«_...Chacun, ici, va à son office, pour gagner de quoi s’offrir, un
jour, une maisonnette à la campagne. Chacun fait son métier, et le
peintre aussi. Je me sens plus normal, d’avoir une tâche journalière à
accomplir, jusqu’à la date de mon retour._
_Ces ignorants avec lesquels je m’ennuie, sont tout de même plus dans
la vérité que nos mandarins de Paris...:—Combien gagnez-vous? me
demande un homme du tramway, avec lequel je cause pour me reposer des
conversations de séances. Mes modèles-femmes en ont, des_ critères!
_La même confusion que chez nos esthètes. Ce pays est inhabitable
dès que l’on se pose des questions «extra-business»; mais ici l’on
croit au «business» comme en Dieu. Cela simplifie bien des choses. Le
«business»? Peut être le Dieu du XX^e siècle._
_Les visages de certains hommes sont comme des péchés capitaux. Je
termine le portrait d’un Allemand américanisé, qui revient de Vichy où
il a soigné son foie; il est couleur jaune de coing et son pif, le bec
d’un oiseau de proie malade. Sa fille me dit:—Father était blanc et
rose et très gros, je vous montrerai des photographies de lui. Le père
me dit:_
_—A faire une fortune, on perd sa couleur originelle—et il tire
sa montre pour voir combien de temps il me donnera encore avant son
rendez-vous au Conseil d’administration du South Pacific Railroad. Il
se lève, pendant que je repeins ses yeux et son front, et c’est la
dernière séance! Le chèque est signé et je voudrais recommencer le
portrait, je n’ai pas fait M. X... assez_ péché capital, _pour moi, ni
assez blanc et rose, pour sa fille..._
_J’attends l’Ariane qui me tendra le fil. Triste Thésée... continence,
chasteté._»
_1896, à Darius Marcellot._
«_...La solitude m’épouvante et donne des ailes à ma pensée, de
l’énergie à mon corps que l’hiver à New-York nickelle comme une
vieille clef. Je n’en veux à personne, même pas à ceux qui m’ont
trahi, et je suis en règle, puisque tu as brûlé leurs lettres à mon
père et que je ne prononcerai plus leurs noms. Je regrette les miens
et je ne voudrais pas revivre leur temps. J’ai toujours l’espoir de
racheter et d’élever, de relever Rosemary. Elle m’écrit. Décidément
je ne puis croire que l’enfant ne soit pas de moi. Elle est basse,_
par volonté, _mais honnête et sincère; mon Dieu! elle est humaine,
une créature humaine, les pieds pris dans la terre comme un chou.
Je dirais presque que je l’aime mieux, de ce qu’elle ne regarde pas
le Ciel. La terre a besoin de toutes les bonnes volontés et je ne
regrette nulle de mes amours; ni mon amour pour Rosie, ni mon amour
pour la Circé des «Pourceaux», car il reste quelque chose de l’Amour
que l’honnête homme sème au milieu des insultes... Pourquoi ai-je
maudit l’amour?_
_Je me répète, sans doute, souvent: c’est que je veux enfoncer ces
idées en moi et en toi._»
_A Darius Marcellot, 1897._
«_... Deux mois à New-Port, le Deauville de New-York. Solitude dans
«le monde», dans le luxe: ne prendre part à la folie des mondains
qu’en employé, comme le maître d’hôtel qui sert le festin. Mais ne
pas boire le vin qui reste dans les coupes. Difficile, de te refuser
à qui te fait fête et reconnaît en toi quelque agrément; mais alors,
prête-toi avec haine, tu es un livre rare de la bibliothèque de
ces millionnaires, que manie une jeune fille entre deux matches
de tennis. Quelle fatigue! Ces gens dansent, babillent devant des
Titiens, des Cellinis, sous des plafonds de Tintoret et de Tiepolo.
C’est là, la vie moderne, l’avenir de la société, si nous n’y prenons
garde; car ces gaspillages se font dans le pays de l’Argent, du Droit
et de l’Egalité. C’est ici que l’on se demande comment s’organisera
la hiérarchie dans la démocratie. Mon esprit d’ordre et de désordre,
d’orgueil et d’humilité, se demande: est-ce par le rayonnement
lumineux du Cœur, que s’affirmera la Démocratie, qui nous fait
horreur, à la fois, et seule est humaine? J’ai moins honte de mon
métier d’ambulant, je fais la roue comme un paon en me mirant dans ma
pauvreté; si fier de m’imposer tant de sacrifices! Oh! Darius! quand
tu me fis faire la traduction de Parsifal, les dessins où la Peglioso
était Kundry et où tu figurais le Pur Simple, notre emballement pour
Parsifal, pour la Grande Communion du Saint-Graal! Combien nous
étions naïfs, comme je piétinais mon orgueil sans lequel je serais
aujourd’hui le photographe de New-Port, le capitaine du yacht de Mr W.
H. V.; un serviteur! Car j’ai fait ce sacrifice, je l’accepte pour toi
Darius, pour Rosemary, pour le petit, pour ta_ Revue Internationale,
_pour les orphelins que m’ont légués mon père et ma mère; pour garder
la maison de Passy!... Oh! bien un peu aussi parce que j’ai cru que
m’amuseraient les spectacles nouveaux, les bâtiments à dix-huit
étages, et de déguster la «térapine», car je suis gourmand comme
toi! Non! Je vaux tout de même mieux que cela... grâce à l’orgueil.
Je me calomnie. Tolstoï serait-il un pitre et un fourbe? Nous sommes
parvenus à un point de civilisation finissante qui infirme les
certitudes que nous avions hier. Un artiste ne peut plus être_ naturel!
_J’ai du travail pour deux ans. Ils en veulent. Va voir le petit
James, chez sa nourrice. Dans sa photographie de Nevers, ses yeux sont
les miens à son âge. Ce que tu m’écris de Rosie est édifiant, elle
est très courageuse, mais je ne puis pas croire qu’elle s’instruise.
Si elle pouvait apprendre un peu de grammaire, je t’en serais
reconnaissant. Elle écrit mieux. Qui donc rédigeait ses premières
lettres? Mystère!_»
_1899, à Darius Marcellot._
«_Je reviendrai vers l’automne et j’ai promis à la Rosie de l’emmener
en voyage. Un dernier essai de vie commune; James restera encore chez
sa nourrice, par ordre de sa mère. «Her own one». James sera un petit
du peuple, si je ne brise pas encore quelques vitres. Mon fils? Oui;
mais aussi de Rosie! Ce que tu me mandes d’elle est excellent, mais tu
es un brave bohème—tu ne sens pas comme moi. Ambitionnes-tu toujours
le Jockey-Club? Mon cher, si tu prends tes bains de mer à Monte-Carlo,
cet été, tu fricoteras les chèques d’Amérique pour_ Les Mains Unies.
_Et pendant ce, moi je bûche..._»
_1899, à un autre ami._
«_Déjà quatre ans, depuis la mort de maman! Que sont devenus les
arbres de Passy, le jardin, la maison? Je n’ai point encore eu le
courage d’y retourner. Le bon Darius en a les clefs, et j’ai ordonné
qu’on n’ouvrît pas une persienne. Dirigerai-je jamais mes pas vers ce
sépulcre? Je songe à faire raser la maison paternelle, ne gardant que
le pavillon; que n’ai-je de quoi construire une autre demeure, pour y
mettre ma vie, des êtres vivants, de la jeunesse!_
_Il est bien tard, est-il trop tard? Je suis loin déjà sur la route,
j’atteindrai bientôt l’âge qu’avait mon père quand je vins au monde.
Dois-je recommencer, moi aussi, la périlleuse aventure? Mon père m’a
dit... Et j’ai un enfant!...............
............ Ces quatre années dernières m’ont
paru doubles._
_J’espérais éprouver le soulagement de celui qui ouvre un vasistas
pour respirer de l’oxygène, s’il a pu se traîner jusqu’à la fenêtre,
du lit où il allait être asphyxié._
_Je cachais mon regard dans mes mains, quand ma mère me disait
jadis:—Tu ne t’habitueras que trop vite à ne pas m’avoir avec toi;
tu verras! Bientôt après, tu ne penseras même plus à moi. Et j’ai
poursuivi mon désir et coupé les cordes! Le ballon s’est élevé... et
déjà il se dégonfle et redescend._
_Mais j’aurai connu la joie du départ, le «lâchez-tout», la terre qui
s’enfonce et vous fuit, sous la nacelle. Je n’eusse jamais admis,
malgré l’expérience des autres, ni pu croire à cette force d’expansion
animale, loi magnifique de la nature, et qui pousse les vivants loin
des tombeaux, dès que la dalle est scellée. N’eussè-je eu que ce
bref moment pour goûter le sel de l’indépendance, depuis que commença
ma vie nouvelle, exaltante aura été cette minute où je tournai mon
dos à mes tombes. Tout mortel a le droit, au moins un jour, de se
croire immortel. Tous mes appétits comprimés, plus violents, de ce que
j’étais moins jeune, appelaient toutes les nourritures, comme la terre
sèche appelle la pluie rafraîchissante. Fus-je cynique? Peut-être,
mais approuvé par tous les égoïsmes, par tout le monde; excepté par
Antonin, qui n’y_ tenant plus, _me pria de le laisser partir. Il
jugea, ce bon serviteur, que ce n’était point la peine d’avoir joué
au bon fils pour, dès les tentures funéraires dépendues, prendre le
large..._
_Antonin m’a écrit au premier jour de l’an:_
«_Monsieur votre père disait «les morts vont vite». Il avait trop
raison. On se rend maintenant au théâtre, avec un chapeau de crêpe._»
_Je n’avais servi que mes parents; j’allais servir d’autres maîtres,
ceux à la face de péchés-capitaux... Me voici, je reviens chez moi...
et je n’y trouverai plus personne, de qui recevoir le pardon que je me
refuse à moi-même!_»
Georges Aymeris revint, en effet, au début de décembre 1899. Darius
Marcellot l’attendait à la gare dans une voiture «à traction
mécanique», la première automobile dont Aymeris se servit. Il descendit
dans une pension de famille de la rue de Lille, pour régler, avec
Rosie, le sort et les affaires de James, encore chez une parente de
Nou-Miette, en Nivernais, comme un réprouvé, un irrégulier qu’on ne
produit pas au grand jour; et, nonobstant l’orgueil de son père, tel
un gamin du peuple, il était «en nourrice», comme si ses parents ne
pouvaient s’occuper de lui. Rosemary demeurait intraitable: James lui
appartenait, à elle qu’une famille bourgeoise française n’eût jamais
reçue; et plus légitimement qu’à Georges Aymeris, même si ce père,
hésitant et soupçonneux, reconnaissait l’enfant.
Entre Rosie et Georges pèserait toujours un doute, comme une couche de
brouillard que leurs colères déplaçaient, sans que rien ne le dissipât
tout à fait. Rosie n’aurait jamais confiance, disait-elle. La guerre
s’établit entre les deux amants, après une attaque brusquée; Georges
la retint dans l’hôtel noir et malodorant de Montparnasse, dont elle
avait fait à nouveau ses quartiers, où elle reprenait ses anciennes
coutumes, pour satisfaire «les exigences de sa dignité», quoique
Georges s’efforçât de lui représenter le ridicule des visites qu’il lui
faisait dans ce taudis, et qu’une plus décente demeure fût nécessaire
pour lui, un Aymeris, sinon pour elle.
Tentée, quoiqu’à contre-cœur elle accepta l’invitation au voyage que
Georges était déterminé à faire en Italie: «Une tournée d’artistes»,
dit-elle.
Au sang anglais qui coulait dans les veines de Rosie, était peut-être
dû son goût pour les pays nouveaux. Sur le point de se mettre en route,
mon ami, prévoyant ce qui eut lieu, me pria de l’accompagner, comme un
tiers qui pourrait être utile, parfois, entre le peintre et le modèle.
Devant aller à Rome, je consentis à entamer avec eux la première étape,
puisque nous avions, pour la cinq ou sixième fois, fait la paix,
Georges et moi. Dans la gare du P.-L.-M. Rosie chanta des valses sur
des paroles sentimentales de Delmet. Elle était vêtue comme pour aller
au spectacle. Toute à la joie, elle refusa un sleeping-car, ne comptant
pas dormir, mais lire le Baedeker «pour s’instruire et causer avec des
gens».
* * * * *
Nous nous arrêtâmes d’abord à Milan. Un froid rigoureux couvrait d’une
poussière blanche les dalles des longues rues droites de la ville.
L’Albergo del Rebecchino était vide; aux chambres qu’on nous désigna,
un poêle de faïence donnait une apparence allemande; Georges fit
allumer du feu dans la sienne; un bois frais d’olivier répandit jusque
dans l’escalier une fumée si épaisse, que Rosie, sans ouvrir ni sacs ni
malles, descendit dans la rue, en quête d’un dîner; je les menai à la
Galerie Victor-Emmanuel. Rosemary, insuffisamment dépaysée, marqua tout
de suite de l’humeur, elle avait, me dit-elle, rêvé des _Mille et une
Nuits_ (sa lecture favorite), et Milan était une triste ville du Nord
qu’on imaginait baignée de soleil et des parfums de l’orient! Il fallut
prendre des billets pour la Scala, où l’on jouait _Enrico VIII_, du
maestro Saint-Saëns. Des Américains nous reconnurent, Georges et moi,
nous firent signe de monter dans leur loge; mon ami n’eût pas accepté,
car il était en veston de tweeds, mais son amie, effarouchée et déjà
lasse de cette musique qui «couvrait les mots du dialogue», rentra
fièrement au Rebecchino toute seule:
—Reste donc, je vais me coucher, c’est mieux ta place, ici, que la
mienne, va donc voir tes connaissances—fit-elle—je potasserai le
guide, pendant que tu te retremperas dans _ton monde_...
Le lendemain, ce fut une visite au Musée et à la Bibliothèque
ambrosienne; Rosie accompagna son peintre «par sentiment de dignité»,
mais elle y grelotta, les pieds l’un contre l’autre collés aux petits
ronds de sparterie qui prétendent pallier le froid du carrelage; elle
s’asseyait, pendant que nous nous attardions à contempler le San Marco
de Tintoret.
—Vous n’avez pas fini? How tedious! en voilà des cadavres! Georges, tu
n’en as pas assez? Mon Bædeker est resté à l’hôtel, je me rase!... Au
moins, si vous m’expliquiez!...
Dès cette première étape de leur «excursion d’artistes», la partie
était jouée, la belle Italie hausserait encore les barrières qui
séparaient ces deux êtres.
Georges s’enthousiasma pour les originaux de tant de chefs-d’œuvre dont
les reproductions photographiques n’avaient été pour lui, jusqu’ici,
qu’un apéritif; il était enfin en Italie, et seulement, au seuil, dans
ce Milan qu’il eût voulu déjà quitter pour quelque autre de ces villes
aux noms magiques, où tant de vrai _sublime_ et de _formidable_ nous
attendait!
Georges n’était pas «un homme du soir», il n’avait, «de bon», disait
Rosie, que son premier sommeil; elle ne dormait que le matin,
«tournant», piétinant tard, avant de se coucher; elle chantonnait,
sifflait même, en se livrant à des «rangements» qui étaient un
dérangement. Si Georges dormait, elle criait:—Tu dors?—et le
réveillait en sursaut «pour causer sérieusement».
—James sera, plus tard, garçon coiffeur! C’est un gentil métier et
propre; dans les ondulations Marcel, on gagne bien sa vie, pas?... Mais
tu roupilles, on ne peut jamais te parler! On est aussi bien seule!...
Elle «rangeait» donc, se plaignait de refaire des bagages, au départ de
chaque hôtel. Pourquoi Georges emportait-il un tas de choses inutiles,
des livres, des boîtes à couleurs. Avait-on le temps de lire des
bouquins en voyage, et, par ce froid-là, Georges pourrait-il peindre?
Dès sept heures, Georges s’habillait, trempait dans un bol de café au
lait quelques tranches de «panetone» aux raisins, s’esquivait avec moi,
pendant que Rosie s’étirait au lit.
—Surtout, sois de retour bien avant déjeuner! Fais-moi des courses;
j’ai vu des merceries comme à Paris, il me faut du cordonnet et de la
ganse, le bas des jupes ne résiste pas à nos excursions de Cook’s.
Et puis, tu prendras des boutons pour tes bottines; si tu en vois
comme les tiens en te promenant, entre et achète. Tout le monde parle
français ou anglais ici. N’oublie pas!
Georges s’épanouissait, dès qu’il était seul dans les églises ou dans
la campagne. Nous allâmes en voiture à la Chartreuse, proche de la
ville; quand il faisait trop froid, nous nous faufilions dans les
musées que Rosie rendait odieux, et où elle s’obstinait à chercher les
_toiles chères_ dont elle voulait savoir le prix.
La neige tomba; ils renoncèrent à Vérone, Padoue et Venise, quoique
les gondoles fussent bien tentantes pour des amants. Ils mirent
quelque espoir en la douce côte méditerranéenne, que Rosie appelait,
à l’anglaise, la _Riviera_. Gênes est proche de charmantes stations
d’hiver nichées douillettement au midi, qui surplombent la mer bleue,
et pour lesquelles le soleil boude peu, puisque le palmier et les
camélias y poussent en pleine terre.
Je les quittai à Gênes et filai sur Rome.
Ils revinrent par le midi de la France. La bourrasque, l’aigre
mistral, avait changé Gênes en un lieu hostile. Georges avait fait
des acquisitions chez les antiquaires, visité quelques palais et des
villas dans les environs, à Pegli, Nervi, Santa Margarita, mais Rosie
dut soigner un gros rhume et, confinée à la chambre, ne parla plus
que de Monte-Carlo, ce Paradis terrestre. Ils y jouirent d’un temps
plus favorable, mais quelques jours avaient suffi pour en dégoûter
Aymeris qui, à chaque pas, m’écrivait-il, rencontrait des personnes de
connaissance; on dévisageait sa compagne, Rosie en marquait son dépit
par un refus net de sortir avec Georges. Ils brusquèrent leur retraite
vers Paris, par Marseille où des stalactites de glace pendaient aux
fontaines du Château Longchamp, et la température était si sévère,
qu’ayant le matin commandé, pour le soir, une bouillabaisse à la
Réserve, ils n’eurent plus le courage de sortir à nouveau, après être
revenus se chauffer dans leur chambre, tant le mistral vous lacérait le
visage, au croisement des rues désertes et silencieuses.
Comptant aller en Angleterre, Georges ne fut que de passage à Paris, il
s’installa à l’hôtel.
On l’aperçut roulant, en compagnie de Darius, dans sa bizarre
voiture mécanique, à forme de char romain, une invention dont le
Directeur de la _Revue Mauve_, des _Mains Unies_ et du _Sélect Fin de
Siècle-Music-Hall_, comptait tirer de gros profits; Aymeris risqua dans
la Société d’exploitation «l’Auto-Post», une bonne part des dollars que
New-York lui avait rapportés.
A son retour, Maillac était à toute extrémité. Comme Georges allait lui
faire ses adieux, Florette, dès la porte, lui dit que Léon ne passerait
pas la nuit; Florette savait que Maillac avait des recommandations
à lui faire, qu’il lui désignerait certaines choses, lesquelles il
voulait lui laisser; et il lui parlerait d’elle:
—Pensez! Il y a quarante-trois ans que nous étions ensemble, comme
vous nous avez vus! Et ce n’était pas tous les jours drôle, avec le
pauvre garçon!... Il y a longtemps qu’il n’était plus ragoûtant. Je
l’ai nettoyé, jour et nuit, comme un gâteux! N’est-ce pas, il me doit
bien un souvenir? C’est vous, M. Aymeris, qu’il chargera de me faire
rendre justice par ses parents.
Georges recula, lui fit signe de se taire, se précipita vers la chaise
longue. Deux mains vertes et transparentes se tendirent vers lui,
Maillac avait reconnu la voix de son jeune ami. Le poète Malhaud et
Vinton-Dufour regardaient quelques toiles charmantes qui recouvraient
la lèpre d’une triste tenture d’andrinople, par places déchirée. Depuis
que Léon était tout à fait aveugle, le désordre de l’appartement avait
empiré. Vous étiez pris à la gorge par une odeur de chats, de tisanes
et de pétrole. Un plaid de voyage devenu bis, et autrefois à carreaux
blancs et noirs, glissait à tout moment des minces baguettes qu’étaient
les jambes de Maillac, réduit encore et flottant dans un pyjama
au vaste pantalon de houzard; un cache-nez, d’orange devenu noir,
et couturé de reprises, sortait d’une veste que jaunissaient, sur
l’estomac, des taches dont l’épaisseur eut permis de compter les œufs
à la coque qu’avait mangés le malade. Ce sage ne se plaignait toujours
pas!
Ses quelques derniers mots furent un hommage rendu au Destin, à la
belle existence qu’il croyait avoir vécue, la profession de foi d’un
souriant optimiste, qu’écoutèrent en silence les spectateurs de cette
agonie paradoxale.
La visite d’Aymeris avait été un dernier plaisir pour Maillac. Il
s’informa, dans les moindres détails, des conditions où Georges
recommençait sa vie, lui parla en des termes si nobles, si affectueux,
de M. et de Mme Aymeris, que leur fils fondit en larmes.
Le cas de Maillac et de sa maîtresse Florette, soudain frappa Georges
par une trop évidente analogie avec ce qu’eût été le sien si...
Qu’aurait-il fait, s’il s’était vu pris, au lieu de repoussé, par cette
Rosemary avec laquelle toutes tentatives d’éducation avaient échoué?
Maillac avait dit trop souvent à Georges:
—Gardez-vous libre, afin de jouir des années de triomphe qui s’ouvrent
devant vous!
Georges s’y préparait en pensant combien il serait redevable à ce
stoïque épicurien, qui discourait encore aimablement au crépuscule de
son dernier jour de douleur ici-bas.
Le poète Malhaud et M. Vinton, en se retirant le soir, recommandèrent
à Florette qu’elle leur envoyât, ainsi qu’à Georges, un télégramme, si
les choses tournaient mal, la nuit suivante.
Ils ne devaient plus retourner dans l’appartement de leur ami, car
ils apprirent, le matin même de la cérémonie, et par hasard, le jour
et l’heure des funérailles. Au cimetière du Montparnasse, où était le
rendez-vous, ils se rencontrèrent avec Florette, M. Lachertier, Blondel
et les concierges de Léon. Florette eut des convulsions, une crise
d’hystérie. La famille n’était pas présente aux obsèques. Quelques
dames, très voilées, rôdèrent parmi les tombeaux, comme autant de
veuves anonymes d’un Don Juan.
[Illustration]
De retour à l’hôtel, Georges sentit qu’il avait pris froid en suivant,
tête nue, le corbillard. Son cœur était crispé. Quoi donc encore le
retenait à Paris? Passant en revue les maisons où il pouvait aller, il
n’en trouva pas deux en lesquelles il se sentirait à l’aise, où il lui
sembla qu’il pût jamais reprendre même un vague commerce social.
—Essayons de l’Angleterre! me dit-il. Je me dois à _mon_ fils;
je l’installerai là-bas et réglerai les rapports de la mère et de
l’enfant, pour l’avenir.
Une photographie de James, prise au village par un ambulant, avait
convaincu Georges Aymeris d’une ressemblance avec un portrait de
lui-même à l’âge de trois ans, dans le jardin de Passy. Darius ne la
contestait pas; je la trouvais frappante, quoique je disse le contraire.
Au moment de prendre une nouvelle direction, d’angoissants problèmes
se posaient à mon ami. On ne subit pas le régime auquel il avait dû
se plier, pour, d’un coup, acquérir l’autorité qu’implique l’usage de
l’indépendance; il s’empêtrerait dans des pièges qu’il se tendrait
à son insu, par complication, excès d’imagination, manque de sens
pratique, et, surtout, épouvante de la solitude. Il y a des hommes qui
ont peur de coucher seuls.
Rosemary n’aurait dû être que la mère de l’enfant, et elle ne demandait
qu’à rendre facile une séparation que la raison dictait, que cette
folle souhaitait encore une fois. Il croyait avoir besoin d’elle,
refusait de rompre tout à fait, tel un propriétaire sur le point de
vendre sa maison et qui, chez le notaire, voudrait, au moment de
signer, que l’acquéreur renonçât au marché. Allait-il partir ainsi
pour l’Angleterre, sans savoir ce qui s’ensuivrait? Darius Marcellot
et moi, le vîmes, soi-disant, préparer «son exil», encore incertain
s’il n’emmènerait pas Rosemary.—Je ne gagerais pas que l’absurde idée
du mariage avec son ex-compagne fût alors tout à fait abolie. Il était
de ces artistes qui cesseraient de produire, n’eussent-ils plus leur
poële, leur modèle, leurs familiers, même le marchand qui les exploite;
et seuls, en province ou en voyage, deviendraient d’indolents rêveurs.
Certains soirs, dans sa chambre d’hôtel, bien plus qu’à New-York,
il se demandait: Que faire, que faire? Il suspendit la rédaction de
son journal, lut, mais trouva peu de ressources dans la lecture; un
livre succédait à un autre, il ne pouvait s’atteler à aucune besogne
et, actif comme il l’avait été, avec les nombreux sujets d’intérêt
qui auraient dû lui suffire, il était désemparé; les visages, les
personnes, plus que l’Art lui-même, l’incitaient à peindre. Il était mû
d’un impérieux besoin de causer, de se raconter, plaisir avec Rosemary
impossible; il s’agissait, seul ou avec elle, de «tuer le temps»,
expression dont il comprit dans sa détresse le sens abominable.
Avant minuit, heure où de coutume sa journée prenait fin, et redoutant
l’insomnie dans l’obscurité de son appartement, alors, n’y tenant
plus, il m’a dit qu’il descendait dans le salon commun de l’hôtel,
feuilletait des brochures-réclames, des itinéraires de voyages,
les journaux illustrés, tandis que les gens revenus du théâtre,
s’arrêtaient un instant pour prendre une boisson fraîche, parcourir
aussi les journaux, dépouiller leur correspondance. Georges les
regardait, les écoutait, causait avec les plus sociables, ou, sinon,
avec ces messieurs du bureau; puis les douze coups de minuit sonnés
dans le vestibule, il reprenait l’ascenseur, non sans avoir adressé
quelques mots à l’Indien qui prépare le café, debout à la porte des
salles où l’on soupe. Il aurait, si ces imbéciles l’eussent invité,
accepté de boire sans soif, de manger sans faim; mélancoliquement, il
tournait la clef de sa chambre et se déshabillait avec lenteur, heureux
s’il distinguait à travers la cloison, des voix humaines qui, du moins,
lui étaient un semblant de compagnie.
—Eh quoi!—me disait-il—répandu comme je le fus, ayant donné tant de
moi-même aux mille personnes que j’ai dû fuir, au cœur de ma ville, je
retrouve un désert! Je connaîtrais plus de monde à Blidah, au Caire,
que dans ce caravansérail parisien. N’y a-t-il plus personne à Paris,
avec qui je puisse passer quelques heures agréables, au lieu d’errer
ainsi, tel un Hottentot, dans ce palace à rastaquouères?
Etait-ce à moi, qui venais à peine de reprendre les relations avec
Georges, de lui rappeler qu’il s’était «brouillé avec la terre
entière», comme disaient ses tantes—et qu’il n’avait plus de goût,
semblait-il, que pour «les Marcellot»? Je le pressai d’aller voir
les demoiselles Aymeris, puisqu’il regrettait les temps révolus, la
maison de Passy, même la mauvaise humeur de ces braves filles et leurs
plaintes; tout paraissait préférable pour lui à cette phase de tiédeur,
après les premiers enthousiasmes de la liberté conquise! Par lâcheté,
il me demanda, au paroxysme du découragement, s’il ne conviendrait pas
mieux encore, pour la reprise de son travail, qu’il fît de Rosemary,
ce que Maillac avait fait de sa Florette. Là-bas, en Angleterre,
peut-être pourrait-il partager sa vie en deux, et Rosemary serait la
gouvernante,—mais quelle gouvernante!—objectai-je.
Etait-elle l’humble compagne dont tant d’artistes ont besoin, à défaut
d’une épouse «distinguée et exigeante» que Georges redoutait encore
plus que le célibat? Rosemary, une gouvernante? mais a-t-elle, dis-je,
même les qualités requises pour le plus subalterne des emplois?
Aymeris avait trop souffert par elle. A son amour pour Rosemary, à
son aveugle asservissement, réseau serré sur lui comme les fils d’une
toile métallique, la clairvoyance du réveil faisait-elle place, ou
bien était-ce encore une fois le doute, les scrupules à quoi les
hommes, honteux de l’objet de leur amour, mais loyaux, ne parviennent,
par nul effort, à se soustraire? Puisque la mère s’était une fois de
plus dérobée, et qu’à l’enfant, sous bonne garde, en Bourgogne, il
ne s’était encore lié par l’habitude, il restait à Georges quelques
chances de s’évader. Mais les issues se présentaient trop nombreuses.
Il ne pouvait, à lui seul, choisir. Certains hommes sont irrésolus
par indigence et paresse: Georges s’égarait dans les couloirs de son
imagination, avec ses innombrables désirs; il entrevoyait toutes les
possibilités comme dans un rêve. Une semaine entière il resta couché.
Je le menai faire une visite aux demoiselles Aymeris, le sachant enclin
au pardon et à l’oubli... Ses tantes, vieilles filles dont la vie avait
été si triste, n’étaient point responsables; je dirais: au contraire.
Mlle Caroline dit à Georges:—Nous sommes sûres ma sœur et moi que
tu es un dreyfusard! tu ne peux être qu’avec les anarchistes et les
ennemis de l’Etat-Major!
Georges n’avait pas lu les journaux, ni en Amérique, ni à son retour à
Paris; depuis l’article d’Albert Wolff dans le Figaro, il n’en ouvrait
plus un. Il savait qu’une grave affaire passionnait le monde; il
n’avait pu s’y intéresser.
—Comme nous avions raison, Georges, tes parents et nous, de te
prévenir, quand tu étais à Fontanes, qu’il fallait rester parmi les
vrais Français! Rappelle-toi les fleurs du baron Aaronson, rappelle-toi
ces immondes critiques d’Albert Wolff qui a torturé ton père!
Ces demoiselles feuilletaient des brochures, des journaux, des cahiers
où elles prenaient des notes, dressaient des bilans en deux colonnes,
dont l’en-tête était, de l’une: _Chrétiens_; de l’autre: _Sémites et
affidés des Juifs_. Georges entendit les noms d’Esterhazy, du colonel
Henry, de Zola, de du Paty de Clam; d’autres encore, que des passagers
avaient prononcés avec passion sur le transatlantique, dans le train,
et dans les rues de Paris; ces noms prenaient, dans la bouche des
demoiselles Aymeris, le son d’une artillerie. Caro expliqua à mon ami,
en le tenant par les épaules, les grandes lignes du procès.
En quittant ses tantes, il songea: tout ceci ne me semble pas net
et puisqu’elles sentent de la sorte, il faut, sans doute, penser le
_contraire_!
M. Degas qu’il eut l’occasion de voir, était aussi «déchaîné» que les
tantes Aymeris; M. Vinton-Dufour, lui, était dreyfusard; Carrière
bégayait des paroles sublimes, et son atelier, jadis si mélancolique,
si vide, était plein de journalistes, d’universitaires et de dames
bizarres qui le regardaient comme un Messie. Georges et moi le
fréquentâmes beaucoup, à cette heure où la politique envahissait les
plus ignorants et les plus tièdes.
Un jour, certain philosophe hirsute nous lut tout haut la page suivante:
«Le paysan déteste la guerre. L’échec du boulangisme dans les campagnes
est dû à l’idée que répandirent les adversaires d’une revanche
souhaitée par les partisans du général. Le dégrèvement des charges
militaires enchanterait les populations des champs, dans les deux
pays (France et Allemagne). Il faut donc espérer que, d’ici à peu
de temps, le sentiment des élites et celui des rustres s’accordera,
pour restreindre la mimique surannée des gymnasiarques, des soldats
professionnels et des rhéteurs.
«Le civil n’a qu’à continuer son effort. Revues, journaux, voyages,
représentations dramatiques, tout concourt à l’alliance des âmes. Il
suffit d’une persévérance et d’une multiplication des mêmes moyens.
«Il est fâcheux, que les Etats restent en retard sur ce mouvement de
l’opinion... Le moindre fait politique qui lui donnerait une sanction,
répondrait au désir unanime.» Du pur Darius!
Gabriel Séailles était assis à côté de Jean Dolent, qui avait l’air
du Père Eternel, au neuvième jour de la Création. L’assistance était
magnétisée. Le même «intellectuel» poursuivit:
«Je pense donc que ces relations entre l’Allemagne et la France, déjà
très heureusement rétablies par l’entremise de l’élite intelligente,
doivent maintenant se renforcer par le concours de ces énergies qui
opéreraient une pression sur la politique des gouvernements. Les
artistes, les socialistes, les marchands des deux pays, devraient
fonder une _ligue germano-franque_, avec le but bien net de réduire à
rien les expectatives militaires d’une minorité ridicule, bruyante,
infime.»
Georges ne savait plus comment causer avec ces artistes sociologues; il
tenait encore l’Allemagne pour le pays des lourdeurs, des laideurs et
de la grossièreté, étant un Français de 1870. Mais les idéologues du
milieu Carrière flattaient, par ailleurs, ce qu’il y avait de généreux
et de compatissant dans son âme, et «la raison est flexible à tout».
Georges alla encore une fois à la dérive. Il s’attarda dans un Paris de
guerre civile.
* * * * *
Le Directeur d’une Académie de peinture, Scarpi, Napolitain et ancien
modèle, mari d’une fameuse Stella qui avait posé pour tous les prix de
Rome de la génération antérieure, sollicita Aymeris de venir corriger
les élèves de son Académie. Georges avait toujours aimé donner des
conseils aux jeunes gens, il se savait doué pour l’enseignement où son
esprit critique aurait pu s’exercer à miracle. La proposition de Scarpi
le toucha, il visita les ateliers, pleins d’Américains, d’Allemands et
de Russes, et répondit qu’il ne pouvait encore s’engager pour aucune
besogne régulière, malgré son besoin de se dépenser, de rendre service,
et de mettre, entre son passé et le présent, un intervalle. A la prière
réitérée de Scarpi, il promit de faire un essai, l’automne suivant,
après les vacances.
Je découvris ce pourquoi Georges ne _s’engageait pas_. Il était
encore esclave; la chair blanche, les cheveux roux, l’animalité de
Rosie étaient les toujours puissants mobiles d’actes d’ailleurs
incompréhensibles, et Rosie allait en Angleterre.
Nous dînions une fois ensemble à la terrasse de «Lavenue», quand Rosie
passa sur le trottoir; avant que je ne la visse, Georges avait changé
d’expression—l’avait-il sentie? Il l’alla prendre par le bras et la
ramena au restaurant; n’avala plus une bouchée, et comme sa maîtresse
allait nous souhaiter le bonsoir, Georges qui m’avait, une heure plus
tôt, redit qu’il la haïssait, me pria de l’excuser encore s’il n’allait
point chez un de nos confrères avec lequel nous avions rendez-vous—et
il la suivit, sans prendre congé de moi. D’où une brouille momentanée.
* * * * *
A la fin de mars, il débarqua à Charing-Cross; Rosemary l’avait
précédé, en lui donnant une fausse adresse dans le Norfolk. James était
encore en Bourgogne; le père le ferait venir un jour auprès de lui,
puisque la mère ne voulait à aucun prix et ne pouvait s’en charger; dès
que possible, on le confierait à quelqu’un de sûr, en ville ou à la
campagne. Des mois, il chercha Rosemary qu’il ne devait revoir que deux
ans après: Aymeris tâcha d’oublier, de _recommencer_, comme s’il avait
vingt ans.
Ses ouvrages étaient très connus à Londres, et surtout l’était son nom,
la critique ne s’étant pas exercée contre lui avec la passion partiale
qui le meurtrissait à Paris, où l’homme, croyait-il, plus que le
peintre, devenait une cible.
Comment, à son âge, allait-il enfin se présenter au public, aux
connaisseurs? Déjouerait-il cette conspiration du silence, qui
avait succédé, depuis peu, aux articles méprisants et cruellement
tendancieux? Certes, il se félicitait d’avoir été discuté, même avec
aigreur; mais il n’avait pu atteindre le public que seul dirige
l’instinct. Fût-il possible de changer de nom, de devenir obscur! Non,
pas plus à Londres qu’à Paris. Il loua, au quartier de Chelsea, dans
une triste «mansion», un atelier—il y en avait plusieurs à chaque
étage,—derrière des maisons basses, à façade d’aspect riant, sur la
rue, et qu’habitaient de vieux célibataires qui vivaient au club.
On traversait un long passage obscur, une serre remplie de géraniums et
de plantes vertes, puis on pénétrait dans un vestibule, si noir que le
gaz y brûlait en plein jour. Le studio de Georges, au premier étage,
voisinait avec une «Académie pour dames» et l’atelier d’un peintre
animalier, élève de Rosa Bonheur.
La lumière du soleil s’absorbait dans un papier brun mat; c’était une
sorte de grenier, froid en hiver, étouffant en été, rébarbatif pour
Aymeris, après la clarté du pavillon de Passy. Conduit par le portier
et la «charwoman» son épouse, sortes de revenants du temps de Dickens,
quand Georges visita ce vaste local, la cloche d’une église proche
sonnait un glas, comme les coups réguliers d’un marteau sur l’enclume;
le brouillard filtrait par les interstices des vitres dépolies. Une
baie à guillotine s’arrêtait à hauteur d’un mètre au-dessus d’un homme
debout. Donnait-elle sur une cour d’écuries, sur une école? Georges
entendit les cris d’une marmaille dansant au son d’un orchestre de
cuivre, un de ces «german bands» qui vont, de rue en rue, quêter des
_pennies_; un piano-orgue, plus loin, luttait avec le tintement funèbre
de la cloche paroissiale, et les omnibus roulaient dans la King’s road,
avec le grondement d’un tonnerre lointain.
C’était là que s’écouleraient des mois, des ans peut-être, d’un exil
volontaire mais forcé, pensait Aymeris. Il signa le bail, sans chercher
ailleurs, vers Richmond ou Hampstead, plus loin encore, où il eût
facilement pu prendre un de ces cottages de briques, couverts de lierre
et de vigne vierge, tels que tant d’artistes en habitent, loin du
centre où la nuit règne presque toujours. Il ne s’écartait guère encore
du Brompton de son enfance, plein des souvenirs de 70-71, et un peu son
«home».
Touchante, de Boulogne à Folkestone, une famille, de retour des Indes
ou d’Australie, avait devant lui palpité d’allégresse sur le pont du
navire; dès qu’on aperçut la côte, le père avait dit à l’aîné de ses
fils:
—Regardez, la voilà, la chère vieille Angleterre! Derrière cette
ceinture de falaises blanches, s’étend la _Métropole_, nous voici au
_Home_!
Les félicités patriarcales auxquelles rêvent des millions de sujets
britanniques retenus aux confins de l’Empire, Georges ne les
goûterait-il jamais chez lui?
Il ne pouvait plus se défendre de comparer cette rentrée de «Britons»
au bercail, avec les siennes dans ce Paris à l’approche duquel
l’étreignait une si monstrueuse et inexplicable épouvante!
Dans Londres, où tout s’offrait à sa curiosité, Georges Aymeris allait
néanmoins passer de meilleurs jours. Ses confrères l’accueillirent avec
la grâce coutumière des Anglo-Saxons, flattés de son admiration pour
l’Angleterre, et surpris de la façon dont il s’exprimait dans leur
langue. Il dut bientôt se défendre, ses confrères se le disputant comme
une «celebrity» et redoutant peu la concurrence d’un peintre qui ne
venait, peut-être qu’en passant, en curieux.
[Illustration: _art committee_]
Inscrit dans plusieurs clubs d’artistes, Georges subit la monotonie, la
médiocrité de ces milieux sans indépendance, où l’on ne vous apprécie
que si vous ne jugez pas vos confrères, mais souriez et approuvez. La
critique y est interdite, la politesse en tient lieu.
Dans un club de district, il vit le plus illustre des peintres, le plus
«demandé», le plus choyé, lettré et musicien de valeur, soir après
soir jouant au bridge avec des rapins sexagénaires dont l’ignorance
n’égalait que la bêtise et la prétention.
Il les amusa d’abord; puis on le redouta, comme dans l’impasse
des Ternes; car rien n’aurait pu l’abaisser, même sa courtoisie,
jusqu’à féliciter les uns et les autres de leurs œuvres, ni à rire
de leurs lourds «jokes». Il faisait peur.—How unkind he looks! how
critical—disait-on.
Il expérimenta tour à tour les différents compartiments de la société,
dont les cloisons s’abaissent pour un artiste connu. Il s’amusa plus
aux «week-end» élégants, à la campagne, qu’à l’empesté _King’s Road
Arts Club_. On le prit pour un snob, quoiqu’il fût naturel que les
châteaux anciens, si nombreux, avec leurs inépuisables trésors, fussent
d’un bout à l’autre du pays un sujet d’études pour un étranger; et pour
un observateur tel qu’Aymeris, la foule de visiteurs qui les hantent,
un enseignement humain.
L’habitude de ces déplacements du samedi au lundi, l’incessante course
vers la gare; les valises remplies et vidées, l’obligation d’être
toujours aimable avec les nouveau venus, dans les vastes maisons
de campagne où l’on compte parfois plus de soixante chambres, le
lassèrent vite, en vérité, car rarement ceux à qui l’on plaît vous
plaisent, et les maîtresses de maison, pour favoriser des rencontres
d’amoureux, difficiles ou dangereuses à la ville, ajoutent à leurs
listes de «guests», des hommes politiques, qui ont à causer d’affaires
avec d’autres hommes, entre deux parties de tennis, de golf et autres
exercices nationaux. Il faut respecter leur méditation, pendant de
longues marches qu’ils font, la pipe à la bouche, et se rabattre sur
de vieilles dames. La liberté n’est qu’apparente pour ceux qui n’ont
pas un flirt ou d’autres intérêts à soigner; Georges était donc trop
souvent la proie de quelque raseur vacant, d’un vieux sportsman qui
vous empoigne, dès le breakfast du matin, dans la salle à manger; il
vous raconte ses exploits à la chasse, vous reprenant, si vous coupez
le haut d’une grappe de muscat, au lieu d’en détacher les grains
inférieurs; ou si—cela m’arriva, je m’en confesse—on esquisse une
poignée de main, ce qui choque tant les Anglais.
Nulle part, ce n’était, en somme, l’équivalent des milieux
intelligents, ceux de Georges, à Paris. Irait-il dans les universités?
Il tenta Oxford et Cambridge; les professeurs étaient alors dédaigneux
des Français, fascinés par l’Allemagne; et dès que Georges était à
quelque réunion, on l’attaquait sur le «Dreyfus case», avec des
arguments auxquels il était sans réplique, par l’ignorance où il se
trouvait des détails du procès, et ses discours en devenaient si
puérilement chauvins, qu’il manquait son but. Ainsi, d’ailleurs, dans
toute l’Europe, vers 1898, quand un Français sortait de son pays, il se
rendait compte de ce que sa nationalité avait perdu en prestige, et du
malentendu que l’abominable «Affaire» avait créé.
Il écrivit à ses tantes: «_Vous avez raison, tenez bon_». Mais leur
réponse le scandalisa; elles portaient dans un médaillon une miniature
du colonel Henry, et admiraient un faussaire pour son abnégation
patriotique.
Aymeris, un instant sur le point de revenir à Paris, sentit qu’il y
serait trop malheureux, avec les exigences de son sens critique que
combattrait son cœur français. Le général Mercier avait été l’ami de
sa famille; tous les «bons esprits» qu’il connaissait étaient contre
Dreyfus. Il se mit à étudier, depuis ses origines, «l’affaire», et
l’entrevoyant de jour en jour plus grosse de conséquences, s’efforça de
la juger très objectivement, comme s’il était un Marsien: mais cela lui
fut impossible.
Il chercha en vain une maison qui fût proche de son studio; la crainte
des difficultés domestiques lui fit adopter certain hôtel, en face des
Kensington gardens. Dans ses chambres, dominant les vastes pelouses du
parc et de magnifiques arbres, il se serait cru loin de la ville; la
lumière y était belle, alors qu’elle manquait dans le studio; d’autre
part ces pièces étaient trop basses, et les dames oseraient-elles y
venir? Il faillit donner congé à la «mansion» de King’s road, mais la
fatigue d’une longue chasse à l’atelier le fit rester encore à Chelsea.
* * * * *
Dans Cheyne Walk demeurait la noble famille Northmount, quatre sœurs
dont deux non mariées, l’une veuve, et leur mère Lady Dorothy, fille
du marquis de Grevil. Elles s’étaient récemment vues dépossédées du
majorat, par la mort du vicomte Durbridge, le père, terres et château
passant aux mains d’un de leurs cousins. Les _Honorables_ misses
Northmount étaient toutes douées, quant à l’esprit; l’une à la musique
excellait, l’autre, la veuve, se passionnait pour la peinture; une
troisième se dévouait à la politique conservatrice; enfin la quatrième
attendait, depuis dix ans, le retour d’un officier des Gardes qui, son
service fini, s’attardait aux Indes, tout à l’étude de la flore de
Cachemire.
Cynthia, veuve de l’historien John Merrymore, qu’elle avait épousé
malgré les objections de sa très noble famille, avait plus de trente
ans alors. Elle fut conduite chez Georges par la directrice d’une
Académie de dames, où il avait accepté de donner des conseils; c’est
une croyance établie chez les Anglais et les Américains, que les
Français, seuls, «savent dessiner».
Aymeris avait souvent remarqué dans l’escalier, Cynthia qui, de séjours
nombreux dans le monde universitaire allemand, gardait des habitudes
de tenue et de mise très peu britanniques; elle l’intriguait par sa
bizarrerie.
Elle parlait joliment notre langue, mais avec un tour trop littéraire,
dû à ses lectures. Son ton brusque, sa voix presque masculine
étonnaient. Une timidité que rien n’avait pu vaincre, rosissait ses
pommettes, sous le regard d’un homme: ses yeux se dilataient, elle
était prise d’une quinte de toux, ses mains osseuses tremblaient, les
veines de ses tempes se gonflaient; lui donniez-vous un «shake hands»,
elle ne vous eût volontiers tendu que deux doigts, comme certaines
douairières du faubourg Saint-Germain. Inquiétante par les sursauts
de son discours, sa terreur des silences la faisait parfois rire sans
mesure, au risque même de paraître un peu excentrique, sinon niaise.
Selon l’âge ou le sexe de son interlocuteur, «une flamme semblait
monter en elle, ou descendre, comme sous un réchaud à griller les
tartines». Mrs Merrymore était différente d’elle-même, en tenue
élégante du soir, au point que Georges, plusieurs fois, la confondit
dans le salon de Cheyne Walk, avec la molle Celia ou l’anguleuse et
brune Marjorie, ses sœurs.
Cynthia, toujours en costume tailleur sombre, le jour, ou, pour le
dîner, en mousseline gris-souris, une touffe de pois de senteur
violets, en toutes saisons, épinglée à son corsage, finit par être
pour Aymeris la «Dame de la Mer», puis, l’on ne sait pourquoi, «la
Scabieuse», l’«Eternel Demi-Deuil» et, ensuite «l’Ibsénienne».
La maison du style Queen Ann, où les dames Northmount avaient entassé
chacune sa part du mobilier paternel, et quelques beaux objets
provenant d’Elianmoore-Hall, s’ouvrit à Georges, toute grande. Vers
l’heure du thé, il y aurait pour lui quelque chance de s’y divertir;
Cynthia et Celia, la musicienne, avaient comme amis beaucoup d’hommes
intéressants. «An intersiting set».
[Illustration: _Cynthia_]
Les sœurs se séparaient par groupes, autour de tables volantes; chacune
avait ses adorateurs, sa conversation, ses «sujets», son groupe,
hostile peut-être à l’autre; celui de Cynthia était très envié, mais
craint comme «avancé», trop _original_. Lady Dorothy, pâle, immobile,
avec ses cheveux d’argent, son bonnet de veuve, ne quittait plus un
grand fauteuil, près de la fenêtre, et somnolait; soudain, quelque
ouvrage de tapisserie, ou un livre, glissait de ses genoux; on courait
vers elle, croyant qu’elle venait de s’éteindre comme une chandelle.
Aymeris, prôné dans ce milieu charmant où Cynthia le faisait valoir,
accepta vite un trop grand nombre de ces relations qui encombrent les
étagères de cartons de bristol: dîners, bals, conférences, lunchs et
séances de musique. Comment choisir parmi tant de noms inclassables,
à moins d’avoir une longue expérience de l’Angleterre? Cynthia se
chargea de ce «triage», elle marquait ces cartes au crayon: _ennuyeux_,
_à éviter_, ou bien _tolérable_. Au bout de quelques mois, le peintre
condamna sa porte, comme trop de niais voulaient voir ses ouvrages. A
Londres, plus encore qu’à Paris, les oisifs ont décidé qu’un atelier de
peintre est un lieu public de rendez-vous, avec tout ce qu’il faut pour
se rafraîchir, entre le lunch et le dîner. Madame Merrymore saisit la
baguette à écarter les importuns, ne toléra qu’une élite. Entre Cynthia
et Georges se noua une sorte de camaraderie intellectuelle, mais
cérémonieuse, faite de leurs singularités, c’est-à-dire ce qui, le plus
souvent, nous sépare.
Aymeris devina en Cynthia une créature inquiète et découragée; elle
racontait des voyages en certaine compagnie qu’il imaginait, mais
qu’elle ne précisait point; des séjours à Paris avec une Suédoise, en
des hôtels d’étudiants, rue Vaneau. Cynthia revenait du Caire, après
une brouille avec cette Suédoise qu’elle avait voulu soustraire à
l’influence d’un théosophe.
Cynthia connaissait le centre de la France; elle avait habité près de
Moulins avec des artisans sociologues et lettrés. Et l’on s’étonnait
qu’une personne, issue d’une famille si traditionnelle de la vieille
Angleterre, qu’une aristocrate hautaine et froide d’aspect, comme
la fille de Lady Dorothy, la petite-fille d’un duc, vous comprît à
demi-mot, autorisât même, chez certains hommes, de libres propos et les
opinions les plus révolutionnaires.
Aymeris fut gagné par la sympathie de cette femme, par sa gentillesse,
comme d’une sœur, si altière cependant qu’elle aurait pu être la reine
Alexandra, ou du moins une dame d’honneur de cette souveraine, tant
admirée, copiée par ses sujettes, et dont le haut carcan d’un col
à quadruple rang de perles (chez Cynthia, de l’onyx)—coinçait une
mince nuque qui ne fléchissait que pour accorder un salut protecteur;
ou girait de droite à gauche, comme un automate, afin que le schéma
officiel du royal visage se montrât le même pour tous les humains,
sourît, puis reprît son caractère de médaille. Mrs Merrymore ne parlait
jamais de son défunt mari, ni d’un fils qu’elle avait eu et qui était
mort subitement. Les avait-elle aimés? Jusqu’à ne vouloir plus «refaire
sa vie».
Un jour de confidences, elle s’avoua meurtrie par de fâcheuses
tentatives sentimentales; mon ami les eût devinées, quoiqu’il la connût
depuis si peu de temps. Il est, entre ceux qui ont souffert d’un même
mal, une télépathie, des formules cabalistiques, et, tacitement,
ceux-là s’entendent. Derrière des façades aux lignes si sévères, se
réfugiaient deux cœurs toujours sur la défensive qui, après s’être
consumés dans l’attente, aujourd’hui se résigneraient peut-être aux
tièdes régals de l’esprit: Georges et Cynthia le crurent, ou le
désirèrent.
Peu à peu, un mot, une prévenance, un geste de sa nouvelle amie, firent
croire à Aymeris qu’elle avait aussi un besoin d’expansion dont les
ancêtres de Cynthia, depuis des siècles fixés par des peintres dans
les boiseries d’Elianmoore-Hall, eussent frémi, si leurs cuirasses,
ou leurs corselets, ne les avaient pas maintenus pour toujours en une
attitude de parade.
Georges marquait des points de repère dans le passé de Cynthia: un
hiver à Florence, avec une femme-peintre suédoise, parente de Gauguin;
puis Dresde avec une des sœurs Northmount, la musicienne; et d’autres
stations en Italie, sans Celia. Cynthia revenait à Paris, presque
toujours passait l’automne en Provence, avec «l’artiste scandinave».
Certain mois d’octobre à Aix, elles étaient à l’hôtel du Cours. Elles
sortaient soi-disant pour faire des études, mais, à la vérité, suivre
à la piste le maniaque de Bouffan. Cynthia avait vu Cézanne peindre,
et certains idolâtres du maître avaient dit à l’Anglaise: Vous vous
trompez, c’était un autre! Or cette victoire était attestée par une
mauvaise photographie de kodak, qu’elle avait prise d’un vieillard à
barbiche, une gibecière sur l’épaule, le chevalet et le pliant sous le
bras. Cézanne étant à son avis le plus grand peintre, comme Rimbaud
le plus grand poète du XIX^e siècle, d’apprendre que mon ami possédât
des pommes et un paysage de Cézanne, lui fit accorder à Aymeris une
sorte de privilège sacré, jusqu’à ce qu’on en vînt à d’interminables
débats esthétiques, qui dérivaient en des considérations de l’ordre
passionnel, où l’accord était plus difficile à se faire entre Cynthia
et Georges...
Inquiet, il eût désiré tenir sa confidente au courant de l’histoire de
son ancien modèle, de James surtout; il lui fallait être sincère...
peut-être se perdre. Cynthia avait déclaré ne plus prendre d’intérêt
aux enfants depuis la mort du sien. Et Aymeris aimait-il vraiment
le petit James? Comment parlerait-il de Rosemary? Cependant Cynthia
se croyait tellement au-dessus des préjugés, qu’au bout de deux ans
d’intimité apparente, il s’enhardit, et sans prélude lui fit part de
ses soucis: ce fils, il comptait l’élever en Angleterre. Mais comment,
et sous quel nom?
—Où est la mère? Pas ici, j’espère! Vous ne la voyez plus? demanda
Mrs Merrymore, épouvantée, rougissant, la voix tremblante; car
l’histoire venait de se dérouler en un récit terne, pénible, plein
d’un parfum de «bohémianism», d’une crudité qui rappelaient à Mrs
Merrymore, le Quartier latin, le Théâtre-Libre, les matinées Antoine à
la Gaîté-Montparnasse, Huysmans, Zola, Goncourt; une littérature qui
était alors, pour les étrangers, la _France_, la France de l’Affaire
Dreyfus—soudain non plus _de l’art_, mais les mœurs françaises
envahissant sa propre vie à elle, son Angleterre!
Mrs Merrymore prenait «bourgeois», dans le sens de _philistin_, et
aussi de «petites gens»; Georges lui expliquait que notre bourgeoisie,
celle à laquelle il appartenait, est une classe inconnue de
l’Angleterre; et Cynthia se retranchait derrière son seul critérium,
ou préjugé: on est un _gentleman_, ou bien _du peuple_. Georges était
un «gentleman»... donc!... Et les deux amis tournaient l’un derrière
l’autre autour de ce concept, comme des chevaux de manège qui auraient
les yeux bandés.
—Votre modèle—disait Cynthia, est une fille du peuple, malgré son
origine sur laquelle elle a dû vous tromper; êtes-vous certain que
le fils de cette femme soit jamais digne de vous? Dans les unions
entre Anglais et étranger, c’est notre type qui l’emporte—fait
incontestable—comme le sémite domine les autres et se reconnaît
pendant plusieurs générations. What a pity! What a pity!
murmurait-elle, ensuite, en réfléchissant à ce malheur irréparable,
selon elle; quoique toujours incertain si l’enfant était de lui,
Georges n’en démordit point: il se devait à James, il fallait qu’il
l’élevât et jouât la comédie de l’amour paternel, comme pour éprouver
Cynthia.
Dès le lendemain, elle se mit à la recherche d’une famille à qui
confier le petit, puisque Georges tenait tant à l’éducation britannique.
* * * * *
Une égale passion pour les aspects et l’atmosphère de Londres les
faisait sortir, lui avec une boîte de couleurs à l’huile, elle avec
quelques pastels; ils prenaient chacun un four-wheeler, ils montaient
sur le «bus» ou bien, par le moyen du «tube», faisaient de lointaines
excursions dans les quartiers pauvres, du côté de la Tamise.
Aymeris se régalait des rouges, si vifs à Londres, dans la brume; il
épiait les filles à la peau de phlox blanc, ou barbouillées de carmin,
les ouvriers pesants, l’âpre population des docks, merveilles dont ne
s’étaient jamais encore inspirés les peintres. Londres était une mine
dont Aymeris voulait extraire les matériaux d’un sublime «poème humain».
Il prit le goût d’aller, le samedi, au théâtre en matinée, avec
Cynthia. En s’en retournant vers le West-End, ils marchaient jusqu’à
une station du Métropolitain, s’attardant sous les rampes et les
réverbères aveuglants d’électricité, traînaient dans Leicester
Square et Haymarket. La foule, que dégorgeaient les salles de
spectacle, s’emparait avidement des journaux, lisait les placards des
hommes-affiches, au reflet des vitrines et sous les globes électriques
d’où ruissellent des cascades de lumière jaune ou crayeuse, sur des
visages de spectres qui, dieux et mendiants, trois pas plus loin
rentrent dans le noir d’une misérable ruelle sans boutiques; l’opulence
et la misère, la mort, en pleine santé. D’où la sensation de joie
cruelle et démoniaque d’un carnage dans la luxure, d’une pléthore
de sève gaspillée, de richesse vitale anéantie dans le bitume et la
vase, où, comme à Venise, baignent les fondations des plus beaux
palais: splendide et peut-être ultime étalage d’inégalité sociale,
de jouissance et de douleur, un ravissement pour l’artiste «qui doit
ignorer la morale».
[Illustration: _Voir Londres_]
Ils marchaient le plus souvent jusque Sloane Street, le long de
Saint-James Park et de Knights Bridge, dans la trépidation des énormes
voitures publiques bariolées, aux formes, aux lignes d’une beauté
moderne d’engins destructeurs, qui défoncent le sol comme un champ où
des héros se battraient, et sonnent telles qu’une cloche que des titans
copteraient de leur marteau.
Le matin, de sa fenêtre, Georges assistait au vidage dans les
tombereaux du fondoir, de seaux pleins de volailles, de langoustes, de
fruits, de légumes, reliefs de repas trop riches; les employés de son
hôtel, le ventre à moitié vide, aidaient à remplir, comme d’ordures,
des baquets d’aliments précieux qui, demain, seraient savons ou
chandelles. Et dans le ruisseau, assistant à ce scandaleux «coulage»
de la richesse, une mère famélique vendait des allumettes en pressant
contre son sein un gosse moribond.
Le soir, dans quelque music-hall populaire de l’Est, il crayonnait sur
un album, assis à côté de Cynthia.
—Regardez, regardez! Toutes les femmes sont belles, chez vous, belles
de laideur, ou belles comme des nymphes d’Arcadie!... Les contrastes
de la lumière et de l’ombre prêtent à vos «costers» la majesté d’un
Rembrandt, et c’est «d’aujourd’hui», du neuf, de l’inconnu, du moderne!
On n’a jamais peint cela! Voilà ce qu’il faudrait rendre, mais comment
interpréter ces choses en les magnifiant?
Dans un monde nouveau, des formules expressives restaient à chercher.
Cynthia prétendait qu’il était impossible de peindre Londres, sans
quoi, un Anglais l’eût tenté.
Georges s’y consumerait, mais il essaierait de reproduire avec ses
pinceaux cette fourmilière de géants, «race aux angles aigus, chez
qui l’ossature a plus de _forme_ que les pierres d’une cathédrale
gothique»; il rendrait la qualité comestible de ces chairs où afflue
le sang vermeil, quand les pâles chloroses ne les oxydent pas comme
des plats métalliques; il peindrait les gosses aux hardes teintes des
couleurs les plus audacieuses, ces fillettes qui lui rappelaient Jessie
Mac Farren!
Aymeris et une sœur de Mrs Merrymore allèrent ensemble à Eton où
était élevé un arrière-neveu de lady Dorothy, son filleul. Ces dames
Northmount avaient l’espoir de prouver à un Français qu’un collège de
«gentlemen» ne conviendrait pas pour James, quand il serait en âge d’y
être admis; il y avait d’autres institutions moins aristocratiques,
destinées à la «middle class», qu’elles s’obstinaient toutes à
confondre avec notre bourgeoisie. Le Prévôt des Etudes, à Eton, était
un charmant vieillard, dont la femme appartenait à la famille de
Thackeray. Rossetti avait dédié un sonnet à Mrs X., et Holman Hunt
l’avait fait poser pour une madone.
Le logis du «Provost» était parfumé encore de préraphaélitisme;
du parloir de Mrs X., tendu d’une cretonne de William Morris, on
distinguait à travers les saules, au delà du petit bras de la Tamise,
le profil du château de Windsor. Le «Provost» prêtait volontiers des
livres rares, il en offrit à Georges, qui parfois alla en compagnie
d’une sœur ou l’autre de Cynthia à Eton pour le thé; le filleul y
venait après ses leçons; on achevait la journée dans la Saint-George’s
Chapel à écouter des fugues de Bach que jouait, pour ces dames,
l’organiste du Roi. C’est là que le rejoignit parfois Mme Merrymore.
Eton, les garçons, le filleul de sa mère, lui étaient un douloureux
spectacle, car c’est là que son enfant aurait dû être alors.
On revenait, à la nuit, par les quartiers suburbains de Londres,
parcourant des kilomètres de constructions basses, d’échoppes de
bouchers, de marchands de poissons aux torches de gaz; le samedi, des
ouvriers et des ménagères faisaient leurs emplettes pour le dimanche,
dans les agglomérations des anciens faubourgs mangés par la Métropole,
et où la campagne se fond dans la ville; Richmond, Chiswick, Kew et
enfin Chelsea. Ces retours emplissaient Georges d’aise et de confiance
en cette vie anonyme et pullulante de la banlieue où se dégorge la
City, où le travailleur respire comme une plante que l’on met sur le
rebord de la fenêtre, au soleil.
Aymeris et Cynthia s’arrêtaient dans les bric-à-brac, rapportaient
presque toujours quelque trouvaille; ils visitaient d’anciennes villas
du XVIII^e siècle que n’avaient pas encore renversées les entrepreneurs
de ces interminables rangées de petites maisons à bon marché, qui les
remplacent.
—Je me vois assez bien, ici!—disait Georges en sortant.
—Vous n’allez pas louer, j’espère, une de ces villas du temps des
George! elles ont bon style et parfois leurs jardins sont jolis,
avec leurs buis taillés, mais les entours sont odieux pour un
gentleman—disait Mrs Merrymore en pinçant ses narines. Le peuple sent
mauvais!
On aurait cru, d’après ses dégoûts, qu’elle méprisait les pauvres,
quand, au contraire, elle s’occupait, à sa façon, de les éduquer
et de leur venir en aide; à Paris elle avait fréquenté des classes
du soir, des «universités populaires», où de jeunes «dreyfusards»
tâchaient d’inoculer aux artisans le poison de la Littérature et de
l’Art. Elle avait projeté sur un écran, avec une lanterne magique,
des photographies d’après Léonard, Watteau, Cézanne, Degas, et mis en
scène des pièces de Shakespeare, où elle avait apprécié la rapidité
de compréhension des jeunes Français. D’où sa singulière propagande
sociale dans nos universités populaires, son culte pour Séailles et
Anatole France. Elle pensait ainsi nous guérir de ce qu’elle appelait
la «sentimentality» bourgeoise, qui seule expliquait le tour pris
par cette «affaire de trahison» qu’Aymeris lui-même se refusait à
considérer du point de vue juridique, comme quiconque l’eût fait dans
tout autre pays.
Or, n’était-ce point, de sa part à elle, une autre «sentimentality»,
l’anglaise?
Mrs Merrymore se montrait sensible à certaines vertus, au charme de la
France, comme Aymeris l’était aux beautés de l’Angleterre; mais leurs
sympathies inverses et contradictoires se heurtaient, car ils avaient,
chacun, la passion d’épiloguer, de discuter et, l’un pour l’autre,
une affection qu’ils ne pouvaient plus se cacher. Mrs Merrymore
niait presque Racine—elle ne le comprenait certes pas, elle était
fermée au lyrisme de Barrès—«ce nationaliste romantique», mais elle
s’entourait de jeunes peintres qui commençaient de subir l’influence
de notre néo-impressionnisme, après celle de notre réalisme terre à
terre; et elle niait la peinture anglaise. Georges soutenait que l’art
britannique faisait fausse route, en abandonnant l’idéal du moyen âge
italien, celui du préraphaélitisme à la Burne Jones. L’œuvre de Ruskin
était, selon lui, d’une «sentimentality» moins dangereuse, en ses
efforts plastiques, que celle de nos «immondes» cartes postales et de
notre littérature dramatique.
Mme Cynthia approuvait l’importation esthétique de ce que Georges
tenait pour le moins assimilable au génie anglo-saxon; ils se
chamaillaient, puis concluaient ensemble qu’il faut, avant tout, être
de chez soi.—On ne juge sainement que les choses de son pays; et
ils en revenaient à l’analyse de l’envahissante affaire Dreyfus. Le
problème du Nationalisme, si aigu à cette époque, ne laissait point
Aymeris indifférent, quoiqu’il se crût sceptique et se donnât, parfois,
pour un cosmopolite. Combien peu l’était-il, le pauvre Aymeris! Il
avait, à dix ans, comparé la vie d’un petit garçon, en France et en
Angleterre; James serait un Français, mais d’éducation britannique,
jusqu’à 18 ans. Quand le ferait-il venir? Mrs Merrymore lui conseillait
de laisser cet enfant dans le Nivernais.
Au fond du landau de Lady Dorothy, côte à côte, Georges et son amie
se sentaient, malgré leurs divergences d’opinion, comme deux frères,
si peu Cynthia permettait à son compagnon de la traiter en femme. Et
jamais Georges, aussi bien, ne s’était, à aucune femme, ouvert comme
il le faisait auprès d’elle, sans ce malaise qui, à chaque tentative
amoureuse, l’avait égaré.
* * * * *
Le journal de Georges m’apprit le sort de James et le peu que nous
sachions sur les relations si étranges de Cynthia et d’Aymeris.
_Londres 19._
_Enfin, James est ici, il a six ans; dans quelques années je le
mettrai à Beaumont College, école catholique. James porte mon nom,
je l’ai reconnu, malgré les conseils de Cynthia. Quand j’ai revu
James, ai-je eu un sentiment paternel, ou simple pitié? La pitié est
un sentiment de faible, je me l’interdis. Je ne reverrai plus James
avant que Cynthia ne le voie. Je ne rechercherai plus Rosemary,
mais je demeure sans rancune; un autre se vengerait d’elle sur son
fils. Son fils; le mien? Mais oui, le mien! Ne méprise jamais ce que
tu aimas, ou tu te mépriseras toi-même. Sur cette créature obscure
qui peut-être roule à quelques mètres de moi, mon amour déposa une
patine comme le feu sur le cuivre d’une bouilloire. Un enfant est
né, et il porte mon nom. Ses yeux! J’avais, à son âge, cet aspect
souffreteux, antipathique; Nou-Miette et mes tantes ne me l’ont pas
celé! A peine la Mrs Watkins que les amies des dames Northmount ont
choisie, pour le mettre chez elle, et qui adore les enfants, à peine
put-elle dire devant moi qu’elle le trouvât «gentil». James a l’air
agressif; peut-être une force en lui se cache encore; l’eau qui sourd
de la source noire, plus loin, élargira les berges de son lit et
deviendra fleuve. Ce que je n’ai pu faire encore, que James un jour
l’accomplisse! A James_, l’indépendance, _seul bien dans ce monde, m’a
dit mon père à l’heure de sa mort, à l’heure de la vérité, à l’heure
de la lumière._
_Je suivrai James, de loin, comme les parents anglais suivent leurs
enfants._
_Repartons pour Paris, repartons en guerre!_
_Je reçois toujours des lettres de soi-disant amis. Ils me réclament.
Darius Marcellot dans sa fabrique d’automobiles, désespère de moi.
Ils m’appellent, et quand je suis près d’eux, ils se retirent. Ici
l’intérêt de ma vie est dans un échange incessant avec les inconnus
d’hier, demain disparus. Confessions, récits, milieux entrevus.
Premier dîner dans une maison, joie d’être un inconnu parmi des
inconnus! Les inconnus! A ceux-là j’inspire confiance, comme au garçon
du sleeping-car le voyageur qui descendra à la prochaine station..._
_Mais_ les amis? _De n’être plus sous leur main me rend plus cher
à eux; il en est donc qui me veulent du bien? Ils se tourmentent
à mon sujet. «Revenez», m’écrit-on. Mon exil est mal interprété,
ils doivent m’attribuer des aventures scandaleuses; leurs lettres
y font presque allusion. Ou bien_: «prends garde, les absents sont
vite oubliés»; _de Pellells, cette phrase, (Pellells maigre, couleur
d’olive et à la barbe d’Assyrien, les yeux cernés). Son agitation
de peintre mondain, dans l’embrasure de la porte! il plastronne,
fait des signes aux dames, aux habits noirs décorés; ne manque pas
une soirée d’Ambassade, et de plus ennuyeuses encore, afin qu’on ne
l’oublie pas. Il faut que Pellells «soit vu»; comme la correspondante
mondaine du_ Figaro _et les domestiques au buffet_, il est de la
soirée. _Ne l’oubliez pas, Mesdames! M’a-t-il assez dédaigné, ce
Pellells, comme s’il était un Vinton-Dufour! Il ne m’a jamais dit un
mot qui ne fût banal ou méprisant, quand nous peignions ensemble.
Je l’admirais. Je m’humiliais devant lui. Aujourd’hui, ses grands
succès de jeunesse sont à peine dans la mémoire de quelques riches
Américaines, auxquelles il s’accroche désespérément, en serrant dans
sa poche les restes rancis de sa gloire. Jaune comme un citron, le
cuir tanné, il fait le quart sur le pont des transatlantiques, en
quête de commandes. Et c’est lui qui s’inquiète pour ma réputation!
Beaudemont-Degetz, Matoire, Pellells, vous, les peintres aux petits
hôtels de la plaine Monceau, qu’à cause de vous les hasardeux
campements de Londres me sont devenus un havre désirable! Bientôt, je
rentre. Pour vous irriter, pour vous dresser contre moi. Pellells cite
l’exemple de Tissot après la Commune, son retour après vingt ans de
gloire à Londres. Trop tard: Tissot était un inconnu! Ni son hôtel de
l’avenue du Bois, ni ses collections, ni son œuvre reproduite par la
mezzo-tinte, ni sa «Vie de Jésus», ne purent rien contre ceci: Tissot
était d’un autre temps... perdu par l’Angleterre._
_Je reviendrai, et j’ai chaque jour voulu revenir, le lendemain.
J’accommoderai à mes goûts l’ancien pavillon dans le parc et le
rendrai habitable pour moi et pour celle qui_ condescendra. _Je
reviendrai parmi vous! D’abord seul, puisqu’Elle ne paraît pas encore
comprendre: mais je tiens son amitié au chaud, je la couve comme une
poule ses œufs._
_Cynthia, amazone qui chevauchez une haquenée au souffle un peu court,
vous arrêterez-vous à ma porte? Voici le pavillon sous le lierre et
l’aristoloche. Cynthia, je le ferai décorer pour vous et pour moi...
Ne me faites pas oublier James, vous, si bonne! En guerre, en guerre!
Combativité._
_Une lettre à Cynthia._
_Cofton Lodge, Green Forest._
«_Dear Mrs Merrymore_,
«_De Cofton Lodge, où je viens prendre des idées d’architecture
domestique, je vous écris ce que le cœur me manquerait pour vous
dire de vive voix. La raison (plutôt l’esprit de lutte) me pousse de
nouveau vers la France, au moins pour un temps. Déjà, des amis (je
vous disais que je n’en ai pas, mais ce n’est pas strictement exact)
me font sentir qu’il faut paraître. J’ai songé, comme vous le savez, à
agrandir mon pavillon. Toujours incapable d’habiter la maison de mes
parents. Des affaires, cet été, m’appellent à Longreuil; le manoir
était loué depuis la mort de ma mère, il est aujourd’hui vacant. J’y
passerai quelques semaines, pour m’entendre avec les fermiers; ce
sera la moisson, des baux à renouveler. J’y voudrais être sans mes
tantes; leurs dos voûtés se détourneraient, hostiles à mes actes
et à mes plans, et je ne suis plus capable de «prendre sur moi».
Dites-moi franchement, chère Cynthia: Vous et l’une de vos sœurs, même
Madame votre mère, puisqu’elle compte changer d’air,... et pour une
Anglaise ce n’est rien de traverser la Manche,... accepteriez-vous une
hospitalité modeste à Longreuil? Feriez-vous le «house managing»? Une
maîtresse de maison me fait défaut, je ne sais rien diriger, et mes
tantes ont coupé les derniers fils qui attachaient à moi d’anciens
serviteurs (vous savez que mes tantes ne croient ni au dévouement, ni
à la fidélité). Nous avons assez causé ensemble, pour que je sache que
vous êtes une étrangère, vous aussi, à Cheyne Walk, chez votre mère,
comme je fus toujours un étranger dans ma famille. Nous sommes deux
isolés qui semblent se comprendre. Alors? Cette lettre est maladroite.
Ce n’est pas encore cela que je voulais vous dire..._
_Chère amazone, quel rire hautain, terrible, si je m’aventurais
plus loin! Je désire quelque chose passionnément. Allons-y! Mais
une Anglaise garde toujours sa nationalité, même si elle devient,
ailleurs, une princesse royale. Je ne puis vous offrir qu’un mariage
d’artistes?... Mais, vous allez jeter ma lettre au feu... Je m’arrête
court..._
_Ever yours._»
_Autre lettre._
«_Alors, dearest, vous l’avez lue jusqu’au bout? Mais vous en riez
encore; je bouche mes yeux avec mes poings, comme les enfants pour
ne pas voir les éclairs, et mes oreilles pour ne pas entendre votre
rire. Vous, si proche et si loin... ce n’est pas uniquement mon nom
que vous ne changeriez pas contre celui de votre premier mari—les
deux également roturiers. Vous êtes, pourtant, et plus qu’une
aristocrate, une anarchiste... je ne veux pas dire une socialiste à
blasons, une lady Warwick, une «socialiste au foie gras», comme il
s’en rencontre dans les salons, et qui mangent une parcelle de grosse
truffe, une lichette de cailles, laissant le reste pour l’égout
collecteur. Alors?... Nous aimons les mêmes belles choses; nous nous
entendons, avant de finir une phrase. D’avoir beaucoup souffert par
les autres, nous les connaissons bien... Mes tantes (oh! quand vous
les connaîtrez!) hausseraient les épaules, si elles lisaient cette
lettre... mais il me semble que nous pourrions faire quelque bien,
si nous étions associés. Si vous refusez d’être à moi, vous ne m’en
donnez pas la_ vraie _raison. Peut-être... Mais dites-le donc!... une
expérience matrimoniale vous a suffi... hors de votre monde? Vous ne
«récidiverez» pas! Ah! l’indéracinable idée fausse! Vous comptez sans
ma pugnacité!_
[Illustration]
_Je n’ai pas de morgue comme vous, mon amazone, mais il me reste
quelques traditions de notre vieille... j’ose à peine dire
bourgeoisie, parce qu’en anglais, «it sounds horrible». Je ne suis
pas «peuple», et je le regrette, puisque vous méprisez surtout la
classe intermédiaire dont je fais partie; nous aurions tout l’avenir
pour traiter le problème social; mais si, entre vous et moi, il y a
de_ l’infranchissable _pour Votre Seigneurie, il en est aussi, de
l’infranchissable, entre boulanger et boulangère qui ne s’aiment pas.
Méditez, Cynthia. L’œuvre de la vie devient un drame aussi poignant
que la création d’une œuvre d’art, dans les temps où nous sommes,
pour ceux qui n’acceptent l’héritage paternel que sous bénéfice
d’inventaire et sont tout prêts à rejeter le joug. Nous voici engagés
dans une même impasse. Qu’un dernier préjugé ne nous empêche donc pas
de nous allier pour les tâches de demain. Il y aurait tellement à
créer, nous entrons dans des temps nouveaux; depuis que j’ai vécu à
l’étranger, depuis la terrible_ Affaire, _je sens qu’un abcès se forme
partout: qui donc donnera le coup de bistouri? Mais vous riez: Il
s’agit bien de cela!... Pourquoi m’auriez-vous été si bonne et donné
tant d’illusions?_
_La Religion? Voyons, ma chère, vous n’en avez pas! Il est pénible de
vous voir chez vous à l’heure de l’office, quand vos sœurs sortent
avec leurs gros livres de prières; oui, oui, Cynthia vous êtes une
anarchiste déguisée, une suffragette honteuse, il ne vous manque que_
d’oser. _Osons ensemble. Allons ailleurs. D’abord, viendrez-vous cet
été à Longreuil? J’attends ici, de vous, une lettre ou un télégramme.
Je préfèrerais la lire plutôt que d’entendre la réponse, et surtout,
surtout que je ne voie pas vos yeux verts de Dame de la Mer..._
_Moi, je ne serais heureux qu’avec vous. Je nous verrais,_ nous
deux, _un ménage très agréable, un peu singulier; il y en a tant en
Angleterre, que ce n’est pas cela qui vous effraierait. La chose
serait possible. Mon pauvre petit James! Puisqu’il n’est point de
vous, vous en seriez moins honteuse, s’il n’avait pas de génie, ma
chère. Quant à moi, je lui souhaite de n’en point avoir! Une bonne
moyenne, cela suffit._
_Selon votre réponse, je serai à mon studio jusqu’à samedi, car je ne
puis prolonger, à cause du week-end._»
La semaine s’écoula, des semaines s’écoulèrent, sans réponse de Cynthia.
Georges était à Longreuil pendant l’été 19... et allait relouer le
manoir à des Américains. Un matin, comme il faisait réparer la barrière
sur la route, une dame dont une ombrelle grise cachait le visage,
s’approcha de lui. Cynthia était venue pour un mois, avec ses pastels,
avant de se rendre à Naples où l’attendait la Scandinave, dont Aymeris
n’avait plus entendu parler.
Cynthia lui dit:—J’ai pensé que ce serait charmant de nous revoir. Mes
sœurs voyagent, Celia est avec ma mère, en Ecosse. Je suis à l’hôtel
du village, comme il ne serait pas convenable d’habiter au manoir; M.
Haupas l’aubergiste me traite très bien.
Georges fit venir ses tantes pour «rendre convenables» au moins les
repas et les soirées que Mme Merrymore passerait chez lui.
Ces demoiselles, très vieillies, un peu radoteuses, reprirent leurs
fauteuils, leurs tricots sous l’abat-jour de porcelaine; ces épaves
devenaient chères à mon ami, quand j’allai le voir.
Georges me fit amener en automobile par l’inévitable Darius Marcellot,
qui faillit nous tuer sur la route. J’ignore ce que le manoir de
Longreuil avait été, du temps de M. et Mme Aymeris, mais Marcellot
poussa des exclamations en visitant les chambres que Georges—ou ses
locataires?—avaient redécorées au grand mécontentement des tantes; et
celles-ci ne trouvèrent à leur goût que les anciennes lampes Carcel et
quelques meubles en velours d’Utrecht—du moins quand elles relevaient
les voiles des Indes dont les sièges étaient recouverts en manière de
housses. Des bibelots de Passy et de Londres, ornaient le manoir comme
si Georges eût l’intention de s’y fixer, et les lambris, qui jadis
imitaient le chêne, avaient reçu un hâtif badigeon bleu, jaune, vert ou
vermillon, parfaitement gai. Nous fûmes servis par des gars du bourg,
et Georges engagea un cuisinier polonais, qui sortait de la prison de
Lisieux.
Mlles Aymeris me comblèrent de prévenances; que le lecteur sache
maintenant qu’elles m’avaient plusieurs fois envoyé à Londres, Georges
n’avait jamais su que je fusse leur ambassadeur; je m’étais prudemment
effacé.
Mrs Merrymore me parut délicieuse, mais plus très jeune, et je
conseillai à Georges d’entretenir avec elle des relations de bons
camarades, mais de ne point se fiancer. Elle se tenait exactement au
courant de ce qu’il advenait à James, chez Mrs Watkins, mais elle
n’avait pas demandé à le voir. Mrs Merrymore, par son indifférence,
ravivait la tendresse du père pour James. Je compris que l’existence
de James empêcherait de s’accomplir un malheur de plus: le mariage
absurde de Georges et de Cynthia.
Georges et Mrs Merrymore étaient assez indépendants et assez âgés pour
vivre en artistes, et avoir un commerce dont le plaisir ne créât pas de
l’irréparable en cessant.
Je ne saurais dire ma surprise après deux semaines, de me sentir si
bien à Longreuil, jusqu’à désirer que ma visite ne prît plus fin;
or nous étions pourtant en pleine folie, et chaque heure semblait à
Georges devoir être la dernière qui pût nous réunir chez lui, tant les
conversations, à table et dans le salon ou le jardin, menaçaient de
tourner au tragique, avec ses tantes, avec Cynthia, avec Darius.
Eût-il voulu prouver à Mrs Merrymore qu’une Anglaise, comme elle, ne
doit, ne peut pas se marier chez nous, Georges ne s’y fût pas pris plus
dextrement.
D’une part, Mlles Aymeris, malgré leurs efforts d’amabilité pour
l’étrangère,—dont elles subissaient le charme—radotaient sur
«l’Affaire», voulaient convaincre Cynthia que l’Angleterre serait,
comme la France, dévorée par les Juifs; mais Darius, maintenant
rédacteur en chef d’un journal dreyfusiste de province, était marchand
de tableaux néo-impressionnistes à Dresde, il excitait Georges à faire
de «l’avant-garde» et à quitter l’Angleterre pour l’Allemagne, où
«se dessinait un bel avenir pour les artistes français». La fabrique
d’automobiles, «Essor», avait des correspondants en Bavière, en Saxe,
et bientôt, de Creil, se transporterait en Poméranie. La voiture
préférée du Kaiser était de la marque _Essor_.
Darius suivit les courses de Deauville. Il portait maintenant des
cols rabattus à l’allemande, il était gras, son gilet 1830 avait
cédé à certain tricot à brandebourgs orange, et ses culottes courtes
bouffaient sur des jambes que moulaient des bas verts à raies blanches.
Si Mlles Aymeris ouvraient la porte du salon, elles reculaient
d’horreur: Darius, la poitrine découverte et montrant des poils roux,
ronflait sur la chaise longue d’Alice Aymeris; il était pieds nus, deux
espadrilles traînaient à terre. Lili et Caro répétaient en duo:—Nous
brûlerons du sucre dans la maison de notre frère, dès que ce bohème
sera parti.
Nous faisions des lectures à haute voix; Darius avait apporté du
Rimbaud, du Laforgue qu’il déclamait.
Mme Merrymore traduisait de l’allemand, lisait aux tantes du
Chateaubriand, pour éviter les escarmouches à propos de Dreyfus. Tout
allait bien quand, un jour, elles annoncèrent qu’elles partiraient le
lendemain; on signalait des cambriolages dans la région et Georges me
dit que ces demoiselles lui avaient fait une scène, sa citerne n’ayant
pas été vidée après qu’un rat s’y fut noyé. Il fallut les retenir; on
vida la citerne, on filtra l’eau, et on leur promit que Darius serait
rappelé en Allemagne. Une bonne les servit à part dans leur chambre.
Huit jours après, elles prenaient le chemin de fer. Cynthia n’accepta
donc plus nos invitations à dîner, par réserve; Darius amena ses deux
maîtresses, qui logèrent à l’auberge avec Cynthia, et les trois dames
firent ensemble du paysage très extravagant. Si M. et Mme Aymeris
avaient pu revenir à Longreuil! C’était de plus en plus «la démence».
Mrs Merrymore me dit:—Nous avons aussi à Londres des artistes et des
bohèmes, ils m’amusent, mais je ne les reçois pas chez moi: ce que nous
apprécions en votre pays, c’est que nous nous y permettons _tout ce qui
nous est défendu chez nous_, même de la peinture un peu bizarre.
—Oui, je sais ce que les étrangers apprécient en France; or nous avons
autre chose que des bouffons et des irréguliers, lui assurai-je, si
nous ne faisons parade que de ceux-ci. Et j’exaltai les vertus de la
vieille et saine bourgeoisie. Cynthia me demanda si ces deux filles
Aymeris étaient un exemple que je lui donnerais de notre «classe
sociale». Elle ajouta:—Votre bourgeoisie est, avec l’italienne, ce
qu’il y a de plus «dull» ici-bas; étant très attachée à M. Aymeris,
je me suis proposé, comme un devoir de mon affection, de le faire
voyager: il ne faut pas qu’il se laisse ressaisir par des habitudes qui
étoufferaient son «génie».
Songeait-elle aussi au mariage?
Mrs Merrymore n’avait pu, pendant son séjour à Longreuil et malgré
l’air détaché qu’elle affectait devant nous, feindre tant, que je ne la
jugeasse éprise de Georges.
[Illustration: Darius à Longreuil]
Quelques semaines auparavant, lors d’une promenade avec les demoiselles
Aymeris, comme Georges, las, voulait rentrer, au bout d’un kilomètre de
marche, Cynthia avait pris son bras et s’y était appuyée plus que de
nécessaire. Je m’étais prévalu de ses conseils hygiéniques, pour lui
insinuer qu’une femme légitime, seule, réglerait l’existence de Georges
Aymeris. Lili et Caro applaudirent, si elles poussèrent quelques
soupirs. Mrs Merrymore était silencieuse, je lui demandai quelle était
la cause de sa tristesse. Elle prononça comme un axiome, après un de
ses «Oh!» effarouchés:
—Monsieur, un artiste ne devrait jamais se marier! Un grand artiste
surtout, n’appartient qu’à lui-même, son œuvre lui suffit. Aucune femme
intelligente n’oserait s’imposer à lui, et peut-on se renoncer?
J’avais cité des épouses admirables, Mme Michelet, Mme Renan, Mme
Fantin-Latour.
J’ignorais alors les lettres d’Aymeris à Mrs Merrymore et l’orgueil
nobiliaire de notre gentille camarade.
Devenue presque rose, elle avait dit à Georges:
—Monsieur Aymeris détruirait-il un de ses tableaux, parce que sa
femme, pour un motif grave, exigerait ce sacrifice?
Et Georges avait presque rompu sa canne sur un tronc de hêtre:
—Dites? ce serait assez stupide, assez idiot cela!—s’était-il écrié.
Et Cynthia avait repris:—Donc, _votre œuvre_ avant _votre femme_!...
Je vous préfère ainsi, les grands artistes ne peuvent et ne doivent
pas être modestes. Une femme peut avoir des raisons morales
_restrictives_... Un grand artiste n’en a pas plus que les amants
sublimes. Donc...
Les tantes se regardèrent, Caro fit remarquer une troupe d’oies qui
couraient dans la ferme, et sortit pour les mieux voir; moyen de
diversion à ce scandaleux dialogue. Tout de même, j’insinuai que Dante
Gabriel Rossetti, par amour pour sa femme, avait enterré ses manuscrits
avec elle; et sans que j’achevasse, Georges corrigea:—Rossetti, après
exhumation de ses poèmes, les a publiés. C’est, d’ailleurs, une toute
autre affaire!... Mais non! je suis trop sincère pour ne pas confesser
que _pour personne au monde_, je ne renoncerais à mon œuvre; je le
répète, la femme d’un artiste peut n’être pas «stupide», et s’effacer
devant son mari; mais diable! que diable!... cela dépend de ce qu’est
son mari...
Et Georges avait eu un accent d’orgueil, de satisfaction de soi-même,
dont je ne le croyais plus susceptible; Mrs Merrymore sourit: «O dear,
o dear!», avec son petit gloussement habituel, et elle avait affecté
d’admirer un nuage mauve sur le soleil couchant, dont elle eût, un
autre jour, dit qu’il n’était guère pictural, et même «un peu commun».
Nous étions rentrés au manoir, en causant d’esthétique sans conviction
aucune; Georges tâchait de redresser sa canne, qu’il avait courbée en
frappant un arbre dans sa colère—et, le soir, je l’avais entendu qui
pleurait dans sa chambre. Le lendemain, il se plaignit d’avoir mal
dormi et me parla des femmes qui, comme tant d’hommes, trouvent leur
châtiment dans leur orgueil; mais lui s’en croyait totalement dépourvu,
à cette heure du désir, où il eût accepté toutes les compromissions.
* * * * *
Septembre fut sec et chaud. Darius, après la saison de Deauville,
laissa derrière lui sa plus grande «Essor», retourna en Allemagne, et,
avec Cynthia, nous visitâmes Caen, les châteaux de la Basse-Normandie,
le Mont Saint-Michel. Georges brossa, d’après une fille de ferme, des
nus qui scandalisèrent les domestiques; il prépara sa série de «l’Enfer
de Londres».
Nous revînmes tous ensemble à Paris, Mrs Merrymore fila vers l’Italie.
* * * * *
Aymeris agrandit et transforma son pavillon de Passy, tout en logeant
encore à l’hôtel Continental où il passa plusieurs mois d’hiver. Il
me fut impossible de connaître le point où il en était de ses projets
matrimoniaux. Mais il bâtissait!
A Paris, on l’appela «l’Anglais»:—Vous êtes revenu? disait-on.
Nous croyions que vous nous méprisiez. Londres a donc pour vous des
attractions extraordinaires? Ah! le mâtin!... Et les femmes?
Ces plaisanteries allaient de nouveau l’atteindre en plein cœur.
N’eût-il été engagé par la promesse qu’il avait faite, l’an passé, au
Directeur de l’Académie de Montparnasse, il abandonnerait tout. Mrs
Merrymore vint lui tenir compagnie. Elle fréquenta la classe d’élèves
en lui faisant jurer que personne n’en saurait rien, chez elle. Il
n’y avait guère parmi ceux-ci que des étrangers; les Allemandes,
les Hongroises, les Russes étaient les plus nombreuses. Plusieurs
voisines quittèrent Chelsea et s’établirent à Paris, pour recevoir les
corrections qu’Aymeris administrait, le pinceau à la main, souvent
peignant sur une mauvaise étude de débutant toute une figure.
C’était, selon lui, le seul moyen de leur enseigner la technique;
il institua des visites au Musée du Louvre, car il avait, comme
Vinton-Dufour, cette conviction: on n’apprend qu’en regardant les
œuvres des maîtres, le travail d’après le modèle nu, à l’atelier, n’est
qu’un exercice. Mais se souciait-on encore de peindre?...
Dans cette Académie, autant que parmi les anciens camarades qu’il
retrouvait, Aymeris dut bientôt reconnaître que Paris avait, depuis
1895, été balayé par le vent d’une sorte de cyclone, et que ses tantes
étaient à peine plus aigries que tous ceux auxquels il parlait.
Mrs Merrymore, elle-même, était effrayée par les haines, qui ne se
dissimulaient plus; le talent des artistes était jugé d’après leurs
tendances politiques et sociales, dans un tohu-bohu de théories, de
vagues aspirations humanitaires, libertaires, «intellectuelles», où
se perdaient Charles Morice, le critique du _Mercure de France_,
et ce Jean Dolent, l’apôtre de Belleville, dont elle avait fait la
connaissance jadis, chez Carrière. De jeunes et de vieux universitaires
distillaient de l’esthétique sentimentale, autour d’Anatole France;
ils combinaient tant bien que mal des théories sur Carrière et
Cézanne, et donnaient la becquée à des enfants prodiges du «Salon des
Indépendants», les lumières de la Société Future, ces génies à la fois
«individuels et anonymes, comme les constructeurs de cathédrales»,
artisans et artistes au front lourd de pensées, parmi lesquels les
journalistes d’avant-garde berlinois choisissaient, chaque printemps,
les plus vraisemblablement propres à établir la fortune des marchands
de tableaux et les canons de la Beauté.
Darius, associé d’un certain Homberg, dit à Aymeris:—Il faudra que
je jette un coup d’œil sur tes types de l’Académie Scarpi. Il doit
y en avoir qui ont quelque don et qu’on pourrait _diriger_ selon le
goût de mes clients. Tu comprends, le coup des impressionnistes est à
recommencer. Epuisé, l’impressionnisme! Un marchand ne peut vivre,
à moins qu’il n’achète à très bas prix les chefs-d’œuvre de demain,
qu’il revendra très cher. Si tu venais avec moi en Allemagne, tu
comprendrais qu’un chef-d’œuvre, _ça se fait comme l’on veut_, quand on
est commerçant! En Allemagne, nous avons les critiques à notre solde.
Nous détruisons le système des grands Salons, nous faisons de petites
expositions «d’un seul artiste»—quelquefois, consistant en pages de
croquis—et nous commandons des articles dithyrambiques à des poètes,
des auteurs célèbres..., nous les emballons; ça coûte lourd, mais ça
rapporte. C’est ma nouvelle passion, après les courses, et c’est plus
sûr que mes martingales. Nous supprimons toutes les banalités, nous
faisons sortir de terre des génies: il n’y a plus que le génie qui
paie. Et Darius qui était ingénu «comme une vache bretonne»—avait dit
de lui Huysmans—ajouta:—Depuis qu’on n’imite plus la nature et qu’on
ne veut plus «faire ressemblant», c’est épatant ce que nous faisons
peindre à nos _pensionnés_. Nous les bourrons de littérature.
Darius ne voyait dans cette renaissance d’Art, qu’une spéculation,
comme dans les automobiles; mais, extrêmement intéressé lui-même dans
l’incroyable vitalité des «Indépendants», achetant pour son plaisir des
toiles dont la verdeur l’enchantait, Georges prévit avec une mélancolie
partagée par Mrs Merrymore et moi-même, la déroute des esprits
mi-cultivés, une croissante insincérité dans les œuvres.
J’étais allé, un jour de correction, chez Scarpi, surprendre Aymeris
sous sa blouse de professeur, comme il m’avait engagé à juger
par moi-même des extravagances que ses Russes et ses Hongroises
élucubraient, d’un lundi à un samedi.
—Ce n’est pas de la technique, qu’elles veulent, c’est de
_l’esthétique_! m’avait dit Aymeris. Qu’est-ce que ces mazettes
appellent _esthétique_? Qu’elles aillent à des conférences de
Charles Morice! Elles ne savent même pas construire un bonhomme, et
elles parlent de «volumes», de rythme, de style et de leur «vision
psychique»! Je t’en montrerai une, qui vient à l’atelier pour faire un
album de phallus «déformés» selon sa vision psychique..., la bougresse
cachait ses ordures, mais notre massière a chipé l’album;—C’est grand,
m’a-t-elle dit, comme du Michel-Ange que Rodin et un Japonais auraient
stylisé!
La monomane finlandaise était absente, lors de ma visite, mais je pus
jouir de ce spectacle: Aymeris corrigeant une fraülein von Schmutzig,
jolie et fine blonde qui avait, par touches verticales, peint en vert
et bleu, une figure d’ondine, d’après une Napolitaine grosse à pleine
ceinture et couleur de cire à parquet.
Aymeris s’excitait:—Voyons, fraülein! Vous me parlez de Cézanne
et de votre vision personnelle..., mais votre étude ressemble à de
l’Aman-Jean, copié par une élève de Lévy-Dhurmer!
Fraülein von Schmutzig grogna:—Je ne connais pas ces noms-là. Je suis
sincère, j’ai ma vision personnelle...
—Mademoiselle, si telle est votre vision, au moins _construisez!_
—Je vois la nature en longueur, bleue et verte.
—Très bien, mais construisez, faites des «volumes» qui se tiennent!
Allons! passez-moi votre palette et vos pinceaux, je vais démontrer
qu’on peut construire, même en bleu et en vert! _Nous voyons tous de
même_, si nous rendons, recréons différemment.
—Monsieur! Ne touchez pas! Je veux être personnelle!
Les autres élèves riaient. La massière pria fraülein von Schmutzig de
laisser le «patron» donner sa correction au pinceau, sur la toile verte
et bleue.
Et Aymeris, assis à terre, exécuta dans la technique «à touches
verticales» de l’Allemande, une grosse Napolitaine, bleue et verte,
un vrai Schmutzig; et cela à la grande joie des élèves. Aymeris
s’appliquait. On faisait le silence. Tout à coup, un tabouret roula par
terre, il y eut un cri étouffé. Fraülein von Schmutzig pleurait.
—Chè ne feux pas de la _degnique!_ Chè fiens à Paris pour faire de
_l’esdédigue!_ Es ist aber zu!... murmura-t-elle, et elle se trouva
mal. On l’emporta dans le vestiaire, quelqu’un alla chercher un fiacre
qui reconduisit chez elle l’émotive fraülein von Schmutzig.
M. Scarpi vint dire à Aymeris, quand midi fut sonné, et l’atelier
vide:—Mon cher maître, cette demoiselle est recommandée par S. E.
Monsieur l’Ambassadeur allemand. Vous ne savez pas le tort que vous
nous causez... il faudra que vous fassiez vos excuses, ou je suis
ruiné. Nous ne vivons plus que par l’Allemagne!
Georges reçut à propos de l’évanouissement de fraülein von Schmutzig,
des lettres indignées de gros personnages politiques et de gens
du monde; le prince Radolin lui fit demander un rendez-vous, par
l’entremise d’un inspecteur des Beaux-Arts. Mon ami refusa le dîner
à l’Ambassade, où le prince l’avait invité, avec le Professeur
Liebermann, de Berlin, et herr Doctor von Bode.
En sortant de l’Académie Scarpi, Georges rôdant par son ancien
quartier du Montparnasse, s’arrêta chez la concierge de Rosemary dont
le logement venait d’être pris par deux Allemandes. Mme Bard lui
dit:—Vous avez voyagé, Monsieur Aymeris? Où donc qu’elle est partie,
la petite dame? Ça a bien changé, par ici, depuis qu’on ne vous a vus!
Votre atelier est loué à des Danois, vous ne pourriez pas manger dans
une crémerie où qu’il n’y aurait pas des étrangers... ce n’est plus du
bon monde comme vous!
Il déjeuna avenue du Maine, au restaurant de Rosemary; sur les murs,
des «Sécessionistes» avaient peint un Gambrinus munichois, nu et
couvert de pampres, qui lançait des pintes de bière dans le treillis
d’un bosquet de vignes; aux petites tables du café, des étudiants et
des étudiantes à cheveux filasse regardaient avec colère un Français,
inconnu d’eux, et qui entrait sans façon dans «leur club».
Ces hordes barbares devenaient bien envahissantes; tout Paris semblait
à Aymeris aussi cosmopolite que l’hôtel de la Princesse Peglioso.
* * * * *
Si j’étudiais l’époque, au lieu de faire revivre la figure d’un homme,
il y aurait lieu à ce début du XX^e siècle, de consacrer plusieurs
chapitres à l’Aymeris de 1900 à 1905, toujours entre Paris et Londres.
Mrs Merrymore l’avertit que, bientôt, il n’allait décidément plus
appartenir ni à l’un ni à l’autre pays. Or n’était-ce pas elle qui, en
ce moment même, arrachait à Aymeris ses dernières armes?
L’amour rejetait Georges Aymeris hors de la terre où il aurait dû
se développer. Vinton-Dufour avait été pour lui le bel exemple d’un
artiste qui naît, grandit, fait sa tâche et meurt dans le cercle étroit
dont sa sagesse se contenta. Georges n’avait plus qu’ironie pour Vinton.
Comme sa correspondance le prouve, il fut conscient de ce que doit
être l’hygiène morale d’un peintre; mais, trop sensible, il restait un
douloureux solitaire dans la foule, mal soutenu par le suprême orgueil
de l’artiste que n’atteint pas le bruit de la rue. Et la curiosité,
l’appétit du nouveau, son goût de l’activité luttaient en lui contre sa
retenue atavique.
Il était, en effet, _contaminé_.
Pourtant il nous disait:—Défends-toi, fais de toi le centre du
monde!—Et nous éclations de rire. Une femme était toujours, pour
Georges Aymeris, le centre de son univers.
Nous dînions souvent ensemble au restaurant italien, avec Mrs Merrymore
qui, presque toujours, suivait Aymeris dans ses déplacements.
Darius Marcellot partageait parfois notre «minestrone» à la milanaise;
nous passions ensuite une heure, à quelque représentation du cirque ou
du music-hall, ou remontions à pied les Champs-Elysées, s’il faisait
doux. La conversation était plutôt difficile, car Aymeris devenait
irritable, même avec Cynthia.
—Je n’y comprends rien!—fit-il devant moi, comme elle voulait le
convaincre que les universitaires qu’elle rencontrait chez Metchnikoff,
et chez M. et Mme Curie, seuls comptaient en France:
—Vous voici replongée dans les U. P. de Daniel Halévy, je n’y
comprends rien! A Londres, vous vanteriez-vous des opinions que vous
professez ici? Paris est donc le laboratoire où les étrangers préparent
leurs bouillons de culture? Vous venez à nous, comme les femmes
curieuses allaient jadis en domino au bal de l’Opéra. Vous, Cynthia,
dans votre île, quoique en lutte avec votre «Gens», vous êtes aussi
conservatrice qu’elle, et ici, vous êtes socialiste, antimilitariste;
chez vous, vous vous êtes passionnée pour la guerre du Transvaal,
comme pour notre «Revanche» ce Déroulède, dont vous riez tant! Je ne
comprends pas qu’un être tout en nuances se baigne si volontiers dans
le gros vin de nos démocrates universitaires.
Darius, grand adversaire de Remy de Gourmont, nous rappela cette phrase
d’un «Epilogue» sur la statue de Renan qu’on venait d’inaugurer: «_La
vie va devenir de plus en plus dure pour les hommes qui ont des nuances
dans l’intelligence._»
—Comment, «Mistress»—dit-il—vous marchez encore pour les universités
populaires, la Science, le Progrès, la Réalisation de la Société
moderne? Vous êtes toute conquise à l’«Idée»? Notre ami m’avait dit
que vous étiez une «aristocrate»! Comme c’est bien cela, Mistress
Merrymore! Je ne connais pas l’Angleterre, d’ailleurs! Vous devez être
une exception, Mistress! Oh! Nous autres, n’est-ce pas, nous sommes
tout à l’Allemagne, dans le monde intellectuel. Il y a tant à faire
de ce côté-là! La question sociale se réglera à Berlin. Impérialisme,
socialisme, art, tout viendra de la Kultur allemande.
Georges faisait taire Marcellot, ayant suivi les avatars de l’ancien
fidèle des courses, qui avait voulu se présenter au Jockey Club et être
le père d’un Surhomme.
—Tout est pour vous de la littérature—s’écria-t-il,—peinture,
science, politique! Il n’est pas un mot dont vous ne corrompiez le
sens. Chez Scarpi, entre les néo-impressionnistes, les Cézannisants et
les Carriérisants, j’entends des propos insanes, des phrases de petites
revues, on jongle avec les «synthèses plastiques», «l’élément naturel»,
«l’équilibre», les «reconstructions synthétiques», la «liberté de la
nature», la «Piété humaine». Et le _Sentiment_, oh! le _Sentiment_! Et
les natures mortes de Cézanne ont la «pesanteur des grands sauriens»,
Cézanne, notre cher Cézanne «arrache la vie à ses racines»... Nos
sots me font l’effet d’accoucheurs de l’Infini, de chirurgiens de la
métaphysique! Pendant ce temps-là, le sentiment ingénu d’un Corot, d’un
Tourguenev, disparaît dans l’océan du gongorisme, et jamais on n’a
plus mal écrit, ni plus mal peint. Combien M. Renan serait malheureux
aujourd’hui quand, comme le dit Gourmont,—pardon, Darius!—«le peuple
qui pense», _doit s’instruire_ à l’école d’Anatole France, de Carrière
et de ce terrible aristocrate: Cézanne!
Mais retournons à la correspondance d’Aymeris, à ces lettres adressées
à Mrs Merrymore, qui l’avait depuis six mois quitté.
1914.
«_Chère Cynthia,_
«_Ne parlons plus de mariage. Hélas! vous m’avez habitué à votre
chère atmosphère d’affection; elle est indispensable à celui qui,
à l’âge où la retraite a déjà sonné pour beaucoup, veut partir et
courir à travers champs après les papillons qu’il n’a pas pris dans
son enfance. Comme un pantin sorti d’une boîte ancienne, où il avait
dormi pendant des ans et des ans, votre main m’a remis en action. Je
commence à peine de vivre—par vous. On apprend donc à vivre après
quarante ans? Tout est neuf pour moi,_ par vous, _j’ai la candeur d’un
débutant... enfin, si vous me connaissez mieux que personne, passez
sur mes ridicules, pour vous à qui une famille Aymeris doit paraître
un objet de collection, «monsters»—as you say._
_Ne me lâchez plus! Sans vous ce serait la dégringolade._
_Je ne respire bien qu’auprès de vous. Revenez ici, dans ce Paris
que vous aimez plus que je ne l’aime. Faites-le-moi comprendre.
Je ne vous importunerai plus de prières impuissantes contre votre
détermination. Cependant! Il faudra que je renonce, un jour prochain,
à cette position absurde de colosse de Rhodes, un pied sur chaque
rive du détroit. Déjà, à Londres, mes confrères s’inquiétaient de
m’y voir prendre racine. Prendre racine? Cet espoir n’est plus pour
moi. Avec vous, je m’habituerais à Paris. Merci de m’avoir attiré
chez vous—mais je m’y sens un «outcast», un paria. Revenez, revenez!
Je ne crois pas aux vies manquées. J’ai mon lot, et pourquoi me
plaindrais-je, puisque j’aurai connu une amie telle que vous? Ma
maison est agréable, il n’y manque que vous. L’Académie Scarpi
m’intéresse comme un pépiniériste sa pépinière. J’y reste en contact
avec ceux qui sont l’avenir; je prends un plaisir âpre à me voir
déboulonner. Vous reconnaissez vous-même que c’est à Paris qu’on se
sent le plus vivre; nos amis du New English Art Club sont tout aussi
méprisants que nos jeunes «génies», et ils ne sont que des succédanés
bien pâlots... venez, venez, votre conversation me manque..._
_Yours sincerely._
G. A.
«P.-S.—_Puisque vous ne voulez pas encore connaître James, envoyez
quelqu’un de sûr a Windsor, faites-moi tenir des nouvelles du
petit.—Expédiez-moi ses cahiers d’écriture._»
Autre lettre.
(_Jour de Pâques._)
«_... C’est le jour de Pâques. Soyez indulgente, si je n’ai pas été
vous rejoindre à Bandham. C’eût été délicieux, cette semaine de fêtes
avec nos amis, les enfants en vacances, des randonnées en automobile;
et vous, là, pour la causerie dans le parc, après le thé au fumoir
(puisque vous vous obstinez aux cigares, homme manqué, chère amie).
Cette matinée est douce comme celles des bords de la Tamise, sans
un souffle d’air. Les feuilles d’un vert plus tendre que celui de
Cézanne (je soutiens, contre vous, qu’elles sont faites de vert
Véronèse); les pointes de lilas, les dômes blancs d’arbres fruitiers,
les cinéraires bleus et les tulipes jaunes, se retrempant dans la
fraîcheur de la nuit. Le silence de la rue est comme d’un dimanche à
Slough. Paris, vide. Ne croyez pas que je joue au Faust... mais je me
promènerai tantôt sur les remparts, nos «fortifs», du côté des courses
d’Auteuil. Le pensionnat dans la maison voisine, est muet, vos jeunes
compatriotes sont parties pour leur_ dear old England; _fussent-elles
ici, leurs hymnes du dimanche, venant au travers du jardin jusqu’à
moi, me donneraient l’illusion que je suis le docteur Faust lui-même
dans son cabinet, moins la barbe blanche. Pâques, Pâques! «Christ
est ressuscité! Heureuse l’âme aimante qui supporte l’épreuve des
tourments et des injures avec une humble pitié!» Recommençons. Il
n’y a même pas un piano dans le voisinage, qui agite l’air alourdi,
ce matin, du coton sur nos têtes, en denses flocons, comme ce jour
de régates à Henley, où nous nous endormîmes dans le canot, à
l’indignation de nos hôtes._
_Je suis seul, comme Faust, quand il va se vendre à Mephisto._
_La maison est tout à fait prête, Madame. Qu’une femme y vienne, il
n’y manque que vous. Je n’ai pas encore tout essayé! Recommençons!
J’ai quatre toiles au Salon, puisqu’il fallait faire acte de présence.
J’ose à peine vous le dire, mais c’est encore un_ coup d’épée dans
l’eau. _J’ai parcouru les journaux au lendemain du vernissage, par
acquit de conscience. Des choses m’arrivent, à peine croyables! Le
vieux critique, ami de Beaudemont, celui-là qui a craché, il y a
vingt ans, ses premières insultes, fait semblant de me croire mort...
Georges Aymeris serait un nouvel artiste, du même nom que moi._
_J’avais invité Emmanuel à déjeuner, il est de passage ici, je
serai seul, car il a quelque engagement ailleurs. J’irai donc à
Saint-Germain, me perdre dans la foule, puis je reviendrai «devant
la porte de la ville», aux fortifs, faire le Faust, un peu avant le
coucher du soleil, à moins qu’il ne pleuve. Voici des raies bleues
dans le coton gris du ciel._
_Je ne pense qu’à vous..._»
Autre lettre à Cynthia.
«_... Cette journée de Pâques a tourné au rebours de mes prévisions.
De Saint-Germain, où je n’ai pas déjeuné, je me suis fait conduire un
peu au hasard dans la forêt de Marly. En montant jusqu’à l’abreuvoir,
l’église à mi-côte; et ce fut, soudain, comme un coup de baguette
magique. La belle ordonnance de cette façade à colonnes, je ne sais
quoi dans le gris sale, mais si fin, me fit penser à l’Italie, que
je connais très peu. Plus haut, derrière l’abreuvoir, je regrettai
d’être venu sans ma boîte et un panneau; le peu qui reste de cette
architecture majestueuse, l’eau où se reflétait un ciel bleu pâle,
une maison blanche, les arbres; une analogie singulière, plutôt une
association d’idées, je ne sais quoi! Et je me crus à Mantoue, sur les
bords de l’étang du palais des Gonzague._
_Moins que l’heure, le jour, la saison, les lieux m’importent; il
n’en est pas où l’on ne puisse s’exalter, en avril, et je ne vous
fatiguerai plus de mes jérémiades. Je regrette moins, aujourd’hui, de
n’être pas en Vénétie, où je voulais vous emmener, et me demande même
si ce n’est pas un snobisme, cette religion de la terre italienne.
Avril est trompeur, méfiez-vous d’avril, car il embellit toutes
choses._
_Je me suis, dès les portes de la ville, senti renaître. Ce n’était
qu’une neige d’arbres fruitiers, je ne m’étais jamais avisé que Paris
eût une telle ceinture; les pétales blancs voltigeaient dans l’air.
Claude Monet et Sisley ne sont pas de très grands artistes, mais il
leur suffit d’avoir été les premiers à sentir et à faire revivre cette
pauvrette beauté._
_... Ce que devait, il y a cent ans, être cette banlieue!... Mais
c’est quelque chose d’autre qu’il faudra faire demain: retrouver le
grand style, organiser, synthétiser, non pas en paroles, mais malgré
soi, spontanément._
_A Versailles, j’ai fait visite à mon vieux X..., le peintre espagnol,
il m’a dit:_
_—La peinture à l’huile est un art périmé. On n’en fera plus, on ne
saura plus la faire. Il y aura autre chose..._
_X... habite Versailles toute l’année maintenant. A 70 ans, il
construit un atelier où il compte bien encore faire des œuvres. Comme
nous admirions ensemble la façade du château, qu’il connaît aussi
bien que M. de Nolhac et que Lobre, il me disait qu’à son âge, il ne
faut plus se préoccuper de ceux qui vous suivent, mais que le bonheur
est dans la pratique du culte dans lequel on est né. Il prévoit un
bouleversement dans l’art, comme dans l’ordre social; mais ayant vécu
soixante et dix ans, il tient à l’«ancien», et lit des mémoires du
grand siècle dans les parterres de Le Nôtre. Moi, qui me sens plus
jeune qu’à vingt, je souffre de ce double attrait du passé et de
l’avenir, je voudrais pouvoir jeter un pont où accompagner, comme sur
l’arc-en-ciel à la fin du_ Rheingold, _les jeunes héros dans leur
nouvelle demeure; et ne pas les suivre en boiteux, comme Mime, malgré
mon «limp» (qui va mieux grâce à votre masseur)._
_Mes élèves ne comprennent pas que je suis_ avec eux. _Alors, je vais
causer avec le vieux X..., à Versailles, puisque je ne vous ai plus en
ce moment, et je reviens plein d’inquiétude et me demandant si je ne
suis pas très bête de me «tracasser» comme je le fais._
_...A mon âge, ce sont des bains de Jouvence, ces après-midi de Pâques
à la mi-avril..._
_Et la rentrée, vers le soir, se fit dans la sérénité, une lumière
élyséenne où, comme en Angleterre, les visages orangés, les vêtements,
tout se fond dans une vapeur d’aube où rien n’a encore eu le temps de
se couvrir de poussière._
P.-S.—_Je m’aperçois que je ne vous ai pas dit ce que je voulais.
C’est à propos de James que j’avais le dessein de vous écrire. Faites
un grand effort: voyez-le. Dites-moi ce que vous en pensez. J’ai de
grands projets. Vous les trouverez subversifs._»
Autre lettre, même semaine.
«_...Je prends ici plaisir non sans mélancolie, car, chez moi, je
revis une longue phase de mon existence, mon enfance, ma jeunesse. Je
dois encore être pour vous un homme plein de mystères; mes biographes,
si jamais j’en ai, auront maille a partir avec mon œuvre et mon
«éthique». Je m’explique ici. Paris me rappelle bien les circonstances
que «j’ai subies». Laissez-moi vous écrire longuement; sinon, je me
sentirais plus loin de vous; permettez-moi donc de faire, pour vous,
un peu de mes mémoires. En me retrouvant avec des jeunes gens dans
l’Académie Scarpi, je sens, comme à un siècle de distance, l’abîme
qui sépare l’époque de mes études et celle-ci. L’humanité, si elle
se transforme toute, comme les artistes se sont métamorphosés depuis
vingt ans, Dieu alors où veut-il en venir?_»
Georges Aymeris passe en revue, dans cette lettre de douze pages, ses
années de lycéen, puis d’étudiant-peintre, l’hérédité de son père et de
sa mère, tout ce que nous avons raconté au début de ce livre. Il juge
le rôle des parents, dans la société bourgeoise, avec une sagacité que
tempère à peine sa grande affection pour les siens.
«_... J’aurais sans doute agi comme eux. Quand mon père, en mourant,
m’a dit que notre seul bien c’est l’indépendance, songeait-il que
nous n’en pouvons pas avoir, dans notre classe, avec les traditions
qui pèsent sur nous? Ce bagage de «l’honnête homme», selon la formule
de jadis, devient un_ impedimentum _qui s’ajoute à l’héritage
physiologique. Je me sens, malgré moi, traîner une laisse, elle
se prend au détour des chemins par où je m’échapperais. Mais ce
n’est point de moi qu’il s’agit désormais: c’est de mon fils. Tels
pourraient me faire des reproches, et je m’en adresse parfois, de
l’abandonner à l’aventure; or, mon dessein est de le délivrer, en
partie, du premier faix qui m’accabla. Si je tiens à ce qu’il soit
élevé en Angleterre, c’est à cause de l’indépendance qu’une éducation
à l’étranger m’assurera pour cet enfant. Ces Watkins, d’après ce que
vous me dites et ce que j’en ai pu savoir moi-même, sont des gens
sans culture mais bons pour l’éducation physique,—cela est excellent
pour l’enfance. Le gros problème sera_ l’instruction. _Je ne voudrais
pas que James allât, comme votre sœur me l’avait proposé, chez un
Pasteur. La Bible des Protestants farcit les jeunes esprits d’une
substance dont l’efficacité est trop certaine, et redoutable pour un
Français; je ne le veux pas sans religion; catholique, il faut qu’il
sache l’histoire de la sienne comme celle des autres religions, comme
la mythologie. Mais, je prendrai parti quand je me serai fait une
opinion sur ses facultés, ses goûts; m’est avis qu’une grande erreur,
c’est d’élever les futurs citoyens du XX^e siècle selon les principes
de la classe bourgeoise de leur père, à moins qu’ils n’y marquent des
dispositions spéciales._
_Quand vous me disiez: L’avez-vous reconnu? Est-il un bâtard ou
un fils légitime? Sera-t-il un gentleman?—Mais chère amie, vous
exprimiez alors ce que vous ne pourriez pas penser sincèrement (à
moins que vous ne soyez pas celle que j’ai cru que vous étiez).
Est-on un «gentleman» parce que votre père en était un? J’ai des
parents éloignés, mais de même_ «descent» _que moi, même beaucoup plus
qualifiés, par leur sang maternel, et qui, affligés de médiocrité
intellectuelle, retombent bien bas. Votre cousin, le nouveau chef de
famille, supposez-le dans une Angleterre démocratisée, où le majorat
n’existât plus! Ne me disiez-vous pas que vous ne le fréquentiez plus,
tant il était_ ordinaire? _Vous le méprisez; le mépriseriez-vous,
s’il était un agriculteur «successful», un marchand prospère, un
grand «ship-broker»? Dans dix, dans quinze ans, où seront les «good
manners»? L’apanage de quelques fossiles provinciaux, de vieilles
filles... «spinsters» (les fileuses), selon votre jolie expression
anglaise._
_Aussi bien, comprenez donc que j’insiste tant pour que vous alliez
voir mon fils, chez ces Watkins. J’attache_ la plus grande importance
_à cette question: Si James n’est pas doué, comme nous entendions ce
mot, il faudra découvrir ses aptitudes; je lui donnerai un métier,
oui, un simple métier manuel, puisqu’il aura l’avantage, si rare à
notre époque, de n’avoir pas reçu ses premières impressions dans un
monde dont je crois fermement la fin prochaine. Bientôt, ce sera un
privilège, que d’avoir été un enfant de l’Assistance publique, dans
ce monde haletant bouleversé, en désagrégation, et dont les cadres
craquent avant qu’il ne se reforme. Il faudra trouver un moyen pour
que l’enfant, qui sera l’homme du siècle prochain, ne souffre pas
comme nous aurons souffert aujourd’hui. Si j’avais pu causer avec mon
père! Nous avions besoin l’un de l’autre et nous ne nous le sommes
jamais avoué, par orgueil ou prudence de sa part, par impéritie, par
peur quant a moi! Il aurait pu m’être utile, s’il m’avait dit plus tôt
ce qu’il me dit sur son lit de mort._
_Au contraire, avec ma mère, j’ai beaucoup trop causé. Combien je
l’ai aimée! Et c’est à elle que je dois pourtant Jessie, Lucia,
Beaudemont, bien des malheurs... Rosemary, même. La chère maman avait
son orgueil... d’une autre époque! Enfin, ma bonne amie, faites
un examen de conscience, considérez votre vie, l’artiste que vous
eussiez été, sans votre orgueil, si vous n’étiez plus revenue chez
vous, après votre mariage si courageux... mais pardon, Cynthia, Lady
Dorothy vous attendait près de la fenêtre d’où elle regarde encore
les bateaux glisser sur la Tamise; et vous savez que j’ai cru que
je me devais tout à ma mère: Donc je vous eusse approuvée. Mon ami
X... se vante qu’avant un peintre, il se considère comme étant un
père; moi, j’aurai, plus qu’un peintre, été un fils; jusqu’à... ne
disons pas quel âge! Je fus toujours attaché à quelqu’un, ma bonne
Cynthia! Mais vous? Les Anglais ne s’imposent pas de ces servitudes,
d’enfant à parents, de parents à enfant; sinon, ils ne peupleraient
pas vos colonies. Chez vous, les parents lâchent leurs enfants comme
des oiseaux. Deviendrais-je maintenant un père, à la façon de mon
ami X...? Peut-être... et c’est vous qui vous y opposez! Alors,
alors, songez aux conséquences qu’implique ceci... Que voulez-vous
faire de moi? Je ne vous comprends plus. Il est là-dessous une sorte
d’hypocrisie... protestante... Vous lisez chaque soir quelques pages
de la Bible, et n’avez pas tort, car il n’y a rien de plus beau.
Le Seigneur ordonne, le Seigneur condamne; mais vous ne tremblez
plus, impie! Vous lisez les Prophètes, les Rois, l’Ecclésiaste et
le Cantique des Cantiques, comme ces poèmes hindous ou persans
qu’illustrent de miniatures les derniers adeptes du préraphaélitisme.
Il en va ainsi de tous les gestes que l’on nous apprit et auxquels
nous ajoutons «notre petite note personnelle». Oh! que je ne suis pas
sans émotion, en vous écrivant ceci; et vous ne me direz jamais ce que
Votre Grâce en pense..._
P.-S.—_A propos, connaissez-vous ce mot de Wilde? Comme il exprimait
son admiration pour l’Evangile, à un ami, il réfléchit et fit cette
restriction: C’est complet, sublime... pourtant il y manque quelque
chose... Saint Jean aurait dû trahir Jésus..._»
_Deuxième dimanche après Pâques._
(_Lettre à Cynthia_)
«_... Je crois que les élèves de l’Académie ne reviendront plus. Ils
ont pris la clef des champs. La mode est aux berges de la Seine.
A quoi sert ma présence, de quelle utilité leur suis-je? Je ne
résisterais pas au désir d’aller vers vous, si je n’eusse accepté
de peindre plusieurs «péchés capitaux» d’Amérique. La presse n’a
plus aucune autorité. En dépit de son silence, on me sait être à
Paris: téléphone; c’est une dame de Philadelphie, un monsieur de
Francfort—et cætera—des invitations, l’ennui d’être repris par
Paris. Je refuse toute sortie, le soir._
_Les Américains me relancent. Qui l’eût dit? Mon cas est étrange: les
gens du monde, les riches haïssent ma peinture, et pourtant mon nom
les attire._
_Toutes les «commandes» de l’Amérique donnerais-je pour, en votre
compagnie, planter mon chevalet en plein air. L’existence du
paysagiste m’a toujours paru la plus enviable. Un Corot a connu les
joies du chasseur, du pêcheur à la ligne et du poète aux champs. Léon
Maillac me racontait un certain retour de Bordeaux à Paris: dans le
même wagon, Léon et Corot assis en face l’un de l’autre. Corot avait
rusé—il était un paysan finaud—, et Léon décrivait la mine rose et
fraîche du petit vieillard qui, malgré les cahots du train, dessinait
sur des bouts de papier, une fuite de nymphes, un satyre sous les
saules. L’heureux homme! Corot avait confessé à Maillac que ce qu’il
aimait le mieux, c’était, après sa pipette, un verre de vin blanc, les
saules de Ville-d’Avray... et la musique du divin Gluck. Je ne vous ai
jamais dit cela, chère amie? A vous pour qui Corot, avec Cézanne...
enfin, nous connaissons vos autels privilégiés._
_Je suis bien ennuyé; vous ne me donnez pas sur James les
renseignements que, vous seule, pourriez me fournir. Votre méfiance à
l’endroit du fils de Rosemary est inexplicable et, je vous l’assure,
pas tout à fait encourageante pour moi..._