M’INSPIRANT de la morale des demoiselles Aymeris, j’évitai de
donner à Georges des conseils, dans l’état d’hésitation où il se
trouvait; j’eusse voulu qu’il reconnût d’abord l’enfant; mais s’il
le reconnaissait, peut-être me reprocherait-il, plus tard, de lui
avoir fait faire cet irrévocable pas. Il s’était repris à vivre
avec Rosemary; James fut bientôt mis en nourrice. Mais je ne vis
guère Georges Aymeris, de 1895 à 1899—moment où nous reprendrons ce
récit—car Darius Marcellot s’étant emparé de mon ami, je m’étais senti
plus qu’inutile.
Mme Aymeris n’avait pas eu de testament à faire: la moitié de la
fortune paternelle, sa part à elle et dont elle avait joui jusqu’à sa
mort, revenait de droit à Georges; mais elle avait par écrit exprimé
plus que des vœux, des volontés:
«Georges ne vendra jamais la propriété de son père. Ses tantes, qui
n’ont que huit mille livres de rentes, pourront disposer du pavillon,
que l’on remettra dans son ancien état. Si Mme Demaille doit dépasser
la centaine, Georges pourra lui prêter un étage du pavillon—et
toujours, veillera sur elle, comme l’a fait M. Aymeris, le modèle de
toutes les vertus... Je désire que mon fils se marie immédiatement
après ma mort. Il sait quelle est la cousine que je lui ai choisie...»
Georges et Darius Marcellot crurent que ce papier avait été dicté à
la défunte par un prêtre. Mme Aymeris n’avait jamais prononcé le nom
d’aucune cousine à marier.
La fortune des Aymeris se trouva si réduite par des legs charitables ou
pieux, que Georges avait à choisir entre la vente de l’immeuble—que
je lui eusse conseillée—et l’Amérique, d’où, par l’intermédiaire de
Darius, lui étaient venues des commandes. Il s’y rendrait donc!
Darius insinua qu’il n’y avait point de preuves que le petit James
fût l’enfant de Georges. Celui-ci, subitement, conçut des doutes et,
sans dire adieu à personne, partit pour New-York après avoir fait une
modeste pension aux vieux serviteurs de sa famille et à Rosemary.—Et
James...? Comme on le verra il espérait, pour cet enfant, que James ne
fût point son fils; si James était de lui, ce serait un malheureux, un
dégénéré, un fou! La parole de M. Aymeris poursuivait Georges: _Notre
race a trop produit..._
Il fit entrer Mme Demaille à Sainte-Périne.
La correspondance de son père prouvait que, depuis dix ans, Georges
était en butte à d’abominables délations, l’objet d’un perpétuel
chantage; et, une nuit, même avait-il failli être assommé, à sa porte,
par des hommes dont quelqu’un offrit de lui donner le signalement.
J’imagine l’état de désespoir et de panique dans lequel Georges partit
pour New-York, mais le journal de mon ami ne se réfère pas à ce voyage,
dont il se refusait aussi à parler.
Il m’a cependant écrit d’Amérique: «_Je fais mon apprentissage sur
la terre du Droit et de la Liberté (!!!) J’ai failli mépriser le
Sacro-Saint-Travail, car je croyais ainsi, au début, jouir de mon
indépendance, étant dans l’état d’esprit des gens du peuple, candides,
ignorants des lois de l’espèce humaine, et qui se figurent que le
bonheur est dans le plaisir et l’oisiveté._»
Georges m’a avoué, depuis, que certains soirs, éperdu de solitude et de
silence, il allait causer avec les employés d’un tramway, à une station
proche de son hôtel.
Au bout de six mois, Darius l’avait abandonné. L’ignorance des langues
étrangères ajoutait à l’ennui qui dévorait le directeur de la _Revue
Mauve_ internationale.
* * * * *
Georges avait peint 160 portraits: la honte de sa vie.
Voici les quelques lettres d’Amérique, qu’après beaucoup de recherches,
j’ai pu réunir.
_A un ami._
_En mer._
_«Je t’écris du pont même du transatlantique. Me voici dans
la situation idéale où mes rêves me transportaient pendant ma
convalescence, après la fameuse typhoïde. La mer est unie, elle se
confond avec le ciel, dans une légère brume à l’horizon. Je suis
en complet de toile blanche, allongé dans un rocking-chair... ceci
devrait être divin, selon ce que j’en attendais en te quittant,
puisque je suis_ maître de moi-même; _pourtant, je m’ennuie déjà,
mille choses me trottent par la cervelle, et qui m’empêchent de me
préparer à la vision trop escomptée de la ville de New-York, au
premier coup d’œil qu’on en a, de la baie. Darius est, comme tant
de jeunes gens modernes, hanté par le_ formidable, _il me parle de
Michel-Ange, de Vinci, de Cézanne, lesquels je connais mieux que lui
et que je perche à leur barreau sur l’échelle des valeurs. Il me
poussa à partir, à aller_ gagner _ce que tu sais—_tu sais pour qui;
_or, le premier, Darius me démontre que le métier que je vais faire
est odieux et méprisable! Darius parle en homme de lettres, comme les
critiques du_ Mercure _et autres revues jeunes. Il est évident qu’il
n’y a plus de critère; jamais le peintre et la critique n’ont eu le
même... Je me dis ceci: quand le critique, le journaliste, porte sa
copie au journal, il l’échange contre le pain qu’il donnera à sa
famille; quand le sujet de sa chronique ne l’inspire pas (hélas! 99
fois sur 100,) il sera médiocre_, (_surtout s’il est hanté par le_
Formidable). _Tout est bien, s’il écrit aussi proprement que possible,
se mettant ainsi en règle avec sa conscience. Il en va de même du
peintre: s’il est consciencieux avec son client, et se propose de
donner du bien être, ou le simple nécessaire aux siens. Quand Franz
Hals se confronte avec Descartes, il produit un ouvrage dont un Darius
Marcellot sera plus frappé que par la tête des buveurs qu’entre
deux chopes de bière, à l’auberge, Hals enlève en quelques coups de
pinceau, pour boire un bon verre ou manger un bon souper—mais peu
m’importe, à moi peintre, le modèle qui pose pour moi. Le métier
de peintre, ce n’était autrefois que d’exécuter des commandes_,
honnêtement. _Ne pas viser au_ Formidable! _Darius me cite les croûtes
des faiseurs de portraits modernes et me demande pourquoi, jadis,
des artistes inconnus n’en faisaient jamais d’aussi mauvais. Je lui
réponds: Parce qu’ils avaient_ du métier, de la science, _et que le
public ne se livrait pas à l’_Esthétique..
_Sur le pont de ce navire, voici parmi les passagers des Américains
que j’aurai peut-être à peindre. Ils m’appellent chez eux! Pourrai-je
demeurer_ honnête, _en reproduisant leur trogne?_
_.....Je passe en revue les faits de ces derniers ans. Il y a quelque
chose d’assez nouveau et de peu négligeable, dans ce simple fait,
que je sois, moi, Georges Aymeris, à bord d’un transatlantique,
voguant vers le pays où l’on transporte nos vieux chefs-d’œuvre, avec
nos ténors, nos acteurs et les coiffeurs de Paris. La carrière de
Vinton-Dufour, ou de papa Cézanne, ne sera bientôt plus réalisable en
France. Ni la tienne, cher ami. A l’hôtel de la princesse Peglioso,
ses cosmopolites, ses hideux barons juifs fraternisaient avec un
Blondel, un Lachertier et la dame-garçon qui fit du trapèze, devant
l’innocent que j’étais, avec la duchesse de La R.! Un vent de
destruction souffle sur la France, la tempête se forme sur les hauts
plateaux de l’Est._
_Les académies de peinture où j’ai fait «l’intérim» de M. Charlot,
comptent plus d’étrangers que de Français._
_Quelque chose d’effrayant et d’encore inavoué, de rampant, nous
vient d’Allemagne, de Pologne, de Hongrie, de Russie, de l’Est. Les
jeunes Israélites qui, de Fontanes,_ sautaient _dans le commerce ou
la finance, «font de la peinture» en professionnels. Ils parlent
d’_esthétique, d’éthique. _Le cas Albert Wolff-Aymeris-Francis Magnard
est «formidable», il en dit long sur l’évolution de la vie des
artistes!_
_Le baron juif, qui fut le premier à déposer sur le cercueil de
mon père l’hommage de ses fleurs, qu’en dis-tu? Voici le secret,
pourquoi le taire? Le baron faisait une démarche propitiatoire: comme
il m’avait repris un pastel qu’il m’avait donné quand la signature
de Manet était sans valeur, mais qu’une exposition de Manet, chez
Durand-Ruel, venait de réveiller l’attention du public, il achetait
mon silence, d’une gerbe de roses à dix francs, pour le cadavre de mon
père, et revendait le pastel dix mille! Nous allons voir grandir le
négoce, la Bourse des_ «œuvres d’art» _en même temps que la simagrée
de la «pitié humaine». Mon ami Carrière va devenir une sorte de Jésus,
ami des Humbles; ses grisailles, à la suissesse, seront le Chemin de
Croix du Temple de la Démocratie. L’Art, sous la feinte de se dégager
du commercialisme, va devenir un instrument entre les mains des
barons de la finance. Comme le bibelot, oui, la Pitié, la Tendresse
seront des fleurs noires du mandarinisme socialo-universitaire. Les
mots perdent déjà leur valeur, se rétrécissent ou s’enflent comme
la grenouille de la fable. Darius dit que la France «se vide» et
il va chercher des fonds en Amérique pour monter une immense revue
internationale, qui sera rédigée en anglais, en français, en allemand,
en italien, en espagnol et en russe à la fois, et dont le titre
serait_: Les Mains unies. _La France se rétracte, s’efface de la carte
d’Europe. Israël triomphera sur les ruines de notre civilisation
chrétienne épuisée._
_Je fais un plongeon, pour fuir les pièges des faux esthètes,
des faux indépendants de la racaille cosmopolite, de la_ culture
_journalistique et financière. Est-il concevable que, depuis le Passy
de 1867-1880, j’aie pu voir une telle révolution s’accomplir—et
le corps des chers miens est a peine refroidi! Je me sens moi-même
contaminé._
_Enfin, tu es là pour observer avec quelques-uns! Vivez, attendez mon
retour!..._
_La liberté est un vin rare au goût duquel je ne trouve que trop de
saveur, mais qui m’enivre très tristement..._»