_Le premier, depuis trente ans, que je n’aurai point fait les dix-huit
visites protocolaires. Excuse? Maman, papa, malades. Je fus seulement
embrasser Mme Demaille. Elle ne semble pas comprendre l’état où est
mon père, et le croit retenu par maman._
_Le déjeuner à la maison, comme tous les autres matins: ni Blondel,
ni Lachertier, ni Fioupousse, ni les secrétaires, ni même les tantes,
que je suis passé voir en revenant de chez Rosemary. Elle m’a dit que
j’aurais pu attendre jusqu’à ce soir:—La famille avant tout, Georges!
Voilà une leçon! Ses cadeaux lui ont-ils fait plaisir? J’ai déposé
pour elle une somme de cinq mille francs, au Crédit lyonnais, dont
elle pourra se servir selon ses premiers besoins, en cas d’accident.
Livrée à sa fantaisie, loin de moi, que lui adviendra-t-il?_
(_Ma main tremble en écrivant ces mots, comme parfois après ma
première cigarette du matin, si je suis pris d’un vertige_).
_Cette page liminaire ne devrait contenir que les noms de mes parents.
L’an prochain, où seront-ils? Cette journée, je la leur devais._
_Je vois Rosette telle qu’elle est, peut-être un peu embellie, quoique
je connaisse ses limites, ses faiblesses. Je me force souvent pour
rester là où elle est, mais si je m’absente, comme un aimant elle
m’attire. Me désire-t-elle? Je ne la désire pas toujours non plus! La
conversation languit, je m’ingénie à la distraire, et, désœuvrée, elle
s’ennuie de mon ennui. Nous dégageons du morne. Et je suis à elle,
comme les «Pourceaux» sont à Lucia!_
_Où sont mes craintes de naguère pour la santé de maman? Rosie,
maintenant, m’en inspire et d’injustifiées sans doute?_
_Rosie me donne des conseils. Elle est admirable. Quelles leçons je
reçois d’elle!_
_En vain!—En ce premier janvier d’une année dont je prévois les
drames, je ne désire que le tran-tran quotidien, languissant, 365
jours égaux, fades, de bonne veulerie sans pensée._
_Peindre devient chez moi un geste machinal._
_15 janvier._
_J’ai envie de faire des allusions devant maman, de lui dire que
Rosette a aussi des sentiments pieux, et qu’elle m’envoie à Passy.
Tant que je n’aurai pas fait mes confidences, ce sera intolérable.
Maintenant, si je suis assis sur le sofa aux ressorts détendus, à
côté d’elle, il me semble que je lui mens, puisque mon esprit est
ailleurs. Je crois que je vais lui parler; mais par où entamerai-je
la conversation? Maman ne me demande plus ce que je fais, quel modèle
pose pour moi, on dirait que maman se doute de quelque vilaine
affaire; elle me regarde et me dit:—Tu n’as pas l’air heureux,—mais
elle ne se demande pas, grâce à Dieu! si c’est elle qui m’attriste.
Sa pensée est à l’église; la mienne est dans le petit logement que
Rosemary s’obstine à ne point quitter; maman attend l’heure où son
nouvel abbé, paysan bourguignon, viendra la voir; et, je regarde
la pendule: Rosie est-elle rentrée? S’habille-t-elle ce soir pour
«son abonnement» de l’Odéon, où l’on ne va pas en peignoir? On joue_
Chatterton. _Rosie eût préféré une pièce moderne. Dîner avec elle chez
Foyot? Deux ou trois «Monstres» de Lucia y prennent pension; ce soir,
nous dînerons donc chez Lapérouse, ou bien à la Tour d’Argent._
_Je quitterai maman quand, à la porte, sonnera l’abbé Pingoud; je
sauterai dans un fiacre, j’arriverai chez Rosette. Les concierges
m’apprendront qu’elle n’est pas rentrée du jour. Où sera-t-elle? Où,
où donc? J’attendrai sur le trottoir, n’ayant point la clef. Et le
temps me semblera court, quoique je compte les minutes. Où est-elle?
Je suis à la fois impatient et... et_ peu pressé.
_A huit heures et demie, comme hier, la voici! Elle traîne ses talons.
La représentation commence à huit heures, on n’aura pas dîné, elle
sera sale et décoiffée._
_—Mary, you really are too impossible, dearest, why do you make fun
of me so?_
_Rosemary prétendra sortir de chez le dentiste._
_Les dentistes ne travaillent pas le soir. Rosemary aura «fait des
courses». Le Bon Marché, le Louvre? le Printemps? Où? Pas de réponse._
_—On arrive toujours à temps au théâtre, dira-t-elle négligemment._
_—Mary, Mary! Et moi qui me morfonds sur le trottoir! La concierge
m’avance une chaise dans sa loge, mais je préfère, naturellement, à
Mme Bard et ses ragots, le silence de la rue, l’oreille aux aguets
pour reconnaître le son de ton pas, ton odeur, dès le tournant, à
gauche. Ton odeur! ô Rosie! je vais toucher tes cheveux, ta peau
froide..._
_Février..._
_Il lui échappe parfois des mots où sa véritable nature, noble et
fière, sensible, réapparaît soudain; mais elle les regrette aussitôt
dits. Hier, comme elle résistait à mes ordres après ses épuisantes
bronchites, j’annonce que je vais la faire ausculter. Le Docteur
Martin s’occupera d’elle. Mary affirme qu’elle ne s’est jamais sentie
plus forte. Je perds patience et lui dis:—Triste jour, celui où je
t’ai connue! Depuis que je t’aime, ma vie est telle, que je voudrais
que nous ne nous fussions jamais rencontrés._
_—Pas moi, fait-elle, que serais-je devenue sans toi?_
_Une pareille réponse vous chavire le cœur. Nous restâmes tout le soir
la main dans la main. Les pauvres, qui ne peuvent pas_ s’extérioriser
_par la parole!_
_Février 17._
_Mary tousse, elle a de la température. J’ai perdu confiance en le
docteur Martin; il me fallait bien demander à mon père une lettre
d’introduction auprès du professeur Lardan, spécialiste des voies
respiratoires; papa me demande auquel de mes amis est destinée cette
lettre._
_—Pour un de mes anciens modèles._
_Et je ne me contiens plus, je lui parle avec attendrissement de
Rosemary, j’en ai peut-être trop laissé entendre!_
_—Il y a longtemps que je te suis—m’a-t-il avoué—je n’osais rien
dire... Avec ta maman, tu n’es plus le Georges d’autrefois: Georges,
tu as des préoccupations_ hors de chez nous... _tu aimes quelqu’un. Ne
me dis pas_ qui. _C’est une malheureuse? Cela suffit._
_La terrible réserve de papa! Comme il aimerait Rosie! A-t-il compris?
Tout de même, le mur est plus haut entre nous! Trop tard: le brave
homme n’aurait plus la force de faire le geste. D’ailleurs, il se
désintéresse, chaque jour davantage, de tout, de moi. Il semble
regarder l’au-delà. Sa voix est méconnaissable, M. Lardan ne m’a pas
caché ses craintes...._
_Emmené Rosemary à la consultation. Dans le cabinet du docteur, une
scène: elle ne voulait plus de ma présence à cette visite; donc je
me retire dans un salon d’attente; mais au bout de cinq minutes,
le professeur me rappelle, Rosie est incapable d’expliquer ce
qu’elle ressent. Quand je la vois déshabillée sur un sofa, je me
détourne.—Vous l’avez souvent vue comme ça, n. de D.!—dit cet animal
de Lardan. Ça vous gêne?_
_—Mais, docteur, pourquoi la dévêtir complètement?_
_Ces médecins restent toujours les odieux carabins de l’Ecole, leur
indiscrétion est telle que papa saura tout, Lardan a déjà peut-être
fait des plaisanteries obscènes; et comment exprimerais-je à ce rustre
la qualité de mon sentiment pour la petite?_
_Papa comprendrait, si j’avais le courage de me décrire! Sentiment
tout à fait genre papa. Et cependant?... La plupart des gens ne
comprennent que ce qu’ils ont eux-mêmes ressenti._
_Au retour de la rue de Rennes (il était dix heures, M. Lardan n’ayant
que sa soirée de libre), Rosette fut plus silencieuse que de coutume._
_Nous passâmes une demi-heure au Concert Rouge. On jouait un trio de
Schubert, assez plat (sauf le scherzo). Rosemary verse une larme._
_—Pourquoi on ne va pas plus souvent à la musique?_
_Je lui promis de lui en faire entendre autant que possible._
_—Au Concert Rouge? Je parie que tu ne te montrerais pas avec moi,
le dimanche, chez Colonne! Pourtant, on y joue rudement bien la_
Damnation de Faust. _Walter trouvait ça épatant._
_Qui est Walter? Saurai-je jamais? Peu probable. Un de plus!_
_Je crois qu’elle est, au fond, artiste comme une autre; elle n’a pas
d’opinions absurdes; quand elle regarde un tableau, elle ne répète pas
ce que j’ai dit, et si elle se lance... eh bien! ça ne m’agace pas,
ses remarques sont souvent justes. Mary, dearest! Si nous pouvions
nous soigner ensemble! Malade, j’aurais plus d’action sur elle, nous
prendrions les mêmes drogues: mais j’ai les bronches solides, hélas!_
_Mars..._
_Dois-je me réjouir ou m’alarmer? Rosemary m’a fait des aveux ce
matin. Si c’était vrai: Etre père!_
_Mon orgueil, de ce fait, pour le moment, m’empêche de trop penser
aux suites. Et pourtant? Elle s’inquiète de ce que je ferais s’il y
avait un_ résultat. _Je n’ose arrêter ma pensée sur un événement qui
déciderait de mon avenir; car, n’ayant plus qu’un désir_: Ne jamais
la quitter (_hier encore si invraisemblable, si irréalisable_), _me
sentirais-je à elle, pour toujours, rivé, oui pour toujours... mais,
nous ne ferons, ni l’un ni l’autre, de vieux os. Nous nous usons l’un
contre l’autre comme deux bagues._
_Mars 18._
_Je ne laisserai point disparaître papa sans lui avoir montré celle
qui sera peut-être la mère d’un petit-fils ou d’une petite-fille à
lui. Il se promène après déjeuner sur le quai de Passy, au soleil de
ce premier printemps qui fait sortir les bourgeons. Je me promènerai
avec Rosie à la même heure, nous nous rencontrerons, et alors?_
_Mars 20._
_Il advint ceci:_
_Nous étions en fiacre, papa marchait le long du parapet, et soutenu
par Antonin. Je fis arrêter la voiture, présentai une Rosie muette,
effarée et l’air arrogant. Papa lui demande si je travaille bien,
si elle pose beaucoup pour moi. Elle répond:—Non, il y a longtemps
que Georges ne me fait plus_ travailler; _il me croit phtisique, il_
m’assomme avec ma santé, _depuis l’auscultation; votre fils croit
toujours qu’on est_ foutu, _vous, monsieur, sa mère, nous tous foutus,
enfin c’est rasant!_
_Papa parut frappé par ces paroles; je brusquai les choses, nous
remontâmes en voiture._
_Mais papa l’a vue! Enfin!..._
_Mars 23._
_Je ne puis plus prendre sur moi d’entrer dans le cabinet de papa,
depuis le dialogue sur le quai. Et pourtant, c’est le tour de
ma pauvre chérie, de subir la présentation officielle; il est_
nécessaire, _qu’elle connaisse Rosemary, je tiens à ce que Maman
la connaisse. Tirons nos plans; ayons du doigté. Rosemary qui n’y
comprend pas grand’chose me dit:—Tu sais, si c’est pour moi, tu
pourrais ne pas te_ «décarcasser»...!
_Mars 30._
_Un nouveau souci: l’argent! trouver une somme suffisante pour
assurer, à une compagnie anglaise,_ l’être _qui naîtra bientôt de
Rosemary et de moi; et ensuite, plus que le_ nécessaire, _tout! Je
supprime mes dépenses personnelles. Il est un plaisir divin dans la
privation «sentimentale». Les choses auxquelles je tenais le plus ne
m’intéressent guère, je me sens grandi, meilleur, dans un autre plan.
Je ne puis croire qu’une affection comme la nôtre ne soit pas d’un
ordre supérieur, puisque tombent tour à tour les préjugés; les menues
habitudes des égoïstes font place à l’oubli total de soi-même—ce
sentiment est une nouvelle forme de l’inquiétude,_ unrest, care. _Il
n’existe pas de mots en français pour ces subtilités impondérables,
ces bonnes et mauvaises sensations qui vous stimulent._
_Je m’avise que parmi tant de choses inutiles pour moi, il est, à
l’atelier, des bibelots de valeur que je pourrais vendre. J’ai déjà
proposé toutes mes études, en bloc, à Mannheimer. Combien allait-il
m’en offrir? Je me mettais dans la gueule du loup. Il a pris le
tout pour dix mille francs; je placerai donc cette somme au nom de
Rosemary, en plus des 120 francs par mois, que je payais, avant,
pour son assurance. Meubles, objets utiles ou d’agrément: je les fais
transporter chez elle; si jamais maman s’aperçoit de ce que j’ai déjà
soustrait et fait disparaître de la maison! Antonin demande:—Est-ce
une erreur? Il n’y a que trois douzaines et demie de cuillers en
vermeil, avec deux A entrelacés. Maman oublie, heureusement, et
Antonin ravage l’office, cherche partout, ne trouve rien; Nou-Miette
se rappelle_ quatre douzaines _qui venaient de grand’mère. Alors on
recommence les rangements. Enfin, Antonin s’adresse à moi; je nie;
j’accuse Gonnard—on ne se servait plus de ces vieilleries-là... Ah!
si l’on pouvait n’avoir point à mentir, comme si l’on faisait un
crime, alors qu’on est tout flamme, tout don,_ au-dessus _de soi-même,
en état hyperphysique: propre, blanc, ardent comme un soleil!_
_15 Avril._
_Une ardeur au travail, un besoin de produire... il faut vendre,
et non_ pour soi: _pour une_ mère, un enfant à soi. _Obligation de
se remettre au portrait; certes point aux portraits gratis, mais à
ce que Rosemary appelle les «pot-au-feu». La pauvre fille ne m’y
pousse jamais, elle qui refuserait tous mes présents (fière, vivant
de rien) et elle ne pourrait comprendre que c’est_ pour moi _autant
que pour elle, que je veuille l’entourer décemment. De la part d’une
demi-Anglaise, incompréhensible! Mais elle n’a nulle coquetterie. Elle
est sublime! Il y a tout de même des saintes, sur terre._
_—Si ça n’est pas pour moi-même que je te plais, mais à cause de
tes nippes, tu sais, dit-elle, je n’en veux pas! Ce que tu peux être
rasant, avec tes manies! Moi, je me sens bien dans ma robe de chambre.
Sa robe de chambre! Oh! ce n’est pas anglais du tout, cela!_
_Je préférerais que Rosemary eût une moindre aversion pour la tenue et
la toilette... Je crois qu’elle ne se mire plus jamais dans la glace.
Mais la grossesse lui donne une majesté de madone flamande (Van Eyck).
Tout de même, ne fût-ce que pour moi? Bête à moi, cela, pas très
«hyper»..._
_Hier, j’ai descendu de la soupente d’anciennes études où Rosie porte
sa robe de velours gris, d’Alfred Stevens; une ample jupe d’il y a
vingt-cinq ans, avec une «tournure» par derrière, des gants de peau de
Suède, une toque en_ lophophore, _genre Lautrec et Degas. Ces morceaux
prennent déjà du style. Il faut que les portraits datent. Rosemary
avait alors un coloris charmant, avec ses roux, son teint de lait
d’amandes._
_Aujourd’hui, le visage osseux, les yeux insondables, elle n’a plus
cette fraîcheur de poire à peine mûre! Je vois donc encore les êtres
tels qu’ils sont, comme je voyais même Jessie, Lucia, Maman? On
se damnerait pour une heure d’illusions et d’inintelligence! Bien
naturel, que Mme Peglioso n’ait jamais été contente de son portrait,
et que les Américains m’embêtent parce que je ne leur donne pas «a
pleasing expression». Le visage humain, une prodigieuse chambre
claire. Par suite de quelles conventions et de quelles habitudes
d’esprit, les hommes forment-ils leur concept de la beauté? Une
oreille est un appendice monstrueux et qu’on compare, en poésie, à une
conque! Un nez, une bouche? des appareils peu propres. Et pourtant, le
nez de Cléopâtre... si le nez de Rosemary eût été?... Son nez n’a pas
le galbe que les Américaines donnent à leur peinture, comme un schéma
idéal de la «beauté dans l’éternel»! Et l’on dit que Dieu créa l’homme
à son image!_
_25 Avril._
_Dépression. Rosemary est lasse. Le tête-à-tête est épuisant. Toujours
se mettre à son niveau, trouver un sujet de conversation; ce qu’il y
a de sublime, c’est sans doute de s’aimer ainsi sans avoir rien à se
dire?_
_Conversation? Monologue. Entre Passy et chez elle, plus d’occasions
d’échange; plus même de théâtre, plus de restaurant, plus de concert.
Sinon Maillac, avec qui m’entretiendrais-je? Je me rouille, je ne lis
plus. Maillac s’étonne, il sent_ qu’il y a quelque chose.
_Cet aveugle, misérable loque, me raconte les amours de Berlioz,
et parfois les siennes. Je me retiens de lui répondre:—Si vous
saviez!—car sa Florette nous écoute._
_Vinton est toujours un passionné de Berlioz. Ces messieurs ont fait
une description de Berlioz à vous tirer les larmes des yeux. C’est
ainsi, les artistes. «On ne crée que dans la misère et la douleur.»_
_Maillac, qui ne crée rien, se dit heureux: et il a Florette._
_Retour jusqu’à Passy, par les quais, par une fin de journée radieuse
sur la Seine, les Champs-Elysées, les voitures, les femmes, les
enfants qui jouent, les marronniers roses, l’air tiède et léger;
chacun court, semble avoir un but. Où va-t-on toujours ainsi devant
soi, qu’un train ne parte jamais vide, qu’il y ait cette mystérieuse
répartition, égale, éternelle, de l’activité? Un but? Ils en ont tous
un. Moi, j’avais mes devoirs à la maison... avant l’autre impérieuse
obsession. Que de temps perdu, avec mon accoutumance aux attentes
vagues, aux stations dans le fiacre; ou bien à m’asseoir chez Rosette,
incapable de lire car elle est dehors,_ Dieu sait où! _Aujourd’hui
comme tous les soirs, après le mauvais fricot de la concierge, quand
Rosie eut fini ses rangements de ménage, je suis resté immobile et
impatient, cloué sur ma chaise. Et quand l’enfant sera là...?_
Le Journal continuait de décrire le monotone dévidage des jours avec
une ironie et une candeur qui se discernent mal l’une de l’autre.
Mme Aymeris veut partir pour la campagne, dès Pâques. Georges lui
représente l’état de son père, elle ne peut plus le laisser seul à
Paris avec Mme Demaille.
M. Aymeris désire que Mme Aymeris s’éloigne, bien résolu à mourir seul,
sans avoir à lui parler de son fils. Mme Aymeris passera l’été dans le
Calvados. Georges se promet qu’il ira «de l’un à l’autre».
Après des semaines de pluie torrentielle, le temps se mit au beau,
à la Pentecôte. C’était déjà l’été. Mme Aymeris, qui ne quittait
jamais Paris de si bonne heure, avança son départ et expédia Antonin
à Longreuil, pour mettre le manoir en ordre; les domestiques
s’étonnèrent, car leur maîtresse semblait hier encore inconsciente
des saisons. Ayant des travaux à achever, Georges dit qu’il ne
s’absenterait que beaucoup plus tard. M^e Aymeris déclara qu’il se
sentait trop faible pour se mettre en route, les médecins ne le
laisseraient d’ailleurs point s’éloigner d’eux. Mesdemoiselles Lili et
Caroline approuvèrent leur frère:
—Alice n’est plus avec nous—disait Caroline à Lili—la belle
besogne que ses confesseurs ont faite là! Sais-tu ce qui l’attire à
la campagne? Alice cherche le prêtre qui flattera sa sénile manie, et
ne l’ayant pas trouvé, elle retourne vers M. le Curé de Longreuil; ce
paysan lui a toujours plu.
Lili ajoutait ses remarques:—L’an dernier, Alice a fait des
tentatives pour se lier avec lui, mais la crainte, sans doute, d’une
correspondance suivie, pendant l’hiver, l’aura retenue. Je l’entendais
l’autre jour dire à Nou-Miette qui la coiffait:—S’ils étaient
raisonnables, ils nous laisseraient toute l’année en Normandie. Pour
les malades, les exercices religieux sont plus commodes au village, je
suis trop infirme, Paris n’a plus de sens pour moi. A Longreuil, je
reprends des forces, je ne me suis jamais bien portée que là-bas. M.
Aymeris n’a plus besoin de moi. Mme Demaille le dorlotera.
Ces demoiselles ne ricanaient plus:
—Pauvre Alice! Elle ne se rend pas compte de l’état où est notre
frère, il n’en a plus pour longtemps. Caro, la fin de Pierre sera
abominable. Alice est d’une agitation qu’on ne peut soutenir. Par peur
de la névrose, Pierre n’a point permis qu’on la soignât (comme je
t’aurais soignée, chérie)... Mais après tout, Pierre la connaît mieux
que personne, il a dû se renseigner auprès des princes de la science.
Nous deux suivons notre ligne de conduite: _Ne jamais s’occuper des
affaires des autres._ Pas de responsabilités! Quand on a souffert,
comme moi, on en vient à se dire qu’à l’âge de Pierre, la fin est une
bénédiction! Alice est heureuse, au fond, dans son égoïsme; son rosaire
lui suffit, son regain de piété lui rendra plus douce la préparation au
grand départ.
Pour une fois, la perspicace Caroline n’était point de l’avis de son
adorée:
—Non, Lili, Alice est à la torture. Puisqu’elle veut aller à
Longreuil, prenons-en notre parti, nous l’accompagnerons; là-bas,
il n’y a pas de directeur janséniste, le bon curé fera tout à fait
l’affaire.
Lili redoutait «ses coryzas à n’en plus finir».
—Je n’irai certes pas à Longreuil. Après les pluies du printemps, on
en pince pour tout l’été; quant à l’automne... il ne manquerait plus
que cela!...
La situation mettait à l’épreuve ces craintives vieilles filles, le
sens du devoir et le culte de la famille auraient-ils la force de leur
faire rompre des habitudes de cinquante ans? Elles se rendirent à
l’évidence, puisque les médecins ordonnaient qu’on séparât Alice de M.
Aymeris, «au moment où une catastrophe allait peut-être se produire».
Les quatre-vingt-douze ans de Mme Demaille la rendaient, à leurs yeux,
négligeable... «même à l’heure, disaient-elles, des testaments». Elles
iraient donc à Longreuil.
M. Aymeris avait hâte de voir tout le monde quitter Passy. Il combina
avec Antonin des arrangements domestiques. Mme Demaille viendrait
encore une fois, pour l’été, chez lui; on meublerait pour elle le
pavillon que les Gonnard avaient jadis... profané, mais ces horreurs
étaient si loin, si loin!
Ces demoiselles, pleines d’amertume, dénonçaient la conduite de leur
neveu: ce fils, naguère si attentif auprès de sa mère, ne venait plus
qu’à de rares intervalles, et comme détaché des siens; nul doute qu’il
ne fût «pris ailleurs» et la proie de quelque misérable créature.
Avaient-elles été clairvoyantes, dès le temps où Georges, encore gamin,
pleurnichait avec sa Jessie!
Pendant les préparatifs du voyage, Georges réoccupa pour quelques jours
sa chambre d’enfant; une mince cloison s’élevait entre son lit et
l’alcôve de sa mère. Nou-Miette, refrognée, le servit comme jadis, il
retrouva sa veilleuse de porcelaine, la petite flamme faisait mouvoir
les fleurs fanées de la tenture bleu pompadour; les fantômes reprirent
forme, sa chemise, ses habits, redevinrent ceux du lycéen; il était
incapable de sommeil:—Papa et maman ne se reverront plus, après les
adieux du départ! papa seul s’en doute—songeait-il—l’atmosphère de
Passy est suffocante; papa, selon sa coutume, ne parle point et il
souffre. A-t-il un confident? Mme Demaille retombe en enfance.
Georges se relevait, la nuit, contemplait son père, du fauteuil où
il s’asseyait pour avaler, avant le lycée, une tasse de chocolat; M.
Aymeris fût-il éveillé comme alors, ou qu’il dormît comme maintenant,
l’échange ne se faisait point entre eux. Georges conversait avec son
père, à la façon de sa mère avec le crucifix de la rue d’Ulm. La
respiration du malade s’arrêtait, la physionomie se contractait en une
expression d’angoisse, les chairs étaient livides, à part les paupières
si cernées et si sombres, que Georges crut parfois y distinguer une
prunelle, un regard, alors que son père dormait.
Le professeur Blondel écrivit à mon ami, lui demandant un rendez-vous,
et lui révéla le mal qui consumait M. Aymeris. Georges ne devrait
plus le quitter; la volonté formelle de M. Aymeris était qu’on
laissât partir sa femme. Craignait-il de s’attendrir, à l’ultime
instant? Voyait-il dans sa chambre aux persiennes closes, deux
femmes agenouillées auxquelles il ne dirait rien, devant les
gardes religieuses, le professeur Blondel, et qui, s’il parlait,
n’entendraient pas le sens de ses aveux?
Georges retourna chez Rosemary, s’arma de courage pour lui dire:—Je te
quitte, Rosie, il faudra que je surveille mon père quand je ne serai
pas à Longreuil auprès de maman... Et toi, ma chérie, te laisserai-je
seule, dans l’état où tu es? Je vais être écartelé... Si du moins
j’avais mon travail à la campagne! Mais non, rien à faire... quel temps
perdu!
Mon ami, ces paroles à peine proférées, était confus de son égoïsme
d’artiste. Son travail! Sa peinture, quand l’heure sonnait un glas!
Abominable mysticisme de l’Art!
Parfois, dans l’atelier de Longreuil, l’artiste avait tressailli
pendant qu’il se hâtait de peindre des fleurs dont les pétales se
détachaient un à un, et tombaient sur la table, avec un bruit à peine
perceptible; les cloches de l’église du village annonçaient aux
habitants du bourg qu’une âme se séparait d’un corps.
Et ce soir, chez Rosemary, un carillon lent, lourd, funèbre, parti
d’innombrables clochers, bourdonnait dans le tympan de Georges et il en
avait une sorte de vertige, tout s’anéantissait autour de lui... Rosie
tirait gauchement l’aiguille, elle ourlait un minuscule bonnet à trois
pièces; cette femme était tout son espoir, incarnait un avenir, un
double avenir, avec la petite créature qui déjà remuait dans ce ventre
recouvert d’un tablier bleu de servante.
La plupart d’entre nous craignent l’âge qu’ils vont prendre; nous
tressaillons comme l’avare qui porte sa fortune dans sa poche et croit
entendre le pas d’un voleur sur la route. La trentaine déjà nous semble
être la ruine, nous regardons fuir la jeunesse, comme un enfant regarde
se vider un sac de bonbons.
Qu’est-ce que Georges avait à regretter? Du moins pouvait-il, de
l’avenir, attendre un moindre mal?
Ce fragment du Journal (15 juillet) marque cet état d’esprit au
crépuscule de la famille Aymeris.
_D’ici quelques mois, il ne restera plus personne de ceux qui me
formèrent, rien de ce que j’ai connu, depuis que mes paupières
se sont, pour la première aube, ouvertes à la lumière et à la
connaissance._
_La maison de mes pères se fermera, je n’en dépasserai plus le
seuil. Ce qui a cessé de vivre est, par pitié, recueilli dans l’urne
funéraire ou dans un cercueil; jetez donc nos cendres à travers
l’espace, qu’elles se dispersent dans l’air et se répandent au hasard
des vents! Si je blasphème, c’est que je ne crains plus ce que
j’avais tant redouté, car je fus l’enfant qui tient les jupes de sa
bonne, qu’elle ne le perde pas dans la foule. A cet instant parvenu,
et auquel je ne croyais plus, voici la dislocation du cortège, les
«Centenaires» deviennent des morts. Et il me semblait que je ne
pusse point leur survivre!... O mélancolies sans cause, mélancolies
«d’enfant de vieux», comme on l’a dit parfois! Et j’assiste à ces
agonies, comme les chiens de chasse que le valet retient, tandis que
les chevaux s’élancent au son du cor. Chez moi, impatience de vivre:
soif d’autre chose, fringale pour tout ce qui vit, horreur juvénile de
la lenteur, du silence, dégoût de la déchéance!_
_Même auprès de ma bien-aimée mère, si je caresse l’aveugle Trilby
sur ses genoux, et m’avise que la chère respiration de maman tout à
coup s’arrêtera dans la chambre, j’observe ma main, je m’efforce de
m’apitoyer; mes bagues et celles aussi que Maman me laissera un jour,
tomberont dans la bière, d’osselets dépouillés de ma peau, et qui
auront été mes doigts. Mais, aussitôt, l’afflux du sang au cerveau
m’entraîne, je galope à travers les blés mûrs et les vertes avoines,
sous le soleil de juillet, vers les foules dansantes, vers la foire
et vers la fête... et je rêve de trains, de bagages pour les confins
du monde, je vois la fumée noire des steamers, et rêve des régions
inconnues de l’Orient, de l’Equateur, je veux partir! Joie! Gauguin
tourne le dos à la France, cingle vers les rives où Rarahu couronne de
fleurs sa tête de faunesse tropicale, et enlace de guirlandes le flanc
poli des grands nègres, à la cadence de reptiles qui se lovent._
_Calme-toi, mon sang! Maman est seule à Longreuil. Depuis trois
semaines, je ne lui ai point écrit—et elle commence de me désirer;
les tantes me hâtent de la rejoindre; je prends pour excuse les soins
plus pressants que je dois à mon père. Et je mentirai! ce n’est ni
pour papa que je reste, ni même pour Rosemary qui ne sortira plus de
sa chambre, mais pour peindre, produire, créer. C’est pour courir
à mes pinceaux, améliorer ou compromettre, détruire peut-être, une
petite étude de quatre sous, que n’importe quel maître d’autrefois
n’eût pas condescendu à regarder._
_Tel est, chez l’artiste, l’égoïsme, l’orgueil, son désir de laisser
une trace de lui. Il pense à ses tubes de couleurs, auprès de ses
chers agonisants!... Amour, Art, Altruisme social, divinités aussi
féroces que le Dieu de M. le curé... Mysticisme universel!_
Georges prolongea tant qu’il le put son séjour à Paris, mais vers la
mi-juillet, partit pour Longreuil.
Il retrouva Mme Aymeris galvanisée par le grand air d’une campagne, où
l’influence de la mer se faisait sentir.
Mme Aymeris, ressuscitée, allait chaque matin à l’église, se promenait
en voiture l’après-midi; les tantes assistèrent ébahies à ce prodige de
la volonté.
Il ne restait que l’excitation nerveuse, à laquelle chacun s’était
fait, depuis si longtemps, et ce que Nou-Miette prenait pour de
l’animation.
Avec une verve fiévreuse, Georges commença et acheva, en deux semaines,
ce qui devait être une de ses meilleures toiles: un châtelain des
environs, M. de Champore—en costume de chasse—entouré de ses enfants.
Un soir, après la séance, modèles, peintre et autres habitants du
manoir sont assis autour de la table à thé; Mme Aymeris est encore au
presbytère, la petite bossue qui porte les dépêches se montre sur le
perron, elle tend un télégramme à Georges: _Présence indispensable,
danger imminent._ Georges cache le papier bleu dans sa poche, monte à
sa chambre. Il n’y a plus pour Paris que l’express du lendemain matin.
Il s’agira d’expliquer un départ si hâtif, mais, surtout, ne rien dire
à sa mère, ne point mettre les tantes dans le secret! Il fera sa valise
pendant la nuit, sans l’aide des serviteurs; Antonin, le seul auquel
il puisse se fier, était auprès du moribond.
Georges, qui souffrait souvent de migraines, se couche avant le dîner.
A la réflexion, il décide qu’il laissera un mot pour sa mère: une
toile s’est crevée en tombant, il la lui faut réparer tout de suite,
l’expédier en Amérique où Darius l’a promise à date fixe.
A 5 heures 1/2, il saute dans le train et il sera rendu, avant midi,
auprès de son père.
M. Aymeris, seul dans le grand salon du rez-de-chaussée, où l’on avait
dressé son lit, reposait, pendant que deux gardes, ses religieuses de
la rue de Bayen, mangeaient à l’office. Les médecins, venus à la gare,
avaient dit à Georges:—Et surtout, Monsieur Aymeris l’a encore répété
hier: _Que mon fils ne fasse pas venir sa mère!_
Quand M. Aymeris l’aperçut, il se redressa contre deux oreillers placés
derrière lui; il regarda si les portes étaient closes, fit signe à
Georges de s’asseoir dans l’antique fauteuil vert; signifia d’un geste
autoritaire, inconnu chez lui, qu’il ne faudrait pas l’interrompre,
mais assez nettement prononça d’une voix sourde:
—Mon cher enfant, te parlerai-je donc, cette fois? Il le faut!
Que je ne t’aie jamais rien dit, j’en ai souffert autant que toi.
T’ai-je toujours bien compris? M’as-tu compris? Il me faudrait plus
de forces et plus de temps qu’il ne m’en reste, pour... (M. Aymeris
balbutia):—je ne retrouve plus ce que je voulais lui dire!—... et
il reprit: Ecoute-moi: J’ai attendu la dernière minute, par égard
pour ton excellente mère, car je la croyais plus malade que moi... et
par crainte aussi que tu ne fusses point assez fort... pendant trop
longtemps ai-je en toi vu le frêle rejeton de deux proches parents,
trop tard unis? Ton frère, après ta sœur, nous furent ravis. Pour toi,
j’eus des craintes, je me suis trompé... heureusement, je le sais...
trop tard aussi... On m’a beaucoup prévenu contre toi; les tiroirs de
mon secrétaire sont pleins de lettres. Ne les lis pas! Je n’ai rien
cru... Certaines signatures te feraient de la peine... tes amis...
Georges ne put retenir:—Pas de Darius, papa, ces lettres?
—Non, mon enfant, pas de lui. D’ailleurs, ne te méfie pas... et
rappelle-toi qu’il est plus noble d’être dupe que de duper.