15 avril...

«_Dearest, je ne sais plus que croire, tu t’ingénies à me tromper; et

que me cache cette manigance?_

_Tu sais que je serai toujours, que je suis_ même aujourd’hui

_(et dans quelles difficultés), prêt à prendre le bateau pour te

rejoindre._ Il en va de ma santé, de ma vie. _Fais, je t’en conjure,

que j’aie la force d’accomplir jusqu’au bout ma tâche filiale, toi,

si respectueuse de ces sentiments-là, ce dont tu m’as donné mille

preuves. Aide-moi, au nom du Ciel, aide-moi à ne pas forfaire, je

m’adresse à ta noblesse de cœur, écoute-moi! Ne serais tu donc plus la

même créature?_

«_Un mot, une carte postale, une fois la semaine, n’importe quoi...

c’est absurde et très mal, de m’avoir renvoyé les timbres-poste.

Le sens de cette boutade m’échappe. Puisque tu n’as pas beaucoup

d’argent, quoi de plus naturel que je te paie au moins des timbres?

C’est un peu comique, tout cela. Si tu ne peux, de moi, accepter des

timbres-poste, de qui accepteras-tu le nécessaire pour vivre? Je suis

pour toi un père et un mari! On ne fait pas à ce point souffrir un

autre être. Quel démon te possède? Mais je sais que tu haussais les

épaules, quand je t’ouvrais le fond de mon cœur... Misérable petite

femelle, tu tombes, tu tombes, à mesure que je veux t’élever! Tu

m’obliges à te voir plus noire, moi que tu avais ébloui... Aurais-tu

compris que, de toi, je pensais trop de bien? Te verrais-tu indigne

de mon généreux égoïsme? Ton orgueil de misérable petite femelle,

crois-tu le dissimuler quand tu prétends que tu n’as pas de droits sur

moi? Façons de cuisinière qui fait de la dignité!..._

_Orgueil! That blasted pride of yours!... Vis-à-vis de moi, qui suis

inoculé contre ce venin! It is really too mean of you, bewitching

little dear of mine. Why, why, why do you go on so?..._»

_27 Avril._

«_...Une carte avec une vue de salle d’hospice: mieux que rien! mais

après des courses et des courses à la poste, des nuits blanches ou

de cauchemars, recevoir ce bout de carton! Puisque tu en es réduite

à soigner des malheureux à St-George’s Hospital, vais-je donc enfin

te faire une proposition? J’y ai depuis longtemps pensé, sans jamais

t’en écrire. Ma mère emploie (et fait plus que de les occuper) deux

femmes. Les médecins, absolument hostiles aux religieuses, réclament

une trained-nurse. Pourquoi ne viendrais-tu pas? J’arrangerais tout, je

dirais que l’on t’a prise à Neuilly. Ce n’est pas très bien, peut-être,

ce que je t’offre là, si l’on envisage la chose d’un certain point

de vue; mais c’est le moindre mal pour un grand bien, pour me sauver

et, comme je te le dis toujours,_ me protéger. _Que puis-je faire de

plus que d’implorer pour que tu rendes tes offices auprès de ma mère,

c’est-à-dire_ près de moi? Consider it, Mary, a case of emergency...»

_3 Mai._

«_...Alors tu ne comprends pas? Tu me fais honte et tu choisis encore

une carte postale._

_Personne, heureusement, ne lit l’anglais chez nous: mais suppose

qu’il en fût autrement! Ce que tu fais est monstrueux, je te le crie,

parce que tu es capable, si tu le veux, de le_ sentir. _Une femme sans

pitié... Quelle mère aurais-tu fait! N’as-tu jamais eu de tendresse?

Alors, tu te résignerais à m’apprendre une catastrophe dont tu aurais

été la cause? Ton sexe est capable de tout, du meilleur et du pire,

mais c’est le pire que tu réserves à ton Jojo._

_Non, je ne puis y croire; viens, viens, viens vite_, absolutely

necessary!». N.-B.—Je traduis de l’anglais.

_Lettre de Rosemary à Georges.—30 juin..._

«_...Je ne pouvais pas venir, et je vais te dire le pourquoi. J’ai

lutté tant que j’ai pu, il faut maintenant que je te l’avoue; j’étais

malade. Eh bien! oui, tu es père d’un gros garçon rose et blanc. Si ça

n’avait été que pour moi, jamais, entends-tu, jamais tu ne m’aurais

revue. Maintenant que le fait est accompli et qu’il vit, the darling,

déjà plus bruyant que deux diables, je suppose qu’il n’y a plus deux

partis à prendre pour une honnête femme._

_....Je suis au bout de mes ressources et,_ as a matter of fact,

_c’est toi qui m’as donné le darling. Veux-tu que je te l’envoie? Je

pourrais même le mener à Paris. Dis-moi comment faire._

_Yours ever, Rosemary._»

Georges faillit s’évanouir, au reçu de ces lignes. Sa mère avait été

plus mal encore et, la plupart du temps, ne reconnaissait personne

de son entourage. L’urémie s’étant établie, Mme Aymeris pouvait à

chaque instant être enlevée. Georges n’était pas sorti de sa chambre,

même pour ses repas, depuis la veille. Il tenait sur ses genoux la

vieille chienne Trilby qui, quoique aveugle, sautait à terre pour

s’enfouir sous les draps de sa maîtresse. Georges, seul, en la

caressant, l’empêchait de gémir ou d’aboyer. Mlle Caroline disait à

son neveu:—Cette chambre a l’odeur d’un chenil, on devrait donner une

boulette à cet animal. Ta pauvre mère ne s’en douterait pas, elle est

déjà ailleurs.

Nou-Miette et la garde donnaient raison à ces demoiselles Aymeris, il

n’était sain pour personne de respirer l’air d’une chambre de malade,

où une bête âgée de dix-sept ans exhalait des parfums innomables.

Georges considérait que Trilby devait être là jusqu’à la fin.

[Illustration: Mme New Micke 1895]

Si maman reprenait connaissance? Restons tous autour d’elle avec

Trilby, j’y tiens.

La lettre de Rosemary agit comme un ressort. Georges, après en avoir

pris connaissance, sortit sans chapeau, courut vers le bois de

Boulogne, éperdu d’une joie sauvage. Dès qu’il fut dans une allée

solitaire, il poussa des cris, bondit en frappant de sa canne les

feuilles des marronniers.

—Je suis père, j’ai un fils, je suis père!

Il passa le reste du jour ainsi dans un subit oubli de ce qui, le matin

encore, le clouait au chevet d’une moribonde. Les voitures se suivaient

en deux files, aux Acacias; pour traverser, il prenait brutalement

les chevaux par le nez, se courbait sous leur tête; les cochers

murmuraient; quelqu’un, d’un landau couvert, appela:—M. Georges

Aymeris! Qu’est-ce que vous faites?

Il ne se retourna pas. Il erra jusqu’au soir, et, près de neuf heures,

le bois devint noir, une pleine lune rouge montait lentement derrière

les frondaisons épaisses. Haletant, couvert de sueur, il redouble de

vitesse. A la grille de sa maison, des fournisseurs voisins demandent

des nouvelles de Mme Aymeris. Il les bouscule; le jardin est obscur;

sur le perron, la chienne aveugle, qui s’était échappée, essaye de

retrouver son chemin; Georges n’y prend pas garde, l’animal renifle

et, suivant la piste de son maître, péniblement monte l’escalier. Du

premier étage, Georges entendit un bruit comme d’une éponge mouillée

qui tombe, et un grelot. Trilby, dans les ténèbres, étant passée entre

deux barreaux de la rampe, s’écrasait sur les dalles du vestibule.

Antonin la soulève, elle râle déjà. Georges s’écrie:—N’y touchez pas!

Et la portant dans ses bras, tendrement, la dépose sur le gazon du

jardin, à un endroit où la lune, maintenant, fait un grand cercle de

blancheur verte. Il se saisit de deux épais coussins dans la guérite

où sa mère s’asseyait pour prendre l’air, et recouvre de cet édredon

la chienne pour l’étouffer; en pleurant il relève plusieurs fois un

des coussins, baise la tête de Trilby, jusqu’à ce que la respiration

s’arrête définitivement.

Quand ce fut fini, il retourna auprès de Mme Aymeris, mais le D^r Brun

le repoussa:

—Laissez-nous faire, Georges, l’émotion et la fatigue vous ont mis

hors d’état de nous être utile. Couchez-vous, je vous l’ordonne!

* * * * *

Rosemary était à Paris trois jours après avec l’enfant. Il s’appelait

James.

Toute décence mise de côté, devant le D^r Brun et les serviteurs,

Georges porta le petit paquet emmailloté, se pencha sur le lit,

appliqua contre le corps de Mme Aymeris—inconsciente, mais les yeux

ouverts—le peu de peau que ne recouvraient pas les langes; pour ainsi

dire greffant, par ce contact, sur la chair grise qui se détruisait,

ces tissus aussi tendres que ceux d’une rose en bouton.

—Le vois-tu, chérie? C’est mon fils! Le tien! Touche-le!

Baise-le!—disait-il. C’est moi! Et c’est James! Il s’appelle James,

chérie! Tu l’auras donc vu, puisqu’il est né à temps, touche-le,

touche-le!

Et il frottait l’enfant contre les mains et le front de sa mère.

Mme Aymeris sembla le voir, et, comme si elle fût sur le point de

parler... mais un hoquet fut suivi d’un soupir final, les spasmodiques

lamentations de Georges se mêlèrent aux vagissements du poupon.

4.

Aymeris · 第 33 / 42 题