_Rien de changé dans l’hôtel Peglioso, pas même moi! J’ai dû subir
l’ironique regard des valets de pied, dès le vestibule. Ils en ont
entendu sur mon compte, ceux qui sont à la salle à manger! J’ai
gravi à nouveau les marches de marbre lilas, les lévriers ont fait
laisser-courre après moi, le boule Fafner, seul, m’a reconnu et agita
la queue, en vieil ami. La Princesse était assise à son piano, au
fond du boudoir Louis XV du premier étage, dans un tea-gown bleu de
paon, avec ses perles au cou et le_ parfum... _Le bas du visage s’est
épaissi. Elle est moins fine, mais plus désirable encore. Ses courtes
mains pataudes, aux ongles d’ivoire. Quand elle m’entendit, elle ôta
ses grosses bésicles de mandarin. Elle jouait la_ Fantaisie _de Chopin
(on ne résiste pas à la première apparition du thème); pourquoi a-t-il
fallu qu’elle jouât la_ Fantaisie, _au lieu d’un nocturne ou de tout
autre morceau?_
_—Georges, je vous l’ai déjà dit, je n’aime pas qu’on me baise le
dessus de la main: le bras, s’il vous déplaît de choisir autre chose._
_Et tout a recommencé. Me voici de nouveau dans l’Enfer!_
_Le dîner fut agréable, mais nous étions trois. Donc, déjà vol. Elle
avait fait trève de persiflage, à cause de Mandagora, le compositeur
napolitain,_ troisième _convive. Elle fut éblouissante de drôlerie,
gamine, gentille. Mandagora est absurde mais peu gênant; deux des
Russes et un Prince polonais venus en cure-dent. Quand j’allais
me retirer, apparut Jean Dalfosse, Lucia est aussitôt redevenue
gouailleuse._
_La Princesse me «commande» pour dimanche prochain, midi; elle veut
que Jean et moi nous nous mesurions, torses nus, ce serait un duel au
pinceau trempé dans du bleu de Prusse... Lucia a des idées d’élève
de l’Ecole des Beaux-Arts, cette brimeuse. Elle a fait allusion à ma
boiterie. Charmant!_
_Cette fois je serai maître de mes nerfs; je crois que je suis guéri
en sa présence; je ne sens plus le même trouble et, dès la première
émotion du revoir calmée, je me suis senti vis-à-vis d’elle comme un
peintre devant un beau modèle avec qui l’on cause librement, mais_
rien de plus. _Elle n’est pas de ces femmes qu’on puisse_ aimer,
_ce n’est pas un cœur. Reste l’attraction prodigieuse de sa parole,
la plus attachante, la plus spirituelle; et son cerveau, le plus
compréhensif. Y aurait-il chance—et de combien peu de femmes peut-on
dire cela!—de lui faire comprendre_ la peinture? _La peinture! Ce_
trou noir _pour presque tous, où chacun croit mettre quelque chose.
La Princesse en a le sens, quand elle ne plaisante pas (mais elle
se dérobe, se refuse aux explications). Si parfois vous obtenez une
heure de causerie, elle vous dira des choses qui valent la peine
d’être retenues. Mais impossible à déchiffrer! Peut-être y a-t-il au
fond d’elle un sentiment noble et élevé, que l’expérience de la vie
lui fait garder pour soi. Après tout, ne me fait-on pas les reproches
mêmes dont je l’accable? Je ne sais quelle fut sa jeunesse, d’où elle
vient. Sait-elle où elle va? Qui sait ce que fut pour elle le Prince
Peglioso? Cette chambre à coucher, toute d’or et de marbre, qui dira
ce qui s’y est passé? Les lévriers et le boule Fafner en ont dû voir
de belles, eux, les défenseurs de la vestale qui a l’air de s’offrir,
au moment où elle tue! Le faux-art d’un Gino Peglioso, sa retraite à
Florence, telle qu’elle m’est décrite, nous pouvons en imaginer les...
Enfin... Et tous les «Monstres» sous le dôme du palais de l’avenue
Montaigne! Je retiens ce trait: la Princesse, pour faire peur, avait
organisé des rondes de nuit autour du jardin. Un homme de confiance se
promenait sous les fenêtres, une lanterne sourde à la main, et armé.
Dom Gino fit cesser cette vigile, parce qu’une nuit, le gardien tira
et abattit raide mort un garçon d’écurie qui se faufilait dans le
cabinet de toilette. Six mois après, le prince s’établissait dans une
villa de Bellos Guardia. Quelles abominations n’a-t-elle pas connues
et peut-on lui en vouloir?..._
_Mais à moi? J’ai été un dégoûtant. Mon père me juge mal parce qu’il a
deviné ce que je suis: mauvais peintre, mauvais amant, mauvais tout ce
que je veux être!_
_Il reste certain qu’elle est cruelle. Je sais que je boite un peu,
mais pourquoi sans cesse me le rappeler? Pourquoi ne parler que des
choses de l’amour, pourquoi mettre en doute la santé de ses amis,
comme si elle leur reprochait de ne pas monter à l’assaut de sa Tour
d’Ivoire? Car elle est chaste, je jurerais qu’elle l’est, comme une
vestale. Peur de l’Enfer? Sa religion vous porte sur les nerfs,
agressive, intolérante, insultante comme elle l’est. Le vendredi, si
vous vous laissez tenter par un mets gras (pourquoi en met-elle, sur
ses menus?) c’est, pour huit jours, des réprimandes, des allusions
intolérables. Elle a dit à notre copain Maréchal, vendredi dernier:
Vous avez besoin de prendre des forces; je remplacerai le roast-beef
par un bon plat maigre à la cantharide. Une Française ne ferait pas
de ces grossières plaisanteries. Mais il y a la musique! là, elle
est imbattable; l’autre soir, on se serait cru à la villa d’Este, du
temps de Franz Liszt. Divine, sa lecture de l’_Elisabeth de Hongrie,
_l’oratorio de l’abbé compositeur. Marie-Thérèse de Canteleu, avec sa
voix de garçon enroué, mais de style, avait obtenu de Marcelin qu’il
chantât avec elle. Dans les passages pour le piano seul, Lucia fut
incroyable d’adresse et de_ compréhension; Christus, Faust, _toutes
les partitions de Liszt sont tour à tour lues, à la joie du Polonais
Nikko. Je tourne les pages, je sens le parfum du corps qui sort du
bain, de cette peau toujours sèche et fraîche._
_Non, la Princesse est d’une autre essence que nous... J’ai été un
imbécile! Elle souscrit pour dix abonnements de luxe à la_ Revue Mauve
_de mon brave Darius. Au résumé, elle est sublime._
* * * * *
_Je m’attire des rebuffades; je n’ai point de chance, quand je
laisse échapper des mots amers devant ces dîneurs macabres: «ces
Pourceaux». C’est trop difficile, avec des vieillards, même avec des
gens d’âge moyen, s’ils sont du_ monde, _d’exprimer une opinion. Ils
n’en ont pas, d’opinion; sûrement ils n’en ont pas, à eux, du moins.
Maréchal pressait la Princesse de commander les statues du vestibule
à Mercié, de l’Institut. J’ai boudé. Comment? Il y a un Dalou, il
y a un Rodin, en France, et vous choisiriez ce faiseur de sujets
de pendule? On me lance à la tête les petits coussins de la salle à
manger: la cristallerie, les assiettes volent en éclats; les valets de
pied doivent étendre un naperon devant ma place; frémissant, je fais
mine de me lever. La Princesse a eu la vilenie de me crier:—Attendez
d’avoir eu le prix de Rome, pour parler, vous n’y entendez rien. La
menteuse! Elle aurait peut-être commandé les figures à Mercié, mais,
une fois livrées, elle en aurait fait une cible pour sa carabine de
salon._
_Après le dîner, elle disait aux autres:—Vous savez, c’est Georges
qui a raison. Votre Mercié est_ gaga, _comme vous, mes vieux
rotulards!_
_Tout le temps des insultes à double percussion et je crois savoir_
où _est_ son goût _à elle; mais il faut donner tort, rabaisser,
humilier..._
_Le philosophe, comme dans le_ Bourgeois Gentilhomme, _a fait une
dissertation contre moi, il me hait; les fidèles, pas mieux stylés
que des figurants de province, poussèrent des hou! hou! Non! Contre
moi? Contre le philosophe? Contre lui, a cru Bredius. Il ne me le
pardonnera pas._
_Lucia me demande de lui faire connaître Huysmans. D’où colère de
Bredius._
28....
_Jean Dalfosse est un malin, le chouchou des vieux; il les amuse et
les flatte. Je voudrais avoir son entrain de sous-officier et sa
verve tapageuse. Avec le rire bruyant, on peut tout dire; ce sont
les lignes tombantes de mon visage qui prêtent de l’aigreur à mes
moindres paroles, du sérieux à mes boutades, un ton de suffisance
supercoquentieuse à mes jugements. J’aime trop ce que j’aime pour
avoir des opinions molles et des jugements de dîner en ville._
_Jean était gentil avec moi, au passage Geoffroy, et c’est un brave
type. Il a le rire et l’organe de cuivre qui permet d’affirmer et de
s’en foutre. Chez la Princesse, il me «blague», bien au diapason de la
Princesse. Quand il est présent, je retombe dans l’ombre, ou sers de
poupée au jeu de massacre. S’il assiste aux séances du portrait, je
m’excuse, et ne fais rien. Ce sera à choisir: de lui ou de moi. J’en
ai prévenu Lucia, elle m’a promis que_ nous serions seuls, _un de ces
soirs_.
_Je néglige Passy. Heureusement que maman ne se porte pas trop mal._
1^{er} mars.
_Nous avons commencé le portrait: Si les séances sont toutes comme
la première, le travail sera «de longue haleine». Il faut truquer et
adoucir. Je place Lucia dans la pénombre._
[Illustration]
..._Un coup monté par Jean, sans doute: quand j’arrive ce matin, le
mail-coach est dans la cour et les hommes me disent qu’on va tantôt à
la Croix de Berny._
—..._Comment? Et la séance?_
_Je monte chez Lucia, elle était prête à sortir, ravissante avec son
cache-poussière gris, son voile blanc, un chapeau de printemps._
—_Il fait si beau, dit-elle, j’ai changé d’avis, Jean voulait
déjeuner chez Liliane, sur le chemin; nous y allons, venez Georges, je
vous emmène._
—_Non, je suis venu pour le portrait, c’est mal ce que vous faites.
Ou bien ne voulez-vous plus poser, jamais? La première idée du
portrait n’est pas de moi._
_Une discussion s’ensuit. A ce moment, une grosse averse, Lucia donne
des ordres: le mail-coach rentre aux écuries. Nous déjeunerons au Café
anglais. A 3 h. 1/2, retour dans le salon où l’on roule mon chevalet;
Lucia porte sa robe de peluche vert-bleu, (horrible), je n’ai pas osé
la prier de mettre la noire. Elle s’est assise, grognon, dans un de
ces énormes fauteuils de chez Penon, ses «bains de siège», dit-elle.
Là dedans, plus de taille, plus de cou; fauteuil tout au plus bon pour
une jeune fille maigre. Elle m’a fait des grimaces, a tiré la langue
en me regardant. J’ai fait semblant de commencer, au fusain. Rien de
bon! Je rageais._
_A 4 h. 1/2, la table de thé est introduite dans le salon et il y a
six personnes qui attendent en bas._ Elle _s’enfuit pour mettre sa
«tea-gown Théodora», et me congédie._
_Je suis resté une heure de plus, à faire des dessins, des esquisses
de composition. Je sais comment je la veux représenter, je la connais
par cœur, je vais faire un portrait de mémoire. Ce sera exécrable._
_Voilà ce que c’est qu’un portrait mondain._
* * * * *
_Cher Léon Maillac, quel ami vous auriez pu être, si votre retenue et
votre discrétion m’eussent servi de règle! Cette discrétion, je me
demande si elle ne tient pas autant d’un profond scepticisme d’homme à
femmes, que de ce sentiment, faux,—je veux me le dire encore—qu’on_
n’empêche rien, _qu’on n’aide personne, que chacun a sa destinée
écrite dans les plis de sa main. Vous m’avez vu naître et c’est
seulement aujourd’hui que vous abordez avec moi le grand problème?_
_Vous m’avez dit jadis:—Un homme entre quarante et cinquante ans est
à son summum pour l’amour; cela, vous l’avez dit; mais à vingt-cinq
ans, à trente, dans votre jeunesse, plus tôt encore? Peut-être m’avez
vous célé ce qui vous arriva?_
_Hier, quand je fus m’asseoir à côté de votre chaise-longue, bon
ami dont les yeux s’obscurcissent, vous m’avez pris la main, parce
que vous vouliez que je tâtasse votre pouls. Florette, en caraco de
pilou, tapota votre oreiller sale, fit quelque absurde remarque,
de sa voix de harengère et, quand elle s’en fut retournée dans la
chambre où vous coucherez ce soir_ contre elle, _vous, cher Léon! vous
soupirâtes longuement. Alors, reprenant la conversation interrompue
par Florette:_
—_Georges, qu’est-ce que vous faites avec la belle Princesse? Vos
parents savent-ils que vous êtes encore assidu à l’avenue Montaigne?
Et le professeur Blondel? Il ne va plus, dit-on, au dîner des
«Pourceaux», il y a là un mystère. Il change chaque jour; longtemps
je n’ai pu y croire, aujourd’hui, j’en suis certain: C’est lui qui
touche les objets sacrés; pourtant à cinquante ans on n’est plus
Lévite; aussi meurt-il, mais je ne devrais pas encore vous révéler les
mystères de la Tente d’Assignation, vous êtes trop jeune... Et vous,
dites, qu’en faites-vous, de la Princesse?_
_Aujourd’hui, je ne comprends plus! Pourquoi ne m’avoir pas plus tôt
forcé de me confesser à vous, le confesseur idéal, parfait, de Georges
Aymeris? Vous m’avez bourré de littérature; si vous ne vouliez pas
m’instruire autrement que par des livres, pourquoi m’avoir prêté les_
Liaisons dangereuses, _tant d’ouvrages qui me troublèrent sans que je
les comprisse? L’arrangement de votre misérable existence (heureuse,
prétendez-vous, grand héros), l’économie en devient pour moi moins
énigmatique que naguère: Florette, chez vous, et ailleurs..... votre
blonde que j’ai connue, Mme X. et Mme Z.; votre rousse, toutes vos
maîtresses mariées, les complications, les drames! D’où cette mine
plombée, votre apparence de cadavre! Cher Léon Maillac, vous qui êtes
mon grand frère, pourquoi parûtes-vous ému par mon balbutiant récit
d’un avant-dernier été? Dès après ma crise, et ensuite, vous sembliez
ne vouloir pas que je parlasse. Maintenant, je me laisse aller en
confiance; mais vous m’aviez dit ce jour-là:_
_—Attendez, vous verrez, il n’y a que_ cela _qui compte! L’Art n’est
rien, au prix des femmes._
_Vouliez-vous dire_ l’Amour, _ou les_ femmes? _Je ne sais pas ce que
c’est que la Femme, et je connais l’amour. Parlez! Il y a là une
confusion que mon expérience et vos sous-entendus vont perpétuer.
Videz pour moi le fond de votre cœur!_
_Séances, hier, aujourd’hui. Elle pose assez bien, la robe crème est
bien, avec les mousselines de soie, près de la gorge. Nikko est venu
ce matin, il a passé le temps de la séance, en face de moi, assis, me
fixant. C’est odieux, Lucia me faisait des signes qui voulaient dire:
Prends garde; il est jaloux._
_De quoi, mon Dieu?_
_Il se taisait. Quand elle se lève pour venir voir le pastel, elle
passe son bras autour de mon cou, mon cœur bat. Le Polonais s’agite.
Tout cela est trop bête! Mais me trouble, m’irrite. Le mauvais pastel
que je devrai signer!_