LE POÈTE

Si je pouvais

parler, je sais que le pauvre chien resterait.

Il a le droit de me voir mourir...

_Mais, c’est que je ne meurs plus du tout! La situation n’a plus rien

de pathétique._

_Est-ce si vilain, de revenir à la vie?_

* * * * *

Aymeris, déjà, s’était «fait une raison». L’aventure de la Villette lui

était apparue risible. A quel jeune homme n’arrive-t-il pas d’attendre,

à un rendez-vous, et de revenir bredouille? Quoi? mortification

pénible à son orgueil? Se moquant du lyrisme enfantin avec lequel

Georges—invraisemblablement peu formé—avait répondu à ses avances,

Lucia l’avait mis sous clef comme un «gigolo», et le «gigolo» était

sorti, bien près, croyait-il, d’être un _surhomme_.

Allait-il devenir un homme?

Le retour à la santé, c’est pour un être jeune, après une très

grave maladie, comme s’il renaissait. La bienveillance universelle,

l’optimisme de Georges fanfaronnait comme la joie d’Adam encore

ignorant de la faute.—_Si je n’avais noté mes impressions au jour le

jour, je ne me serais rien rappelé_, m’a-t-il dit.

Il me conta ce que fut pour lui son premier potage, puis sa première

côtelette, après qu’un interne, mandé au paroxysme de la fièvre, fut

reparti. Le médecin de Trouville et celui de Caen ne viendraient plus

qu’une fois la semaine. On donnait à mon ami tous les livres qu’il

demandait. La Bible et la Vie des Saints disparurent de sa table.

Maillac envoya des romans et des poésies dont Georges s’éprit au point

de ne plus vouloir faire de la peinture; il esquissa un traité en

vers de la «Joie de Vivre», dont il parla plus tard comme d’une des

compositions les plus ambitieuses et les plus mélancoliques que pût

inspirer à un jeune Français la rencontre de Nietzsche (traduit en

anglais).

Je pense que jamais personne ne se sera mieux moqué de soi-même que

Georges Aymeris—et cela, le lendemain du jour où il s’était cru

Lovelace ou Pindare. Son sens, si juste, de la _qualité_, devait le

rendre, selon l’heure, intéressant ou fastidieux à lui-même.

Durant cette résurrection, et jusqu’à ce qu’on pût, au milieu de

l’hiver, le ramener à Passy, la famille Aymeris, y compris l’avocat,

était demeurée à Longreuil, maison froide en dépit de ses deux poêles

et des vastes cheminées. M. Aymeris n’allant que rarement à Paris pour

ses affaires, avait établi Mme Demaille au manoir, après la fermeture

de la villa; cette présence, qui eût hier obsédé tout le monde, fut

agréée comme celle de Nou-Miette et de l’un des secrétaires. Ces dames

tricotaient dans le salon; Mme Aymeris marchait, prenait l’air et se

portait mieux: comme son Georges, elle était encore une fois sauve.

Si elle s’aventurait dans la chambre bleue et blanche, elle s’asseyait

quelques secondes près de son fils: lui parlait-elle de _certaines

choses_, il feignait d’être trop faible encore pour en discuter.

—Et ces livres, pourtant? Et ces cahiers? Tu écris trop! Ne te fatigue

pas.

M. Aymeris venait l’embrasser, lui tâtait le pouls, redescendait à

son travail. Les tantes passaient par la chambre, sur la pointe des

pieds, et ne s’entretenaient qu’avec la religieuse. Mme Demaille

apporta au convalescent son fameux parfum d’Houbigant, des sachets de

vétiver. Georges, qui se retrouvait avec elle comme jadis à la rue de

la Ferme, lui emprunta en cachette un vaporisateur et ses instruments

de manucure, certain polissoir à ongles dont la vieille coquette ne

se séparait jamais. Le coiffeur de Pont-l’Evêque tailla la barbe de

Georges: elle avait crû aux proportions de celle d’un sapeur.

Un jour Mme Aymeris apprit que Georges, encore au lit, maniait la

lime, s’enduisait d’une pâte rouge le bout des ongles; la chambre

était tout imprégnée d’«une odeur qui vous renverse», le parfum que

Mme Demaille avait fait acheter par Josselin chez Guerlain, selon le

désir de Georges, ce contempteur du luxe et de la richesse. Le mangeur

volontaire d’une encore invisible vache enragée, jouait à l’enfant

gâté; de sa couche, il régna sur tous les habitants de Longreuil, les

rôles furent à l’envers; et chacun s’en trouva mieux. La maladie de

Georges avait réuni en un seul corps les membres épars de la famille.

Après la tempête, c’était une bonace inespérée. Les tantes rouvrirent

le piano et, «avec leurs pattes rouillées», sur l’Erard aux cordes

détendues, M. Aymeris leur fit jouer la Symphonie pastorale.

«...Sentiments de reconnaissance après l’orage.»

* * * * *

Georges Aymeris ne reprit son journal que quatre ans plus tard. Dans

cet intervalle, je m’étais lié intimement avec lui pendant un séjour

à Cannes, où j’eus l’occasion de le mettre en rapport avec un médecin

roumain qui venait de découvrir l’origine du diabète nerveux. Mme

Aymeris, à l’insu de son mari qui ne croyait qu’aux vieilles méthodes,

suivit un traitement auquel elle dut les quelques ans de survie que

Georges allait prendre trop tôt pour la guérison.

Il se jette alors dans le travail comme un forcené. De retour à

Passy, il s’enferme avec des modèles et il semble que la crise dont

il sort ait grandi son talent; il prend une aisance à la fois et une

pondération que Vinton-Dufour, lui-même, remarque, et dont il loue

celui qu’il avait naguère si dédaigneusement découragé.

Léon Maillac espère, mais n’est pas encore convaincu.

Depuis sa rupture avec Georges, la Princesse Peglioso, pour la première

fois, avait consenti à s’éloigner de Paris; l’une de ses cousines, qui

vivait à St-Petersbourg, la retenait chez elle pendant que le palais de

l’avenue Montaigne regorgeait d’ouvriers. Un gros héritage, inattendu

de Mme Peglioso, lui avait fait acquérir des tentures et des boiseries

flamandes qu’elle voulut mettre en place. «Socrate» eut la haute main

sur les travaux, y occupa son temps, rendu libre par l’absence de la

Sirène.

Aux questions de «Socrate», Georges ayant évasivement répondu qu’il

n’allait jamais dans le monde, il ne fut plus parlé, entre eux, de

la Princesse; le peintre, tout à son métier, connut enfin les joies

d’un labeur régulier et productif. Petersbourg, avec des séductions

nouvelles, retenait encore la Princesse. Chaque été ramena les Aymeris

en Calvados, comme de coutume. Cette période fut la seule unie que

Georges devait vivre.

Un succès, au Salon, avait amélioré sa situation vis-à-vis de sa

famille et de la «critique»; son tableau _la Plage de Trouville_,

attira l’attention des peintres par une hardiesse de coloris et une

acuité de dessin qui, déplaisant à Beaudemont et aux autres maîtres

d’Aymeris, avait fait admettre par Vinton que Georges Aymeris était

peut-être _parti_! Vinton se serait-il donc trompé?

Etait-ce le fruit de ses méditations sur l’oreiller, entre ses

gardes-malades? Georges avait fait un acte courageux d’émancipation: il

avait renoncé à son atelier de Passy, en avait loué un assez modeste

dans une impasse des Ternes, où trente peintres et sculpteurs faisaient

alors colonie; et ç’avait été pour lui le début de la période, à la

fois la plus active, et la plus périlleuse de ses «expériences».

Dans les fins de vie, il est des phases où les vieillards semblent

oublier que le terme approche; les choses paraissent comme en certains

jours d’automne mols et sans vent, ne point bouger. Mme Aymeris se

sentait mieux portante, M. Aymeris eût été heureux tout à fait,

puisque, pour Georges, à la tourmente succédait une embellie; mais

l’indépendance du jeune homme devint vite suspecte... Des lettres

anonymes apprirent à l’avocat que, depuis quelque temps, son fils

fréquentait des _anarchistes_—à la vérité des hommes de lettres, des

poètes, des musiciens et des peintres, dans les bureaux d’une revue

«décadente» qui, quel qu’en fût le titre, n’étant pas la _Revue des

Deux Mondes_, ne pouvait être «rien de bon». Antonin sut que, le soir,

son jeune maître se rendait, rue de la Michodière, au bureau de cette

«revue anarchiste», qu’il dînait «au cabaret», rentrait plus tard

que de coutume; il lui arriva même de ne point rentrer du tout, et,

excipant d’un rendez-vous de camarades, qui le retiendrait «dans Paris»

trop tard pour le dernier train, M. Georges coucherait à l’atelier,

dans l’alcôve de la soupente.

Georges n’osa point y faire porter son lit, mais un sofa en tiendrait

lieu; dans une autre pièce, on pouvait prendre un repas.

Seules, Caroline et Lili furent aises de cette audace virile; elles se

firent inviter à un thé par leur neveu.

—Emmenez-moi avec vous! supplia Mme Aymeris.

Ces trois dames s’exclamèrent sur la décence des lieux, le mobilier

«simple, mais de bon goût», un peu effarouchées cependant par des

toiles étranges, «des nus sans ces draperies classiques qui donnent

le style et la noblesse au corps humain», et s’émurent d’être les

convives de Georges, ailleurs qu’à Passy. Elles n’en revenaient pas!

Telles des bourgeoises de province, rien ne comptait, rien n’existait

pour les tantes, hors de la famille, de la _maison_, de ce qui «nous

appartient». Elles partirent de chez Georges en querellant Mme Aymeris,

_l’émancipatrice_, qui ne riait pas non plus, étant surtout mécontente

qu’il habitât cette impasse «si peu chic».

Caroline avait choisi, pour faire le ménage et surveiller son neveu,

une matrone de confiance que Georges congédia dès le lendemain de ce

gala familial et commandé. Georges _appartenait_ à ses tantes, il

s’était senti depuis son premier jour de conscience, comme ce petit

ballon captif dans la boule en cristal du presse-papier, un lot gagné

par lui dans une loterie à la foire de Saint-Cloud; ses mouvements

ne feraient donc jamais éclater cette prison diaphane et sphérique

qu’après sa fièvre typhoïde il s’était résolu à briser?

Encore et toujours le fait odieux des traditions? Ah! zut! il ne serait

plus le petit ballon bleu et jaune, blanchi par des flocons en corne de

cerf, qui tourbillonnent et simulent la neige, quand on agite la boule

de cristal.

De plus en plus, en son for intérieur, remercia-t-il Lucia d’avoir

secoué les chaînes, puisqu’il se croyait guéri d’elle, comme de sa

mauvaise fièvre d’octobre. Un désir violent, comme une aspiration d’air

marin, lui avait élargi le thorax, il se sentait vivre physiquement

à plein, l’équilibre de ses sens lui donnait une joie qu’il appela

dionysiaque. O Nietzsche...

Je l’entends encore qui vaticine à Cannes: _Le chardon pousse sur des

ruines, mais il descellera les pierres entre lesquelles sa graine est

tombée..._ Ce qui était une mauvaise image, un peu forcée pour le moins.

Passy s’enfonça sous sa ligne d’horizon, comme Longreuil; Paris revêtit

pour lui le manteau de Peau d’Ane, et celles du soir devinrent toutes

semblables aux premières heures d’un beau matin.

J’avais un atelier au fond de la même impasse, curieux observatoire

d’où je pus suivre de près mon confrère, frétillant comme un poisson

dans l’eau, avec les pires peintraillons, ne choisissant plus,

dépensant ses réserves de sympathie; il ne demandait qu’à s’ouvrir,

qu’à se donner, sans savoir au juste qui méritait sa confiance. Alors,

son imagination généreuse peuple les ateliers voisins de personnages

poétiques, charmants et exceptionnels; il frappe à toutes les portes,

veut causer, voir, être reçu; invite «de la jeunesse» chez lui, même

un certain Makowski, du nº 8, qui sifflote dans la cour, un béret

de velours sur la tête, en blouse d’encadreur, et qui, d’après des

agrandissements photographiques, peignit sous nos yeux plus de trois

cents portraits d’inconnues défuntes, du quartier. Au n^o 17, un

peintre amateur, botté pour la chasse, une trompe autour de son torse,

faisait poser des chevaux de manège, dont les piétinements et le

crottin furent cause que je résiliai mon bail, ne pouvant lutter contre

ce monsieur de Charmozan, qui payait son terme avec des portraits au

fusain, où notre propriétaire apparaissait en officier de territoriale,

chamarré de décorations de fantaisie; et même—après un long retard

du locataire à payer son terme—d’une rosette de la légion d’honneur.

Nous avions, au 19, le caricaturiste Sec-Pett chez qui des filles du

quartier, avec leurs souteneurs, menaient un train infernal jusqu’avant

dans la nuit; si je me barricadais pour être seul, quelqu’un

s’introduisait par un vasistas.

Georges se lassa bientôt des visites de porte à porte, toute l’impasse

venant chez lui, selon l’usage, quand un nouveau locataire s’y

installait. Il sentit le néant, la tristesse des pseudo-artistes,

succédané de l’académie Charlot-Matoire. Nul de ces _artistes_

n’exerçait son métier «pour le plaisir de peindre», me répétait Georges

Aymeris. Et comme moi, il se barricada.

[Illustration]

S’il a joui un instant du va-et-vient des jolies filles et des joyeux

garçons dont les rires emplissaient l’avenue, il travailla avec rage.

Tout lui fut alors sujet d’étude; il fit poser tous ceux qu’une boîte

de cigarettes égyptiennes et une cave à liqueurs maintenaient immobiles

sur la table à modèle.

Ici s’esquissa une des aventures qui déterminèrent l’avenir de mon

ami Aymeris; s’il m’est d’ailleurs difficile de choisir parmi ses

«histoires», comme disait sa mère, je dois ici découper la silhouette

de la personne autour de qui la plupart de ces «histoires» se groupent:

Darius Marcellot, directeur de quatre revues, poète dramaturge,

philosophe-sociologue, qui concevait le monde parisien «_à peu près

comme Balzac_».

Georges, à propos de ce Darius et de ses lyriques entreprises

financières, a dû tirer à boulets rouges sur le papa Aymeris.

Nous suivrons désormais le sillage de Darius, l’«irréaliste

transcendantal» jusqu’au bout de notre croisière.

Ce Marcellot était venu chez Aymeris après l’ouverture du Salon,

sous prétexte de lui faire illustrer la _Fille aux yeux d’Or_ et,

peut-être, les œuvres complètes d’Honoré de Balzac. Georges parla des

éditions d’Aloïsius Demaille, des dessins de Delacroix. Quoi? Georges

connaissait le nom du grand Aloïsius Demaille? Mais Aloïsius était

_le père spirituel de Darius_! En vérité, les plans de Marcellot

devaient être d’ordre financier; Georges, fils de M^e Pierre Aymeris,

petit-fils d’Emmanuel-Victor, pourrait devenir utile à la _Revue Mauve_

qui manquait d’abonnés pour «le grand format de luxe à 500 frs.». Les

Aymeris bailleraient les fonds.

Ce Darius Marcellot, qui était-il? D’où venait-il? On le disait

Arménien. Or il était né d’une Alsacienne et d’un journaliste

de Toulouse. Sa mise rappelait l’époque romantique. Son gilet

flamboyant, de velours ponceau, à double rang de boutons d’acier, se

mariait périlleusement avec un veston de «tweeds» à carreaux verts;

ses pantalons, comme taillés dans un plaid d’Ecosse, avaient des

sous-pieds. Un feutre tyrolien, une plume de paon piquée dedans,

surplombait des yeux clairs de jeune fille, toujours humides d’un

rhume des foins; le gauche s’ornait d’un monocle. Une bouche aux

grosses lèvres sensuelles, dénonçait de terribles appétits. L’accent de

Marcellot, dur et traînant, rappelait l’Est, et sa voix grasse, le Midi.

La première visite de Marcellot à l’atelier déconcerta Georges.

Embarras du quémandeur pour expliquer le but de sa démarche. Georges

lui refusa de faire des dessins, mais désira le revoir souvent, causer

avec cet homme qui possédait «le portrait de la _Malabaraise_ de

Baudelaire», des Toulouse-Lautrec et des Guys.

Marcellot avait déjà vu beaucoup plus de choses et de gens que n’avait

fait Georges, son aîné. Il tutoyait tout Paris, depuis les derniers

survivants du Parnasse jusqu’à des entraîneurs et des gens plus bas

dans le monde des courses. Journaliste, brasseur d’affaires, chanteur

et impresario, son information était illimitée, sa culture très jolie

mais surtout germanique. Enfin, Darius était un homme à femmes. Il en

traînait avec lui toujours une, à laquelle il demeurait un ou deux ans

fidèle, dans l’espérance d’en avoir un enfant. Il était féru d’une

ambition innocente: être le père d’un génie qui réalisât l’œuvre que

Darius portait dans son cerveau sublime et empêché.

Je n’ai jamais connu d’être meilleur que cet agneau de périsymboliste,

auteur de poèmes en prose, de tragédies absconces et d’inoffensives

éthiques. Une frénésie de gloire, d’élégance et de fortune, un sens

pratique (partiel) et une totale incompréhension, cohabitaient en ce

grand corps, maladroit et dégingandé, qui échappait aux contingences

par sa myopie.

—Quelles sont les démarches, me demanda-t-il chez Georges Aymeris, un

soir qu’il avait perdu son dernier sou à Auteuil, que doit-on faire

pour être reçu au Jockey-Club et accéder à ces tribunes si enviables,

dans le pesage de Longchamp? Vous êtes membre du Jockey-Club, n’est-ce

pas? Combien paye-t-on ce vert carton rond que les gentlemen du turf

portent accroché à leurs jumelles? Mais il y faut une couronne au moins

de vidame?

Il ne me crut pas, quand je lui répondis que je ne serais pas admis

au Club, même si j’achetais un titre du Pape. Nous savions que Darius

attendait cet honneur, récompense pour un ouvrage de théologie qu’il

dédierait au Saint Père.

A peine une affaire avait-elle réussi, qu’il l’abandonnait pour en

entreprendre une autre: il avait déjà publié des journaux comiques,

une revue philosophique, un _Courrier des Sports_, et un magazine, _la

Danse_. Darius Marcellot fut un précurseur dans le genre des _Femina_

et des _Excelsior_.

Quand il rencontre Georges, Marcellot en est à sa troisième année

de la _Revue Mauve_, qu’il tirera dorénavant en deux formats: l’un

à 2 fr. 50, l’autre à nombre restreint d’exemplaires, s’il se fait

une clientèle de riches bibliophiles et d’_amateurs mondains_. Ce

périsymboliste devinait-il le snobisme artistique qui allait faire

des ravages dix ans plus tard? Sa combinaison, alors prématurée,

allait encore lui causer maints déboires,... il employa la somme des

cent premiers abonnements à l’essai d’un système scientifique de

martingales, construit sur le tarot pendant une saison à Aix-les-Bains.

Georges se passionna pour cette _Revue Mauve_ où les meilleurs

écrivains d’avant-garde collaborèrent; mais ce ne serait pas parmi

les relations de sa famille, qu’il récolterait une liste de noms

tentaculaires à imprimer sur la dernière page de ces brochures. Je

crois qu’il regretta, en cherchant en vain autour de lui des _Patrons

d’honneur_ pour l’édition de luxe, d’avoir rompu avec l’hôtel de

l’avenue Montaigne; et ce fut sous l’influence de ce rêveur de

Marcellot, qu’il réintégra «le monde» et, quoique décidé à ne pas

voir Lucia, se rapprocha de certains amis de la Princesse auxquels il

recommanderait Darius Marcellot.

Par le Directeur de la _Revue Mauve_, il fit la connaissance de poètes

symbolistes, des peintres «indépendants» dont les œuvres lui étaient

familières, mais qu’à lui seul il n’aurait su comment joindre. Il

connut Villiers de l’Isle-Adam et Joris Karl Huysmans; il retrouva son

ancien professeur d’anglais, Stéphane Mallarmé. Quand il n’allait pas

aux _soirs_ de la Revue, il organisait dans son atelier des réunions

qui bientôt devinrent trop nombreuses.

En hiver et au printemps, il aperçut tous les «espoirs» de l’Art

français et ses Maîtres, fréquenta chez Mme Judith Gautier, Leconte

de Lisle, Heredia et chez M. de Goncourt, qu’il reconduisait parfois

à Auteuil dans la voiture de M. Aymeris, après les mercredis et les

dimanches de la Princesse Mathilde.

En un tourne-main, Darius Marcellot avait fait d’Aymeris un homme en

passe de devenir, plutôt qu’un producteur, une _figure parisienne_;

ses œuvres déplaisaient de plus en plus aux amateurs élégants que

Mme Aymeris attendait. Parmi les peintres, ses aînés firent «la

conspiration du silence». En une chronique du _Figaro_, un de ces

_premier-Paris_ qui à cette époque cassaient les reins d’un maître, ou,

en un jour, permettaient à un inconnu d’hier de louer un hôtel dans

la plaine Monceau, Albert Wolff choisit Georges Aymeris comme type de

l’amateur qui «étouffe» les professionnels. M. Aymeris voulut intenter

un procès au _Figaro_; on l’en dissuada, et le mutisme fut acquis en

échange d’un Corot dont M. et Mme Aymeris enrichirent la collection du

chroniqueur.

Les avanies publiques couvaient.

Darius Marcellot talonna Georges pour qu’il assiégeât ces millionnaires

israélites, si intelligents, si «avertis» et que les romanciers à gros

tirage mettaient en scène, au milieu des bibelots du XVIII^e siècle et

de collections moyenageuses: une nouvelle aristocratie parisienne de

la culture et de la fortune, les héros et les héroïnes de Paul Bourget

et de Maupassant, fidèles à la rue de Berri. S. A. I. Mme la Princesse

Mathilde les recevait avec Sardou, en tête des auteurs dramatiques,

avec les académiciens, les savants, les historiens; parmi eux Goncourt

avait la contenance du précepteur qui ouvre la bouche pour parler, mais

qu’on n’écoute pas.

Georges, le dimanche soir, dans les pièces basses tendues de soie

rouge, causait avec Goncourt, de Péronneau, de Tiepolo, des maîtres

de jadis, hérités par la nièce de Napoléon I^{er}, et dont elle

célébrait moins souvent les mérites, qu’elle ne louait l’esprit des

tableaux de chevalet par son amitié choisis depuis cinquante ans aux

vernissages du Palais de l’Industrie, ou aux «envois» des prix de Rome:

«ses protégés», dont les noms aujourd’hui sont tombés dans l’oubli.

Quelques-uns vivaient encore, dont les habits noirs et les plastrons

blancs tournoyaient dans le jardin-d’hiver-galerie, entre «les épaules

endiamantées», les aigrettes et les éventails. Mme de Galbois, la

Dame d’honneur de Son Altesse, rabattait les cohues du dimanche vers

la serre du palmier et la table aux rafraîchissements, afin que la

Princesse, déjà fort âgée, s’entretînt tête à tête sous l’abat-jour de

«son coin à elle» avec un diplomate ou un intime.

Un soir, M. Gérôme, devant un cercle de femmes, fit à Georges, dans le

jardin d’hiver de la Princesse Mathilde qui tenait grand cercle, une

scène que racontèrent les journaux. Une des toiles de mon ami avait

été, en milieu de panneau, accrochée sur la cimaise. L’importance de

cette cimaise, à cette époque! C’était, je crois m’en souvenir, à

l’Exposition Universelle du Centenaire, en 1889.

—Vous, jeûne poseur,—lui dit Gérôme qui avait l’air d’un général de

division—vous ne seriez pas fichu de môdeler l’ossature d’un cheval,

et, pour câcher votre ignorance, vous flanquez des rayons de sôleil

sur un mânnequin en plein aîrrrr... et vous appelez çâ _l’âllée des

Pôteaux_! jeune hômme! Vous nous foutez çâ comme un défi. Son Altesse

Impériâle vous pistônne et voilà votre nâvet en face de la belle figure

nue de mon collègue Jules Lefebvre! Et s’adressant à vingt personnes

dont les yeux flambaient de joie:—Mesdâmes, vous êtes coupâbles!...

M. Aymeris, de loin, entendit le roulement franc-comtois de M. Gérôme,

et Mme de Galbois vint lui demander, en clignotant, pourquoi Georges

était si entouré. Il distillait sans doute des «rosseries»?

—Allons bon—dut-il se dire—Georges aura parlé de Manet à ce brave

Gérôme; malheureux enfant! Encore les remontrances d’un vénérable

académicien! Et cela, après M. Bouguereau!

Il respectait trop l’Institut, pour mettre en balance la sagesse d’un

maître très cher à la Princesse Mathilde, et les impertinences de

Georges, telles que Mme de Galbois, après information rapide, les lui

rapporta de derrière le palmier et le pouf.

M. Aymeris rentra chez lui, «enfouit cette histoire en sa cravate»,

comme disait sa femme, mais Georges m’assura que cette scène si

ridicule avait développé chez son père un pessimisme morbide qui allait

détruire ce qui restait de force à cet homme trop émotif et trop bon.

Georges ne se laissa pas désarçonner, quoique qu’on le tînt pour un

«faux confiant en soi qui, un de ces jours, jetterait le manche après

la cognée...». Je jugeai, au contraire, que ses ennemis et la mauvaise

fortune, pourraient devenir ses meilleurs collaborateurs.

Dans le caractère double de Georges Aymeris, je discernais des germes

d’audace chez l’artiste, que l’homme n’avait pas dans la vie sociale.

Sa conviction s’accrut qu’il avait «quelque chose à dire» et il inclina

devant le chevalet son dos de piocheur, comme un toit sur lequel

glissèrent les averses, tant que Darius ne le réquisitionnait pas pour

un racolage mondain.

Mme Aymeris avait en Darius, et sans le connaître, un associé que

fascinait, comme elle jadis, l’hôtel de l’avenue Montaigne. La lutte,

les injures reçues, comme les _ratages_, longtemps firent la joie

de mon ami. Il rebondissait à chaque insuccès, soutenu par sa rare

puissance de travail: travail auquel il se remettait à volonté, comme

un chien à dormir, n’importe où et n’importe quand. Darius prétendait

que Georges devait peindre plus vite, «en faire davantage».

Je lui vis en effet recommencer trente-deux fois une étude qu’il

peignit d’après ma tête; si bien que je n’osai plus, de tout un

hiver, me faire tailler les cheveux, afin que je me ressemblasse à

moi-même. Il fit des calques, des dessins au pinceau, et n’était jamais

satisfait, alors qu’à la première indication il avait juré qu’il ne

toucherait plus à cette esquisse.

Et il continuait, et il continuait, après d’incessantes interventions

de l’entraîneur Marcellot, qui m’eût, à la place de Georges,

complètement paralysé.

Mais je ne veux pas m’étendre sur le peintre, si ce n’est en relation

avec sa vie privée: les lecteurs ne connaîtront guère les ouvrages de

mon ami; il en détruisait maints par divination du sort qui attend

l’artiste moderne—et la plupart sont à l’étranger, Georges n’aurait

pas su, lui-même, dire où. Avec quelle mélancolie ne parla-t-il pas

de ces bordures «à canaux» du jardin d’hiver, rue de Berri, qui, à la

mort de la princesse Mathilde, ayant été vendues aux enchères, doivent

encadrer déjà d’autres toiles, pires encore que les Heulland, les

Lobrichon, les Boulanger, les têtes de Romaines au teint de malaria,

les truands et les ribaudes d’Adrien Moreau et les femmes libellules

de Louis Leloir! A quel collectionneur de documents napoléoniens

était échu certain panneau de quelques centimètres, un James Tissot

de 1866, que Georges ne se lassait pas de regarder: c’était l’entrée

des Tuileries, à la grille de l’enclos où jouait le Prince Impérial.

Des tambours de la garde, en bonnet de poils, battaient la retraite

du soir. Des oiseaux, autour du groupe de marbre, l’_Enlèvement des

Sabines_, s’envolaient vers les arbustes sans feuilles au travers

desquels se distinguait «le Château»; quelques enfants cessaient leurs

jeux, des garçons et des filles vêtus comme l’étaient alors Georges

Aymeris et Jessie. Nul, hormis Georges et Goncourt, n’avait déniché ce

délicieux tableautin; une draperie le recouvrait près d’une bouche de

chaleur qui depuis vingt ans le cuisait comme un pain.

«Le monde» était, par Darius, amené aux réceptions de l’Impasse des

Ternes; et aussi un autre «monde», celui de la «gendelettrie» des

petites revues. Georges allait-il être mieux compris et apprécié par

ses nouveaux compagnons auxquels il se donna sans compter?

Je l’observais au milieu d’eux dans son atelier où, trop rarement, un

mot de sincère intérêt répondait à son expansion et à sa maladroite

franchise. Ceux qui connaissaient la mère, retrouvaient, disaient-ils,

dans le fils, cette gaucherie qui avait presque fait de Mme Aymeris une

vieille fille comme les tantes Lili et Caro.

«Certains individus naissent avec une disposition congénitale à créer

l’antipathie ou la méfiance—pour le moins!»—m’a dit Goncourt.

Cyprien de Sarjinsky, secrétaire de la _Revue Mauve_, musicien,

critique d’art et reporter au _Petit Journal_, avocat sans causes,

compilateur de mémoires à la Bibliothèque Nationale, s’empare des

faveurs de Georges, se rend si indispensable à lui et s’en fait tant

chérir, que pour des mois, il habite la soupente de l’atelier. Ce

Sarjinsky est sur le point d’épouser une Allemande dont il a deux

enfants. Il devient le secrétaire de M^e Aymeris. M. et Mme Aymeris lui

offrent leur table, et c’est moi qui, longtemps après, découvris tout

un service d’espionnage dont ce Polonais était le chef; il allait de

la Revue à l’hôtel Peglioso, tenait un bureau à Passy. Entre le fils

et le père, c’est un double jeu, une perfidie que cachent des sourires

innocents, des compliments discrets. Avec une politique adresse et une

connaissance, toute slave, des familles aux relations compliquées,

Sarjinsky manœuvre entre Mme Aymeris et Mme Demaille, entre Darius et

Georges, entre M. Aymeris et Albert Wolff, grâce auquel il se glisse

comme rédacteur au supplément du _Figaro_. Il a l’air d’aplanir: il

brouille tout avec une joie de bedeau qui se venge de la chaisière et

de M. le Curé.

Ce Sarjinsky allait faire une belle carrière comme écrivain politique

conservateur, après avoir été le cerbère cauteleux d’une illustre

revue, où, lecteur des romans, il rejeta des manuscrits de valeur,

alors qu’il avait le goût le plus sûr.

Au moment où les inquiétudes de M. Aymeris se calmaient, Sarjinsky lui

présenta des fiches où étaient marquées, au jour le jour, le nom des

«mauvaises fréquentations de Georges» et les indices de ce «désordre

cérébral» que le professeur Blondel avait naguère signalé. Sarjinsky

fit même croire à M. Aymeris que son fils fumait l’opium et se piquait

à la morphine. En même temps, il feignait de croire que M. Aymeris

contremandait les ordonnances du Roumain, guérisseur de Mme Aymeris;

il traitait avec malice l’artiste en présence des camarades ou des

amateurs qui fréquentaient l’impasse, mais accablait de compliments son

«Cher Georges».

Darius n’osait point dénoncer ce factotum, intérimaire à la _Revue

Mauve_, les jours de «courses au trot» en province, où le Directeur

espérait rencontrer la fortune; et Darius était fasciné par le génie de

ce Slave qui traduisait des textes de toutes les langues et connaissait

la littérature hindoue.

—Oh! Cher, me dit-il, silence! silence, très cher! Notre Slave est

le fétiche de la _Revue Mauve_! Il a sur notre ami une influence

merveilleuse et il est aussi précieux au vénérable M. Aymeris qu’à

Georges et à moi. Prudence! prudence, cher! Cet atelier de l’impasse

devient un cercle «précieux» et de plus en plus «select». Il ne nous

manque que la Princesse Peglioso, mais «de» Sarjinski l’y amènera...

par la musique. Nous allons donner des quatuors. Sous peu, Georges

Aymeris n’aura que des amis, il devient très sympathique, il a

tant d’humour... peut-être trop d’ironie, mais c’est là une petite

affectation d’homme du monde, une humeur à la Lord Byron.

Ecoutons, au sortir de chez Georges, les propos des camarades qu’il a

divertis par ses histoires tragi-comiques; une sourde rancune y perce,

malgré le plaisir qu’ils y ont pris:

—Un des heureux de ce monde, pourquoi est-il si amer? De quoi se

plaint-il? Il s’est embêté chez ses vieux parents; et nous, chez les

nôtres, nous sommes-nous amusés?—dit le poète Aloys de Perdyeux, un

Olympio qui drape ses «nonchaloirs» dans les plis d’un macfarlane râpé.

Perdyeux a ajouté une particule à son nom, et vit misérablement avec

trois gosses et sa belle-famille, dans un logement à trois pièces où il

écrit de beaux vers.

—Aymeris veut m’attendrir et se plaint de sa solitude de Passy, où

l’on mange à en crever... et moi? La tour de mon manoir ancestral

est abolie depuis Louis XII et je fais des dessins de modes pour le

_Gaulois_!

Aussi bien, Georges qui, nous l’avons dit, savait que pour un artiste

l’indépendance de ses moyens pouvait être une servitude, après s’être

vu, comme son père, en butte aux convoitises, connut-il les tentatives

de chantage de la part de tels qu’il avait crus dignes de lui, et qui

le bafouaient ensuite comme un «dilettante», un banquier amusant,

mais avare et redoutable; et il ne comprenait pas que la camaraderie

n’est bonne, possible, même entre jeunes hommes, que si leur genre

d’existence a quelque similitude. L’ami de Jean Michel, le fils de

l’emballeur, (dont on n’avait plus eu de nouvelles) ne se soumettrait

jamais à une loi abominable de la société actuelle, où l’union, le

mélange apparent ne se produisent que si l’intérêt du moment, ou le

hasard, rapproche les classes. Comme je lui rappelais ce fait, il me

répondit:—Oui, c’est ce que prétendaient les tantes, quand j’étais au

lycée: si c’est juste, c’est tout de même inadmissible! On encourage le

mal en proclamant son existence.

* * * * *

Georges s’irrite, par moments, de ne pouvoir retenir auprès de lui

certains amis dont le commerce lui serait bienfaisant; il les implore

par certains soirs de solitude, plus pesants que d’autres, quand il

se dirige à pied par les quais vers Passy. La Seine coule dans les

vapeurs poussièreuses, des points lumineux, des becs de gaz sur les

ponts, le fanal d’un bateau-mouche, piquent de jaune, de vert et de

rouge le crépuscule: la grande ville suspend son trafic, le travail

cesse; l’esprit veille. Les vers de Baudelaire affleurent la mémoire de

Georges!

Tous ceux qu’il veut aimer l’observent avec crainte

Ou bien s’enhardissant de sa tranquillité,

Cherchent à qui saura lui tirer une plainte

Et font sur lui l’essai de leur férocité...

Il retourne auprès de cette mère qui, elle, ne le maudit pas.

Elle ne «ravale» pas «l’écume de sa haine»... Elle ne «prépare» pas «au

fond de la Géhenne, les bûchers consacrés aux crimes maternels».

* * * * *

Il retourne auprès de cette mère, aussi ardente que lui pour l’œuvre

qu’il projette; il a envie de crier au ciel que lui, Aymeris, a une

mère digne de ce nom, et s’accuse de l’avoir voulu quitter.

Et pourtant, les soirs qu’il dînait à Passy, Georges seul avec elle,

n’avait plus joui comme naguère de la tendresse filiale; il éprouvait

un sentiment vague, bien différent de celui qu’avaient attisé ses

déceptions sentimentales d’adolescent, n’ayant plus à franchir

l’obstacle que lui opposaient jadis ses parents: entraves au désir,

accumulées par une jalouse et aveugle affection. Au contraire Mme

Aymeris venait de le jeter dans la fournaise. Faudrait-il quelque

jour confesser à sa mère tous ses autres soucis...? Et à quoi bon? Il

patienterait, étant maître de soi, puisque sans Lucia, sans amour! Un

moindre mal! Peut-être le bonheur sur terre?

Auprès de la chère vieille, il ne retrouvait ni ses exaltations ni ses

craintes si douces; elle ne lui apparaissait plus comme la première

femme aimée, ce qu’est si souvent une mère pour un fils.

Le temps coulait lentement dans le cabinet de M^e Pierre Aymeris, près

de la lampe Carcel et du journal _la Patrie_.

Voici le soir, l’instant mélancolique où, dans la pénombre, il

tire sa montre. Est-ce l’heure du souper de la _Revue Mauve_, pour

lequel Augustin a sorti de la cave deux bouteilles de «Cliquot»?

La grande ville appelle Georges, il l’entend bruire au loin. Maman

est moins pâle, ses joues sont moins creuses, elle semble rajeunir.

Georges voudrait causer. Il s’ennuie! Le cercle des «centenaires»

lui réapparaît, devant la bibliothèque; les bustes de Cicéron et de

Démosthène, les _Bergers d’Arcadie_, gravure d’après Poussin, sont

toujours là. Monsieur Aymeris dîne rue de la Ferme. Pourquoi donc la

Princesse Peglioso lui a-t-elle dit des choses...?

—Georges, tu sembles soucieux? Pourtant tu es content de moi? Je pèse

deux livres de plus!

—Oui maman, bravo!

Et puis il se tait.

—Qu’as-tu donc, Georges? Ta pensée n’est plus ici! Ne dis pas le

contraire, je le sais, j’en suis certaine, je lis cela dans tes yeux,

aussi tu les détournes de moi! Nous ne causons plus comme jadis, tu

es ailleurs, oui, ça se voit, ça se sent! Certes, j’ai voulu pour toi

tout ce que j’espère que tu possèdes maintenant; j’ai cru que, loin de

notre Sainte Perrine de Passy, le succès, les fréquentations du monde

illumineraient ton visage; et, au contraire, maintenant que tu as

toi-même réalisé _mes_ ambitions, je te devine plus tendu, plus agacé,

plus nerveux... As-tu, dis moi cela, mon chéri (je ne t’en ai pas parlé

à cause de ton père)... as-tu revu Mme Peglioso?

A ce nom Georges a envie de s’écrier:—Non, maman! Pas ce nom là! C’est

justement celui qu’il ne fallait pas prononcer ici, _ce soir_. Mais il

se maîtrise, par pitié, par respect...

Avec la maladresse des mères et des amantes, Mme Aymeris insiste:

—Tu me parles toujours des calques que M. Degas te conseille de faire;

dessiner, dessiner! Et peindre donc? Ce portrait que tu devais faire

avant ta fièvre, la Princesse y renonce-t-elle?

La maladroite! Chère maladroite!

Sa mère déclenche un ressort qu’il croyait brisé.

L’atmosphère s’alourdit dans la pièce sombre, elle sent la poussière

des anciens tapis de Smyrne, le feu de bois vert. Le carlin Trilby

ronfle sur les genoux de sa maîtresse, qui lisait du Sylvestre de Sacy;

Georges essaye de regarder attentivement les dos de livres dans la

bibliothèque: lequel choisira-t-il? Des ouvrages de droit, l’_Histoire

de l’Empire_ par M. Thiers, Montesquieu, Guizot?...

—Qu’est-ce que tu cherches, chéri? Moi, je me replonge dans

_Port-Royal_.

Mais cette religion cruelle de sa mère est en même temps une religion

de révolte, une arme à deux tranchants. Mme Aymeris est toute hérissée

et, après un silence, comme elle ne se tient jamais pour battue, elle

éclate:

—Dis-moi, mon Georges, je voudrais savoir: crois-tu que la Princesse

t’ait préféré aux autres? Parlons un peu d’elle! Voyons! raconte,

raconte, je te trouve beau comme un prince. Voyons, dis, elle a été

folle de toi?

Alors Georges n’y tenant plus:

—Maladroite! maladroite! maladroite! C’est toi, mère insensée,

cruelle, innocente, pauvre maman, c’est toi, c’est toi, c’est toi qui

faillis causer ma mort! Tu m’as jeté dans les griffes de la Sirène, oui

c’est toi! et après que j’ai réussi à oublier mon mal, c’est toi qui

rouvres la plaie!... Je ne viendrai plus à Passy, il ne faut plus que

j’y vienne, c’est le poison, ici j’étouffe! Il est temps pour moi de

_vivre_; songe donc, maman, que je n’ai pas encore vécu!...

Georges s’emporte dans une de ces colères enfantines qu’ont, aux

moments les plus inopportuns, les êtres timides qui toujours

dissimulent par nécessité ou par convenance. Il empoigne ses cigarettes

et au lieu d’en allumer une, jette la caisse d’argent contre une

fenêtre, brise une vitre.

—Georges? Es-tu subitement devenu fou?

La voix de Mme Aymeris tremble, les mots s’achèvent en hoquets comme

ceux d’un enfant qui va pleurer. A mesure que Mme Aymeris pâlit,

Georges se sent plus honteux de sa colère et de sa faiblesse; sa mère

se lève, va vers lui, lui pose une main sur la bouche, l’autre sur le

front, comme durant la fièvre à Longreuil.

—T... tais... tais... t...oi! Est-ce que M. de Sarjinsky aurait dit

vrai à ton père? Tu es effrayant!

Alors il se jette à ses pieds et, la tête à la renverse:

—Pardon! pardon! je suis un misérable! Oh! ma chérie! ne me regarde

pas, oublie mon visage de fou! Je ne te quitterai plus. Je vais revenir

vivre à côté de toi, me voici. Ah! qu’est-ce qu’a dit Sarjinsky?...

Chérie! La typhoïde, est-ce là ce que j’ai eu? Tu me fais délirer!

A la suite de cette scène d’énergumène, Georges passe la nuit dans

la maison de sa mère qui a une de ses mauvaises crises et, pendant

quelques semaines, il n’ira plus à l’atelier que si l’exige une séance,

et il s’échappera aussitôt pour revenir vers la malade.

S’il n’est pas très gai, Mme Aymeris plaisante:

—Georges, j’ai fait raccommoder ta boîte à cigarettes, on a remis le

carreau, mais je crains pour les candélabres! Il y a aussi les Horaces

et les Curiaces; j’y tiens, tu sais, à cette pendule du Serment, tu ne

vas pas encore avoir une colère!

Et ils rient ensemble.

* * * * *

Jean Dalfosse, un ancien camarade de l’académie du passage Geoffroy, a

pris un atelier contigu à celui où Georges s’est réinstallé. Fils de

grands industriels de Moscou, il fait à Paris la fête, et «s’occupe

de peinture en amateur». Il a un talent de caricaturiste, peint des

jockeys; membre du cercle de la rue Royale, il ambitionne, comme Darius

Marcellot, mais avec plus de chances, le Jockey Club, où un parent de

sa mère, le marquis de Champbazé, sera l’un de ses parrains. Plein

de verve et d’esprit, beau cavalier, «fine lame», très connu dans

les salles d’escrime, il est le commensal de la Princesse, auprès de

laquelle il a, comme «gigolo» et comme pantin, succédé à Georges; et

dès le premier contact, ces deux cadets des _Monstres_ ont conçu une

insurmontable aversion l’un pour l’autre. Or, Jean Dalfosse, curieux

de Georges, à cause de ce qu’il a entendu raconter de l’impasse, ne se

borne pas à une visite afin d’enrichir de ses observations personnelles

et de traits nouveaux, le casier d’un prévenu dont le nom se répand à

Paris. Il joue donc le rôle d’admirateur et se lie avec Georges qui

sera, une fois encore, la dupe de sa propre confiance en les autres.

Jean ne lui parle pas tout de suite de l’avenue Montaigne; mais en

écrivant, un soir, Aymeris voit sur son secrétaire la photographie

d’une femme voilée jusqu’au menton, et la gorge très découverte, avec,

au bas du passe-partout, cette signature aux lettres pointues comme

des lames de glaive: la Monstrueuse des Monstres. Derrière le cadre,

une main d’homme a tracé ces mots: «Vous êtes destiné à mettre le

feu partout et à ne le pas laisser mettre à vous-même.» (_Amitiés,

amours, et amourettes_, par M. Le Pays, 3^e édition, revue, corrigée et

augmentée.)

Des matches de boxe avaient lieu dans l’atelier de Dalfosse; à l’une de

ces séances, «gala franco-américain, blancs contre noirs», une centaine

de personnes furent priées, dont Georges; il s’y rendit à l’heure où,

le match terminé, des maîtres d’hôtel versaient du vin de Champagne

dans les coupes et offraient des babas et des sandwiches. Georges

reçoit un coup dans le dos: c’est l’ombrelle de Lucia Peglioso; la

Princesse est voilée comme dans la photographie, mais elle a mis une

robe de velours violet, avec un col de chinchilla qu’elle remonte

jusqu’aux oreilles, quoiqu’il fasse chaud.

Aymeris entend le rire de Kundry:

—Georges? Comment! Vous? Je vous croyais mort! Vous savez que vous

avez de très singulières façons! On vous a dit bien élevé, il paraît

qu’on se trompait! Alors, vous me lâchez pour toujours? Vous avez sans

doute des maîtresses très accaparantes. Quelle mine, Georges! On dirait

que vous sortez pour la première fois après une maladie. Quand est-ce

que vous vous déciderez à me peindre en madone? Que devenez-vous? Et

mon portrait? Je ne vous plais donc plus? Sans doute, n’ai-je plus

assez de fraîcheur pour tenter vos pastels? Mon voile ne signifie pas

que je sois comme la comtesse de Castiglione! J’ai encore de quoi

donner à manger aux Monstres...

—Madame, ne soyez pas cruelle; j’ai perdu la tête, j’ai été bien

malade, je commençais à peine...

De ses rires, elle l’interrompt:

—Mais vous êtes donc éternellement malade? Venez me voir, demain,

venez dîner, je serai seule, nous ferons la paix et de la musique...

Si votre mère et vos tantes vous le permettent... Comment? On vous a

loué un atelier «en ville»? Vous êtes donc un homme, maintenant? Venez,

jeune malade, je serai votre guérisseuse... par l’harmonie... Venez à

la piscine Frédéric Chopin!

Abasourdi, il promet de dîner avec la Princesse; appelée par d’autres

amis, elle disparaît dans la foule des gens qui goûtent, au buffet.

Georges Aymeris passa vingt-quatre heures dans l’agitation, il brûlait

de se rendre à l’invitation, tout en la redoutant. Il ne dormit point

de la nuit, s’occupa à résoudre ce problème: Dois-je? ne devrais-je

pas reprendre des relations avec l’avenue Montaigne? Il revécut, avec

l’outrance de la lucidité nocturne, les mois excitants et magnifiques

où la puissance de la femme s’était révélée à sa candeur.

Sarjinsky vint le relancer de la part de Lucia. Darius avait encore

besoin de quelques abonnements de luxe. L’un et l’autre savaient

Aymeris guéri de son amour, mais ils le croyaient aussi snob qu’eux.

Le lendemain, jusqu’au moment de se vêtir pour le dîner, entre

plusieurs cravates blanches dont il rata le nœud papillon, il écrivit

des lettres d’excuses. Il ferait porter la meilleure; le concierge du

passage avait pris un fiacre. Georges déchira successivement tous ces

billets, se coucha, puis se releva. Tentation trop irrésistible! il

sortit, sauta dans le fiacre, la tête congestionnée, les mains froides,

allumant une cigarette à la précédente, la langue râpeuse.

* * * * *

Je découperai dans le journal qu’il recommença de tenir à partir de ce

jour, quelques pages, autant de stations de ce second «chemin de croix».

Aymeris · 第 25 / 42 题