent! Mais j’ai dû, dans mes existences

antérieures, y goûter; ces nourritures et ces breuvages ont comme un

goût qui me rappellerait je ne sais quoi d’agréable, à retrouver après

des siècles de privation..._

_Pour les Yankees, nous autres d’Europe sommes des morts; ils viennent

nous visiter, comme des cadavres pétrifiés dans les rues d’une Pompéi._

_Serait-elle transportée là-bas, chez eux, la vraie vie vivante?_

_Ici les ruines? Ah! non! Si le soleil se lève sur nos décombres, nous

sommes du côté où le soleil se lève et se lèvera toujours. Gisell

vient nous voir pour se faire lire nos vieux palimpsestes par ceux qui

en possèdent encore le chiffre... Gardons le chiffre, donc... Mais où

le cacher? Taisons-nous, taisons-nous!_

_Son admiration pour notre passé et nos traditions, lui inspire des

mots ironiques et de vague défiance, elle a cet œil inquiet dont,

chez nous, les jeunes regardent les vieux. Gisell n’en est plus à

la phase du respect, et je croirais plutôt qu’elle prit un plaisir

cruel à notre décomposition, qu’elle semble humer comme Baudelaire

la charogne. Elle se pervertit dans notre littérature, et Mirbeau

fut son maître. N’est-ce point elle qui, dans une cage, enferma une

douzaine de chats mâles et femelles, pour la jouissance de suivre le

combat jusqu’au complet écrasement du plus faible? Il lui plut de

venir, comme une Reine des dollars, choisir, ce qui n’était pas à

vendre, et qu’on achète puisque le monument de notre hoir chancelle.

De sa fenêtre à grillages, elle voit Florence à ses pieds, et songe,

en se limant les ongles: J’achèterai le meilleur, puisque tout y

est à vendre; et que le reste sombre avec une civilisation qui a

trop duré!... il suffira de nos bibliothèques et de nos musées, pour

l’érudition des philosophes._

_C’est de l’informer, que Gisell demande à ma conversation. Je lui

apparais comme un invalide qui, revenu de fameuses campagnes,

dénombre les canons et les drapeaux, raconte ses petites anecdotes_

«historiques».

_—Tell me, tell me, I want some more!_

_Elle veut tout apprendre au sujet de ceux que j’ai connus. Gisell

collectionne les noms. Je suis son professeur d’histoire contemporaine

(d’un tout petit coin de l’histoire contemporaine). Elle dévorera ces

notions, puis, comme un boa gavé de nourriture, retombera dans ses

silences, gonflée, gorgée._

_Elle passe de l’un à l’autre, presse des citrons, puis jette le fruit

dès que le jus l’a désaltérée._

_Georges Aymeris, voici ton tour, c’est à toi de satisfaire Thamar._

* * * * *

_Johnnie semble encore perdu dans le ménage de sa mère. Johnnie semble

aimer son beau-père Links, si affectueux pour lui, plus même qu’il

ne l’est pour Gisell, que Links ne comprend pas. Il appelle Links

«mon père» en français_ (monne péïre); _et son défunt père: «father».

Hier, Johnnie, dont les grands yeux sont toujours tristes, demande, au

milieu d’un de nos grands silences, la permission de parler:_

_—May I, mother? (Puis-je maman?)_

_Il avait, en rêve, rencontré «father» aux Cascine, habillé de noir

et une fleur à la boutonnière, en tenue de visite. Johnnie voulait

s’enfuir, se cacher derrière un arbre; mais il marcha à reculons, si

loin, si loin, qu’il tomba dans l’Arno. Et il s’était réveillé._

_—Mother? Qu’est-ce que m’aurait dit father? J’avais peur de ses

questions. Supposez, si un jour father entrait, par le podere? Il

monterait à la villa, peut-être je serais en train de jouer avec

«doggy», le long des iris. Si je vois venir father, qu’est-ce que je

dois faire? Father me demanderait si je suis heureux. Répondre_ oui?

_Est-ce que ça ne serait pas «improper» (inconvenant), de lui dire

que «monne péïre» est si bon pour moi, si gentil, que mother est avec

«monne péïre», comme si «monne péïre» était father? pourrais-je lui

dire:—On vous croyait mort, dirais-je cela comme excuse?_

_J’ai interrogé Gouvernante. D’abord, elle n’a pas répondu... et puis

elle a dit que les enfants ne doivent pas penser ces choses.—On

pense aux morts, mais on n’en parle pas! Est-ce «correct» cela,

mother?..._

_A ce moment, Links était en train d’écrire dans sa chambre. On

entendait ses pas sur le dallage, et la machine à dactylographier

tapait. Il éternua très fort, par la fenêtre. Johnnie leva la tête:_

_—Mother, est-ce que father écrivait aussi des drames? Father, que

faisait-il le matin?_

_Gisell répond:—Father était tout le temps à la chasse. C’était un

grand chasseur de grosses bêtes._

_—Et «monne péïre»? Qu’est-ce qu’il chasse?_

_—Il construit des pièces._

_—Qu’est-ce qui est plus difficile? Tuer des grosses bêtes, ou écrire

à la machine?_

* * * * *

_Mrs Links me rend, comme des restes qu’un habile cuisinier travestit

le lendemain, les notions qu’elle a reçues de moi. Elle m’excite sur

les choses de l’«avant-garde». L’arrangement, par elle choisi pour

son portrait (encore inachevé), elle ne l’approuve déjà plus. Je

sens qu’elle n’est plus la femme de_ Shéhérazade, _elle souhaiterait

que je donnasse à son âme errante, une enveloppe autre. Elle forme

des projets pour beaucoup d’autres toiles que je viendrai peindre à

Florence, d’après elle, pour qu’en causant je «l’informe». Elle enrage

de ce que je ne sois pas assez enthousiaste pour des œuvres qu’elle

vient de découvrir, et me les explique à sa façon, «pour m’instruire».

Elle élabore un vague projet de phalanstère d’«avant-garde»; elle

recueillerait dans sa villa des artistes pauvres et les ferait

travailler._

_Elle interprète «Une dentelle s’abolit» avec ingéniosité; la syntaxe

de Mallarmé l’arrête moins que moi. Je suis à l’école. Soudain, Gisell

évoque un tableau, un vers, une page de prose, que j’oubliais, Gisell

me les fait mieux sentir et d’une façon neuve._

_Mes habitudes de pensée traditionnelle m’empêcheraient-elles d’en

jouir ingénument? et cette élève me révélera-t-elle le sens de ce que

je lui ai fait connaître?_

_Gisell, magicienne dans l’art des «pick me up», «cocktails» à

réveiller la plus opiniâtre inappétence, Gisell les agite dans ses

gobelets, sans avoir l’air de faire un geste._

_Gisell me montrera peut-être celui_ que j’aurais dû être. _Mais

sait-elle bien celle_ qu’elle aurait dû être?

_Gisell, je vous vois derrière un comptoir, à Chicago... Me trompé-je?_

_—J’aime—dit-elle—l’Italie pour sa sordidité._ «It is not Beauty

but Dirt in the Sun». _«Ce n’est pas la Beauté, mais la Saleté au

soleil». Connu, lui dis-je, depuis Baudelaire; et point ce que

j’apprécie le plus en lui. Et Gisell est trop fine que d’insister.

Telle une méduse, elle arrondit sa coupole gélatineuse: le flux

l’avait amenée, le reflux l’emporte._

_Quand saurai-je ce qui se passe, la nuit, dans cette villa dei Colli?_

_Elle aperçoit en moi «de la révolte, de l’anarchie comprimée», cette

femme délirerait de joie, si elle provoquait une crise._

_—Monsieur Aymeris, vous êtes fait pour traverser la vie dans la

tempête. Vous viendrez avec moi à New-York? Promettez!_

_Se croit-elle assez forte? Ces mains courtes, cette chair d’ambre,

cette cernure des yeux, cette crinière brune aux reflets rouges,

j’en ai subi le pouvoir, chez une autre; vieilles lunes, les chaudes

impassibles, les malades de curiosité!_

_Voici qu’il serait temps pour Cynthia..._

* * * * *

_A la villa, le soir, on marche dans l’obscurité. La grande salle

ne s’éclaire que de quelques cierges, car Gisell en était hier encore

au genre quattrocento; l’électricité est «inesthétique». Les beaux

messieurs aux voix flûtées jugèrent qu’un bal travesti serait, sur

cette colline, propre au déduit. Or, je me refuse à porter domino et

masque; quelques poils postiches au menton me flanquent en dépression.

Pierre Schlémihl... La nuit promettait d’être belle. Nous étions à la

veille de la pleine lune; l’atmosphère était paisible, assez tiède pour

que Gisell ouvrît les baies de la Sala sur la terrasse. Chacun avait

gardé pour soi le secret de son travestissement. Isabelle Pappers,

pour être toute rendue au bal, et craignant d’être plus malade, s’est

installée à la villa, dès hier. A midi, Paul lui ordonne de ne point

paraître à la mascarade. Depuis lors, il y a des allées et venues,

des portes qu’on claque, des gens qui courent. En guise de séances

de portrait, Johnnie et moi aidâmes Agostino à tendre les guirlandes,

à remplir les vases de bouquets. Je suis passé partout, aux étages,

dans le Patio, sur les terrasses: je n’ai rien surpris d’anormal, et

il y a un drame dans l’air. Là-haut? En bas? Links a cassé un verre à

déjeuner, en jouant avec Johnnie. Cela porte malheur, dit-il. Gisell

fume plus encore que de coutume. Il y a drame, oui, il y a quelque

chose quelque part, comme chez M. Maeterlinck._

_Je n’ai jamais pu parler aux masques, dont j’ai l’effroi. Dans un

coin de la Sala, derrière un paravent de Coromandel, je m’assis sur

l’une des quelques marches qu’on descend pour passer du salon rouge

dans la salle de bal, où j’ai vu ces muets se faire des révérences, les

dames saluaient, de l’éventail; je reconnaissais à leur raideur les

hommes enjuponnés. En attendant la danse, les dialogues ne s’animaient

pas. Ces messieurs de chez Giacosa ont une préférence pour les habits

ecclésiastiques: prélats, capucins, jésuites; des pélerins avec leurs

coquilles; quelques mignons, des chanteurs florentins, des postillons,

jeunes gens qui montrent leurs belles formes._

_Gisell n’a invité que peu de dames, des Infantes de Velasquez, des

Carmens, des Napolitaines; les laides sont à leur avantage, les jolies

s’enlaidissent, toutes contentes de n’être plus elles-mêmes. Est-ce un

bal homosexuel?_

1^{re} _entrée: un Pape, avec sa cour;—appel de trompettes,

«flabellas» de plumes de paon; à l’orchestre, une marche soutenue par

l’orgue. Après les entrées, des valses lentes. On se met en train, on

se cherche, on essaie d’intriguer._

_Je bâille; cela va être lugubre, cette fête dans le noir. Les torches

sentent mauvais. L’odeur des orangers monte du jardin et se perd

dans celle des fards. Gisell ordonne au chef d’orchestre de jouer un

«Virginia Real». Les couples se mettent sur deux rangs qui se font

face. Le rythme de cette danse de nègres me réveilla, qu’ils étaient

déjà en branle. Des combinaisons infinies de figures divisent les

couples, les mélangent les uns aux autres; la prêtrise oublie son

caractère sacré; les robes de moines se relèvent sur des jambes nues,

les camails s’envolent, les rabats sautillent, les calottes tombent.

Des voix de la Sixtine poussent de petits cris. Le Saint-Père brandit

sa tiare, les crosses d’évêques frappent la terre: les femmes, cheveux

épars, ôtent leur loup; toujours sur le même rythme nègre, le banjo

plus strident met une sourdine à la viole et aux guitares. Gisell et

l’Esmeralda tapent sur un tambour de basque. Les tailles se cambrent,

les hanches, les ventres oscillent; un geste indique que tel enfant de

chœur a reconnu tel Jésuite. Au paroxysme de la bacchanale, les cierges

pleurent leur cire, une lampe file; on n’y voit plus, et le Virginia

Real prend fin quand apparaît, sur un lit soutenu par quatre porteurs,

une Ophélie._

_C’est Isabelle._

_Harry Links, un bouffon bleu et rose, l’annonce, en agitant les

grelots de sa marotte. Un masque pousse un cri, signal convenu avec le

chef d’orchestre. Les danses reprennent. Ophélie a déjà disparu. Où

s’en est-elle allée? Prendre l’air sur la terrasse? Le bouffon amène

des serviteurs avec des lanternes emmanchées de piques. Gisell n’est

plus là._

_Je sors de ma cachette, tandis que les danseurs sont au souper—et

m’avance vers une fenêtre, d’où je vois, à travers les arbres, les

flammes des chandeliers et des lanternes en marche. J’entends un coup

de sifflet, des appels, des trompes d’automobiles. Sort-on déjà?_

_Harry Links s’écrie:—Agostino revient du podere, il a cherché partout

Isabelle et ma femme. Si nous fouillions les berges de l’Arno? On

prétend les avoir vues courir vers la ville..._

_La nuit pâlissait, l’aube était prête à poindre._

Nous ne connaîtrons jamais rien de plus sur cette histoire. Georges

Aymeris ne m’en dit mot quand je le vis soudain à Paris, au milieu

d’août, et prétendant avoir été plus impérieusement retenu par Darius

Marcellot que par la dame américaine, qui semble disparaître à la fin

de cette fête étrange. Je pense qu’il était temps qu’elle s’éclipsât.

* * * * *

A suivre Aymeris dans sa vie comme dans son journal, je me suis une

fois de plus convaincu qu’à un certain type de femme correspond une

certaine catégorie d’hommes; qu’il est des familles, ainsi qu’on

dirait en botanique, qui s’attirent et qui par une sorte de fatalité

s’unissent; Gisell, Lucia, sinon Rosemary, ces créatures d’un même

sang, étaient, chacune à sa façon, capables de prendre au piège un

bourgeois toujours sur le point de s’évader, toujours enchaîné, et

qui n’avait jamais rompu avec Passy et ces Centenaires par lesquels

son enfance s’était crue étouffée. Cette fois, comme en tant d’autres

moments où il croyait agir délibérément ou regarder sans prendre parti,

l’entraînait à son insu un charme pervers, étrange, violemment opposé

à celui des femmes de son monde; et de même qu’au moment de l’Affaire

Dreyfus il inclinait à prendre parti contre ses tantes, comme par

protestation et mouvement d’indépendance, de même était-il sensible à

ce que lui révélait de mystérieux Gisell de si loin venue vers lui.

De plus, préparé, pétri par la main de Cynthia, peut-être avait-il

espéré entraîner un acquiescement qu’il n’avait pas cessé de souhaiter;

il retournerait vers son amie comme un artiste plus «avancé» qu’elle

ne l’avait elle-même cru possible. Tout en s’en défendant, et entre

deux conversations avec Mrs Links dont le goût pour la nouveauté lui

semblait enfantin—et à qui Georges se donnait, par contradiction, pour

un vieux classique—Aymeris, cédant à sa grâce et dans le dessein de

paraître au niveau des admirations de l’Américaine, remplissait une

toile de deux tons et d’un trait, où, se prenant à son propre jeu, il

ne tarda pas à voir l’Univers.

* * * * *

Florence resta, pour moi, une cité maudite. Marcellot avait quitté la

villa Epicuria, pleine encore de meubles et de bibelots. Georges les

fit vendre aux enchères, et dans une saison mauvaise, afin de sauver

pour la dernière fois, osa-t-il me dire, l’ancien directeur de la

_Revue Mauve_. L’Allemande, sa femme, avait compromis Marcellot dans

un scandale de faux tableaux; Darius l’avait chassée, il retombait à

charge—et de tout son lourd poids—sur Georges Aymeris.

Tandis que mon ami réglait encore ces affaires si obscures pour moi,

James était malade en Angleterre. Aymeris y alla; il revint à Paris,

puis retourna à Londres. Il m’appelait chaque fois qu’il était à

Passy. Cet ami si peu secret, me cela, avec une sorte de méfiance, les

préoccupations intimes dont je le savais assiégé, qui n’avaient pas

toutes pour cause la maladie de son fils: pleurésie déjà en voie de

guérison, quand Aymeris l’avait revu chez Mrs Merrymore, au bord de la

mer.

Mrs Links et la villa de Florence avaient-elles eu une telle influence

sur lui!

Frappais-je à son atelier—l’atelier où chacun entrait jadis tout de

go—alors Georges entre-bâillait la porte, me priait d’attendre, pour

qu’il eût le temps de ranger sa toile: il semblait avoir la crainte des

conseils, et même de montrer quoi que ce soit à un camarade.

Comme il a détruit toutes ses études, ses dessins faits à Florence, ou

durant l’été d’après, je ne puis rien en dire ici; mais il commanda des

perles de couleur, en fit des essais, et son refrain fut, désormais:

«La peinture à l’huile est un moyen périmé».

Des caisses expédiées d’Italie, et encore empilées dans son

jardin, sous une bâche, contenaient des toiles, œuvres de

«post-impressionnistes», que Georges avait rachetées à Darius

Marcellot; c’étaient des paysages et des natures mortes par les plus

jeunes des cézannisants de France, de Florence et d’Allemagne:—Ceci

n’est pas pour toi—me dit-il.

Deux ans plus tard, les caisses devaient encore être closes, sous les

mêmes bâches. L’administration du Salon d’Automne invita Aymeris à

réexposer en octobre quelques-unes de ses œuvres de début. Je lui fis

observer que c’était là un traquenard: on avait le désir de prouver à

tous qu’il avait eu du talent, qu’il n’en avait plus, et ses avances

aux «fauves» ne serviraient qu’à appuyer, auprès du public ignorant, la

réclame savante des négociants du «trust».

Ainsi j’exaspérai les hésitations de Georges, et, comme toujours, la

sagesse d’une parole amie et sincère accrut son entêtement.

Il avait l’habitude, qui était un tic, de dire: «O mon Dieu! mon

Dieu!», comme les Anglais qui contrefont un Français, et il poussait

de gros soupirs; il avait des dépressions, des silences, des regards

fixes, des mots blessants; nous ne comprenions rien à rien; selon lui,

tout le monde était «bête», sauf je ne sais quels esprits supérieurs

avec lesquels il avait noué commerce. Il voulut me conduire voir

la collection de ce M. Stein, l’impresario d’un jeune Espagnol,

Picasso, le seul aujourd’hui qui eût une parcelle du génie des maîtres

quattrocentistes. Aymeris s’était remis à faire de la musique, il

lisait avec Maurice Ravel les partitions de Moussorgski: les Russes le

ravissaient.

Il projetait de passer l’hiver à Pétersbourg, dans le milieu des

artistes qu’il avait rencontrés à Rome, où il y avait eu une saison

de leurs merveilleux ballets. Il écrirait des poèmes pour Igor

Stravinsky—compositeur encore obscur, du moins pour moi.

—Est-ce une «affaire» de Darius Marcellot?

—Pourquoi? Qui a dit cela? Les imbéciles!

Dans le tumulte d’une scène, de cris et de reproches impertinents, je

débrouillai, petit à petit, qu’on lui avait fait croire qu’il était

surtout un musicien qui s’ignore. Comme parrain de James, la question

«argent» me parut alarmante; la somme gagnée à la villa Links s’était

évaporée dans la villa Epicuria. L’Amérique secouait ses sequins;

Georges, plutôt que d’y aller comme peintre, rêvait d’autres succès. Il

n’y avait plus à raisonner avec lui.

* * * * *

Je déjeunais au restaurant Prunier, quand Georges vint, courbé et plus

claudicant que de coutume, me faire lire une dépêche de Mrs Merrymore:

«James n’obéit plus, il ne se laisse pas soigner, devriez venir...»

Il fallait partir immédiatement, par le train de 4 heures du

soir, et je devais être du voyage. Je rentrai pour me munir de

quelques vêtements, et retrouvai mon ami à la gare du Nord. Dans le

wagon-restaurant, une douzaine de personnes reconnurent Aymeris; il

causa avec elles, dans le train et sur le bateau, calmé, et à son

ordinaire.

Le lendemain, dans l’après-midi, nous étions à Pease-Bank, le village

proche de l’école de James. C’était à la fin de novembre, un vent

humide et froid soufflait. Mrs Merrymore nous attendait.

—James—dit-elle—s’est échappé, malgré la défense du médecin, il

est sorti pour un match de cricket, mais ni le tutor, ni sa femme ne

l’ont retenu à la maison. Moi, je n’ose plus intervenir, n’étant ni

mère, ni parente; d’ailleurs, même des parents trouveraient «bad form»

d’avoir de la prudence, puisque James est considéré comme guéri par le

médecin... Je vous «souhaite» ici, depuis que j’y suis venue... sans

autorité.

Cynthia dit encore:—Vous avez l’air très fatigué, my dear friend— et

examina Georges avec des yeux maternels.—Florence ne vous a valu rien

de bon!

Il y avait à la fois une ironie et une immense tendresse dans ses

paroles, qui fâchèrent Georges.

En victoria ouverte, nous traversâmes la petite ville de Pease, puis

un parc, longeâmes un long canal auquel affleuraient les gazons

d’immenses jardins, avec des «detached villas» sur la gauche, et de

vieilles façades classiques sur la droite, un peu comme à Cambridge;

la mélancolie de la saison et du crépuscule était poignante. Chez le

«tutor», nul autre être vivant que les domestiques. Les élèves et les

maîtres s’attardaient encore sur le champ du cricket. Notre voiture se

remit en route, nous repassâmes par le parc, mîmes pied à terre devant

une barrière blanche, et marchâmes longtemps sur une herbe boueuse et

glaciale.

Mrs Merrymore nous précédait. Elle appela Mrs W., femme du professeur,

l’alla chercher sous la tente où les garçons s’habillent; ces

messieurs et ces dames l’avaient quittée quelques minutes auparavant

et rentraient à travers champs, lui dit un jardinier; mais des «boys»,

quelques-uns seulement, finissaient une partie.

Il ne faisait presque plus clair, au cricket field, et le vent montait.

Près d’un but, le corps d’un enfant tout recroquevillé, gisait sur le

turf.

Mrs Merrymore poussa un cri:—James! Que faites-vous, child? Depuis

quand êtes-vous ainsi? Qu’est-il advenu?

James avait reçu une balle dans la poitrine.

Et pas même un manteau pour le recouvrir! Il grelottait, en attendant

un camarade qui, soi-disant, devait lui en apporter un.

Et la «matron»? Et le «tutor»? Qui s’occupait de James?

Georges Aymeris souleva James comme un ballot, et d’une course aussi

rapide que le permettait sa jambe mauvaise, il s’enfuit sans dire un

mot, du moins que nous entendissions. Le haut de son corps se profilait

sur le ciel. A quelques mètres de nous, il butta, nous courûmes vers le

point où ces deux ombres s’étaient abattues et qui se confondaient avec

le brun de la terre. Les ayant retrouvées, nous les relevâmes, et je

fis approcher la victoria pour les reconduire à la pension.

Georges Aymeris geignait, James était muet. Mrs Merrymore frotta les

membres glacés de l’enfant, tandis que, sur le siège où j’étais assis,

je hâtais le cocher qui excitait, avec les claquements de sa langue, un

vieux cheval poussif.

Vers dix heures, nous étions tous les trois auprès d’un lit de sangle,

où expirait le fils de Georges Aymeris. Le médecin l’avait plongé dans

une baignoire d’eau chaude, les cordiaux les plus actifs n’avaient

pu ranimer cette petite victime du sportif entraînement auquel les

professeurs anglais et leurs épouses soumettent ces jeunes gentlemen

qui sont les futurs dirigeants de la Société.

_Rome, février 1911_

_Offranville, 25 juillet 1914_

Aymeris · 第 38 / 42 题