M. Aymeris se reposait entre chacune de ses phrases.

—Rends à ceux qui te les demanderont les innombrables dossiers où

leur nom est inscrit: secrets d’atroces misères... Mais revenons à

toi: la plus intelligente, la meilleure des mères, que tu adores et

qui t’adore, a-t-elle su ce qu’il faut éviter surtout dans la vie

commune?... Ne contrarie personne, mon enfant! Respecte l’individualité

des autres, car l’on n’empêche rien... Cette gêne si pénible entre

toi et moi, je l’éprouvais avec ta mère, la seule femme cependant que

j’aie aimée. Si tu me juges mal, sache que je n’agis que par respect de

mon prochain... Je meurs plus tranquille, maintenant que je te crois

capable d’indépendance; tu jouiras de la vie. T’en avons-nous empêché?

J’eusse absous tes fautes, si tu en avais commis... ces fautes eussent

été les miennes, les nôtres. Pardonne à des vieillards. J’agissais

pour le _moindre mal de tous_. Il n’y a sur terre, pour un cœur loyal,

que de choisir sa mission et de l’accomplir... les croyants et les

incrédules atteignent les mêmes fins, en donnant des noms divers à une

seule et même chose: il s’agit d’être un _honnête homme_.

Tu as pris de ta mère ce qu’il y avait de plus précieux en elle: la

volonté; ta persévérance dans le travail m’en est garante. De moi, tu

as reçu un don qui fait souffrir, mais dont il n’y a pas lieu d’être

honteux: la commisération humaine. Va! Tu peux marcher seul; tu le

seras bientôt...

Ici, le moribond s’arrêta encore.

Georges découvrait son père. Georges n’aurait point autrement parlé...

Pourquoi avaient-ils, tous les deux, attendu pour se reconnaître?

M. Aymeris réclama un oreiller de plus, et soutenu par son fils qui lui

baisait le front, il dit:

—Et que ta chère maman ne soit pas ici, quel souvenir pour toi, quelle

douleur pour nous! Ai-je eu trop de ménagements? Fût-elle venue, je ne

t’aurais sans doute rien dit!... Je te recommande la marraine de ta

sœur, Mme Demaille. Avec son angélique douceur, elle était l’une de mes

_pupilles_, je lui étais indispensable, parce qu’elle croyait en moi...

Et demain, toi?... Je te laisse une fortune honorable, suffisante à tes

besoins. Aime les pauvres. Crains la richesse. Réfléchis, si jamais

tu songes au mariage... peut-être notre race a-t-elle assez produit.

Que vas-tu faire? Que vas-tu faire, ô mon enfant? Je n’en veux rien

savoir, de tes desseins, car rien ne sert à rien, s’agit-il de prévoir

ou de conseiller. Laisse-moi croire que tu marches vers le bonheur,

sache donner, ne méprise que l’égoïsme!

Après un long silence, M. Aymeris laissa choir sa tête, et ajouta ces

quelques paroles:

—Vois comme il est doux de mourir, quand on ne se raccroche pas au

clou! Si tout pouvait être fini après ceci! Je ne demande qu’à ne _plus

rien voir!_ J’ai trop vu de misères, je n’en puis plus!

La voix devenait à peine perceptible... ç’allait être le coma.

* * * * *

Serait-ce facile de mourir?—pensa Georges. Il appela les deux

religieuses et le prêtre qu’elles avaient mandé. Antonin entra quand

tout fut fini, une serviette sur les yeux en guise de mouchoir;

s’agenouilla; puis, ayant poussé Georges vers le cabinet de toilette:

—Monsieur Georges, au nom des serviteurs, c’est Antonin qui vous

cause, pourquoi que vous n’avez pas amené Madame? Toute la maison

réclame Madame, on dit que ce n’est pas bien, ce que vous avez fait!

Monsieur Georges sait que Madame Demaille est dans le pavillon, on la

tient au lit, depuis ce matin elle tempête, elle veut voir le Maître;

sa bonne nous injurie. Ah! Monsieur Georges, qu’est-ce que vous avez

manigancé là? Les fournisseurs, les voisins vont faire une mauvaise

réputation à Monsieur Georges, c’est abominable! Monsieur Georges si

bon, est-ce croyable! Tenez: moi, je paye une dépêche! J’vas en faire

une pour Madame... Oui, mais trop tard... Monsieur ne reconnaîtra plus

Madame. Que faire, mon Dieu, mon Dieu! Si on appelait un autre médecin?

C’est pas Dieu possible, que Monsieur soit mort... Moi, j’disais

qu’on le laisserait passer, la garde disait qu’il fallait tenter une

opération.

Georges prit les mains d’Antonin.

—Merci, mon bon. Mais vous ne savez pas ce que vous dites. Faites

porter ceci.

Il s’assit au bureau, écrivit deux dépêches: l’une pour Longreuil:

«Ramenez Maman par le premier train», l’autre pour Rosemary: «If you

felt strong enough, might come before five o’clock.»

Antonin allait en charger la concierge; Georges se ravisant en rédigea

une autre, quelques minutes après: «No, don’t come, your presence not

wanted yet.»

Deux heures après, un fiacre apportait la réponse.

«Bien sûr que je ne serais pas venue! Inutile de m’inviter dans une

maison où, le père vivant, je n’aurais pas été admise. J’ai pris mon

parti, je sais ce que j’ai à faire. Si tu as pour moi de l’estime, tu

approuveras ma conduite. Je t’ai été fidèle, je t’aimais.

Aymeris · 第 31 / 42 题