20 février 1890.

_Rien de changé dans l’hôtel Peglioso, pas même moi! J’ai dû subir

l’ironique regard des valets de pied, dès le vestibule. Ils en ont

entendu sur mon compte, ceux qui sont à la salle à manger! J’ai

gravi à nouveau les marches de marbre lilas, les lévriers ont fait

laisser-courre après moi, le boule Fafner, seul, m’a reconnu et agita

la queue, en vieil ami. La Princesse était assise à son piano, au

fond du boudoir Louis XV du premier étage, dans un tea-gown bleu de

paon, avec ses perles au cou et le_ parfum... _Le bas du visage s’est

épaissi. Elle est moins fine, mais plus désirable encore. Ses courtes

mains pataudes, aux ongles d’ivoire. Quand elle m’entendit, elle ôta

ses grosses bésicles de mandarin. Elle jouait la_ Fantaisie _de Chopin

(on ne résiste pas à la première apparition du thème); pourquoi a-t-il

fallu qu’elle jouât la_ Fantaisie, _au lieu d’un nocturne ou de tout

autre morceau?_

_—Georges, je vous l’ai déjà dit, je n’aime pas qu’on me baise le

dessus de la main: le bras, s’il vous déplaît de choisir autre chose._

_Et tout a recommencé. Me voici de nouveau dans l’Enfer!_

_Le dîner fut agréable, mais nous étions trois. Donc, déjà vol. Elle

avait fait trève de persiflage, à cause de Mandagora, le compositeur

napolitain,_ troisième _convive. Elle fut éblouissante de drôlerie,

gamine, gentille. Mandagora est absurde mais peu gênant; deux des

Russes et un Prince polonais venus en cure-dent. Quand j’allais

me retirer, apparut Jean Dalfosse, Lucia est aussitôt redevenue

gouailleuse._

_La Princesse me «commande» pour dimanche prochain, midi; elle veut

que Jean et moi nous nous mesurions, torses nus, ce serait un duel au

pinceau trempé dans du bleu de Prusse... Lucia a des idées d’élève

de l’Ecole des Beaux-Arts, cette brimeuse. Elle a fait allusion à ma

boiterie. Charmant!_

_Cette fois je serai maître de mes nerfs; je crois que je suis guéri

en sa présence; je ne sens plus le même trouble et, dès la première

émotion du revoir calmée, je me suis senti vis-à-vis d’elle comme un

peintre devant un beau modèle avec qui l’on cause librement, mais_

rien de plus. _Elle n’est pas de ces femmes qu’on puisse_ aimer,

_ce n’est pas un cœur. Reste l’attraction prodigieuse de sa parole,

la plus attachante, la plus spirituelle; et son cerveau, le plus

compréhensif. Y aurait-il chance—et de combien peu de femmes peut-on

dire cela!—de lui faire comprendre_ la peinture? _La peinture! Ce_

trou noir _pour presque tous, où chacun croit mettre quelque chose.

La Princesse en a le sens, quand elle ne plaisante pas (mais elle

se dérobe, se refuse aux explications). Si parfois vous obtenez une

heure de causerie, elle vous dira des choses qui valent la peine

d’être retenues. Mais impossible à déchiffrer! Peut-être y a-t-il au

fond d’elle un sentiment noble et élevé, que l’expérience de la vie

lui fait garder pour soi. Après tout, ne me fait-on pas les reproches

mêmes dont je l’accable? Je ne sais quelle fut sa jeunesse, d’où elle

vient. Sait-elle où elle va? Qui sait ce que fut pour elle le Prince

Peglioso? Cette chambre à coucher, toute d’or et de marbre, qui dira

ce qui s’y est passé? Les lévriers et le boule Fafner en ont dû voir

de belles, eux, les défenseurs de la vestale qui a l’air de s’offrir,

au moment où elle tue! Le faux-art d’un Gino Peglioso, sa retraite à

Florence, telle qu’elle m’est décrite, nous pouvons en imaginer les...

Enfin... Et tous les «Monstres» sous le dôme du palais de l’avenue

Montaigne! Je retiens ce trait: la Princesse, pour faire peur, avait

organisé des rondes de nuit autour du jardin. Un homme de confiance se

promenait sous les fenêtres, une lanterne sourde à la main, et armé.

Dom Gino fit cesser cette vigile, parce qu’une nuit, le gardien tira

et abattit raide mort un garçon d’écurie qui se faufilait dans le

cabinet de toilette. Six mois après, le prince s’établissait dans une

villa de Bellos Guardia. Quelles abominations n’a-t-elle pas connues

et peut-on lui en vouloir?..._

_Mais à moi? J’ai été un dégoûtant. Mon père me juge mal parce qu’il a

deviné ce que je suis: mauvais peintre, mauvais amant, mauvais tout ce

que je veux être!_

_Il reste certain qu’elle est cruelle. Je sais que je boite un peu,

mais pourquoi sans cesse me le rappeler? Pourquoi ne parler que des

choses de l’amour, pourquoi mettre en doute la santé de ses amis,

comme si elle leur reprochait de ne pas monter à l’assaut de sa Tour

d’Ivoire? Car elle est chaste, je jurerais qu’elle l’est, comme une

vestale. Peur de l’Enfer? Sa religion vous porte sur les nerfs,

agressive, intolérante, insultante comme elle l’est. Le vendredi, si

vous vous laissez tenter par un mets gras (pourquoi en met-elle, sur

ses menus?) c’est, pour huit jours, des réprimandes, des allusions

intolérables. Elle a dit à notre copain Maréchal, vendredi dernier:

Vous avez besoin de prendre des forces; je remplacerai le roast-beef

par un bon plat maigre à la cantharide. Une Française ne ferait pas

de ces grossières plaisanteries. Mais il y a la musique! là, elle

est imbattable; l’autre soir, on se serait cru à la villa d’Este, du

temps de Franz Liszt. Divine, sa lecture de l’_Elisabeth de Hongrie,

_l’oratorio de l’abbé compositeur. Marie-Thérèse de Canteleu, avec sa

voix de garçon enroué, mais de style, avait obtenu de Marcelin qu’il

chantât avec elle. Dans les passages pour le piano seul, Lucia fut

incroyable d’adresse et de_ compréhension; Christus, Faust, _toutes

les partitions de Liszt sont tour à tour lues, à la joie du Polonais

Nikko. Je tourne les pages, je sens le parfum du corps qui sort du

bain, de cette peau toujours sèche et fraîche._

_Non, la Princesse est d’une autre essence que nous... J’ai été un

imbécile! Elle souscrit pour dix abonnements de luxe à la_ Revue Mauve

_de mon brave Darius. Au résumé, elle est sublime._

* * * * *

_Je m’attire des rebuffades; je n’ai point de chance, quand je

laisse échapper des mots amers devant ces dîneurs macabres: «ces

Pourceaux». C’est trop difficile, avec des vieillards, même avec des

gens d’âge moyen, s’ils sont du_ monde, _d’exprimer une opinion. Ils

n’en ont pas, d’opinion; sûrement ils n’en ont pas, à eux, du moins.

Maréchal pressait la Princesse de commander les statues du vestibule

à Mercié, de l’Institut. J’ai boudé. Comment? Il y a un Dalou, il

y a un Rodin, en France, et vous choisiriez ce faiseur de sujets

de pendule? On me lance à la tête les petits coussins de la salle à

manger: la cristallerie, les assiettes volent en éclats; les valets de

pied doivent étendre un naperon devant ma place; frémissant, je fais

mine de me lever. La Princesse a eu la vilenie de me crier:—Attendez

d’avoir eu le prix de Rome, pour parler, vous n’y entendez rien. La

menteuse! Elle aurait peut-être commandé les figures à Mercié, mais,

une fois livrées, elle en aurait fait une cible pour sa carabine de

salon._

_Après le dîner, elle disait aux autres:—Vous savez, c’est Georges

qui a raison. Votre Mercié est_ gaga, _comme vous, mes vieux

rotulards!_

_Tout le temps des insultes à double percussion et je crois savoir_

où _est_ son goût _à elle; mais il faut donner tort, rabaisser,

humilier..._

_Le philosophe, comme dans le_ Bourgeois Gentilhomme, _a fait une

dissertation contre moi, il me hait; les fidèles, pas mieux stylés

que des figurants de province, poussèrent des hou! hou! Non! Contre

moi? Contre le philosophe? Contre lui, a cru Bredius. Il ne me le

pardonnera pas._

_Lucia me demande de lui faire connaître Huysmans. D’où colère de

Bredius._

28....

_Jean Dalfosse est un malin, le chouchou des vieux; il les amuse et

les flatte. Je voudrais avoir son entrain de sous-officier et sa

verve tapageuse. Avec le rire bruyant, on peut tout dire; ce sont

les lignes tombantes de mon visage qui prêtent de l’aigreur à mes

moindres paroles, du sérieux à mes boutades, un ton de suffisance

supercoquentieuse à mes jugements. J’aime trop ce que j’aime pour

avoir des opinions molles et des jugements de dîner en ville._

_Jean était gentil avec moi, au passage Geoffroy, et c’est un brave

type. Il a le rire et l’organe de cuivre qui permet d’affirmer et de

s’en foutre. Chez la Princesse, il me «blague», bien au diapason de la

Princesse. Quand il est présent, je retombe dans l’ombre, ou sers de

poupée au jeu de massacre. S’il assiste aux séances du portrait, je

m’excuse, et ne fais rien. Ce sera à choisir: de lui ou de moi. J’en

ai prévenu Lucia, elle m’a promis que_ nous serions seuls, _un de ces

soirs_.

_Je néglige Passy. Heureusement que maman ne se porte pas trop mal._

1^{er} mars.

_Nous avons commencé le portrait: Si les séances sont toutes comme

la première, le travail sera «de longue haleine». Il faut truquer et

adoucir. Je place Lucia dans la pénombre._

[Illustration]

..._Un coup monté par Jean, sans doute: quand j’arrive ce matin, le

mail-coach est dans la cour et les hommes me disent qu’on va tantôt à

la Croix de Berny._

—..._Comment? Et la séance?_

_Je monte chez Lucia, elle était prête à sortir, ravissante avec son

cache-poussière gris, son voile blanc, un chapeau de printemps._

—_Il fait si beau, dit-elle, j’ai changé d’avis, Jean voulait

déjeuner chez Liliane, sur le chemin; nous y allons, venez Georges, je

vous emmène._

—_Non, je suis venu pour le portrait, c’est mal ce que vous faites.

Ou bien ne voulez-vous plus poser, jamais? La première idée du

portrait n’est pas de moi._

_Une discussion s’ensuit. A ce moment, une grosse averse, Lucia donne

des ordres: le mail-coach rentre aux écuries. Nous déjeunerons au Café

anglais. A 3 h. 1/2, retour dans le salon où l’on roule mon chevalet;

Lucia porte sa robe de peluche vert-bleu, (horrible), je n’ai pas osé

la prier de mettre la noire. Elle s’est assise, grognon, dans un de

ces énormes fauteuils de chez Penon, ses «bains de siège», dit-elle.

Là dedans, plus de taille, plus de cou; fauteuil tout au plus bon pour

une jeune fille maigre. Elle m’a fait des grimaces, a tiré la langue

en me regardant. J’ai fait semblant de commencer, au fusain. Rien de

bon! Je rageais._

_A 4 h. 1/2, la table de thé est introduite dans le salon et il y a

six personnes qui attendent en bas._ Elle _s’enfuit pour mettre sa

«tea-gown Théodora», et me congédie._

_Je suis resté une heure de plus, à faire des dessins, des esquisses

de composition. Je sais comment je la veux représenter, je la connais

par cœur, je vais faire un portrait de mémoire. Ce sera exécrable._

_Voilà ce que c’est qu’un portrait mondain._

* * * * *

_Cher Léon Maillac, quel ami vous auriez pu être, si votre retenue et

votre discrétion m’eussent servi de règle! Cette discrétion, je me

demande si elle ne tient pas autant d’un profond scepticisme d’homme à

femmes, que de ce sentiment, faux,—je veux me le dire encore—qu’on_

n’empêche rien, _qu’on n’aide personne, que chacun a sa destinée

écrite dans les plis de sa main. Vous m’avez vu naître et c’est

seulement aujourd’hui que vous abordez avec moi le grand problème?_

_Vous m’avez dit jadis:—Un homme entre quarante et cinquante ans est

à son summum pour l’amour; cela, vous l’avez dit; mais à vingt-cinq

ans, à trente, dans votre jeunesse, plus tôt encore? Peut-être m’avez

vous célé ce qui vous arriva?_

_Hier, quand je fus m’asseoir à côté de votre chaise-longue, bon

ami dont les yeux s’obscurcissent, vous m’avez pris la main, parce

que vous vouliez que je tâtasse votre pouls. Florette, en caraco de

pilou, tapota votre oreiller sale, fit quelque absurde remarque,

de sa voix de harengère et, quand elle s’en fut retournée dans la

chambre où vous coucherez ce soir_ contre elle, _vous, cher Léon! vous

soupirâtes longuement. Alors, reprenant la conversation interrompue

par Florette:_

—_Georges, qu’est-ce que vous faites avec la belle Princesse? Vos

parents savent-ils que vous êtes encore assidu à l’avenue Montaigne?

Et le professeur Blondel? Il ne va plus, dit-on, au dîner des

«Pourceaux», il y a là un mystère. Il change chaque jour; longtemps

je n’ai pu y croire, aujourd’hui, j’en suis certain: C’est lui qui

touche les objets sacrés; pourtant à cinquante ans on n’est plus

Lévite; aussi meurt-il, mais je ne devrais pas encore vous révéler les

mystères de la Tente d’Assignation, vous êtes trop jeune... Et vous,

dites, qu’en faites-vous, de la Princesse?_

_Aujourd’hui, je ne comprends plus! Pourquoi ne m’avoir pas plus tôt

forcé de me confesser à vous, le confesseur idéal, parfait, de Georges

Aymeris? Vous m’avez bourré de littérature; si vous ne vouliez pas

m’instruire autrement que par des livres, pourquoi m’avoir prêté les_

Liaisons dangereuses, _tant d’ouvrages qui me troublèrent sans que je

les comprisse? L’arrangement de votre misérable existence (heureuse,

prétendez-vous, grand héros), l’économie en devient pour moi moins

énigmatique que naguère: Florette, chez vous, et ailleurs..... votre

blonde que j’ai connue, Mme X. et Mme Z.; votre rousse, toutes vos

maîtresses mariées, les complications, les drames! D’où cette mine

plombée, votre apparence de cadavre! Cher Léon Maillac, vous qui êtes

mon grand frère, pourquoi parûtes-vous ému par mon balbutiant récit

d’un avant-dernier été? Dès après ma crise, et ensuite, vous sembliez

ne vouloir pas que je parlasse. Maintenant, je me laisse aller en

confiance; mais vous m’aviez dit ce jour-là:_

_—Attendez, vous verrez, il n’y a que_ cela _qui compte! L’Art n’est

rien, au prix des femmes._

_Vouliez-vous dire_ l’Amour, _ou les_ femmes? _Je ne sais pas ce que

c’est que la Femme, et je connais l’amour. Parlez! Il y a là une

confusion que mon expérience et vos sous-entendus vont perpétuer.

Videz pour moi le fond de votre cœur!_

_Séances, hier, aujourd’hui. Elle pose assez bien, la robe crème est

bien, avec les mousselines de soie, près de la gorge. Nikko est venu

ce matin, il a passé le temps de la séance, en face de moi, assis, me

fixant. C’est odieux, Lucia me faisait des signes qui voulaient dire:

Prends garde; il est jaloux._

_De quoi, mon Dieu?_

_Il se taisait. Quand elle se lève pour venir voir le pastel, elle

passe son bras autour de mon cou, mon cœur bat. Le Polonais s’agite.

Tout cela est trop bête! Mais me trouble, m’irrite. Le mauvais pastel

que je devrai signer!_

Aymeris · 第 26 / 42 题