MME Aymeris, afin de garder son fils auprès d’elle jusqu’au terme d’une
existence qu’il lui rendait supportable, convertit une orangerie, dans
le parc, en un atelier où Georges ferait son _œuvre_. Quand le local
fut orné de boiseries, blanches comme les pages d’un cahier neuf,
l’artiste en y rentrant pour la première fois s’écria: «Est-ce donc
ici que se passera ma vie? J’y ferai quelque chose d’énorme ou je
crèverai!» Il y avait de la solennité dans cette prise de possession,
Aymeris pénétrait dans ce local vierge, comme il eût épousé une femme:
avec dévotion.
Darius Marcellot n’était pas encore admis au Jockey Club. Georges
ne l’avait pas introduit dans le monde—mais le snobisme de Darius
avait ravivé chez notre ami ce qui était son instinct: un goût des
irréguliers et de ceux qu’on appelait alors les «humbles». Plus
exactement, c’est de bohèmes qu’il s’entoura. La soi-disant Malabaraise
ayant engendré une fille au lieu d’un fils, Darius essaya d’une Rosa,
d’une Myrtille, d’une Dolorès. Ces compagnes du _Directeur_ devinrent
celles de Georges Aymeris.
Sur l’ordre de la Princesse Peglioso, le vide s’était fait autour de
lui. Elle l’avait représenté comme un malotru, et qui sortait de son
milieu bourgeois pour porter des coups de boutoir contre une société
trop complaisante à cet orgueilleux sans talent. M. Blondel rampait
toujours aux pieds de Lucia; il ne sut, ou ne voulut rien empêcher.
Jean Dalfosse feignit d’avoir provoqué Georges en duel, pour insultes
aux «Monstres» et à la Patronne; Blondel, en cette seule circonstance,
s’était interposé par commisération pour les vieux Aymeris; ils
ignorèrent la cabale dont leur fils était la victime. Les nombreuses
illustrations que Georges entreprit pour la _Revue Mauve_ de Darius
qui était devenu marchand d’estampes, lui furent un prétexte à prendre
des habitudes casanières. Il se dit fatigué, le soir, et sortit moins
souvent. Il rédigea son journal, fit des vignettes pour d’autres revues
d’avant-garde, exécuta une série de gravures sur bois, et s’occupa
beaucoup de musique. Darius Marcellot et ses femmes l’accaparèrent. Il
émigra dans le pays de bohème.
Mme Aymeris insistait:—Je ne verrai donc pas ta «mention» avant de
mourir? Tu n’auras jamais de récompense au Salon!
Georges, pour ne point désobliger sa mère, lui céla que ses espérances,
ses goûts étaient ailleurs; on ne le verrait jamais couvert de croix
et de rubans honorifiques, comme les Beaudemont-Degetz et les Charlot.
Son cœur filial était endolori par cette pensée: Maman à qui j’ai tout
sacrifié, je ne puis même pas avoir d’illusions sur elle; de l’enfant
sensible que j’étais, elle voulut faire un faux artiste, un Beaudemont.
Elle m’a conduit chez ce charlatan, puis chez la Princesse! Ignoré de
mon père, j’aurai été _insuffisamment_ compris de maman; mal jugé par
mes confrères et mes camarades: trouverais-je un jour, en une épouse,
l’aide dont un artiste a besoin, la collaboratrice de toutes les
minutes?
Cette préoccupation est bien marquée dans ces pages du journal.
Jour de Pâques.
Grasse, Grand Hôtel.
_La toux de mon voisin de chambre m’a empêché de dormir. C’est à
peine si je puis croire à ma présence dans cet hôtel, en compagnie
de l’ex-Dolorès de Darius Marcellot, lequel exige six toiles pour
juin et douze dessins pour la Revue. Pourquoi suis-je venu à Grasse?
Pour prendre quelques vacances, après cet odieux «envoi au Salon»
qui les agite tant là-bas, comme si mon nom devait figurer sur un
misérable palmarès, aux dernières pages du catalogue officiel. Vinton,
lui-même, croit encore à ces balivernes, lui qui a grandi à côté de
Manet et des Impressionnistes! J’ai envie d’embrasser Degas, qui m’a
dit:—Jeune Aymeris, on expose chez le marchand de vins. Il aurait
pu ménager maman. Me voilà, après la trentaine, avec un nom connu,
mal classé; déclassé, je le crains, et plus seul qu’aucun vagabond
de la route, moi qui eus tant de «facilités» et d’occasions, pour
devenir celui que j’eusse voulu être, et dans mon apparente félicité,
ne serais-je qu’un mécontent? Bien pis qu’un raté inconscient: un
mécontent sans bonnes raisons à donner aux autres de son aigreur.
Pas une circonstance de ma vie n’est digne de pitié... mes essais de
confidence m’ont appris à connaître les hommes. Et je_ recommencerai
_tout de même! Pour celui qui peine à placer sa copie, qu’il sorte du
ruisseau ou qu’il chante son manoir démantelé, la gloire abolie de
ses ancêtres—rien ne compte, hormis la gêne quotidienne; ceux-là ont
leurs raisons, mon cœur est avec ceux qui ont faim. S’ils savaient
les mille autres façons de souffrir communes à l’humanité entière,
peut-être auraient-ils plus de patience envers ceux qu’ils appellent
les_ heureux de ce monde. _Evidemment, mon lit est mol, la chambre
est claire, le paysage divin; la Méditerranée, ce matin, d’un bleu
d’indigo, semble accrochée aux palmiers du parc; cette vieille petite
ville si blanche et si rose pourrait être Tunis, l’odeur des orangers
monte jusqu’ici étourdissante. Dans un instant, je sonnerai pour
le déjeuner, une Luxembourgeoise me l’apportera avec de bons pains
croquants et de la confiture de mirabelles; rien à faire, si ce n’est
de «me plaire» ici jusqu’à ce soir, et demain, et une semaine, et
quinze jours, et toujours si je le voulais. Impossible!_
_Le Faune de Mallarmé voit le soleil à travers la peau du raisin,
mais ma journée s’annonce «morale chrétienne» et peu conforme aux
préceptes païens de Darius. Je pourrais connaître la joie, (je le sais
maintenant), avec mes frénésies, mon optimisme indéracinable; mais je
suis un_ heureux de ce monde, _avec des menottes au poignet, bafoué,
châtié dès que j’ouvre la bouche ou que je souris. La franchise n’est
permise qu’à celui qui couchera, ce soir, sous les ponts..._
_Y aurait-il deux_ moi? _L’un qui se dirige à gauche, et l’autre à
droite? Je dois être un homme de_ dialogue _et mon interlocuteur ne
peut être que moi-même—ou Darius? Mais encore!..._
Quelle fut l’influence de ces réflexions mélancoliques sur l’œuvre de
mon ami? Comme un prisonnier, s’il fait le tour du préau, revenant
sans cesse à son point de départ, il ne voit qu’à de rares instants
les murailles dressées autour de lui. Donc, rempli de fierté, sentant
sa force, il les veut abattre; il s’est évadé déjà. Il est _parti_.
L’enfant prodigue était alors un sujet à la mode. Il se voit comme le
biblique gardien de pourceaux dans le tableau de Puvis de Chavannes.
Pourtant il est une épreuve dont il redoute le périodique événement: sa
mère l’oblige à exposer ses œuvres au Salon annuel, ces graves assises
dont l’importance sociale diminuait à peine à la fin du XIX^e siècle.
Un «_Groupe de littérateurs de la Revue Mauve_», le premier succès qui
mit en évidence le nom d’Aymeris, avait rasséréné les centenaires de
Passy.
A partir de ce printemps, l’absolution générale semblait acquise à
Georges; on l’invitait à exposer aux «Sécessions» d’Allemagne où il
avait vendu quelques toiles. Je l’abonnai à un service de Presse dont
Mme Aymeris fit ses délices: une mère ne demeure pas indifférente à
l’amusement de lire, chaque jour, imprimé le nom de son fils, qu’on
le loue ou le critique en plusieurs langues. Georges «réfrigéra» Mme
Aymeris:
—Ne te fais pas d’illusions, ma bonne chérie... la plupart de ceux qui
signent ces «coupures», ne savent ce dont ils parlent. Si, par hasard,
j’ai «conquis leurs suffrages», qu’importe? attends, ma prochaine toile
fera oublier le groupe de la _Revue Mauve_; si elle le rappelle, on la
trouvera inférieure à la précédente; si elle est différente, on dira
que je ne suis plus le même. Il faudrait dorénavant peindre chaque
année le même groupe, comme Vinton-Dufour, ou comme Didier-Puget ses
bruyères. Si l’on surprend le public, un beau jour il ne vous permettra
plus qu’on le surprenne, il associe une certaine image à votre nom.
Mme Aymeris s’avouait toute «requinquée» par les succès de
Georges:—Enfin, _je vois_ que j’avais raison de te rendre studieux
malgré toi..... Ton père haussait les épaules:—Laisse-le donc
tranquille! Il est si chétif, ne le fatigue pas, disait-il..... Or te
voilà aussi robuste qu’un autre, et un homme connu, un artiste fêté!
Georges souriait:—Je ne voudrais pas te faire de la peine, mais «fêté»
est de trop, maman. Il y a les bons petits amis, il y a.... ce qui
n’arrive pas jusqu’à toi..... il y a.....
—Quoi? Qu’y a-t-il? Ne me mets pas martel en tête... Mais si, au fait,
je veux savoir.
—Eh bien! il y a que je suis un des _heureux de ce monde_, comme ils
disent, un privilégié, un amateur, un «fils à papa», l’ennemi!
—Ennemi de qui? Ton père et moi, que je sache, nous n’avons jamais
fait que du bien. Pourquoi, mon adoré, aurions-nous des ennemis?
Georges se taisait comme sur chaque sujet brûlant et sur lequel,
avec sa mère, il eût voulu s’étendre. Des silences opprimants
se prolongeaient, la pensée fixe du fils et celle de la mère se
rejoignaient sur ce seul point: bientôt, nous ne serons plus ensemble.
Or les années s’écoulaient, et Mme Aymeris était toujours là. M.
Aymeris, trop parisien pour se tromper lui-même, redoutait pour son
fils la revanche des confrères, après le succès du Salon de 90.
Magnard, directeur du _Figaro_, demeurait à Passy; M. Aymeris et son
voisin, rentrant parfois à la même heure, faisaient un bout de route
ensemble. Magnard proposa de conduire Albert Wolf chez Georges. Georges
n’avait rien de prêt.
L’année suivante, il envoya douze «numéros» au _Champ-de-Mars_,
_Sécession_ française, où l’auteur du _Groupe de la Revue Mauve_,
sociétaire-fondateur, avait droit à un nombre illimité de toiles; il
exposa, entre autres, un groupe de jeunes filles qui disposaient une
nature-morte sur une table; par la fenêtre on découvrait un paysage
maritime, une plage où jouent des enfants. Vinton-Dufour était venu
jusqu’à Passy pour juger de cet _envoi_, se déclara content, quoiqu’il
préférât la composition du groupe de 90. Des marchands, des critiques
défilèrent chez Georges, et à son grand déplaisir, mais il ne put
s’opposer à cette invasion de barbares. Magnard prévint M. Aymeris
que son critique d’art insistait; Georges refusa une deuxième fois
l’honneur de sa visite; M. Aymeris le supplia de ne point mécontenter
un éminent critique, dont il n’avait qu’à se louer.
* * * * *
Le jour du vernissage était attendu avec impatience par la famille
Aymeris. A l’heure où les journaux arrivent, M. Aymeris, qui se
lève tôt, va lui-même ouvrir la boîte aux lettres, près de la loge
du concierge. C’est un jour radieux, les cinéraires et les myosotis
bordent la petite allée ombreuse qui conduit à la grille; la
chienne Trilby, que réveille le soleil de mai, a quitté le lit de sa
maîtresse pour suivre son maître. M. Aymeris fait sauter la bande du
journal, s’asseoit sur un banc, les jambes molles; sa main un peu
tremblante joue avec les clefs dans les poches de sa longue «robe de
chambre-redingote», taquine le gland de sa calotte de soie, signe de
trouble; parcourt les premières colonnes de l’article d’Albert Wolff.
Rien! Rien! Rien dans le compte rendu des salles où il sait accrochées
les toiles de Georges. Les yeux congestionnés, il va chercher sa loupe
quand le nom de son fils apparaît en grosses lettres, et en tête d’un
paragraphe, ce «chapeau»: _Déchets_. Et il lit ces lignes: «_Nous
serions-nous trompés en saluant l’an dernier, M. Georges Aymeris comme
l’un des grands espoirs de l’Ecole Française? Nous nous sommes trop
hâtés. Très rares les épaules assez solides pour résister au gros
succès! Le morceau excellent que M. Georges Aymeris nous donna, il y a
douze mois, et que l’Etat se hâta d’acquérir pour le Luxembourg, fut
un ouvrage d’autant plus remarqué, que, chacun le sait dans Paris,
l’auteur, fils de notre grand avocat, universellement célèbre, n’a pas
besoin de son métier pour vivre. M. Georges Aymeris est un des heureux
de ce monde, que les fées comblèrent à sa naissance. Son esprit facile
était connu avant l’aurore de son talent de peintre. Que se passa-t-il
depuis mai dernier? Nous ne voudrions pas encore renier ce que nous
avons écrit alors, il eût été préférable de passer sous silence une
erreur totale; mais les amis de l’artiste ne nous en laissèrent pas
le loisir. Puisqu’on m’oblige à parler, je vous donne un conseil, M.
Georges Aymeris: Travaillez, réfléchissez, brillant causeur, et ne vous
croyez pas encore l’émule de Bastien Lepage. Excusez les critiques qui
applaudirent trop tôt: nous ne vous savions pas le favori que vous êtes
dans ce monde où l’on s’ennuie et dans celui où l’on s’amuse._»
M. Aymeris pâlit; il fit un effort, appela le jardinier qui l’aida pour
se relever du banc.
M. Aymeris s’enferma dans son bureau, tandis qu’Antonin, envoyé par Mme
Aymeris, impatiente d’avoir le Salon de M. Wolff cherchait son maître
dans le jardin.
A l’heure où il recevait la visite de ses clients, maître Aymeris
avait dit à Antonin:—Je n’y suis pour personne. Le patron écarta
Antonin, s’habilla seul; dès midi, prétextant un rendez-vous, il
s’en alla rue de la Ferme pour s’entretenir avec Mme Demaille sur
l’inqualifiable «éreintement» du _Figaro_.
Le fidèle serviteur, plus courbé aujourd’hui, comme son patron, fouilla
partout, mais ne trouva que le _Gaulois_, l’_Echo de Paris_ et quelques
«feuilles» à deux sous où Georges était «éreinté».
Les autres journaux du matin avaient pris le ton du juge suprême,
qui rendait la justice; les trois semaines «d’accrochage» pendant
lesquelles des professeurs de rhétorique préparaient «leur Salon»,
morceau de littérature alors dont Paris s’entretenait jusqu’aux grandes
vacances. La bonne ou la mauvaise humeur du chroniqueur prussien,
ses mots d’esprit faisaient loi. Georges, très fier, mais peiné par
le souci de Mme Aymeris, qui s’était fait acheter le _Figaro-Salon_,
s’employa de son mieux à la consoler. Hélas! chacun d’eux était dans un
plan trop différent de l’autre... Quels reproches ne lui fit-elle pas!
—Pourquoi n’as-tu pas reçu ce Monsieur dans ton atelier? Tu lui aurais
donné une étude! Tu feras toujours des bêtises, mon pauvre enfant! Que
n’as-tu pris conseil de moi? Ton père a la haine de la publicité... Il
me reproche sans cesse ma «manie», si je souhaite que tu te répandes.
Je connais tes idées nouvelles, la bohème, les Indépendants, les
«feutre-mou»... C’est la faute de Darius, de ta _Revue Mauve_; cette
saleté de torchon! On ne voit plus ton Darius, mais il est toujours
derrière toi, il te fait gigoter comme une marionnette! Ne me l’amène
jamais! Il est trop _ridicule_.
Il faut avoir entendu le mot _ridicule_ prononcé par nos parents.
_Ridicule_ était alors la pire de leurs injures.
—Maman, mon instinct me pousse à gauche, on m’a forcé d’aller à
droite: aux uns je déplairai, j’inquiéterai les autres...
—Ça, Georges, c’est du Darius tout pur! Je me méfie des gens chez qui
l’on dîne, sans potage, d’une langouste et d’une soupière de crème à la
Chantilly... Quant aux parents, ils ont le mauvais rôle. Est-ce que je
ne m’y connais pas, moi?
—Vieille chérie! Je vous adore et tiens tout ce que vous faites
pour le meilleur du monde; mais ne vous rendez donc pas misérables,
vous et papa, pour un article de journal! Et ne ris pas des modestes
pique-niques de Darius, méchante!... la crème Chantilly est
merveilleuse, chez lui, elle a un goût de vanille, si tu savais!
—Je crains pour ton père, avec ces «coupures» de presse, les propos
rapportés par je ne sais quels maladroits! Ton père change à vue d’œil.
On m’a crue malade depuis dix ans, ne dis pas le contraire! Je le sais!
Eh bien, c’est moi qui dois encore remonter ton père, car je ne me sens
pas tout à fait au bout de mon rouleau. Quant à tes tantes... un mur à
créneaux avec des mousquets chargés.
* * * * *
Je devins son confident, Georges me raconta ces scènes.
Léon Maillac dans sa sérénité olympienne, presque aveugle, souffrant
les pires douleurs physiques, heureux cependant, puisqu’il était encore
sur cette terre, présentait un admirable exemple de philosophie à
Georges qui sentait la disproportion de ses peines, comparées à celles
de ce sage. Il voulut partir en voyage, fuir Paris avec Darius. Sa mère
le supplia:
—Mon fils, ne m’abandonne pas! Tu as encore si longtemps à vivre...
* * * * *
Nous avions rendez-vous chez la comtesse Pokiloff pour que Darius lui
présentât Whistler. Femme de l’ambassadeur de Russie, la comtesse
donnait des séances de spiritisme,—ce soir-là, une réception
en l’honneur d’Oscar Wilde qui ferait une conférence, non pas à
l’ambassade, mais à Neuilly, dans un hôtel avec jardin où la comtesse,
morphinomane, faisait tourner les tables et évoquait l’esprit de
Platon et d’Alcibiade. Une foule bigarrée de journalistes, de peintres
amateurs; des douairières et des diplomates circulaient dans les salons
où fulgurait l’organisateur de ce gala, Darius Marcellot, en gilet
rouge, pantalon gris et frac à boutons d’or. Georges se garait de cette
cohue, quand s’avança M. Carolus Duran, frisé, la poitrine étincelante
de croix et de plaques, comme s’il était chez Son Excellence
l’Ambassadeur.
Georges avait pour ce virtuose un peu moins de vénération que le maître
n’en exigeait de ses cadets, comme de ses clientes; mon ami hésita
s’il saluerait Carolus. Beaudemont vint prendre l’illustre mandoliniste
par la taille, lui glissa quelque fadaise, puis, nous apercevant, M.
Duran, dans un geste de défi:
—Ah! vous voilà monsieur Aymeris... Eh bien, vous n’êtes pas très
content? Vous êtes trop fécond, mon cher!..... et vos toiles ont un
kilomètre de long..... on n’a pas pu accrocher votre groupe de femmes
dans les galeries... mais il tranche, en montant l’escalier, parmi les
projets d’architecture.
—Je ne me suis pas plaint, s’écria Georges.
Alors le peintre hispano-lillois bondit sur Aymeris, et de sa voix
grasse de baryton:
—Monsieur Aymeris—dit-il—je tiens à ce que vous le sachiez, j’ai
moi-même donné l’ordre de vous mettre dehors, puisque les amis de votre
honoré père ont eu la faiblesse de vous nommer Sociétaire, avec l’élite
de notre profession; c’est moi-même qui ai relégué votre scandaleuse
tartine dans les pourtours, puisque le règlement s’oppose à ce qu’on la
refuse. Votre assurance n’égale que l’impertinence de vos jugements sur
vos maîtres. Je prends ici nos confrères à témoin. Vous devriez être
prudent, car on rapporte vos propos. Ne niez pas, on ne prête qu’aux
riches!
On faisait cercle autour de nous, et c’était une troisième édition du
«shampooing» dont MM. Bouguereau et Gérome avaient lavé la tête de
Georges.
Le vice-président de la Société Nationale s’échauffait:
—Messieurs, n’êtes-vous pas de mon avis? M. Aymeris devrait être mis
au ban de notre chère Société!...
Le bonhomme s’emportait dans une colère comique.
Oscar Wilde commençait sa conférence. Georges, pâle, d’une voix
blanche, balbutia de vagues paroles. Je l’emmenai. Carolus Duran nous
poursuivit jusque dans le vestibule, vociférant, trépignant. Des dames
crièrent: Silence, silence, Maître!
Cette anecdote fit encore une fois le tour de Paris. Georges observa
dorénavant une retraite rigoureuse. Mme Aymeris pensa: Toujours la
faute de son Darius! Le plus atteint fut M. Aymeris: il prit en peu de
temps l’apparence d’un spectre.
Sur ces entrefaites le critique du _Figaro_ vint à mourir. Francis
Magnard raconta à son voisin ce que l’amitié lui avait dicté de faire.
—Il avait conçu une véritable haine pour votre fils. J’ai pris sur
son bureau, le lendemain de sa mort, une chronique folle; votre fils
aurait, du coup, été célèbre comme Nicolini. Vous n’aimez pas cette
gloire-là, mon cher Maître? donc, ma foi! la corbeille à papier! Mais,
voyez-vous, Aymeris, il faut comprendre l’état d’esprit actuel. Les
_peintres abusent_, il n’y en a que pour eux, dans nos colonnes! ils
prennent une place aussi prépondérante que celle du théâtre, cette
magnifique source de revenus pour nos actionnaires. Les amateurs, les
hommes qui font de la peinture par plaisir, tout en se donnant pour des
professionnels, vous l’avouerai-je... enfin... notre critique, notre
spirituel mais très nerveux chroniqueur, allait entamer une campagne
contre eux. Je ne veux pas que votre nom soit prononcé... Que votre
fils prenne donc un pseudonyme!
—Je vous arrête, mon cher voisin, fit M^e Aymeris, mon fils n’est ni
brillant, ni heureux, sans amis; et moi...
Nous étions à l’heure où allaient s’établir des rapports quotidiens
entre les artistes, la Presse et le Monde. La maison Aymeris ne
s’ouvrit plus aux visiteurs. Georges allait disparaître. Darius loua
pour notre ami un atelier à Montparnasse.
—Au pays de la bohème! dit Mme Aymeris, qui ne désarmait pas et
intriguait dans l’ombre. Les «études» ne lui représentaient rien
de sérieux; elle croyait innocemment aux tableaux «vendables», aux
commandes de l’Etat ou du Conseil Municipal. L’Hôtel de Ville, livré
aux peintres, chaque plafond, chaque pan de mur allait être un champ
de bataille. Se rappelant les œuvres de Delacroix et de M. Ingres,
qu’avaient détruites les incendies de la Commune, elle imagina que
Georges serait «pris au sérieux» le jour où il serait un peintre
d’Histoire, comme ces grands hommes de jadis; et complota avec le
professeur Blondel, ami de plusieurs ministres, membre de l’Académie
des Sciences, pour que son fils fût chargé d’exécuter un plafond ou
plusieurs. Cette tentative échoua.
[Illustration: _Rosemary_]
[Illustration]
[Illustration: _Rosemary_]
[Illustration: _Rosemary_ (_stylisée_)]
Parmi les maintes sultanes qui succédèrent à la Malabaraise sur les
divans de la _Revue Mauve_, était une Rose-Mary que Darius avait
poussée à «faire du théâtre»; disons de la pantomime... Plusieurs dents
manquaient à cette fille, son bredouillement eût peut-être convenu
pour la farce; or son visage était tragique. Sur les grosses lèvres
de Darius, collées par la salive, ce nom moyenageux sonnait comme un
olifant: _Rosemary!_ Il me disait avec mystère:—Pourquoi, dites, cher,
pourquoi notre ami Aymeris ne peint-il pas des portraits de cette
étonnante taciturne, plus suggestive que les damnées de Baudelaire,
avec sa peau de miel, ses yeux qui commandent le suicide? Ne la
verriez-vous pas, cher, avec, dans une main, la boule de verre où nos
Destins se marquent, et dans l’autre, la balance de la _Mélancholia_ de
Dürer? Ou en _Demoiselle Elue_? Très préraphaélite, n’est-ce pas?
Georges, pour lui donner du travail, la peignit en clownesse, et non
point en _Mélancholia_; d’abord par complaisance pour Darius, il la
prit à la semaine, mais il se sentit bientôt attiré par de l’inconnu.
Ayant découvert que cette créature, rebelle à divulguer ses origines,
était la fille naturelle d’un banquier de Hong-Kong,—si cette histoire
était banale, l’imagination d’Aymeris allait en faire un roman
magnifique de mystère, de douleur, d’injustice sociale. Abandonnée à
quatorze ans avec une demi-instruction, Rosie avait «travaillé» dans un
«tea room» de Marseille. Certains parents, négociants à Londres et à
Bordeaux, assurait-elle, l’avaient appelée tour à tour, mais vite elle
s’était enfuie pour venir à Paris «vivre sa vie». Elle rapportait de
chez ses bienfaiteurs le mépris et l’effroi de la richesse, un besoin
d’insulter ceux qu’elle croyait être ses supérieurs. Modiste sans
adresse, incapable plumassière, partout insuffisante et déplacée, il
était fatal qu’elle échouât chez un peintre et se fît modèle. Elle n’y
manqua pas et, pour ses débuts, posa devant Toulouse-Lautrec.
Elle avait hérité de ses ancêtres anglais son sens du devoir. «My
duty», disait-elle, et le sien était un peu celui du mercenaire exact,
régulier dans son emploi, le «duty» des serviteurs britanniques, et
qu’accompagne une orgueilleuse humilité, parfois si gênante pour leurs
maîtres. Rosemary était ponctuelle; mais n’eût point dépassé de cinq
minutes le «temps dû» pour les cinq francs que coûtait alors une séance.
Elle rappelait à Georges, par ses silences embarrassants, sa Jessie
Mac Farren. Plutôt laide, selon l’idéal parisien, Rosie avait un
type de bar-maid irlandaise. Son masque ravagé, mais d’une blancheur
laiteuse de rousse, était, je l’avoue, pictural. Ses lèvres pâles
pinçaient une moue délicieusement ironique, quoique l’ironie fût bien
le dernier de ses défauts. Ses cheveux roux et mats étaient tordus
derrière sa tête en un «bun» de coster girl. Elle aurait pu être une
chiffonnière de White-Chapel, tant elle était mal tenue, mais préparait
bien le thé et nettoyait les pinceaux à la perfection, ce qui n’est pas
facile, vous diront les peintres.
Fallait-il que Georges fût abandonné par le monde, et tout à l’étude,
pour qu’il louât le studio, à son intention choisi par Darius au fond
de ce Montparnasse que Rosie appelait Montpernot! Il n’en sortait plus,
et c’était moi qui l’entraînais à présent vers son père et sa mère.
Nous restâmes en froid, quelques semaines, parce qu’il me reprochait
d’être un «mouchard».
Un soir, j’allai au bout de l’avenue du Maine conclure la paix avec
Georges. A la terrasse d’un mastroquet, il était attablé avec Rosemary.
Je les aperçus silencieux, elle devant un verre d’absinthe, lui devant
une menthe à l’eau. Je m’assis et entrepris—pourquoi? à propos des
vieux parents et de Passy?—une fraternelle discussion qui dégénéra
en une controverse sur le portrait de la mère de Whistler. Rosemary
avait le nez court et les pommettes saillantes de la «Maud», un autre
chef-d’œuvre du maître américain, mais qu’Aymeris ne connaissait pas.
Aux tables voisines, des Gugusses du quartier rigolaient avec des
filles; Rosie s’ennuyait avec nous.
Je lui demandai, bêtement, si elle avait posé pour Whistler. Elle me
répondit avec colère:—Qu’est-ce que c’est ça?
Georges, comme si je n’étais plus avec lui:
—Rosie, pourquoi cet air si mécontent?
et en anglais:
—You have a dissatisfied look, too pathetic! tell me dear, what’s the
matter?
—Qu’est-ce que ça voo regarde, Georges? Fiche-moi le paix! Est-ce que
je te demande pourquoi vous avez ce _ravine_ le long de ta joue et ton
air _stioupide_? Si on disait ses affaires aux autres, on ne pourrait
pas toujours se tenir. Est-ce que je vous embête jamais, moi?
Georges supplia:
—Dis, tout de même! Tu sais que je voudrais tous les gens heureux
autour de moi. Tu t’ennuies.....?
Georges, j’en suis certain, profitait de ma présence pour lui parler
ainsi. Il s’enhardit, comme je lui faisais signe de ne pas se gêner.
Viendrait-il dîner avec moi, emmènerions-nous Rosie? Il n’était que six
heures. Je fis semblant de lire mon journal en attendant qu’il en fût
au moins sept.
Georges reprit:
—Mais, vois-tu, tu n’as pas les façons des autres femmes, il y a du
mystère plein toi, je ne sais quelle réserve dont on aimerait à te
faire sortir... Enfin qui es-tu? A certains instants, tu nous lâches
des lambeaux de phrases et puis tu te tais! J’adore ta pudeur. Mais
parle!
Et s’adressant à moi et à elle, tour à tour:
—N’est-ce pas qu’elle est belle? J’ai pour toi, ma vieille, une
franche sympathie, je veux que tu le saches! Ah! si plus souvent
elle m’exprimait ses petites idées! Elle en a de si jolies! Oui, je
t’assure. Mais on ne t’a pas encore permis _d’être toi_. Ils sont
méchants! Tu es une brave bougresse! Je ne suis pas méchant non plus,
n’est-ce pas? Dis à monsieur comme nous passons des journées entières,
gentiment, l’un avec l’autre. Eh bien, quoi? Dis? Je voudrais autre
chose que cette indifférence _extérieure_! Ce n’est qu’une apparence,
je le sais bien, je suis certain que je peux compter sur toi, comme tu
peux compter sur moi. Nous sommes deux cœurs purs, n’est-ce pas Rosie?
Tu le sais, dis que tu le sais?
Georges lui avait donné un bon baiser par-dessus la table. Les clients
du bistro faisaient des plaisanteries. Rosie l’écarta rageusement:
—Je ne suis pas une de ces filles qui courent les ateliers, comme
celles-là! Si je suis avec toi, c’est que j’ai à gagner mon pain, j’ai
pas envie de me le procurer autrement qu’en posant, puisque je suis
modèle; je fais mon besogne pour les dix francs par jour, ce que tu
me payes; c’est comme si je servais dans une café ou dans un maison
particulière; croyez-vous que je me laisserais peloter par la cliente!
Je suis une «lady», moi, et aussi fière que tu l’es de ta famille,
j’ai des parents aussi chics que les tiens: mais on fait ce qu’on peut,
n’est-ce pas, quand on est pauvre?
Georges me regarda comme pour que j’attestasse qu’il disait vrai:
—Dis donc à Rosie que je n’ai _aucune prévention de ce genre_.
Rosemary! Je vois toute l’humanité sur le même plan. Je ne méprise que
les hypocrites. Les méchants? Il y a des êtres cruels...... mais il
s’agirait de savoir s’ils n’ont pas une excuse.....
Rosie interrompit:—Ça est vrai!—Et Georges encouragé:
—On a ses raisons, tu crois aussi? Je suis sûr que nous nous
entendrions... Tu dissimules, à quoi bon? J’ai souffert aussi... Parle
donc, parle! ma vieille, je t’en conjure.
—Taisez voo, imbécile! N’est-ce pas que Georges est stioupide,
monsieur?
Je m’aperçus que Georges en était encore aux préliminaires d’un nouvel
amour. La suite n’allait plus être du service commandé par Darius
Marcellot. Rosie renversa son verre qui se brisa. Elle avala une autre
absinthe, et ordonna à Georges, encore une fois, de se taire. Il
s’excusait:
—J’ai une trop longue habitude de me renfermer, pour commettre
l’imprudence de la perdre, ainsi, et devant un ami à moi... Plus
qu’un mot: alors, je ne suis pas ton copain, Rosie, ton ami à toi?...
réponds... je suis si sincère, Rosie!
—Aoh immbécile! _sincerity!_ Cela est pour les pauvres!
Je commençais à regretter d’être venu; cette scène aurait-elle eu lieu,
sans moi? Georges était de ceux qui parlent devant un tiers et ne se
livrent pas dans le tête-à-tête avec la femme aimée; il profitait de
ma présence, eût voulu que je me portasse garant de sa _sincérité_, et
il m’expliqua Rosie comme un jeune auteur fait d’un manuscrit dont il
n’est pas sûr, en le lisant à des amis plus expérimentés, et qui défend
surtout les parties qu’il sait les plus faibles.
Elle se leva:
—Un copain? Aymeris, tu seras toujours, pour moi, le _patron_. I know
what my duty is! Chacun à sa place! Je ne suis pas une oie! (I am not a
goose). Moi, j’ai mon honneur. Tu as toujours été chic avec moi. Tiens,
voilà ma main, shake hands! Vous entendez, monsieur? Allez donc dîner
avec Georges au boulevard! Moi j’ai trimé, je prendrai un bouillon et
je me coucherai. A demain matin, Georges: je serai «punctual»! half
past eight, sharp.
Rosemary tendait à Georges ses mains osseuses, il les baisa. Elle perla
un rire enfantin, qui dut persuader Georges de l’innocence de cette
âme primitive, selon lui, mais non point pour moi, qui la devinais
complexe; et je tâchai d’emmener le pauvre garçon vers de la lumière et
de la gaîté. Il m’accompagna quelques minutes.
Il fit avec moi quelques pas, puis:
—Ah! non! un autre soir, reviens—dit-il—je suis trop fatigué, je
rentre aussi.
Dès ce moment, c’en était fait! Ces deux êtres si disparates, que rien
n’eût jamais dû rapprocher, et si éloignés, peut-être encore, quand
je les avais vus à la terrasse du bistro, je les avais unis pour leur
mutuelle punition. J’entrevis tout de suite les mornes tableaux d’un
lamentable collage, l’ennui, le brouillard, le gris d’une existence
médiocre, désaccordée, et dont cette scène n’était que le prélude: un
de ceux où le compositeur pose les premières notes des thèmes qu’il
entremêlera au cours de l’ouvrage, qui éclateront ensemble, de tout
leur pathétique, avant la chute du rideau, pour la mort du héros.
* * * * *
Le sentiment de Georges s’était formé comme une tumeur interne; depuis
des mois atteint, il l’ignorait. Sa passion avait grandi, cruelle,
violente et haineuse; je crus à un de ces amours dont nous guérissons
quand ils ne nous tuent pas. D’abord, et c’en fut une peut-être,
je crus à une crise d’altruisme, aggravée de littérature—bien de
l’époque d’_Un amateur d’âmes_; à une soif de sympathie qu’aurait mon
ami, pour un être plus à plaindre qu’il ne l’était lui-même à ses
yeux (et aux miens). Rosie avait la bizarrerie que goûtaient tant
les artistes d’alors; elle n’était point parmi les «heureux de ce
monde», et de quels abîmes, de quelle fange n’était-elle pas sortie,
humiliée et vengeresse, pour venir, de Hong-Kong, s’échouer dans un
bouge de Montparnasse! Georges, en fils de bourgeois, était subjugué
par le mélange de cynisme et d’innocence, par la verdeur de langue,
toute métisse, comme par la vision des choses, _directe_, disait-on,
qu’avait cette fille garçonnière et si féminine, dont la peau, telle
qu’un camélia, se duvetait de reflets verts, ou se colorait d’un rose
métallique, sous une crinière violette et jaune, réservoir d’effluves
que les plus durables parfums échouaient à dominer. Quand elle arrivait
avant son peintre à l’atelier, et que nous revenions ensemble de chez
Lavenue, Georges me disait, dès le seuil: Je suis en retard, je sens sa
peau!
J’appris, d’un de mes modèles, que Rosie avait un amant, typographe;
qu’elle amassait de l’argent et le plaçait pour lui à la caisse
d’épargne, s’occupant chez elle à des travaux de broderies
ecclésiastiques dont elle apportait de menues pièces chez «ses»
artistes. Une moitié de chasuble à fond d’or, sur papier de soie,
traîna toute une semaine dans le cabinet de Georges. Darius fit suivre
Rosette, apprit que «le typo» abusait d’elle, la maltraitait, et
qu’elle ne pouvait se passer de ces rudes hommages.
Voyant Georges s’engloutir dans cette amitié qu’il croyait sans
partage, convenait-il d’exciter sa jalousie? L’affaire Peglioso m’avait
révélé un Aymeris incendiaire. Darius le jugea trop oublieux de la
_Revue Mauve_, et, s’avisant qu’il faudrait le distraire de Rosemary,
lui révéla, bien mal à propos, que l’innocent n’avait que «les restes
d’un autre».
—Cher ami, me dit-il, mais c’est plein de péril, cet envoûtement! Bon
pour _le Drageoir aux épices_ de notre Joris-Karl Huysmans! Notre ami y
perdra sa distinction native!
Darius fit surprendre le typo et Rosie chez le traiteur où ils se
retrouvaient après le travail.
Georges n’en ressentit que plus de pitié. Comment la sauverait-il?
Comment pourrait-il jamais élever cette fille au-dessus du bas-fond
où elle semblait vouloir croupir? Soudain Georges, admirateur de
Dostoïevski, s’exalta sur la religion de Tolstoï, nous dit que son
père avait, lui aussi, le «culte des infortunes». Georges devenait un
prudhomme fort ennuyeux; il parla d’art utilitaire, d’art populaire,
d’éducation des humbles.
Rosemary avait un faible: le théâtre. Où Georges pourrait-il l’envoyer
pour l’instruire? Il l’avait jusqu’ici conduite dans les boui-bouis
et les music-halls où personne de son monde ne les rencontrerait,
comme il avait tout de même honte de sa compagne. Rosie insinuait:
l’Opéra-Comique, le «Français»; elle n’avait que trop l’habitude des
«boîtes» des quartiers extérieurs, des revues, des saynètes dont elle
fredonnait les refrains imbéciles. Comment lui ferait-il perdre cette
manie de chantonner, sans gestes, en insistant sur les paroles tendres
ou grivoises? Rosemary ne riait pas et gardait sans cesse le front
plissé par la dernière ou pour la prochaine colère.
Pauvre petite! Elle avait une trop bonne mémoire... Le «patron» la
pressa d’apprendre des vers par cœur, elle choisit _la Grève des
Forgerons_ et l’_Hymne à l’Epée_, toute fière de déclamer du François
Coppée et des strophes de la _Fille de Roland_.
Georges insista pour la poésie anglaise, relut, en songeant à elle, les
_Idylles du Roi_, par Tennyson; Rosie les absorba comme du Bornier;
mais il s’en lassait à mesure que Rosemary se familiarisait avec les
Elaines et les Marjories préraphaélites auxquelles elle donnait trop
de langueur, dont elle faisait des «Mimis». Il risqua les ballades
de Kipling; l’argot soldatesque de la marine devenait savoureusement
comique avec l’accent, plus anglais que français, mais ni l’un ni
l’autre en somme, et montmartrois plutôt, de la «bar-maid».
Comme maîtresse de Georges, elle dégageait très fort la mélancolie
spéciale des êtres inférieurs et incultes dont l’amitié est si pesante
pour ceux même qui les aiment; et Georges, honteux, ne m’attira plus
chez lui, à moins qu’il ne fût davantage en peine que de coutume, et
il me disait alors:—Tu ne peux juger Rosie comme moi qui vis avec
elle. Elle est _extrêmement intelligente_! Ses parents sont ignobles de
l’avoir abandonnée... Elle a des raffinements, une délicatesse dans des
riens... Je vais de découverte en surprise, elle est rafraîchissante
comme une pluie douce en août.
Je demandais, discrètement, des exemples.
—D’abord, elle refuse tout de moi, ayant l’horreur de l’argent; je
règle ses notes, mais elle exige que ce soit anonymement! J’adresse le
montant de sa semaine de pose, à la poste restante. Du jour où elle
m’eut accordé _quelque chose_, elle me défendit que je la payasse de la
main à la main.
—Prends garde, mon ami, lui disais-je, tu deviens...
—Gâteux? Tais-toi! Tu ne comprends rien aux choses simples! Elle est
si près de la nature, _si humaine!_ Vous êtes tous sophistiqués.
—Je ne trouve pas cela humain, Aymeris! mais imbécile, comment voir ce
à quoi riment ces pudeurs?...
—Peu importe... mais ne parlons que de son intelligence. Elle fait des
remarques si justes! Comme les gosses!
—Exemple?
—Eh bien, Rosie a un sens épatant de la forme! Elle m’a dit: «Tu m’as
fait la cuisse plus courte que le mollet, parce que, pour peindre, tu
t’étais assis au dessous de moi.» Est-ce étonnant? Quel œil! Elle me
corrige! Elle a l’instinct de la forme... même pour les vers. Elle m’a
dit (je lui ai fait entendre _le Cid_ et _Phèdre_), elle m’a dit:—Ton
Corneille, c’est de la rocaille, au lieu que Racine c’est doux, ça vous
chatouille comme le zéphir. Pas joli...? Voyons! Naturellement, zéphir
lui vient de quelque chansonnette... mais l’emploi qu’elle en fait est
bien exquis. C’est ainsi que l’art se renouvelle. Elle est _moderne!_
Il la parait de toutes sortes de falots petits mérites modestes,
s’étonnant de ses «réponses inattendues» dans les occasions les plus
banales, et pâlissait si par malheur une réplique sans aucun sens lui
faisait, dans un éclair, voir qu’elle était vraiment, irrémédiablement
condamnée à l’épaisse torpeur faubourienne; mais prêtais-je à Georges
des pensées qui ne lui venaient pas? Il reconstruisait les phrases de
son modèle, en donnait des gloses comme d’un sonnet de Mallarmé ou, si
elle ne disait rien, il me priait de regarder les yeux verts de cette
«chatte de Baudelaire», en lesquels sommeillait un monde que lui seul
avait su découvrir.
Darius et moi définissions les silences de Rosemary, ceux d’une boîte
qu’on secoue et qui est vide.
Georges étant si épris d’elle, Darius invitait le morne couple à
de petits dîners de littérature, dans l’espoir d’entretenir une
intelligence supérieure d’artiste, qui s’alourdissait.
Un soir, devant Mallarmé, Darius fit réciter par Rosie quelques vers
d’_Hérodiade_. Bientôt elle se rebiffa:
—Tout cela vaut-il la peine que je me grouille? On ne se f... pas du
peuple comme ça. Moi, j’aime la _Grève des Forgerons_. Un de mes amis
l’a dit, c’est superbe!
—Quel ami? demanda-t-on.
—Sauras... sauras pas! Un copain de Montpernot!
On devinait que Georges avait froid à l’échine. Cette fois, je
crus qu’il avait envie de s’en aller sans elle; il me dit en
sortant:—Pauvre petite! Si je l’avais connue il y a dix ans, quelle
artiste en eussé-je fait! Elle était intimidée, la pauvre petite, car
elle peut être sublime dans _Hérodiade_, quand elle ne se trouble pas.
Le plus souvent ils s’entretenaient en anglais. Aymeris me donnait
alors des explications, flatteuses et puériles, du vocabulaire indigent
de sa protégée. Sa chaleureuse pitié insensiblement substituait à
Rosie un personnage idéal qu’il fabriquait de toutes pièces; autour
de la «fière et malheureuse épave» il dessina un jardin magnifique:
la richesse des plantations la recouvrit, les fleurs parfumaient
l’atmosphère pour le maître paysagiste, mais non point pour les
promeneurs.
Un de nos plaisirs consistait à choisir pour Rosie des livres dont
Georges lui lisait certains fragments, la suppliant de les achever
quand il serait dehors. Mary, vaniteuse, s’efforça de lire, mais ne
dépassait pas souvent le premier quart d’un volume; parfois encore, au
retour d’un spectacle classique où elle prétendait s’être plu, Georges
la priait, par façon d’exercice, de lui résumer l’ouvrage, de lui
expliquer le scénario à sa manière; et quel bonheur trahissait-il au
moindre signe de compréhension quand elle enchaînait quelques phrases
qui eussent un sens.
—La pauvre enfant, qu’elle est judicieuse!
Combien de fois Georges et moi la laissâmes-nous seule dans l’atelier,
non sans qu’il lui recommandât de «lire ferme» et, comme M. Aymeris
à Mme Demaille, de n’aller pas dehors sans être bien couverte. Elle
s’enrhumait facilement, ne savait prendre pour elle-même les plus
élémentaires précautions, et moquait Georges qui avait été élevé dans
de l’«ouate rose»; car si toute femme, même sans se l’avouer, est au
début flattée par les prévenances, les attentions gentilles d’un homme,
Rosie qui s’était d’abord laissé choyer, se lassa vite, si bien qu’à
une question affectueuse de Georges, elle répondit devant moi:—Tu
m’emm...es avec ton insistance! Les riches croient tout savoir, même la
médecine, mais nous autres, on en sait plus long qu’eux, en pratique.
[Illustration: _Le cabinet de M^e Aymeris_]
* * * * *
Georges retournait en arrière! Et il ne travaillait plus; absorbé
par sa Rosette, comme jadis par Jessie, sa passion était là, très
dangereuse, inconsciente, et se prenant pour de la pitié, pour un
sentiment noble que rien ne rabaisse.
M. Aymeris, chaque jour un peu plus morose et plus faible, ne
quittait guère son cabinet que pour se rendre chez Mme Demaille;
l’indestructible nonagénaire lui survivrait: nous commencions de la
croire immortelle.
Mme Aymeris restait dans son jardin, s’il faisait beau, ou près du feu,
avec sa Trilby. Elle se desséchait, sans que les médecins constatassent
une recrudescence de son mal. L’avocat feignait d’ignorer le traitement
du docteur roumain que Georges avait rappelé; mais M. Aymeris _ne
parlait pas_. Quant à lui, il se laissait mourir, respectueux des
desseins de la Nature. Mme Aymeris se remit à lire son vieux missel
latin, se fit conduire en voiture aux offices avec plus d’exactitude
que jadis; elle priait à voix basse, en remuant les lèvres comme
les écoliers qui se répètent à eux-mêmes leurs leçons. Georges la
surprit un jour, agenouillée et comme en conversation douloureuse
avec le crucifix de sa grand’mère, un souvenir de la rue d’Ulm. Il
pensa: Je n’ai jamais vu maman remplir ses devoirs, même à Pâques; le
catholique qui ne communie pas, est-il en règle avec l’Eglise? Il y a
des ecclésiastiques si compréhensifs, si habiles! Un directeur pourrait
être utile à maman qui, j’en suis sûr, n’ose plus se confesser.
A chacune de ses visites, il observait des livres que sa mère, avec
le geste d’une femme qui se couvre, si quelqu’un frappe à la porte
de son cabinet de toilette pendant qu’elle se lave, cachait dans sa
chancelière dès qu’il entrait. Un volume, les _Provinciales_, dans une
reliure du XVII^e siècle, timbrée d’armoiries, était en évidence sur
la tablette du bureau. Une fois, il surprit d’autres ouvrages: _Madame
Guyon et Fénelon_, _l’Exposition des Maximes des Saints_ et un _Traité
du Quiétisme_.
Georges, après s’être instruit auprès de Léon Maillac, interrogea sa
mère:
—Avez-vous un directeur, maman? Voyons! Vous n’êtes plus janséniste,
comme bonne-maman? La terrible férule, que celle de Jansénius!
Mais j’aperçois là un _Traité du Quiétisme_... si je ne me trompe,
Fénelon, imbu d’hellénisme, est indulgent aux pécheurs et tolérant
pour nos émotions trop vives? Le Jansénisme impose trop d’austérité,
de perfection, oh! maman, comment, vous, chérie, une janséniste,
m’auriez-vous ouvert la cage et désiré pour moi tous les bonheurs... au
lieu que ce soit papa, avec son peu de religion, qui ait eu peur de la
vie?
—Laisse-moi, mon Georges! Ne parlons pas de religion; chacun la
pratique à sa manière, bien peu atteignent à la perfection. J’ai
peut-être eu trop peur de _Lui_, parce que j’étais trop éloignée de
la perfection! Je me rattrape sur le tard. Tu en viendras là... mais
laisse-moi à mes petites pratiques. Je lis. J’attends tout de Lui! En
tout cas, _je crois!_
—Faites-vous donc faire la lecture par un bon prêtre, mais un prêtre
jeune!
—Merci de tes conseils, mon enfant! Quand je ne lirai plus moi-même,
Nou-Miette remplira cet office.
—Alice—disaient les tantes—a toujours été originale. Ses chagrins ne
sont point sans l’avoir rendue ce qu’elle est aujourd’hui.
Cet état de concentration fiévreuse inquiétait Georges, si ce nouveau
mysticisme plus doux occupait sa mère, qui semblait moins seule dans
sa solitude et ne posait plus à son fils de questions relatives au
travail, à ce qu’il faisait, à la santé de M^e Aymeris dont tous,
hormis elle, s’alarmaient, car elle ne pensait plus qu’à elle-même;
les félicités éternelles lui semblaient-elles moins inaccessibles à
l’humble pécheresse qu’elle était?
Si ses belles-sœurs s’asseyaient auprès d’elle, pour la journée,
avec leur tricot et la _Revue des Deux Mondes_, cette assiduité
l’interrompait dans ses prières, et Alice, qui avait encore des
secondes d’emportement, ordonna à ces demoiselles de la laisser seule:
elle avait besoin de dormir, ce qu’elle ne pouvait faire sans un
ronflement dont elle était humiliée en se réveillant.
—Et puis, mes bonnes amies, vous me regardez trop. Ai-je donc très
mauvaise mine?
Quelqu’un de très observateur eût deviné le frémissement religieux,
l’angoisse de Mme Aymeris. Mais Georges me dit, beaucoup plus tard, que
ce drame de conscience si pathétique, il l’avait suivi dans un rêve,
car il était comme un stupide, et tout absorbé par sa Rosie.
* * * * *
Blondel, rappelé par Mme Aymeris, interrogea Nou-Miette, qui sortait
avec sa maîtresse. Où allait Mme Aymeris? Le professeur recommanda à
la Nivernaise de ne quitter Madame non plus que son ombre. Nou-Miette
lui apprit que Madame allait dans les paroisses et les couvents, à la
recherche d’un prêtre, d’un curé de campagne, d’un brave homme qui la
rapprochât des sacrements; Madame aurait pu s’adresser aux tantes;
quant à ces Demoiselles, Madame en avait peur, par rapport à la secrète
«conversion» de Madame qui voulait se remettre à communier.
Blondel, théologien, seul devina les causes de la crise morale au début
de laquelle tremblait encore sa cliente et amie. Il confia à Georges:
—Ta mère, Jojo, a vécu dans l’état d’âme effrayant des solitaires;
je l’ai connue jadis telle qu’un Saint-Cyran, courbée par la crainte;
ensuite, l’implacable Jansénisme a mis ta mère en état de révolte
par amour pour toi; et afin de se justifier en te lançant dans la
vie mondaine, elle a, je crois, tout rejeté de sa religion de jeune
fille. Personne n’a suivi le drame intérieur de cette âme passionnée;
aujourd’hui son cerveau, comme une machine qu’on surmène, a des arrêts;
ta mère s’échauffe, discute avec des prêtres sur les différences
d’écoles et la pratique des confesseurs; elle paie d’une façon bien
noble, mais au centuple, l’austérité de sa vie, les soucis que lui
donna son désir de te libérer, tout en n’offensant pas le Bon Dieu.
Songe à ce qui doit s’agiter dans cette tête qui se désorganise...
Mme Aymeris changea cinq fois, cet hiver-là, de confesseur. Chacun de
ceux qu’elle fit venir à elle, au bout de quelques jours lui paraissait
insuffisant ou «trop supérieur».
Georges, on le devine, s’irrita en assistant à cette bataille
quotidienne; l’idée du néant ne le tourmentant point pour lui-même,
il avait à certaines heures de détresse appelé la mort, dans l’espoir
qu’elle fût suivie de l’inconscience, sous la terre avec quoi son corps
se confondrait. J’ai entendu Rosemary se récriant, quand il parlait
de l’anéantissement de la chair et de l’esprit, en Protestante encore
respectueuse des devoirs dûs aux parents; et ce m’était pénible de
songer que, lasse parfois de la présence continuelle de Georges, ce fût
elle qui l’expédiât à Passy, où Mme Aymeris, disait-elle sérieusement:
«a besoin des conseils d’un fils quoiqu’elle ne compte plus pour lui.»
Si j’évitai les occasions de rencontrer Georges et sa maîtresse,
Georges ne me les offrait pas non plus. Darius m’en donna plusieurs et
qui suffirent à me convaincre que notre ami devenait précisément pour
Rosemary, ce qu’il avait été naguère avec Mme Aymeris.
Il s’était mis à peindre d’après son modèle, des figures nues, chastes
d’intention, mais d’une brutale sensualité. A une fin de séance, je
pénétrai dans le vestibule de l’atelier, attendis que Rosette passât un
peignoir: elle le grondait, il ne soufflait mot.
—Je n’aurai plus même de respect pour toi, Georges—disait-elle.
Les Français sont _toutes_ pour la rigolade, vous ne croyez pas en
Dieu, Dieu vous châtiera comme vous le méritez. Les riches n’aiment
pas la famille. Si, au lieu de Rosie, vous aviez pour amie une vraie
Française, iriez-vous voir votre mère? Vous êtes _ignôbel!_ Tantôt,
je prends le tram avec vous, je vous mène de force chez votre mère...
Vous m’embêtez tant avec vos soins!... la pauvre lady en a besoin plus
que moi; pendant que vous ferez votre «duty», je resterai sur le pont,
regardant la rivière, oui, je suis _poétique_, moâ!
Georges consentit:
—Mais tu pinceras une bronchite! Reste, j’irai seul, je te le jure.
—Je ne suis pas malade, Georges, mais votre mère est malade, elle.
Vous êtes _ignôbel_! I’ll teach you how to behave (je vous apprendrai à
vous conduire).
Enfin, il m’ouvrit la porte, l’air confus.
—Tu drogues là depuis quand? Rosie, tu l’as entendue, me flanquait un
suif. Elle a un sens du devoir! J’en suis à plat!
Ainsi Georges passa-t-il quelques soirées à la maison Aymeris, au lieu
de traîner Rosie de restaurant en restaurant. Comme Rosie négligeait
de faire un bout de toilette, après son travail, il choisissait des
traiteurs de Montmartre ou de Montparnasse, pour s’y tenir mieux à
l’aise, et n’y être pas repéré. La question du repas soulevait des
tempêtes. Rosie ne s’habillait pas, mais elle disait:
—Tu as honte? Tu pourrais bien me balader sur les grands boulevards!
Pourquoi tu prétends que tu me respectes, si tu ne me conduis
qu’auprès des grues et des «poseuses»? Je suis une _dame!_ I was born a
Lady, mon cher, comme toi un gentleman!
Et Georges reprenait le chemin de Passy, prévoyait le jour où il serait
seul avec sa maîtresse, impuissant à s’en arracher, la suivant pas à
pas, désemparé, honteux et vaincu.
* * * * *
La maison paternelle devenait pour Georges un lieu d’épouvante; il
dut faire un effort, dont il ne rougissait même plus, pour accorder
quelques instants à Passy.
Il faudrait transcrire ici tout le journal intime de l’année 1894,
depuis ce moment. A la première page d’un gros cahier, nous lisons ce
mot souligné: Personnel.
A la dernière: _Prière de détruire ce cahier, à cause de mon fils_.
Il n’y a plus de raison pour respecter cet ordre, comme on le verra
beaucoup plus loin.