Rosemary.»

* * * * *

Georges a deviné la détermination de l’étrange fille, veut courir

jusque chez elle, mais comment s’absenter? On procède à la toilette, ce

sont les répugnantes besognes, les formalités et les rites funéraires,

à la mairie, chez Borniol. Quelqu’un désire voir Georges, et Antonin

dépose sur le lit des fleurs avec la carte du baron Wladimir Aaronson,

d’Odessa, et celle de Sarjinsky. Antonin murmure:—Voyez, M. Georges!

le baron Aaronson; le lâche! comment qu’il ose? Et le Sarjinsky? O les

cafards!

Cet Aaronson, l’ennemi acharné de Georges chez la Princesse Peglioso,

Antonin se rappelait le mal qu’il avait fait à M^e Aymeris déjà malade,

les calomnies dont il avait été le colporteur. Et c’était lui le

premier à venir, quand les journaux n’annonceraient que demain le décès

du maître.

Voici pourtant d’autres bouquets, des gerbes avec inscriptions sur

des morceaux de papier et des cartons: «A mon bienfaiteur», «Une

reconnaissance fidèle», «Trois orphelins de Grenelle, qui ont retrouvé

un père». Le timbre du concierge retentit; «des dames» sollicitent de

Georges un entretien privé, _immédiat_; elles montent, envahissent la

chambre. L’une d’elles debout à la tête du lit se lamente, psalmodie

comme une pleureuse antique, manie des ciseaux et injurie les gardes

qui l’empêchent de couper une mèche de cheveux: Assassins, assassins!

Vous avez tué le grand homme! Qu’on fasse l’autopsie.

Georges entend une autre voix d’hystérique dans le jardin:

—Où est Antonin? Antonin! Antonin! votre maître n’est pas mort...

J’amène un chirurgien allemand, le seul opérateur possible,

suivez-moi, docteur, je suis ici chez moi! Au nom du Ciel, sauvons mon

grand ami, les médecins français sont des ânes...

[Illustration: _Mme Demaille_]

Dans le vestibule, quelques reporters notent les documents

biographiques que d’autres énergumènes leur jettent en pâture. Georges

compte les minutes en attendant sa mère. A huit heures, Mme Aymeris

arrive de Longreuil, accompagnée de ses belles-sœurs et de Nou-Miette.

Sans ouvrir la bouche, d’un pas assez alerte encore, elle monte,

se prosterne, baise les mains et les joues du cadavre, et s’empare

d’un prie-Dieu, où elle égrènera son chapelet jusqu’à ce qu’elle

s’assoupisse.

Nou-Miette la déshabille, la porte dans son lit, qui est dans la pièce

contiguë. Elle s’endort sans avoir pu proférer une parole.

Le lendemain matin, après avoir dit ses prières au chevet de M.

Aymeris, elle descend, traverse le jardin, pour voir Mme Demaille. La

nonagénaire n’aurait pas compris la nouvelle, lui en eût-on fait part.

Pour elle, M. Aymeris, ne pouvait pas être mort, elle ne savait plus ce

que c’était que la mort. Les deux femmes se regardent, s’embrassent.

—Alice, vous voici donc revenue?—sourit Mme Demaille. Ce n’est pas

encore l’hiver! Il doit pourtant faire bon, à la campagne!

Georges ramène près du cadavre Mme Aymeris, toute impatiente de savoir

si M. Aymeris _était prêt_. Quel prêtre avait-il vu? A-t-il reçu

l’extrême-onction? Qu’a-t-il dit? Comment s’est-il comporté avec le

prêtre? Et Georges subit une autre scène, Antonin, les dames amies

accablent Georges de nouveaux reproches. M. Aymeris est en léthargie.

Des pointes de feu, aux quatre membres! Ah! Si Mme Aymeris avait été

prévenue! La maison retentit, à nouveau, de cris et de conversations,

Georges enferme sa mère dans la chambre, et c’est alors que les

religieuses peuvent enfin raconter les visites de M. le Curé; mais la

malade, d’une pâleur jaune et translucide, se recouche sur l’ordre des

médecins.

* * * * *

Georges, vers le second soir, avait à se commander des habits de deuil.

Il courut à Montparnasse.

—Où est Madame? demanda-t-il à Mme Bard, la concierge?

—Madame est partie sans donner d’adresse, la femme de ménage a battu

tout le quartier; moi, je crois bien avoir entendu Madame dire au

cocher: gare du Nord...

Georges essaye de parler. Impossible. Il escalade les cinq étages,

pénètre dans le logement. Sur une crédence de cuisine, une enveloppe

ouverte porte son nom.

(Je traduis de l’anglais).

_Mon bon Georges_,

_Tu vas être furieux, je suis au désespoir de te faire de la peine,

dans un moment où tu devrais être tout à ta famille. Je t’avais volé

à tes parents, ils te reprennent, tu n’aurais jamais dû les quitter

pour moi qui ne demandais pas, et au contraire, ce que ta bonté te

dicta. Ai-je fait erreur? Je ne crois plus être enceinte. Je ne

voulais pas te le dire, mais maintenant je le dois. J’ai des parents

à Wolverton, ma fierté m’a retenue d’aller les voir en Angleterre,

comme ils me le demandent. Si les choses s’arrangeaient, je t’écrirais

plus tard. J’ai assez d’argent, ne t’inquiète pas. Tâche d’oublier

une «inférieure» qui n’aurait jamais été ton égale, même si tous les

notaires y avaient passé. Il n’y a, vois-tu, qu’une chose qui sépare

un homme et une femme pour toujours, et_ tu sais quoi.

_Tu m’as trop souvent, et ça n’était guère adroit, parlé de la

Florette de M. Maillac. Non, tu n’as pas de tact; aussi, bon et

généreux comme tu l’es, tu ne te fais pas aimer. Tu m’as blessée tout

le temps, aux heures où tu croyais m’élever, m’éduquer, me cultiver,

comme tu disais. Tu n’es qu’un «intellectuel», comme tu le répétais

sans cesse avec mépris, quand il s’agit de certains de tes confrères._

C’est moi qui suis inquiète pour toi: _tu ne sauras jamais t’arranger.

Je t’embrasse tout de même de grand cœur. Mais quelle chance qu’il n’y

ait pas un polichinelle, tu sais où, le pauvre petit, qu’est-ce que tu

en aurais fait? Allons, adieu, peut-être au revoir, qu’est-ce qu’on en

sait?..._

_ta Rosemary._

Georges chancela, s’écroula sur une chaise de la cuisine, foudroyé. Mme

Bard, comme il ne redescendait pas, monta voir ce qui se passait. La

brave femme avait son idée: une rupture, un départ brusque, Madame ne

reviendrait plus. Elle sonna à la porte; n’entendant rien, recommença,

frappa. Enfin Georges vint ouvrir.

—Madame Bard, la vérité: elle vous a parlé? Qu’avait-elle comme

bagage? Je n’ai pas encore visité l’appartement, venez avec moi.

La concierge, émue par la pâleur de M. Georges Aymeris, pénétra la

première avec une bougie, et inspecta les quatre pièces du logement.

Les armoires étaient vides; nulle trace des «affaires personnelles».

Madame avait fait place nette, on aurait pu mettre un écriteau:

logement à louer.

—Je vous laisse les clefs, Madame Bard. Il faut que je retourne chez

moi, mon père est mort, je ne sais quand je pourrai m’occuper de vous;

d’ailleurs il n’y a rien d’elle ici.

—Monsieur—gémit Madame Bard—Je la trouvais bien nerveuse depuis

quelque temps, la pauvre Madame! Je disais l’autre soir à Bard: elle

a l’air de se ronger, cette petite femme-là. Peut-être qu’elle attend

un bébé, pardon de l’indiscrétion, M. Aymeris. C’était si fière, on

n’osait pas la traiter comme une autre, dites, Monsieur? C’était une

petite femme qui se tenait bien, malgré ses airs d’indépendance—on

savait, quand c’était dehors, que ça ne vadrouillait pas, ça s’était

bien rangé. Peut-être qu’elle n’est pas loin, elle reviendra! Mais vous

devez en savoir plus long que moi, Monsieur Aymeris?

Georges brusqua l’entretien et, sans prendre congé, sortit de la

maison, arrêta une victoria qui maraudait dans la rue. En voiture, il

relut la lettre plusieurs fois; de retour dans la chambre mortuaire,

il se mit à genoux entre ses tantes et, vaincu par l’excès de ses

émotions, sanglota comme un grand enfant.

Antonin annonça: Son Altesse Impériale Madame la Princesse

Mathilde.—Georges s’enfuit.

Mlles Aymeris se demandèrent sans doute ce qui provoquait cette crise

et pourquoi donc en ce moment-ci plutôt qu’hier, au retour de leur

belle-sœur.

Pouvaient-elles deviner qu’auprès de ce lit où gisait M. Aymeris, une

«misérable drôlesse», qu’elles eussent tant méprisée, une inconnue,

hantât l’esprit de Georges, petit-fils d’Emmanuel-Victor et fils de

ce Pierre auquel une nièce de Napoléon était venue, de Saint-Gratien,

rendre un dernier hommage; le grand homme auquel tous les journaux

consacraient un article nécrologique en première page?

Le surlendemain, un corbillard des pauvres apparut. Une messe basse fut

dite selon la volonté du philanthrope.

Les obsèques eurent lieu sans le concours de monde auquel les voisins

se seraient attendus: nous étions à la mi-août. Paris était vide,

la chaleur torride. La famille, quelques magistrats, MM. Blondel,

Lachertier, Darius Marcellot suivirent jusqu’au caveau, avec une foule

d’indigents du quartier, des sœurs de charité, des ecclésiastiques.

Mme Aymeris ne put quitter ses appartements. M. le Doyen était venu,

exprès, de Longreuil pour lui offrir son soutien; Georges, après la

cérémonie, s’alla coucher, il avait la fièvre.

* * * * *

Quand il fut rétabli, il prit la résolution d’enlever sa mère, de ne

plus jamais revenir à Passy. Ils vivraient à Longreuil.

[Illustration: _Dr. Brun_]

Mme Aymeris, Georges et les tantes dînèrent, la veille du départ, chez

le docteur Brun, l’ami intime de la famille. Mme Aymeris causa, elle

paraissait plus présente, tenait des propos pleins de raison, insista

même pour obtenir un rendez-vous avec le notaire. La soirée était

chaude. M. Brun avait fait mettre la table dehors, sur une terrasse

qui ressemblait à celle des Aymeris; le jardin était encore fleuri.

Georges se réjouissait de voir sa mère presque gaie en cette réunion

intime. Vers dix heures, elle se retira au bras de Nou-Miette; il n’y

avait qu’à traverser la rue, car M. Brun habitait en face.

Le docteur retint son jeune ami sur le seuil, et lui dit tout

bas:—Georges, j’ai peur que vous ne vous leurriez d’un vain espoir;

votre maman est plus malade que ne l’était votre père, il y a un mois.

Je ferai prendre des nouvelles demain matin; je ne suis pas tranquille

pour la nuit.

Le docteur n’avait pas pitié! Quel coup, alors que Georges se demandait

s’il ne marchait pas dans un rêve, et qu’il voyait sa mère plus

consciente que naguère!...

L’expérience de la vie, pensa-t-il, rend les médecins cruels. Comment,

comment allait-il tout de suite se préparer à une séparation qui,

quelques minutes auparavant, lui paraissait lointaine? Il venait

d’escompter les douceurs d’un armistice; sa tendresse pour sa mère se

réveillait, et plus intense depuis que sa camarade l’avait quitté;

quel besoin il aurait eu de quelques heures d’embrassement, larmes

confondues, tout cœur à cœur avec la chère vieille!

M. le Doyen recevait l’hospitalité à Passy, pour la nuit; en cas

de besoin, on l’appellerait. Georges dormit pesamment. Quand il se

réveilla, Nou-Miette lui donna de bonnes nouvelles, sa maîtresse

avait bien reposé, elle acceptait quelques aliments. Le train n’étant

qu’à deux heures de l’après-midi, Georges eut le temps de passer à

Montparnasse, il ferma le logement, alla chez le professeur Blondel

dans l’espoir que le docteur Brun se trompait. Blondel lui conseilla

de tenter encore le traitement roumain, ce régime féroce, toujours

condamné par M. Aymeris. Ce n’offrait plus de péril, même si la malade,

moins nerveuse, apprenait la nature de son cas. Les ordonnances furent

remises au pharmacien, qui enverrait les médicaments à Longreuil, avec

de nouvelles étiquettes.

Au bout d’une quinzaine de jours, les traces de diabète diminuèrent,

puis disparurent. Georges crut à un miracle; il n’eut plus avec la

malade de ces impatiences irritées, mauvaise conséquence, se dit-il, de

la crise sentimentale dont il était délivré.

Et Rosie avait menti! Elle ne portait pas dans ses entrailles le fruit

d’une triste passion. Il reprendrait pour quelque temps peut-être sa

vie de jeune homme, celle d’un petit garçon et d’un protecteur à la

fois.

Le mensonge de Rosie le rendait à sa mère.

* * * * *

La température fut à la fin de l’été et en automne, d’une douceur dont

la Normandie nous récompense après des printemps humides et pluvieux;

Georges peignit, à l’intérieur ou en plein air, des fleurs, si colorées

à l’arrière-saison et qu’il préférait à celles des autres mois. Sa mère

s’intéressait aux études, combinait avec lui des harmonies charmantes.

Quelquefois, un peu agacée par les conciliabules de ses belles-sœurs,

elle pensait:—Si nous étions seuls ici, Georges et moi, ce serait le

bonheur parfait!

Mme Aymeris se laissa tromper sur l’espèce de sa maladie; son manque

d’appétit, seul, lui donnait quelques soucis.

Jusqu’à la mort de son mari, elle n’avait plus fait attention à son

régime, mais le professeur Blondel était «draconien». Les mets permis

semblaient insipides à Mme Aymeris, de plus en plus privée de ceux dont

elle était trop friande.

Elle se dessécha encore. La correspondance redevint régulière, de

Georges et du Roumain; de féroces exclusions furent maintenues.

Emportée et autoritaire comme elle le demeurait, la malade protesta à

chaque repas, se plaignit de mourir d’inanition. Plus d’entremets, plus

de ces fromages à la crème, son régal aux collations dans les fermes,

et but des promenades qu’elle faisait, comme jadis, en compagnie de son

fils, ou bien avec les tantes Caroline et Lili.

Entre le presbytère, les visites aux «points-de-vue» qu’elle ne se

lassait de déclarer les plus beaux paysages de toute la France, qu’elle

connaissait d’ailleurs très mal, la vie avait repris paisible; les

affaires de succession viendraient plus tard. Georges et le notaire

les lui avaient décrites normales et toutes simples. Le nom du cher

défunt n’était presque jamais prononcé; on eût dit que par un accord

des êtres et des choses, en cette saison de légères brumes, sans vents

d’équinoxe, sans brusque hausse ni baisse du baromètre, Mme Aymeris dût

jouir d’un double été de la Saint-Martin.

Georges se posa tout à coup cette question: Que devient donc Rosemary?

Il finit par découvrir une parente «aisée» de son amie, dont il avait

perdu l’adresse. A force de diplomatie, il se la procura. Cette

personne écrivit que Rosemary avait pris une place de house-keeper près

de Wolverton. Il apprit le nom du patron et de l’endroit. Georges lui

écrivit une lettre pressante, ne pouvant plus vivre sans nouvelles,

mais il eut l’inutile prudence de prier Rosie qu’elle répondît

poste-restante à Trouville. On attelait la carriole du fermier de

Longreuil, quand la promenade de maman prenait une autre direction, et

en ce cas il sortait seul. Il attendit des semaines, rien ne venait.

Chaque jour enlevait un peu de ses espérances; il forma une résolution,

de celles que Rosemary appelait ses «maladroites impulsions», ces

incoercibles et brusques besoins qu’il ressentait comme sa mère. Il

écrivit aux patrons de Rosemary:—Que devenait-elle? Il s’intéressait à

elle comme à «une sœur», Mr et Mrs Mac Donald devaient savoir _qui_ il

était «_de grâce, tenez-moi au courant, protégez-la, soyez indulgents

pour elle_».

La veille de la Toussaint, que l’on passait à Longreuil, Georges reçut

un billet dont l’écriture lui rappela celle de Mme Peglioso: écriture

conventionnelle, pointue et élégante d’Anglaise. Deux pages seulement.

Il y était dit, d’un ton froid et n’invitant pas à plus ample

correspondance, que Rosemary n’avait pas _convenu_ pour le service

de «parlour maid», et que son congé lui avait été signifié. Elle

travaillait, disait-on, dans une auberge de Slough, près de Windsor, à

l’enseigne: _The Unicorn_, chez une Mrs H. S. Smyth.

[Illustration]

Tout ce que Georges avait craint, depuis qu’il vivait avec elle! Cette

fille altière et folle d’indépendance recherchait ces situations-là,

moins humiliantes pour l’anonyme qu’elle était chez ses maîtres de

hasard, que pour son ami, si désireux de l’élever à lui; et ç’avait

toujours été là entre Georges et Rosie, sujet à litige, s’il voulait

lui faire entendre que, vis-à-vis de son amant, elle, si ambitieuse

de «respectability», créait ainsi entre elle et ses «employeurs» des

rapports plus pénibles pour lui que ceux d’une bar-maid ou d’une

habilleuse d’actrice, avec leur clientèle... Rosemary avait eu bien des

métiers, et celui d’habilleuse dans un théâtre de province lui avait

paru le plus dégradant de tous. A Bordeaux, traîneuse de coulisses,

elle avait fait les commissions des galants, bien profitables

d’ailleurs, jusqu’au jour où, en plein visage, frappant d’une pièce

de cinq francs un vieux rocantin de la ville, elle l’eut défiguré.

D’un coup de tête, Rosemary refusa ce que son service l’obligeait

d’accepter; de même rompue aux servitudes sans grandeur, la vagabonde,

illogique, à une observation de Georges, le menaçait:—Attends un

peu! je me mettrai dans une maison à gros numéro! Quand on ne peut

avoir ce qu’on veut, moi je suis pour le pire; je rirais en montant à

l’échafaud! Tu ne me connais pas encore!

Et je crois entendre mon ami qui lui répond:

—Et toi, te connais-tu? Si tu m’écoutais! Mary, Mary! Aies donc pitié,

cesse de te moquer de moi!

Or elle était bien «dans sa ligne» et le destin de Rosemary déterminait

cette nouvelle chute, les bas-fonds l’appelaient. Elle avait choisi

l’Angleterre, sachant que Georges comptait, plus tard, y faire de longs

séjours, peut-être s’y fixer, au cas où l’avenir ne modifierait point

ses rapports fâcheux, depuis ses succès, avec les gens de son pays.

Georges qui eût à tous ouvert son brave cœur enthousiaste, était si las

des luttes stériles, si meurtri par l’incompréhension et l’injustice

des autres, qu’il s’était promis de s’exiler en Angleterre, quand rien

ne le retiendrait plus à Paris; et la grossesse de Rosemary avait

donné plus de force à ses desseins, lui faisant entrevoir un possible

ailleurs, la paix du «home», une villa dans ce Hampstead, qui est

Londres et la campagne à la fois, une sorte de banlieue provinciale,

comme l’ancien Passy des Aymeris.

Des nouvelles de Slough lui parvinrent. Grâce à des combinaisons

subtiles, il avait organisé un système d’espionnage. Dès le retour de

Mme Aymeris à Paris, il se remit à tirer des plans insensés: quelqu’un

l’assurait que Rosemary avait été malade, après la naissance d’un

enfant. Il se laissa convaincre, tant il souhaitait d’être père, et

écrivit à son amie.

Rosemary lui répondit; ils entretinrent une correspondance de gamins,

dont Georges me lisait des phrases sentimentales et ridicules qu’il

admirait. Son travail était mou, il redevint plus impatient avec sa

mère, retombée malade depuis peu. Une bronchite avait détruit tout le

traitement roumain, et par une indiscrétion, elle réapprit le nom du

mal dont elle était atteinte. L’hiver fut rigoureux. Elle s’empoisonna

elle-même, de ne plus sortir. Les médecins ne surent quoi tenter.

Bientôt la rupture de vaisseaux sanguins provoqua des embarras de la

parole; Mme Aymeris se remit vite, puis ces accidents se répétèrent, se

prolongèrent; et rien ne fut plus douloureux à Georges que le spectacle

de ces attaques, l’hébétude qui s’ensuivait, un long débat avec la

mort, aussi déchirant qu’avait été douce l’abdication de M. Aymeris, le

père.

La religion n’était plus un secours.

Mme Aymeris parfois s’asseyait auprès de son fils, barbouillait la

toile d’un doigt trempé dans la couleur.

Georges travailla dans l’atelier de Passy; sa mère était-elle absente?

alors au moindre bruit, il croyait qu’on l’appelait au secours. N’osant

plus prendre de rendez-vous pour des séances, il fit de la nature

morte. Ses tantes ne s’éloignèrent plus, le D^r Brun traversait la rue,

au signal qu’elles lui donnaient.

Georges n’eut donc que trop de temps à lui pour ratiociner, sans même

la diversion coutumière des modèles, allant et venant, qui apportent

un écho du dehors, et étouffent les soucis du peintre dans le bruit de

leurs voix. Sa pensée, plus active dans le travail, se dédoublait, il

se souvint que, dès son enfance, comme il déchiffrait la partition de

_Tristan_, il avait entrevu son avenir, tout en s’escrimant contre les

chromatiques harmonies; l’exercice mental et manuel d’une lecture ardue

où s’absorbent les pianistes, semblait favoriser, chez lui, les plus

précis des rêves diurnes. Indulgent à sa manie de noter, il nota ceci

parmi ses impressions de chaque jour; par discipline, il notait tout

et recopiait même ses lettres à Rosemary, qui se multiplièrent jusqu’à

devenir un besoin maladif.

Aymeris · 第 32 / 42 题