GEORGES.

_P. S.—Michel m’envoie de Bruxelles des Catulle Mendès qui ne me

plaisent pas du tout. Michel tourne mal. Il voudrait que je lui

trouvasse une fin à son sonnet_:

«Que fais-tu donc penchée ainsi sur cette vasque?

Tu médites, ô chère! à l’azur de tes yeux.»

* * * * *

_Cher ami_,

_Ne racontez à personne ce que je vous ai écrit sur les panneaux de

l’Hôtel de Ville, cela pourrait faire du tort à ce brave Charlot, j’en

suis honteux pour lui. Et il est si bon!_

_Maintenant, récit d’une aventure, une de mes aventures. J’en suis

bouleversé! Personne ne veut de moi, à part les Matoire et les

Charlot. Hier, maman était rue de Douai où je devais la prendre à

six heures. Je me suis prévalu d’une visite qu’allait faire à Degas

M. Fioupousse, pour retourner chez lui.—Vous connaissez l’escalier,

genre échelle, qui monte de la cour à sa porte. Je grimpe, je frappe:

une figure convulsée, c’est Degas. Les maîtres sont tous convulsés si

un jeune va chez eux._

—_Encore vous? Veuillez bien me f... la paix, je travaille._

_Et il me ferme la porte au nez._

_Cher ami, je l’aurais tant aimé, ce grand bonhomme, et voilà que de

même que chez Vinton, je suis déjà flanqué à la porte par celui sur

lequel je venais de placer mes dernières espérances._

_J’oublierai; je le reverrai, il faudra bien qu’il permette qu’on

l’aime et qu’on l’admire. On vient à bout de tout avec ma patience.

Pourvu que Beaudemont, Charlot et Matoire n’apprennent pas l’aventure

Aymeris-Degas! Mais ma mère la leur contera. Elle croit toujours qu’on

recommande les gens, elle serait capable de me faire recommander à M.

Degas._

_L’été vient, Beaudemont part pour Londres en juin, il emmène des

collègues du jury et l’on voudrait que je fusse «cicerone», parce que

je parle anglais. Matoire s’étonne de ce que je ne le tutoie pas. Oh!

les jeunes maîtres! Vous me voyez: toujours à côté! Donc, je suis

indiscret avec Degas, mais point assez camarade avec l’autre! Ce n’est

pas facile d’être un étudiant, à notre époque. Merci de vos lettres,

toutes écrites comme par Saint-Simon (pour m’amuser?...) Mais, quant

à mes peintures, on dirait qu’il est question de tout excepté

d’elles.—Vous aussi? Enfin, attendez, vous verrez!..._

_Votre G. A._

_P. S.—Je compose un essai sur le scepticisme._ Voici une heure où

l’on se vomit.

Pourquoi Vinton avait-il été irréductible? Pourquoi Georges dont la

position aurait dû rendre ses débuts faciles était-il abandonné à

l’absurde sort commun des élèves d’académies publiques? Georges se

plaignait à Léon Maillac, sur l’amitié duquel il pouvait faire fonds;

mais l’opinion de Maillac, quant au talent de l’artiste, Georges devait

encore en douter: doute cuisant, à l’heure présente où il aurait eu

besoin d’un secours, et qui allait être, dans l’avenir, une hantise

quand Maillac ne serait plus là!

Celui-ci inspirait les lectures du jeune peintre et racontait la vie

des grands hommes méconnus. Il était resté en relations avec des poètes

du Parnasse, les «Impressionnistes», des philosophes et des musiciens.

Ses lettres d’érudit, d’un style un peu apprêté du XVII^e siècle,

étaient pleines de préciosités et d’amusants archaïsmes. On l’avait

pressé d’écrire ses mémoires; d’aucuns espéraient les découvrir après

sa mort. Engagé dans des liaisons et des aventures galantes, M. Maillac

avait consacré aux femmes et à la «culture» le temps que lui laissait

un modeste emploi dans un ministère où, par Vallade, André Lemoyne, il

avait connu Verlaine, Glatigny et l’enfant prodige Arthur Rimbaud.

Dans une masure de quartier latin, Maillac vivait depuis ses études à

l’Ecole de Droit, avec une femme qui jadis dînait avec lui, à la même

pension d’étudiants méridionaux. Trente ans plus tard, il partageait

encore, sous l’édredon d’andrinople, la couche de Florette, maritorne

acariâtre, querelleuse, dans des draps bis d’hôpital, où Georges ne

pouvait concevoir que, la nuit prochaine, Florette allait ronfler à

côté de cet homme là.

Flore ouvrait la porte, Georges lui serrait la main. Il passait vite au

travers de la petite antichambre dont le papier de tenture sali était à

peine caché par des tableaux et quelques pastels de Boudin; il évitait

la salle à manger aux relents d’huile frite, la table couverte d’une

toile cirée poisseuse, maculée de ronds qu’y faisaient les tasses à

café de midi, les verres et les assiettes encore sales à cinq heures.

A côté, c’était le cabinet où Maillac se reposait sur une ottomane,

deux gros chats angora sur son ventre. La terreur de Georges, c’était,

surtout en hiver, que Flore, avec ses tics et ses grimaces, ne vînt en

caraco de pilou, près de l’unique chouberski, repriser des gilets de

flanelle. Elle mordait ses joues, se rongeait les ongles, et crachait

une chique. Méditant, sa belle main osseuse appuyée contre son nez fin,

Léon fermait les yeux que la cécité menaçait.

A cinquante ans, il en paraissait soixante-dix, ne se faisait plus

d’illusions sur les progrès d’une implacable ataxie; et des secousses,

comme les décharges d’une pile électrique, tiraient de lui des

gémissements.

—C’est bien laid de souffrir, disait-il, mais tant que j’aurai mes

deux oreilles pour entendre, et de la mémoire, _je tiendrai_. Ce triste

état est la revanche de l’amour, dont la privation est, seule, ce dont

on ne se console point! Tu verras, entre trente-cinq et quarante-cinq

ans! Oh! le triomphe alors pour nous autres! Les arts, la littérature,

c’est bien peu, sans... ce que je n’ai plus!

Georges écoutait, contemplait le portrait de Florette en costume de

canotière, comparant l’image au modèle, la «goule» encore attachée à

sa proie: Ainsi perçait-il l’un encore des mystères de la vie, entre

cette hideuse représentation du beau sexe et ces débris masculins d’une

pauvre victime de Vénus.

Maillac jetait sa ligne de fond dans une eau trouble, et la réserve de

Georges cédait auprès de son grand ami qui, presque un cadavre, parlait

encore d’amour avec regret et sans rancune, comme un qui, après un

accident où il a perdu les deux jambes, voudrait remonter en voiture et

revoir immédiatement un paysage admirable.

* * * * *

—Expliquez-moi à maman, Monsieur Maillac! suppliait Aymeris. Et il

chargeait Maillac de délicates ambassades auprès de ses parents.

Avant ou après le dîner, ce sont des conciliabules, de prudentes

conversations à voix basse entre M., Mme Aymeris et Maillac. A ces

parents trop âgés, il _explique_ leur fils que séparent d’eux des

décades pendant lesquelles tout s’est modifié, si bien que les deux

générations d’Aymeris n’ont, aujourd’hui, un air de famille qu’à peine.

Du moins, croit-on cela.

Quand ses douleurs n’étaient pas trop en éveil, l’ataxique se traînait

au Louvre avec Georges, et le professeur Blondel, un autre amateur

du «beau sexe». M. Blondel n’était pas un romantique comme Maillac,

mais un fervent de la _Madone Sixtine_ de Raphaël, se cachait la

face, comiquement, si l’on prononçait le nom de Michel-Ange lequel il

appelait, par dérision, Signor Buonarotti.

—Tu me dégoûtes, Bibi, avec ton «rotulard»!

Bibi, c’était Georges, qui se retournait alors vers Léon pour implorer

son aide. Georges et lui s’en allaient aux salles égyptiennes, comme

brouillés avec le savant (surtout à propos d’Ingres ou de Delacroix)...

Ils tenaient pour le classique et le romantique à la fois, au scandale

de l’ingrolâtre et exclusif Blondel. Et ces galeries du Louvre, Georges

s’y revoyait, enfant, avec Nou-Miette, Miss Ellen et Jessie.

Georges suivait aussi, avec le professeur Blondel et Léon Maillac, les

concerts Colonne, Musique, de quelle précieuse assistance n’êtes-vous

pas aux adolescents! Vous exprimez mieux encore que la poésie leurs

désirs, leurs rêves. Vous reliez, par une chaîne mélodique, les mille

étapes d’une existence, ennoblissant notre douleur et nos joies même...

Après une _Symphonie_ de Beethoven, la _Damnation de Faust_, _l’Enfance

du Christ, Manfred_ ou la _Vie d’une Rose_, Georges marchait avec

ses vieux amis jusqu’au café de la gare Saint-Lazare où des cousins,

le général et le colonel, venus de Versailles et de Saint-Germain,

attendaient en prenant une absinthe, l’heure du train pour Passy; il

esquivait autant que possible les retours en voiture, entre son père et

Mme Demaille. Les cousins engageaient Georges à se libérer, maintenant

qu’il était «majeur», soupçonnant qu’il y avait du «tirage» entre le

fils et le père.

Non, point de «tirage»; mais la sollicitude de M. Aymeris paraissait

à Georges trop raisonnée et moins naturelle que chez Mme Aymeris;

l’imagination d’Alice la rapprochait de son fils, il y avait entre eux

des ressemblances imperceptibles pour autrui, de celles qui lient,

quand même ils se détruisent l’un l’autre, certaines mères et certains

fils. Il est dans l’ordre spirituel comme un cordon ombilical que rien

ne coupe—prononçait sententieusement M. Aymeris.

[Illustration]

Tel une précieuse bouture, Georges avait été mis à l’abri d’un coup

de soleil sur la serre, et du moindre fléchissement du thermomètre.

Maintenant, il est en plein air, il se sent vivace, à son midi. Il

appelle la pluie, les grands vents et l’orage. L’indomptable volonté de

Mme Aymeris, sans doutes quant à la valeur de ses opinions, a dirigé

Georges, le force encore à travailler, développe des dons qu’elle

n’analyse point, mais qu’elle devine; l’inquisitoriale surveillance

qu’elle relâche à peine, ses rodomontades, ses emportements maternels,

combien préférables, ces feux de paille, aux soupirs qui bombent le

plastron blanc du grand avocat! Si Mme Aymeris boude, Georges enlace

son cou, baise son front, la caresse et, comme effarouchée dans sa

pudeur, maman repousse l’étreinte:

—Laisse-moi, grand niais! Prends ma main si tu veux!

Et Georges la saisit, la porte à sa bouche comme pour la dévorer.

Pourquoi avec un père si aimé, jamais, dans une phrase, l’étincelle qui

l’allume et l’éclaire?

M. Aymeris se lamentait, et disait, comme Georges de Jessie: Suis-je

aimé? M’aime-t-il?

Georges s’était-il interrogé sur l’existence double de M. Aymeris,

à Passy, et rue de la Ferme? Léon Maillac en doutait et cela le

«tracassait».—Georges commence-t-il à imaginer _quelque chose_? Que

lui aura-t-on dit? Il se demande si je me doute de ce que fut son

enfance... Pauvre enfant!

L’âge et la respectabilité des «figures du Cabinet des Antiques»

drapaient sur elles un manteau majestueux; comme Georges, les tantes

Lili et Caroline estimaient tout naturel que, pendant les étés à

Longreuil, M. Aymeris fût retenu par ses occupations, même durant les

vacances qui vident Paris; et M. Aymeris prétendait que le soleil est

plus «coquin» à la campagne, où l’avocat portait, comme à la ville, son

chapeau de soie haut de forme et sa redingote à roulettes (c’est-à-dire

jusqu’aux pieds).

En août, Mme Demaille avait jadis pris l’agréable coutume de

s’installer dans le pavillon des Gonnard, une fois Gabriel parti pour

Trouville avec son manège; et elle tenait compagnie à M^e Aymeris.

Moins qu’à cette séparation du père et de la mère, Georges repensait

avec horreur à Ellen et à Jessie, fort anxieuses d’aller à Trouville

pour d’inutiles emplettes, et rejoindre l’écuyer avec qui elles

passaient sans doute la nuit. Georges comprenait, enfin, ses attentes

de jadis, ses rendez-vous manqués avec les deux Anglaises, toujours en

retard pour prendre le train de Pont-l’Evêque. Georges rentrait seul

à Longreuil, elles y revenaient le lendemain; et c’étaient les tantes

chuchotantes, soupirantes des phrases acerbes et des insinuations:

tout ce dont Georges voudrait parler à son père, et combien de choses

d’autrefois dont il tardait de l’entretenir. Inutile curiosité

rétrospective!...

Léon Maillac raconta à son élève la tragédie du ménage Gonnard. A cette

époque, le naturalisme était à son apothéose:—C’est du Zola..., dit-il.

Les coucheries de l’ancien adjudant excitaient l’imagination de Maillac

et révoltaient Georges qui écrivait: _Là-bas, dans son couvent de

Remagen, le Rhin entre elle et les misérables, pacifiée, repentante,

Jessie ne pense plus à moi, elle est hors de la vie, loin de nos

turpitudes._ Et la maison de Passy lui apparaissait comme un théâtre où

l’on n’aurait monté que des spectacles mélancoliques.

Il sentait bouillonner en lui une passion pour cette mère toujours

pâle, pitoyable, seule le soir dans le cabinet paternel, tricotant des

chaussettes pour les pauvres, lisant la _Patrie_ et ses alarmantes

dernières nouvelles, en attendant que son vieil époux, sur le coup de

minuit, gravît les marches du perron. Mme Aymeris attendait toujours

son «homme du monde»; il revenait à pied depuis la station d’omnibus,

après avoir dîné en ville. Des agents de police, ses protégés,

l’accompagnaient jusqu’à la grille, de peur d’une attaque. On savait

que sa poche était pleine.

_Je ne quitterai plus maman! Je passerai les dernières années de sa

vie mélancolique, ses mains dans les miennes, ma bouche plaquée sur

ses joues amaigries, cette chair qui est la mienne et qui se décompose

lentement sous mes yeux_; écrit Georges, un soir de 1885, où il a

trouvé sa mère évanouie, seule chez elle.

Que ne pût-elle—mais elle était trop vieille—fière et heureuse,

accompagner dans les salons et produire dans le monde son fils dont la

fougueuse tendresse se brisait comme l’océan contre une digue, et dont

elle eût voulu épandre les flots sur des terres fertiles!

Il continue: _Elle retire ses bésicles, redresse sa petite taille

comme pour le combat; elle me dit: «Sors mon enfant, va-t’en,

amuse-toi! Va dans le monde, j’ai besoin de repos.» Ce que maman

appelle le «monde» est-ce encore des «centenaires», ou de ces

fantoches qui paradaient chez Ange Matoire? Des dîners et dîners?

moins intéressants que ceux de Passy. Mes modèles suffisent pour

mes besoins présents. Angèle est délicieuse. Avec Angèle on a des

conversations rafraîchissantes, humaines. Les femmes du monde ont peu

cette spontanéité-là. A être dans mon atelier je ne préfère rien. Des

amis, oui! Je veux m’en faire, j’en trouverai comme mon Léon Maillac._

Mme Aymeris rêve près du feu, sous l’abat-jour en porcelaine de sa

lampe Carcel; toujours avec son caraco orné de crêpe. Elle a fini de

lire la _Patrie_. Elle prend les aiguilles d’ivoire, le peloton de

laine grise et songe:—Les temps sont mauvais. La République s’installe

mal en France, on persécute les prêtres. Nos charges augmentent.

La Commune n’aura rien été, auprès des secousses de la prochaine

révolution. Où va l’argent de M. Aymeris? Ses charités sont obérantes,

elles absorbent tout et il faut penser à Georges, aux hasards de sa

carrière. Le moindre mal, ce serait encore l’horreur d’une guerre. La

revanche! L’oublierait-on déjà, l’année terrible?

Elle passe sa main de braise sur son visage, blanc quoique

congestionné; elle brûle; à peine sortie de table, elle a déjà soif.

Elle sonne pour Antonin:—Donnez-moi une infusion! Du tilleul!

Antonin est venu à son appel, le fidèle Antonin qui courbe le dos

pour ressembler à son maître; Antonin taquine ses favoris, sévère,

respectueux et familier. Antonin fait le double service de maître

d’hôtel et de gouvernante de curé, pendant que Nou-Miette est au pays

avec ses enfants et son mari.

—Non, madame! Pas encore! Monsieur défend à Madame les boissons avant

dix heures, rapport que c’est mauvais pour Madame, Monsieur a caché le

sucre.

—Antonin, vous êtes un monstre! Voulez-vous que je me consume comme

cette bûche? Donnez-moi tout de suite à boire et mettez du sucre sur le

plateau! M. Aymeris vous a défendu de m’en donner, peut-être?... Je ne

veux pas de cette sale saccharine, vous entendez? Ils me feront croire

que je suis diabétique! Ah! si j’avais ma chère Nou-Miette auprès de

moi! Un de ces jours je la rappellerai... elle m’a promis de revenir

quand j’aurais besoin d’elle.

Et Mme Aymeris retient Antonin, elle veut, en causant, entendre sa

propre voix: elle aurait envie de chanter, «pour s’entendre». Elle

s’ennuie. Elle a contraint Georges à dîner dehors; Monsieur est retenu

ailleurs; Madame, ici, toute seule avec ses pensées.

—Puisque je n’ai que vous, venez Antonin, vous le fidèle! Je vous

autorise à me dire ce que vous savez sur Georges.

—Quoi, Madame?

—Allons! vous me comprenez Antonin... Avez-vous jamais découvert

quelque chose? Ses modèles... dans l’atelier; enfin, dites, que se

passe-t-il là-haut?

—Ah! je comprends! Madame veut dire... la bagatelle... l’affaire des

femmes, quoi?

Antonin réfléchit, hésite, puis, fermant le poing et tapant sur une

table:—Mon Dieu, si Madame m’engage à dire, eh bien, madame, on serait

content si ce pauvre M. Georges prenait les plaisirs de son âge!

Parbleu, il y a bien la petite Angèle, la Belge, qui a l’air de rire

quelquefois avec lui, mais je mettrais ma main au feu qu’il n’y a rien

entre eux, que, comme qui dirait, de modèle à peintre. Mais on n’sait

pas! C’est-i dommage, tout de même, que la Miss n’aye pas perdu son

innocence avec M. Georges, non pas qu’avec le Gonnard!

—Merci, merci, mon brave, merci! C’est bon, vous pouvez vous retirer;

retournez à vos lampes. Il y en a deux qui filent, c’est une infection!

Bonsoir. Vous pourrez vous coucher.

Antonin s’incline et souhaite bonne nuit; mais Mme Aymeris le rappelle,

la bouche sèche, la voix blanche:

—Non, non! Et mon tilleul? A boire, j’ai si soif! Si vous ne m’en

apportez pas, j’écris à Nou-Miette... et je sais à qui ça ne fera pas

plaisir de la revoir ici!...

Antonin, sous cette menace, s’enfuit et va désobéir à M. Aymeris en

préparant la boisson sirupeuse.

[Illustration: J. E B. Juillet 82. Dieppe]

Mais une voiture s’arrête à la grille. Georges a donc quitté de si

bonne heure ses amis? Il jette son chapeau et son par-dessus dans le

vestibule entre les mains d’Antonin. Il tourne le bouton de la porte,

s’avance dans le cabinet où tout est noir, sauf le coin du feu où sa

mère fait semblant de lire.

—Toi, déjà, mon grand? Pourquoi si tôt? Tu t’es ennuyé?

—Non, mais je ne puis rester plus longtemps loin de toi.

—Tu es insupportable! Je suis sûre que tu te seras encore inquiété...

Georges remarquait chez sa mère un amaigrissement continu et des

fringales concomitantes. Des menus, son père supprimait certains

aliments que Mme Aymeris faisait rétablir par Domenica. Antonin avait

dit à Georges:

—Monsieur me défend de vous en parler, mais je sais que Madame a le

diabète; alors plus de macaroni, plus de pommes de terre. Chut! chut!

Monsieur m’attraperait!

Georges avait cherché des renseignements dans le dictionnaire de

médecine, comme pour la phtisie de Jessie, et s’était acquis des

demi-notions, trop vagues pour être opérantes, mais suffisantes pour

que son imagination y puisât des sujets d’inquiétude immédiate. Or, en

rentrant, il voit un morceau de sucre auprès du tilleul.

—Maman, moi, je défends! Qu’est-ce qui vous en a donné? Papa n’est

jamais ici et quand il est dehors, Antonin... en sert donc? Il est

aussi bête que Nou-Miette... Non, décidément, on ne peut plus vous

quitter...

—Tu défends? Es-tu le maître ici, par hasard? Le professeur Blondel

t’aura conté de ses fariboles! Ce que j’ai? Un peu de nerfs... On vit

très vieux avec ce mal-là. J’ai les épaules solides! Seulement on me

dit d’éviter les émotions, ce qui est comme, à un pauvre, d’ordonner

des beefsteak et du bourgogne! Tiens! on lit le journal la _Patrie_, eh

bien! on ne peut plus comprendre ce qui se passe! Si je me tracasse,

ce n’est ni pour moi, ni pour ton père mais bien pour toi, mon pauvre

chéri! Que ne verras-tu pas! Qu’est-ce qu’on appelle les temps

nouveaux? Je crois les voir: des horreurs! Moi qui suis du bon vieux

temps, je ne voudrais point partir avant que je ne t’aie calé, et que

tu sois _arrivé_. Je crois que tu seras un grand artiste... mais nous

marchons à la ruine, à la révolution... Et l’on ne te fait pas de

«commandes»! On te fait passer pour un amateur! Nous ne te laisserons

presque rien, au train dont on va. Il serait bon de te répandre, au

lieu d’être toujours là, auprès de ta vieille, à compter ses os sous

ses rides. On dirait que je change à chaque minute, aux yeux dont tu me

regardes...

Puis haussant les épaules, scandant ses mots:

—Georges! _laisse-moi donc tranquille!_ Tu finiras par m’inquiéter sur

moi-même. Quand j’y penserai, oh! alors... ce sera la fin! Va, sors, ce

n’est pas chez nous qu’on viendra te découvrir!

Georges sent une boule qui se forme dans sa gorge, à chaque retour

auprès de sa mère; il ne sait que baiser cette peau flottante sur la

frêle charpente qui lui est si chère. Il feuillette les journaux,

inspecte le bureau, la serviette en maroquin de l’avocat, ses

dossiers. Il aperçoit les ordonnances de Blondel. Les lira-t-il?

—Mon père n’est pas encore rentré? Il m’avait promis d’être plus tôt

ici, ce soir! Pourtant, il a une grosse affaire demain, au Palais.

—Ne devait-il pas aller chez la princesse Mathilde, mon enfant?

C’est aujourd’hui mercredi. Il y aura, j’espère, fait un tour. Si Mme

Demaille était un peu plus fine, elle l’y aurait envoyé... Au moins

là... il cause, se renouvelle. C’est abêtissant, leur tête-à-tête!

Mme Aymeris fait le geste de prendre des béquilles.

—Vois-tu, mon chéri, les êtres ne devraient pas tant dépendre les

uns des autres. Je sais bien qu’avec les meilleures intentions, nous

t’avons coupé les ailes... Ne me fais surtout jamais, plus tard,

des reproches! ils seraient injustes, car nous n’aurions pu agir

autrement... Suppose que nous sommes tes grands-parents! Aime-moi tout

de même... comme une aïeule!

Georges sent des larmes lui monter aux yeux. D’un baiser, il clôt la

bouche de sa mère.

—Taisez-vous, madame! tais-toi, mon adorée. Inutile de _dire les

choses_, c’est assez de les penser. Gardons le laid au fond de notre

cabinet noir, ma chérie! Je serais heureux, parfaitement heureux,

si vous deux l’étiez, comme doivent l’être des braves êtres chéris

avec leur enfant chéri. Si l’on pouvait communiquer avec papa! Mais

comment?... Il faudrait qu’il ne me surveillât pas, sans cesse, comme

si j’étais un criminel!

Mme Aymeris semble ne pas saisir, remet ses bésicles, prend un bouton

de la veste de Georges, et le secouant:

—Ton père, mon pauvre amour! Lui? Te croire un criminel? C’est moi, la

femme terrible, qui dirais cela! mais ton excellent père?... Moi, _je

détruis tout autour de moi_... je ne te cache rien, si je te rappelle

toujours à l’ordre! Tes tantes me grondent, d’ailleurs; elles me disent

que je suis souvent avec toi comme si tu avais mal agi. Il paraît que

j’ai l’air trop sévère! On n’a pas idée de ça! Est-ce vrai? Je te juge

et je te donne souvent tort, mais je te connais à fond, mon chéri,

je connais si bien ton imprudence, ta confiance de nouveau-né en les

autres, et ta maladresse de malagauche! Et ce terrible instinct qui,

toi et moi, nous force à parler quand il vaudrait (me dit-on) mieux...

Mais moi j’ai l’âge: chez un jeune homme il n’en va pas de même. Comme

moi, mon enfant, tu blesses sans le vouloir! Et c’est si peu dans ta

nature!

Les bustes de Cicéron et de Démosthène, sur les bibliothèques d’acajou,

se perdent dans l’ombre de la pièce revêche où Georges, dans sa tenue

du soir, avec sa cravate blanche, semble un intrus... Il s’assied sur

un tabouret devant sa mère, il regarde les belles mains fines, essaye

l’anneau de mariage, trop étroit pour son petit doigt.

—Ma chérie, si je souffre parfois de ton manque de patience, de

tes jugements aussi, je te comprends, même quand tu me heurtes, ma

gentille; et puis, _tu parles_, toi... Mais papa!... cette façon de me

regarder en silence! Ce n’est pas poli d’appeler cela ses manies—mais

pourtant, comment nommer ça?

—Veux-tu me dire _vous_, Georges, à l’anglaise!

—Ah! non, tant pis! Je t’aime trop!... Oh! écoute une chose à laquelle

je ne m’habituerai jamais: maintenant, quand on repasse un plat, ou si

c’est du vin de Champagne, papa fait signe aux serveurs de ne pas m’en

offrir. Avec Antonin, chose convenue; mais, si nous dînons en ville,

j’apprends que papa prévient les maîtres-d’hôtel; à table, il fait des

gestes, les arrête quand ils viennent à moi. Que s’imagine-t-il donc?

Moi qui suis un «teetotaler...» C’est grotesque, j’en perdrai la tête!

Mme Aymeris avait une façon à elle de rire, sans bruit, comme secouée

intérieurement; ce rire muet était une sorte de grimace douloureuse;

elle lève les bras au ciel, hoche la tête, puis redevient grave:

—Ton père te voit encore comme l’enfant misérable que tu fus. Ne me

force pas à évoquer des souvenirs qui pèsent sur cette maison sinistre.

Vois-tu, Georges, il y a des décrets de Là-Haut devant lesquels une

chrétienne courbe la tête; leurs effets ne sont stimulants que pour

les forts. Nous autres, hélas! nous n’avions plus la force... Tu te

plains du regard de ton père? Et moi donc, que dirai-je? Il y a des

instants où je devine qu’il craint pour ma raison. Il me reproche mon

«émotivité», c’est ainsi que Blondel désigne les nerfs. Evidemment,

je ne suis pas en carton, je crois que mon cerveau fonctionne encore

régulièrement. Encore une fois, n’en veuille pas à ton papa! Sois bien

tendre pour lui...

—Oui! Il est bon, il nous aime tant! Pourquoi faut-il qu’on ait envie

de lui faire des reproches?

—De quoi? Il n’y a jamais de reproches à lui faire, mon petit. Ton

père a besoin d’exercer son dévouement, comme auprès de notre vieille

amie. Moi, je ne lui ai pas donné l’occasion de m’en prodiguer! j’ai

toujours été une indépendante; c’est ma manière, de crier, comme c’est

la tienne de te renfermer dès que tu sens qu’on t’observe. Ma parole

«incoercible», ton père ne s’y est jamais fait! Mme Demaille a répondu,

par sa faiblesse même, aux besoins de ton père, et puis... maintenant,

il sert de Nou-Miette à Mme Demaille; je déplore tout cela, mais je

t’assure que je ne lance la pierre à qui que ce soit! Ni à elle ni à

lui... les pauvres chers!

Mais Mme Aymeris ne peut refouler une autre plainte.

—Si seulement elle était moins lente! Je t’assure qu’elle retombe en

enfance! Après tout, elle aura tantôt 80 ans!...

—Est-ce qu’elle fut belle?

Mme Aymeris se redresse:—Que t’importe? On la trouvait belle comme

une madone de Raphaël; or moi je n’apprécie pas la Vierge à la Chaise!

Enfin du vieux jeu, de l’Hippolyte Flandrin! tu connais son crayon

par Amaury Duval?... Pour moi, elle a toujours eu un visage inanimé,

c’était un glaçon. Son appartement sans un grain de poussière, _c’est

tout elle_! Ce que Mme Demaille sait le mieux faire? La préparation des

purées, cette insipide nourriture qu’ils croient l’aliment nécessaire

à leurs entrailles. Elle ne croquerait pas un bonbon, pour ménager ses

dents: des perles, tu sais!

Georges avec sa mère en était là; une camaraderie, toute de tendresse

et de pitié, lui faisait aborder des questions jusqu’ici tacites ou

vagues, mystérieuses comme l’avait été, dès son enfance, l’idée de la

mort, qui enténébrait sa vie de jeune homme.

Les soucis maternels de Mme Aymeris avaient une autre cause qu’elle

avait cachée jusqu’à ce que sa maladie la rapprochât de son fils: la

vie privée du jeune artiste.

Des mois et des mois, elle hésita, s’informant, d’ailleurs, auprès de

Léon Maillac et du professeur Blondel.

Plutôt que de feindre ou de se rendre odieuses à un fils, certaines

mères préfèrent d’ignorer toute fredaine juvénile. La vie de Mme

Aymeris (si peu modérée dans son langage), sa conception austère, et

janséniste même, des exercices religieux, l’avaient éloignée, depuis

trente ans, du confessionnal, au déplaisir de son époux, ennemi des

bizarreries. Ce jansénisme, la pudeur et la vertu n’avaient point

préparé Mme Aymeris à jouer un rôle dans les choses de l’amour; mais

aussi comment son goût des êtres, sa curiosité, l’y eussent-ils laissée

indifférente? Elle devait bien, parfois, se demander:—Qu’est-ce que

fait Georges? Aime-t-il les femmes?—Elle savait que, de ces années-ci,

dépendait l’avenir de la famille, du nom qu’elle portait doublement,

et auquel elle attribuait une valeur sociale comme ces bourgeois de

très ancienne souche qui sont plus sûrs de leur lignée que maints

aristocrates. Alors qu’elle destinait Georges à la diplomatie, elle

avait eu, quant au mariage, des vues ambitieuses pour lui; si par la

suite son maternel égoïsme devait transformer un désir en une volonté

ferme que Georges ne se mariât pas, tant qu’elle vivrait, comment être

certaine que son fils ne se laisserait point «piper»? Alors elle ne

s’avoua encore que ceci:—Je ne consentirais qu’aux risques flatteurs

d’une cérémonie à Sainte-Clotilde!—Son cousin Jacques de Maurepas,

dit Pinton, l’entretenait insidieusement de siennes cousines, nobles

et pauvres Tourangelles dont la description la faisait bondir. Mme

Aymeris, ignorante du «grand monde», se l’imaginait à la façon d’un

provincial auteur de «romans parisiens», ou d’après ce que lui disait

du «gratin» le professeur Blondel. Dût-elle subir la présence d’une

bru, elle la voudrait élégante, les cheveux frisés, un peu de fard

autour de ses yeux bleus, une poitrine «luxuriante», le genre enfin que

les hommes semblent préférer à nous autres—disait-elle.

Elle ne s’était oncques regardée dans la glace, et n’était jamais

«sortie». Une seule fois, Georges se la rappelait vêtue de moire

grise, comme il avait, avec son frère Jacques, accompagné jusqu’au

pont d’Iéna, par une soirée de juin, papa et maman dans la calèche

ouverte qui convoyait M. et Mme Aymeris au Théâtre lyrique, où la

baronne Haussmann leur avait offert la loge du Préfet de la Seine; Mme

Christine Nillson interpréterait le rôle de «la Reine de la Nuit» dans

la _Flûte enchantée_. C’était comme d’hier et Georges revivait les

moindres circonstances de ce gala: un de ces longs crépuscules où la

nature est rose et verte, où l’Est se teinte de mauve, et le couchant

fulgure des orangés incendiaires. Par cette soirée froide et chaude

comme les glaces que l’on sert avec une sauce-crème bouillante, c’était

une maman de jour de noces, une Mme Aymeris en robe magnifiquement

ample, relevée de dentelles, ses quelques diamants dehors, et des épis

d’argent dans une coiffure de Félix.

Hormis cette occasion unique et mémorable, la janséniste n’avait

plus mis que des toilettes quelconques; et les bandes de crêpe ne le

cédèrent plus, ou rarement, au jais, à quelque soutache mate sur une

étoffe noire et aussi terne que la garniture.

Mme Demaille lui en touchait quelques mots quand son amie Aymeris

parlait du «monde».

—Alice, vous devez me trouver bien _perruche_! Vous vous moquez encore

de mon corset et de ma robe de velours améthyste. Du reste, ma chère,

je n’achète plus rien; mais, ma foi, quand on n’a été _pas trop mal_

de sa personne, on ne tient pas à s’enlaidir en vieillissant. J’ai

toujours mes fournisseurs; pour les chapeaux, je ne comprends pas que

vous ne veniez pas avec moi chez Mme Félix, je vous ferais faire un

_retapage_ pour rien!...

—Qui a été belle, veut le rester, ma chère amie. Ce n’est pas mon cas,

et M. Aymeris ne m’y a jamais encouragée...

Ces propos s’échangeaient tandis que Mme Demaille, devant la psyché,

faisait bouffer sa jupe, se redressait pour ne rien perdre de ses

avantages.

A Mme Aymeris, en faute d’ailleurs avec la vérité historique, le nom

de Demaille évoquait une existence brillante, le théâtre, les salons,

les plaisirs légers; elle demanda à Marianne Demaille comment «les

fils de famille s’approchaient des jeunes femmes du monde». Georges ne

tarderait plus à s’émanciper. Une liaison—le professeur Blondel et le

président Lachertier l’avaient assez souvent soutenu, c’était l’épisode

nécessaire des années dont le premier chiffre est un 2.

Maillac déclarait:—La liaison avec une femme mariée, c’est pour les

chiffres 3 et 4, Madame! de vingt à trente, on caresse ses modèles, si

l’on est peintre, comme Georges.

Plus pressée pour Georges était Mme Aymeris, car son amour maternel

éclipsait sa très étrange austérité janséniste.

Elle renouvela sa tentative auprès du Président:—Mon cher, vous qui

êtes, quoi qu’en dise Mlle Sybille, un endiablé, un galantin, un

coureur de duchesses, quand emmènerez-vous Georges dans leurs boudoirs?

Je me désole de le sentir accoquiné à notre reps et à notre acajou

Louis-Philippe. Son père refuse de le conduire chez la princesse

Mathilde. Allons! mon bon farceur, dégourdissez Jojo-Bibi, donnez-lui

des occasions de mettre son gilet blanc, rien ne lui va bien comme son

frac, avec un gardénia à la boutonnière. Houp! un bon mouvement, l’ami!

Le Président refusa obstinément. Alors Mme Aymeris harponna

Evariste Blondel, possesseur, dans l’aristocratie, d’une position

solide, quoique sa solennité, ses longues boucles blanches et trop

calamistrées, n’allassent sans lui prêter un certain ridicule. Il

citait trop volontiers des titres, comme s’il n’avait parmi ses clients

que des grands seigneurs et ignorât le commun des mortels. Blondel

était l’ami d’une princesse Peglioso dont il avait soigné la sœur; son

prestige, comme écrivain-neurologue, à la mode, était entretenu auprès

de la princesse par l’amour que cette étrangère lui avait inspiré:

obsession sénile qui transformait le professeur à la Salpêtrière en un

jouet incassable aux mains d’une Lucrezia.

Par quel miracle Mme Aymeris eût-elle imaginé le professeur Blondel

comme un bouffon qui, en dehors de son «sacerdoce», prend un autre

masque et des manières équivoques pour servir la Princesse? Cependant

Mme Aymeris, toute à ses plans de campagne, ne pouvait prévoir un

second refus, pensant:—Il finira par entendre raison, notre Blondel!

Il cédera, puisqu’il ne faut pas, dit-il, contrarier la malade que je

suis; il se chargera de Georges, pour me faire du bien; ou alors, qu’il

ne me soigne plus!

* * * * *

La princesse Peglioso s’était mariée à seize ans. Née, à Séville, d’un

Polonais, le comte Sabrinszki, et d’une Grecque, ex-danseuse à la Scala

de Milan, sa grand’mère paternelle avait été élevée à Washington où son

père était ministre plénipotentiaire de la jeune reine Victoria.

Mme Peglioso avait donc du sang slave, de l’hellénique et de l’anglais.

[Illustration: Lucia]

La peau mate, les cheveux blond-roux, frisés par devant, très tirés sur

les tempes, à la manière de la princesse de Galles, cette cosmopolite

mélangeait à la lourde saveur d’une Orientale, la fine distinction

d’une Anglo-Saxonne, sans qu’on pût définir ce qui des deux l’emportait

sur l’autre, hors l’accent qu’elle avait fortement britannique. Ses

mots homicides étaient colportés de salon en salon. «Libre comme

l’air», disait-elle, «Free as air», elle était captive volontaire en

un cercle d’adorateurs, parmi lesquels le monde eût été bien aise

de désigner au moins un amant. Or ceci était impossible. Qu’on la

divertît? elle n’en demandait pas davantage.

Mme Peglioso vivait seule dans l’hôtel du prince. Il lui abandonnait

voitures, serviteurs, pourvu qu’elle le laissât à Florence, dans sa

villa des Collines avec les «_pianistes du prince_»; il se croyait

compositeur et chantait ses abscons opéras.

Si plus capable qu’elle ne l’était de supporter l’ennui de ceux qu’elle

appelait les «rasoirs», la princesse, une des reines de Paris, aurait

pu servir de trait d’union entre le faubourg Saint-Germain, le gratin

des douairières et ses amies américaines dont beaucoup n’avaient que

leurs dollars comme truchement.

Cette princesse inspirait à Mme Aymeris une curiosité faite

d’admiration et d’effroi. Les ardeurs d’Evariste Blondel s’exaspéraient

par un commerce quotidien, tour à tour avoué, ou dont il se défendait.

Retenu par ses travaux scientifiques, où Blondel en trouvait-il le

temps? Il déjeunait, il dînait avenue Montaigne; tel un heiduque, il

suivait Lucia dans ses promenades à pied, ou disparaissait au fond du

landau: chaperon toléré par des soupirants qui s’entre-soupçonnaient,

se haïssaient et l’employaient, à l’occasion, comme intermédiaire

habile.

Certaines perfides chuchotaient que si un homme avait jamais eu

la chance de voir Lucia nue, c’était Blondel, le page bientôt

septuagénaire de la princesse; ou de son chapelain—un Espagnol du

Vénézuela.

Elle appelait Blondel «Socrate». La princesse le tutoyait et lui avait

choisi ce surnom. Habituée des cours de Renan au Collège de France, «le

vice» de Lucia était l’étude de la médecine; elle insistait, quoiqu’il

y répugnât, pour que Blondel la conduisît à la Salpêtrière, ou lui fît

suivre des opérations chirurgicales dans les cliniques d’hôpitaux,

comme si, d’autant plus jalouse de la pureté de son corps, elle tenait

à savoir comment se corrompait celui des autres. Elle protégeait ses

narines d’un mouchoir parfumé contre les exhalaisons trop fétides de la

chair, mais ne reculait pas, à la vue du sang.

Evariste Blondel prit un extrême déplaisir aux invites de Mme Aymeris.

—Je vous serais obligé, Madame, de ne pas me poser des questions

indiscrètes sur la princesse Lucia. Mes rapports avec elle sont ceux de

savant à élève intelligente... La princesse n’a rien pour vous plaire,

ni à Aymeris. Très artiste, elle désire, tant on lui parle de Georges,

le connaître aussi. Si je ne vous ai jamais dit cela, c’est que je ne

veux pas endosser, vis-à-vis de mes vieux amis et de leur fils, des

responsabilités trop lourdes. La princesse est un candélabre où les

papillons de nuit se brûlent les ailes. Laissez donc la jeunesse avec

la jeunesse. Mme Peglioso est déjà trop mûre pour un débutant.

[Illustration]

Mme Aymeris avait dans sa chambre une lithographie de Chérubin et de la

Comtesse, par Nanteuil.

—Mozart, Beaumarchais, les _Nozze di Figaro_! fit-elle. Ce serait

charmant!

—Ne parlons plus de cela, réplique le professeur, soyons sérieux!

Georges qui vit cette scène se dérouler, je ne sais comment, dans la

glace je crois, imitait les gestes de sa mère toute ragaillardie et

s’évertuant à gagner Blondel.

Mme Aymeris prenait tous ses convives à témoin:

—Mes amis, n’est-ce pas que Blondel nous parle sans cesse de sa Lucia?

Il n’est question que de la princesse, de ses faits et gestes. S’il

veut nous dérider, c’est toujours d’elle qu’il raconte mille choses.

Voyons M. Lachertier? Eh! vous autres, dites le contraire! moi, je la

trouve ravissante! Georges a des photographies d’elle dans sa chambre,

dans son atelier, partout. Est-ce moi qui les lui donne?... Et personne

ne veut lui présenter mon fils? Voici qu’on prépare le Salon prochain,

il faudrait que Georges eût un portrait de la princesse Peglioso sur

la cimaise, ce qui serait la médaille et des commandes assurées! J’y

songe, au succès, moi la seule personne pratique chez nous! Georges est

peintre de figures, saperlipopette! On ne peut pas toujours faire poser

des pommes, des torchons, de ternes visages d’inconnus! Un artiste doit

vivre dans le monde, obligation qui fait partie de son métier, comme

pour un grand avocat...

Le professeur donnait de son veto de raisonnables motifs: on ne devrait

être admis à l’avenue Montaigne qu’après trente ans. Georges était

inquiet, on ne savait quelle direction prendrait son vol. L’atelier

Beaudemont n’avait pas été bien heureux!... Un peu plus et c’était la

culbute.

Mme Aymeris protestait:

—C’est encore là qu’il fit quelques connaissances parisiennes.

—Moi, dit Blondel, je le ferais voyager, Madame! Lachertier conseille

pour Georges une visite à Rome, un tour d’Italie. Il a raison.

Sur quoi, Mme Aymeris se met à trembler, puis menace et implore comme

en face d’un assassin qui pénétrerait chez elle nuitamment.

—Vous voulez ma mort! C’est bien simple, Blondel veut me tuer!

Comment? Vous? C’est vous, le savant, l’illustre médecin des nerfs!

qui... Alors pourquoi chuchoter avec mon mari, et, par les moyens les

plus sots, m’éviter des émotions, ce que vous appelez des_ crises_?

Les médecins passent comme les autres à côté du mal sans le voir. Vous

me tuerez, après m’avoir rendue idiote! ayez pitié de moi! Georges,

voyager? Attendez donc! je ne serai bientôt plus une de trop sur cette

triste terre, Georges sera libre ensuite de vivre au Kamtchatka s’il

lui plaît!... Mais maintenant!!! Moi dans ce fauteuil, M. Aymeris

faisant cuire les bouillies de Mme Demaille et Georges à Rome? Vous

vous moquez! Donc, moi... seule avec Antonin, et les lampes qui fument,

et les veilleuses qui empestent?... Voilà ce que vous m’offrez, au lieu

d’arranger des séances de portrait avec la plus belle femme de Paris,

au lieu d’aider Georges à percer...

Evariste Blondel résistait, en même temps, aux prières de la princesse

Peglioso.

Lucia voulait appeler dans sa ménagerie ce Georges Aymeris dont la

peinture était discutée; et son imprudence de langage, ses opinions en

art, l’antipathie même qu’il inspirait à ses camarades, feraient de

lui une bombe, un explosif de plus dans le riche arsenal de l’avenue

Montaigne.

Blondel se sentant prêt à capituler, osa répondre:

—Princesse, le fils de mon vieil ami ne verra pas ce que vous avez

fait du professeur Blondel. Si je vous l’amène, son entrée chez vous

sera le signal de ma sortie.

L’histoire qui va suivre offrirait la matière d’un roman. Je conterai

jusqu’à la fin, une existence trop riche en aventures sentimentales;

mais je ne donnerai ici que certaines pages du journal de mon héros; le

lecteur de ces mémoires incomplets remplira les intervalles.

Du journal de G. Aymeris

(vers 1885).

_Que s’est-il passé? Excellent M. Blondel! Quel brusque changement

d’attitude! Le président avait refusé; M. Blondel était intransigeant

aussi. De moi-même, je n’y aurais plus songé. Et me voici, au bout

d’un mois, plus différent du Georges d’avant Pâques, que ce Georges-là

ne l’était alors du Georges de sa première communion. Si cela

devait toujours ainsi durer! Si je pouvais mener de front les deux

existences: chez nous et à l’avenue Montaigne! Maman l’aura voulu:

après les cocottes de Beaudemont-Degetz, la plus divine des femmes!

Je ne ferai donc pas défaut à maman? Mais, M. Blondel, comment a-t-il

fait cela? Je sens que l’avenue Montaigne absorbe déjà une part de mon

être. Mais pourquoi ainsi l’ont-ils voulu, pourquoi?_

_Je suis invité à dîner pour mardi, mercredi, vendredi. Je dois même

déjeuner avec la princesse tous les matins, tant que dureront les

séances de pose. Je fais des croquis, des masques au pastel, comme

Latour, pour m’y préparer. On ne résiste pas à cette Sirène._

[Illustration: Prof^r Blondel]

Récapitulation: _Pour moi-même, si je dois jamais relire ces notes

quotidiennes, il me faut consigner, ici, le premier, l’énorme premier

jour, la rencontre, et ce qui s’ensuivit. J’entre dans une phase

de délire, j’oublierai Passy, mes devoirs, mes serments filiaux.

Le rideau se lève, je vois l’univers par la fenêtre ouverte sur ce

printemps, qui n’est plus «maladif» comme dans les vers de Mallarmé,

mais où tout n’est que volupté, plaisir, amour!_

* * * * *

_Je ne m’attendais à rien de tel! Le professeur Blondel a voulu me

convaincre de la pureté d’Ingres, du «toc» de Delacroix. Nous avions

été au Louvre, comme c’était un mardi et que M. Blondel n’a pas de

service à la Salpêtrière ce jour-là; il déjeuna avec moi, à midi._

_Sa tête détachait de fines boucles de cheveux en argent sur une

gravure de la Chapelle Sixtine, par Ingres et Calamatta, non pas la

composition en longueur, mais celle dont le premier plan est rempli

par des têtes de prélats: de l’essence d’Ingres. Un vase étrusque

était au-dessous du cadre. Sur la table sans nappe, l’acajou bien poli

par la bonne (qui ressemble tant à une servante de curé), le couvert

est à peu près celui de mes tantes. Quelques fruits, un compotier

de quatre mendiants, les carafes dans des seaux à rafraîchir; une

«desserte» entre le professeur et moi. Nous avons eu des rillettes

de Tours; les confitures de mirabelles étaient excellentes. Tous ces

détails me seront chers plus tard. Dans ce rez-de-chaussée, rue de

Varenne, on se croit chez les tantes, mais il y a partout quelque

chose qui plaît à la vue._

_Ensuite au musée. Le professeur ne me convaincra pas. Ingres est

admirable, mais Delacroix est admirable aussi. Nous avons traîné

à la sculpture, dans les salles basses humides. Dehors, c’était

une température d’août, mais avec des marronniers en fleurs, un de

ces jours où l’on a envie de causer avec les passants, de sauter,

d’embrasser les femmes. M. Blondel se retournait constamment. Au coin

de la rue de Bellechasse, Blondel reconnaît, de loin, un équipage qui

s’avance sur le boulevard Saint-Germain, un équipage qui a l’air d’un

Constantin Guys, l’ami, je crois, de M. Manet; un attelage comme ceux

de la Cour impériale. Il n’y en a plus beaucoup ainsi. M. Blondel me

pince le bras et me dit:_

—_Regarde, Bibi-Jojo! la voilà, la divine Princesse, la voilà, «la

jolie femme!» Elle sort de la séance à l’Institut, où Renan parlait.

Elle a commandé sa calèche, ses hommes poudrés et en mollets, sa paire

d’alezans de 100.000 francs._

[Illustration]

_La voiture approche, se balance comme une gondole, suspendue au col

de cygne de ses huit ressorts. Le valet de pied se retourne pour

prendre un ordre, les chevaux, stoppant, appuient sur la gauche vers

le trottoir. Je vois une ombrelle bleu de ciel, un flot de gaze, un

gant blanc. On nous appelle, Blondel va à la rencontre de tout cela._

—_Tiens Lucia, voici Bibi-Jojo.—Et à moi:—Tiens, voici la belle

princesse, embrasse!_

_On lit dans les journaux le récit d’un accident. Quelqu’un a été

renversé par un vélocipède, on l’a emporté, il a perdu connaissance.

Ensuite, il se réveille dans un endroit inconnu, il ne se rappelle

rien, on le presse de questions, mais il ne sait plus.—Eh bien! j’en

suis là; je serais incapable de revoir les premières minutes. Ai-je

embrassé? N’ai-je pas embrassé? J’ai entendu une voix étrangère et des

mots français. Je suis rentré à Passy dans la calèche, en face de la

princesse Peglioso et d’une autre dame que je ne reconnaîtrais pas.

J’ai dû leur faire visiter mon atelier._

_Comme elle est intelligente, la princesse! Quelle femme étonnante!_

_10 juin._

_Je suis un autre homme. J’ai peur. Je néglige notre maison. Maman est

fière et a l’air heureux. Après tout, c’est peut-être un peu de joie

qu’il lui fallait. Elle répète: «Je suis contente! je suis contente!»

et me donne toutes les permissions. Elle augmente ma pension. Papa est

froid au sujet de la Princesse. Il me regarde encore plus fixement.

Qu’est-ce qu’il peut bien s’imaginer? S’il savait ce qu’est l’hôtel

Peglioso, il se rendrait à l’évidence: je n’y jouerai d’autre rôle

que celui d’un gosse. Et encore! Tous ces vieux à ses trousses ne

laissent guère de place pour l’intrus. Nous verrons bien, quand les

poses de portrait auront commencé pour de bon. La Princesse voudrait

les remettre à l’automne. Dans ce moment, pleine saison de Paris, pas

moyen! dit-elle. On entre, on sort, c’est un va-et-vient continuel.

Hier, il y avait vingt-deux couverts à déjeuner. En plus des fidèles,

deux ou trois étrangers. Est-ce cela, un salon cosmopolite?_

_Dans le fumoir, nous étions assis, avant le repas; une jeune femme

entre, dans une pelisse de skungs, comme en hiver, les cheveux courts;

elle est pâle, elle a une voix de séraphin; un paquet sous le bras.

En passant dans la salle à manger, elle dit quelques mots au maître

d’hôtel, lui remet le paquet._

[Illustration: Circe Lucia]

_Au café, de retour dans le fumoir, il y avait un trapèze pendu à

l’anneau du lustre. La dame, qu’on appelle Nina, laisse tomber sa

pelisse et apparaît en maillot de soie noir, comme un gymnaste; deux

appels de mains, un «ready?», et elle s’élance sur le trapèze, elle

fait un rétablissement. Grand succès. Cela a paru tout naturel. Les

cosmopolites sont de drôles de corps. L’hôtel Peglioso est plein

d’étrangers, car, outre les parents pauvres, la Princesse a toute

une clientèle d’Américains fixés à Paris; des ex-secrétaires, des

lectrices, des gouvernantes qu’elle pensionne; des prêtres, comme chez

papa. Une salle leur est réservée. Lucia va à la messe tous les matins

dans son oratoire. Elle a un chapelain. Sa charité est inépuisable._

_Dans un autre salon fonctionne une sorte d’agence des étrangers,

avec directeur, livres de comptes, registres. Le secrétaire actuel

de Mme Peglioso m’y a introduit, en faisant des plaisanteries de

sous-officier: il me rappelle Gabriel Gonnard, et il doit y avoir

des Ellen et des Jessie aux étages supérieurs. Une aile de la maison

est déserte depuis que le Prince est à Florence. Le Prince a fait

numéroter, dans une galerie, les trente portraits, tous mauvais, de sa

femme pour laquelle il a dû avoir un sentiment, au moins un caprice,

quoi qu’on raconte de ce grotesque qui s’est fait peindre en Orphée

par Boecklin; dans une autre, le portrait de tous les Sabrinski, des

Mittford et même une gravure représentant l’étoile de la Scala, en

tutu: la propre mère de notre amie._

_Saurai-je jamais ce qui se passe dans les trois étages du palais

Peglioso? Lucia y vaporise ses parfums les plus entêtants. Dès le

premier vestibule, au bas d’un escalier monumental, aussi grand que

celui de l’Opéra, je suis pris d’un malaise. Des hommes en livrée

bleue et rouge, un Suisse, dès qu’il y a réception, ont failli me

faire fuir. J’ai envie de leur dire: allez retirer ces hardes! C’est

une honte, ce luxe, devant les parents pauvres du prince. Mais, sans

doute, ils aiment le faste, ces fils de princes à la panne, cette

livrée les rehausse à leurs propres yeux. On parle toutes les langues,

dès l’antichambre. Dix lévriers gigantesques aboient en haut, sous

la coupole; dès que j’arrive, ils dégringolent dans l’escalier; la

voix de la Princesse les lance sur moi. Mais cette voix!... C’est

la sirène, elle sort de sa chambre qui n’a ni verrous ni clef, car

ses chiens sont les seuls protecteurs de son... tabernacle. On la dit

vierge!_

_Je manque m’évanouir quand j’entends cette voix d’argent, là-haut,

dans la coupole du Montsalvat. Vers de Verlaine... Ceci ne se passe

pas dans la vie réelle, et ce n’est point de la comédie non plus. La

voix d’argent éclate en un rire de Kundry, dès l’instant où Lucia

m’a reconnu. Cette reine, sans rien perdre de sa majesté, parle.

Ce qu’elle dit? Ah! il faut s’habituer à ce ton-là! A l’atelier du

passage Geoffroy, on emploie de ces mots crus. Ils me glacent. Si

jamais la reine m’accordait quelques faveurs, je la supplierais de

renoncer à l’argot. Elle, si belle, et qui a tant de compréhension et

d’esprit, pourquoi parle-t-elle à la façon de Florette? Le professeur

nous la décrivait comme la «grande dame». Je ne suis pas encore

à même de comparer. Mme Nina, la trapéziste, est aussi, dit-on,

une très grande dame. Il doit y en avoir d’autres, différentes de

celles-ci, ou alors maman serait «refaite», comme dit Lucia à propos

de moi. Etait-ce pour aboutir à l’avenue Montaigne, que j’ai reçu une

éducation si chaste?_

* * * * *

_M. Evariste Blondel retourne chez la Princesse. Jusqu’à présent

il avait pris soin de n’y pas apparaître quand j’y étais. Quelle

récompense a-t-elle pu lui promettre s’il m’amenait à elle?_

_Ah! le jour du boulevard Saint-Germain, la calèche, le baiser! (car

je crois décidément qu’il y en eut un). Qu’a-t-elle pu lui promettre?

Un baiser? Ou l’a-t-elle battu? Lucia doit le fouetter avec sa

cravache aux lévriers. Si je n’avais autant de raison d’être secret,

si je racontais aux miens, à mon père, l’Evariste Blondel de l’hôtel

Peglioso, d’abord on ne me croirait pas; ou bien l’on me défendrait

d’y retourner. Entre le Blondel prudent, pompeux et encapuchonné

dans son quant-à-soi, de chez nous, et le Blondel de Lucia, il y a

la différence d’un acteur en train de défaire sa tête dans sa loge,

d’avec le roi qu’il était tout à l’heure en scène, la main sur le

pommeau de son épée. Hier, on ne m’attendait pas, j’entre dans le

fumoir; Blondel, à genoux, soufflant, rouge, ébouriffé, cherche sur le

tapis les perles du collier dont la Princesse a rompu le fil._

—_Socrate! tu n’auras pas ton verre de thé à la russe, tant que tu

ne me rapporteras pas la trente-sixième perle! Cherche sous le piano,

mon toutou, c’est une bonne occupation pour un savant et un sage de

l’antiquité!_

_Socrate me voit, blémit. Lucia répète:_

—_Allons! ma trente-sixième perle! Replonge, Sindbad le marin!

Ce n’est personne; simplement Georges Aymeris! donc inutile de te

repeigner; ce désordre sied à tes tempes géniales..._

_Et elle me prend à parti:_

—_Vous n’avez pas, chez Mme Aymeris, de ces exercices hygiéniques

pour rendre la jeunesse aux membres de l’Institut?..._

_Et elle me siffla, comme ses chiens, pour ouvrir le piano. Elle et

moi allons jouer la réduction d’un des derniers quatuors de Beethoven.

Tremblant, ravi, je fais des fausses notes, je n’observe pas la

mesure. Elle jette le cahier au milieu de la chambre, ordonne à

Blondel de prendre dans les casiers le même quatuor, à deux mains; dès

qu’elle l’a saisi, elle s’installe au piano, une merveille d’Amérique._

—_Ceci c’est pour le peintre! Socrate, voici l’heure de tes

consultations, laisse-nous!..._

_Ses traits s’immobilisent en une merveilleuse beauté, noble, pure,

de Vierge. Et l’adagio de l’opus 107 déroule son ample mélodie

d’espérance et d’amour, après les hoquets et les spasmes, les arrêts

et les reprises, les battements du cœur._

_Ce n’est pas un pianiste qui l’interprète, ce sont les notes qui

s’animent, comme d’elles-mêmes. Je n’ai jamais rien entendu d’aussi

beau. Lucia n’est plus ici-bas, tout à coup elle s’envole dans la nue.

C’est sainte Cécile. Je n’ose souffler mot quand elle a fini. Elle

attaque un autre quatuor, cela pourrait durer indéfiniment. Elle est

incomparable, aussi, dans le Chopin. La Ballade! Elle me dit:_

—_Ceci est pour vous, Georges (mon nom dans sa bouche!) pour vous

seul. Vous savez que je ne joue sous aucun prétexte en présence de

personne. La musique est pour moi seule. Supposez que je croie que

vous n’êtes pas là._

[Illustration]

_Elle a des façons de dire ce qu’elle ne veut pas dire. Est-ce que

je me trompe? Les femmes se complaisent au brouillamini. Avant de

connaître Lucia, je ne faisais guère de différence entre une femme

et un homme, du point de vue moral; les femmes, c’étaient les mères,

les épouses, les modèles; comme il y a des pères, des époux, des

Italiens, dans les ateliers, chacun ayant sa fonction et son rôle.

Tout à coup, l’ennemie, l’incompréhensible créature de mystère sort de

son enveloppe de brouillard. Serait-ce là ce que M. Vinton, dans ses

lithographies, tente de réaliser: un homme (généralement au bas de la

composition), noir dans l’ombre, les bras suppliants, la tête tendue,

s’étire vers une apparition; une image féminine, diaphane, mi-réelle,

vaporeuse, se forme dans la lumière: c’est une_ théophanie,_ mot que

Christophe Fioupousse affectionne. On sent que, dès que le saint

Antoine la touchera, la bulle lumineuse se crèvera. L’homme veut_

prendre;_ il ne saisira que de l’air entre ses doigts. Et Mme Vinton,

avec sa robe de mérinos, ses lunettes, fait bouillir le lait, prépare

les rôties, tandis que Vinton boutonne sa vareuse, de peur des

coryzas, et souffle comme un chien courant après une chienne._

_Je deviens «naturaliste». C’est le commerce de l’hôtel Peglioso. Guy

de Maupassant qui y fréquente est pourtant d’une correction parfaite,

quoique un peu vulgaire._

Je retranche deux cahiers de Georges (hiver-printemps) qui feraient un

chapitre non publiable. Il nous faut poursuivre l’histoire de notre

héros.

_Longreuil, juillet._

_Cette année, mon père viendra plus souvent nous voir. Il a loué, pour

Mme Demaille, une maisonnette près d’ici, le D^r Brun ordonnant à papa

d’interrompre ses œuvres charitables de Paris. Papa n’est pas bien

portant, il change physiquement; maman se tourmente à son sujet. Bien

heureux que Mme Demaille se soit, après quarante ans sans en sortir,

décollée de la ville, et qu’elle soit si robuste pour son grand âge._

_A quelques kilomètres de Longreuil, c’est une ancienne chaumière

adaptée par ces folles Anglaises qui étaient venues y faire de la

gymnastique eurythmique, avec leurs petites élèves de Drury Lane.

Elles furent expulsées à la suite de leurs bains trop eurythmiques

dans la mer._ [Illustration]

_Il est plaisant que Mme Demaille ait pris leur place. Le vieux

Josselin nettoie, époussette, peste, en attendant sa patronne. Dans

une quinzaine de jours, il faudra que je m’absente. La Princesse est

encore avenue Montaigne, elle m’a fait promettre de retourner la

voir pendant les vacances. Elle sera peut-être moins entourée; on

l’approchera dans d’autres conditions. Nikko, le mystérieux Slave,

doit aller faire sa cure au Mont-Dore, moment opportun pour fréquenter

l’hôtel Peglioso; moi, je crois a Nikko! c’est lui le véritable,_ le

redoutable!... _Quelle raison valable donnerai-je ici de mon départ,

moi qui ne voulais plus prendre le train, dès que nous étions à

Longreuil? Un camarade malade? Il faudrait que j’inventasse quelque

stratagème avec Maillac. Mais non! il me trouve trop jeune pour

l’aventure..._

* * * * *

_Les avoines sont bleues, la campagne a l’air toute en zinc peint. Mes

tantes méprisent ces «fastes de l’été» et soupirent après l’automne.

Moi, je n’ai jamais rien préféré au plein été, mais cette fois, je ne

sais pourquoi, l’automne me sera moins hostile que de coutume._

_Je commence un groupe: Lili, papa et maman; pas Caroline qui

déchire ses photographies, pour ne pas laisser après sa mort le

moindre vestige d’elle-même, ni lettres, ni papiers._ C’est une

forme d’orgueil, _cela. S’imagine-t-elle donc qu’on s’amuserait à

construire des romans? Mais la Princesse? Pensons à l’amour. L’amour,

la tendresse, il me semble que cela se donne plus simplement, à bras

ouverts, sans préoccupation des autres. Mme Peglioso a-t-elle de la

tendresse? Pour ses lévriers, nulle hésitation, oui! Mais les hommes

ont l’air d’être ses ennemis. Elle me fait penser à tante Caroline,

qui, à sa manière, dit aussi de ces mots violents, méprisants, durs,

cruels. L’une et l’autre ont-elles jamais aimé? Volcans éteints?

Quoi?... Quoi?..._

_J’écris à Jessie, je la félicite de son élévation au grade de

Supérieure. Elle ne m’aura jamais donné le moindre témoignage de

sensibilité. Puis-je, maintenant qu’elle est dans son couvent, lui

écrire: Dear Jessie, did you ever care for your old friend? I fear I

shall for ever be left out?_

_Juillet 20._

_Ma vie de travail s’installe bien: je peins d’après des gens du

bourg. Peu pittoresques. Un peu de paysage. Le paysage me semble plus

difficile que tous autres motifs, je crois le «sentir» et, pourtant,

si je plante mon chevalet devant un de ces horizons qui me touchent si

profondément, je ne tire rien de mon étude; et, rentré à l’atelier,

me désespère. Il n’y a que Corot et Constable qui me rappellent la

nature, parce qu’ils sont sincères, d’où leur variété, leur manque

de formule et de maniérisme. Le Président m’a écrit une belle lettre

à ce sujet; il n’admire que les Corot de Rome; il veut retourner,

dit-il, à Rome avant de mourir, le pauvre cher vieux; la Princesse a

promis de lui payer, à moi aussi et à quelques autres, ce voyage avec

elle. Les autres? Voilà ce qui serait moins engageant; eux, avec leurs

plaisanteries, leurs charges? cela ne me convient pas. Bien mieux pour

le bétail de Circé. Ils y sont habitués, ces drôles-là. Et Nikko en

serait-il?_

_Si maman savait, si maman savait! Mais enfin, les mères, à quoi

pensent-elles?_

_Je rêve de ce voyage en Italie._

_Lucia n’est pas une fidèle correspondante. Des bouts de lettres

sabrés d’une longue, haute écriture à l’anglaise, pointue, et qui en

quelques lignes couvre la page de douze mots. Elle ne répond pas aux

questions. Ce ton de persiflage, que j’ai tant de mal à comprendre,

vous cingle, dans sa correspondance; ses lettres ne vous donnent

aucune joie, et l’on ne sait pas tout à fait quand la feinte commence

ni quand elle cesse._

_Ce matin Lucia m’écrit:_

_«M. l’abbé trouve que vous êtes froid avec moi. Je ne l’avais pas

remarqué, mais en effet vous ne m’avez pas encore embrassée, mais

là... ce qui s’appelle embrasser. Le baise-main ne fait que salir le

poignet, raison pour laquelle je porte des gants de Suède dans la

maison, à cause des faméliques. Les lèvres des «monstres», chacun

sait que je ne les aime pas; ni les autres, d’ailleurs... jusqu’à

présent. Quand vous peindrez votre chef-d’œuvre (car les premiers

essais étaient ridicules, n’est-ce pas?) vous verrez ce que sont mes

«monstres»; l’un, au moins, de ma suite. Je crains qu’il ne soit

collant, et, vous savez, Bibi-Jojo, gare à la jalousie! Les Polonais

ne sortent pas sans un revolver dans la poche de derrière, si j’ose

m’exprimer ainsi... Peut-être que vous renoncerez au chef-d’œuvre, à

cause du revolver que l’on charge... Le Slave assistera aux séances.

Et il est fou: très dangereux pour le modèle et le peintre.»_

_Qu’est-ce qu’elle veut dire? Elle ne m’a jamais donné le moindre

signe qu’elle m’eût «distingué». Elle rit trop de moi pour que j’ose

jamais... ou pour rendre jaloux le Slave. En somme, jusqu’à présent,

c’est une «maison où je vais», rien de plus. Pourtant, une femme qui

a dix ans de plus que moi me ferait-elle cette plaisanterie sur le

baiser, si elle ne voulait pas que je lui répondisse? Si Maillac était

parfait, il me conseillerait. Il n’en fera rien. Essayons de nous

faire désirer par la belle dame._

_Juillet 21._

_Dans ce carton je garderai la copie de mes lettres à la Princesse

L..._

_A cette lettre d’hier, ma réponse:_

«_Je ne crois plus pouvoir m’absenter comme j’y comptais. Ma mère a

besoin de moi et Longreuil aussi. Vous connaîtrez un jour «de visu»

mes tantes; et ma mère, dont le président et le professeur vous

parlent assez pour que vous n’ignoriez pas combien elle est nerveuse.

Impossible de la quitter, chère Princesse. Je pense beaucoup à votre

portrait et j’espère que vous y pensez encore. Puisse-t-il être d’une

meilleure réussite! Je crois vous voir avec les yeux de l’âme... Vous

êtes un mélange de deux ou trois des plus belles têtes de l’école

italienne. Vous rendez-vous compte,... mais j’ai peur que non,...

du sentiment de respect que je vous ai voué, à vous la première

dame qui ait abaissé son regard sur moi? Le professeur ne voulait

pas m’introduire dans votre temple, et vous m’êtes apparue dans un

rayon de gloire! Si je pouvais un jour vous prouver ma dévotion

respectueuse, je serais le plus heureux des hommes._»

_Réponse de la Princesse._

_«Je n’aime pas les vieilles têtes des tableaux du Louvre. Si c’est à

une madone que vous songez en me regardant, sinon à la Vénus de Milo,

mon cher, vous feriez mieux de ne pas me le dire. Vous songez à la

bonne amie de votre père, «son ancienne», la fameuse Vénus d’Amaury

Duval. Je vous assure que vous ne savez pas encore écrire aux femmes;

cela s’apprend! Des leçons, non, Bibi-Jojo, pas pour moi, mais pour

celles que vous seriez assez ambitieux pour courtiser, si cela

était en votre pouvoir; car vous savez qu’on a des doutes sur vous;

il serait temps de vous afficher. Nous vous y aiderons quand vous

voudrez._

_Qu’est-ce que vous faites là-bas? La campagne n’a pas de charmes pour

moi et je trouve Paris un endroit exquis en été. Vous avez l’exemple

de M. votre père: un passé de bourreau des cœurs. Venez donc. Les

mères n’ont aucun besoin de leur fils. Vos tantes suffisent pour

préparer les potions et promener le fameux carlin que j’ai fait

engraisser pour Mme Aymeris. Les bains de mer, je l’espère, feront du

bien à votre légère claudication._

_A bientôt..._»

_30 juillet._

_Les lettres de la Princesse me font froid dans le dos. Je n’ose

plus ouvrir l’enveloppe, quand elles arrivent; je les garde sous mon

traversin, la nuit. M’en apporte-t-on une? Je rougis, je la reconnais

sur le plateau de la correspondance, dès qu’Antonin apparaît dans

le salon. Je prétends avoir une commission à faire, qui me force de

sortir, mais je m’enferme dans ma chambre, regarde l’enveloppe que je

tiens levée entre mes yeux et la fenêtre; je la cache dans un tiroir,

inquiet d’une joie ou d’une déception. La nuit vient, je me couche et

souvent m’endors sans connaître le contenu de la lettre qui est sur

mon cœur, prometteuse d’un lendemain calme ou agité..._

Le lecteur en parcourant du cahier de Georges Aymeris les pages

suivantes, se demandera ce à quoi mon ami fait allusion: une aventure

dont un homme moins jeune et moins sensible n’eût pas été si

profondément atteint, une fois son dépit et son orgueil calmés.

_Je ne pouvais plus y tenir! J’y suis allé! Quarante-huit heures à

Paris, à l’hôtel Vouillemont_. Ceci fut ma première nuit passée hors

de chez nous, _puisque je dois toujours embrasser ma mère avant de

gagner mon lit._

_Lucia est bonne; mais elle possède un génie taquin. Elle n’avait

aucune intention, j’en suis sûr, en me faisant faire cette ballade

autour de Paris, sur le haut de l’omnibus. Nous aurions pu aussi bien

être en bande, pour ce que je rapportai de cette escapade enivrante,

épouvantable et humiliante! Mais non, Lucia m’a fait croire que

c’était une faveur, ce tête-à-tête. Tout de même, dès le départ, sa

conversation fut trop brillante pour une personne qui aurait eu des

desseins sur moi. Quand on a envie de quelque chose, on n’en parle

pas. Cependant l’arrêt devant l’hôtel borgne de la Villette?..._

_Par terreur que quelqu’un ne lise mes notes, et pour moi-même, je ne

vais pas ici consigner les détails de cette humiliante scène! Oui,

humiliante, et c’est là le pire..._

Dois-je voiler? _Non? si je relisais un jour? Ou bien déchirerai-je

ceci? Il faut que j’écrive, c’est plus fort que moi..._

_Donc Lucia m’a mis au défi d’avoir le courage d’entrer devant elle,

oui, devant elle!_

_Si je n’y étais pas entré?_

_Mais je suis entré, et me suis trouvé seul..._

_Enfermé._

_Elle m’avait d’abord suivi. Mais alors, quel sens eut sa fuite?

Femmes, femmes... Etre né de vous! Mourir de vous! Vous avoir connues!

Femmes!_

_2 heures du matin._

_Jean de Marguerille assure qu’Elle désire toujours oser, qu’elle en

grille et n’ose pas. S’il en est ainsi, nous serions, elle et moi,

logés à la même enseigne. Non cette fois, puisque je suis entré...

mais..._

_3 heures du matin._

_Quelque jour, je la jetterai à terre, dans une de mes colères

d’imbécile, je lui casserai ma canne sur le dos, elle s’expliquera..._

_7 août._

_Je me sens devenir furieux, je ne me reconnais plus: parfois je me

demande ce qui se passe entre le professeur et elle; et son chapelain?

Qu’est-ce qui se passe?... Hier, j’ai écrit qu’elle était bonne. Elle

est pleine de cruauté._

_Trop longtemps Blondel a remis, pour me présenter; et qu’a-t-il fait

en me lançant dans ses bras, ce jour de printemps où j’ai perdu la

tête? A-t-il perdu la tête, lui aussi? Ou voulu l’amuser, ou encore

pire? Ou plutôt—j’y suis!—m’exciter parce qu’il ne sait aucune de

mes histoires. Les vieillards devraient laisser les jeunes gens dans

leur mystère et leur réserve de lévite. Ces choses-la ne regardent pas

les ancêtres, ils n’ont qu’à se préparer pour la mort._

_Ce tutoiement, comme de nourrisson à nurse, ces attouchements du

professeur, devant moi, et toujours cette excuse macabre: le privilège

de l’âge canonique! Je n’y comprends rien. Je ne retournerai plus

à Paris avant la rentrée. Les allusions de Lucia à papa et à Mme

Demaille, intolérables. J’y repense! Je regarde maman, papa, Mme D. et

c’est angoissant_ (rétrospectivement), _mais odieux tout de même._

_Le soir._

_Les camarades du passage Geoffroy se ficheraient de moi. C’était,

peut-être, une de ces farces que les femmes jouent à leurs amants.

Pareille chose doit arriver souvent. Mais... amant? Quand on aime,

l’on est, ou bien très susceptible, ou alors on accepte tout...

Dois-je faire semblant de rire?_

_Quand on aime, comme j’aime, on ne sait plus rire. Je suis bien

malheureux. On ne peut pas être plus malheureux! Et puis, ça me monte

le long de l’épine dorsale, ça gagne ma tête. C’est horrible! C’est

horrible, ne nous trompons pas..._

_15 août._

_L’éloignement, seul, calme les plaies cuisantes. Je ne Lui écris plus

et, quand Elle ne reçoit pas de lettres, Elle ne pense pas à écrire

ou n’en a pas l’énergie, car Elle a l’indolence des Orientales. Le

tran-tran de Longreuil me fait beaucoup de bien; il faudrait vivre

à la campagne, toute l’année, pour travailler et se recueillir.

Peut-être aller de temps en temps à Paris... et encore!_

_Heureux M. Nivelle, mon premier maître de dessin, qui, depuis 1848,

n’a pas quitté la province et ne pense même plus à voir de la peinture

moderne! Il en est encore aux admirations de sa jeunesse, Bonington,

les paysagistes anglais dont il collectionne des gravures, celles qui

m’enchantaient dans son atelier, à Trouville._

_De belles natures mortes que nous arrangions, lui et moi, dans

le coin sombre, près de la grande cheminée faux gothique! des

coquillages, des coffrets surtout, et des miroirs, de ceux qu’on

fabrique au Havre ou à Boulogne pour toutes les plages, selon un canon

fort ancien._

_Le père Nivelle avait un talent pour grouper les objets en pyramide,

selon les règles classiques, avec des étoffes que nous chiffonnions,

en vue d’accrocher la lumière et d’avoir des replis d’ombre; des

fruits aussi ou des fleurs, un collier de fausses perles, des objets

absurdes ou délicieux. Mme Nivelle, de quarante ans plus jeune que

mon professeur, avec sa marmaille, la hideuse Pulchérie Nivelle,

pleurnichante, suppliait son mari d’aller à Paris faire des portraits.

La misère et la saleté du logis! Le bonhomme, comme un Père Noël, à

la barbe blanche, soupirait: «Les femmes! les femmes! Mais, ma chère,

soyez donc une ménagère! faites la soupe pour les petits, tenez-les

donc propres, recousez leurs boutons, au lieu d’ambitionner des

commandes de portraits. Je vis de mes natures mortes!..._»

_Mme Nivelle! Maman! L’ambition! Mme Nivelle, Florette. L’amour!

Est-ce donc la comédie qui recommence, pareille, toujours partout? Ce

que j’aurai vu dans ces vingt dernières années! et je ne sais encore

rien..._

_L’amour? Ce qui déplaît, dans Tristan, c’est le philtre!_

_L’acariâtre Mme Nivelle vit encore près d’ici. Je l’ai rencontrée

hier et elle a de nouveau gémi:_

—_On n’a rien fait pour empêcher votre vieux maître de s’endormir

dans sa province. Il avait du génie; à Paris il serait tenu au

courant. Il aurait pu avoir du succès auprès des grandes dames. La

campagne: c’est la mort de l’artiste, mon pauvre Monsieur Aymeris._

—_Que non pas! ma bonne amie. C’est là qu’on est le mieux, loin de

Lucia, des Sirènes. Se répéter: tout mouvement est inutile. Rien

n’empêche rien. Maillac n’eut pas tort de conserver sa Florette._

_Mais, je comprends donc la vie, depuis Lucia? La comprendrais-je

enfin, la vie? Entre Tristan et Isolde, le philtre!_

_Maman et moi avec son carlin, faisons des promenades dans la

victoria. Après mes séances, je l’accompagne, et elle aime à faire

toujours le même tour; les mêmes paysages suscitent les mêmes

réflexions: Saint-Marin aux Chartrains, la route de Pont-l’Evêque,

Touques; retour par le champ de courses de Deauville. Depuis mon

enfance, ces campagnes d’un vert lourd, uniforme, assoupissant, sont

le décor où maman et moi passons, assis à côté l’un de l’autre,

souvent sa main gauche blottie dans ma main droite. Je voudrais

éternels ces instants d’atonie, et je sais que, peut-être l’an

prochain, maman ne sera plus là. Pourquoi faut-il, quand on aime,

ainsi rêver d’éternité? L’intolérable souci: perte de temps;

gaspillage, néant! Vins-je au monde pour assister à des adieux, à des

fins d’existence, voir des vieux se détruire, incapable par moi-même

de rien construire à mon propre usage? Sais-tu, Jessie, encore un

peu quel j’étais? Mon souvenir de toi, Jessie, s’efface... Et Lucia

envahit mon horizon... Si j’en finissais tout de suite? Quand le

cheval de maman, au pas, s’endort le long des talus, l’envie me prend

parfois de me jeter dans la Touques. Etre à l’âge de mon père, moi,

peintre, un père Nivelle? Non. En finir! Tout de suite._

* * * * *

_J’ai cru que Lucia pourrait remplir mes jours. Mais c’est déjà fini,

je ne la reverrai plus. Il est sans doute des êtres pour qui la

solitude est une nécessité. Elle est partout et dans la foule. Far

from the madding crowd. Cher poète humain, ô Thomas Hardy!_

_A la minute où les gens rient, je sens qu’ils donnent à mes propos

un sens qui me révolterait. De moins en moins, puis-je me rendre

compte de ma drôlerie; et les gens disent: «Il est méchant, mais il

est amusant!» Dis-je une vérité? Alors, ils s’écrient: «Quel esprit

paradoxal! Il manque d’enthousiasme; les jeunes gens d’aujourd’hui

n’en ont plus!_»

_S’ils savaient, eux qui disent ainsi!..._

_Et je brûle d’amour, je frissonne d’enthousiasme et d’amour, j’ai la

fièvre pour toutes choses. Ce soir, j’ai amené la table près de la

fenêtre. Seul debout dans le manoir, j’écoute le souffle des vaches

dans la nuit, continuant leur éternel repas d’herbes et de rosée sous

les pommiers dont un fruit, de temps en temps, se détache, tombe avec

un son mat et dense._

_La voie lactée saupoudre de son écume d’argent le dôme violâtre, une

cohue de mondes et de vies qui se recherchent, se poursuivent, puis

crèvent comme des cloques d’air sur un étang._

_Une lanterne vacille au bout de la cour; c’est le vieux vacher borgne

et bancal qui s’en va retrouver la grosse bonne Séraphine. Ces deux,

au moins, savent ce que c’est que de se posséder. Sur le fumier, sur

les ordures!..._

_Demain matin ils mangeront la soupe dans la cuisine, sans se regarder

même. On appelle cela, aussi, aimer..._

_Nous sommes épinglés sur une pelote en forme de sphère, et les pieds

maintenus en terre par la force centripète: singulière position! Une

sorte de hérisson, de porc-épic, cette terre et les hommes. Les yeux,

de là-haut, s’il y en a, voient comme, cette nuit, je vois les mondes

dont pullule la voie lactée. Dans ce formidable système, je suis là,

seul à ma table, conscient d’une fatalité qui pèse sur nous,—je suis

un dieu... et donnerais pourtant la science, les découvertes de M.

Leverrier et d’Arago, pour une cigarette, car Antonin oublia, tantôt,

d’en refaire provision. Je ne dormirai pas bien, cette nuit, sans ma

cigarette; je penserai au comique de ma position horizontale, à mon

nocturne parallélisme avec quelque habitant de l’Australie, que je

taquinerais en perçant le globe terrestre; mais pour cela faudrait-il

avoir une tige de fer aussi longue que le diamètre de cette terre;

et ce mystère m’intéresse moins que de savoir qui a dîné, tout à

l’heure, dans l’hôtel de l’avenue Montaigne! Dans ce moment, Lucia

doit reposer. Sa chambre toute en or, comme celle de Louis XIV à

Versailles, sent la vanille de sa chair et le «Shaw’s caprice», son

affolant parfum de Guerlain. Ses lévriers sont étendus contre la

balustrade, au bas des marches qui conduisent au grand lit solitaire.

Le veilleur accomplit sa ronde dans le jardin, de peur qu’un de nous

n’approche, gonflé des désirs du vacher pour la bonne de la ferme...

Si l’on pouvait ne point, cette nuit, rêver!_

_Septembre._

_Qu’est-ce qui se serait passé dans l’hôtel borgne de La Villette, si

deux, au lieu d’un, y fussent restés? Bruit des clefs... Qui donc les

lui avait données? Où les avait-elle prises? Etre enfermé, seul...

appeler à l’aide!_

_Aventure fatale! Oui! C’est d’elle que toute la suite dépendra. Au

fond de moi-même, quelque chose me dit que c’était une des mauvaises

brimades de la Sirène, et pourtant? Fus-je criminel en acceptant

l’invite? J’ai encore des doutes, malgré l’expérience des autres, et

ce qu’on appelle une «réputation bien établie». J’ai cru la ruiner,

cette réputation, puisque Lucia me couvrait de ridicule. Je me dis,

d’autre part:_

_Chacun des «monstres» a dû passer, comme moi le plus jeune, par

les épreuves de la franc-maçonnerie de notre étrange confrérie des

«Monstres». Ce n’est pas à tort qu’Elle les nomme «pourceaux», et

le cochon d’or, la breloque qu’elle distribue aux dîneurs du samedi

(tant ambitionné, ce bijou emblématique) avec l’inscription:_ Qui

m’aime en meurt. _Je ne l’avais pas encore mérité! Crut-elle que j’en

deviendrais digne? Et à présent?_

* * * * *

_Ils ont fini par se ressembler, les «monstres»; une même expression

fige leurs visages quand ils écoutent, après avoir cessé d’être sur la

sellette. Ces dîneurs du samedi_: la Confrérie des Pourceaux ou des

Monstres; _je ne sais que trop, aujourd’hui, pourquoi M. Blondel m’en

a tenu au loin, jusqu’à ce jour de folie où il me jeta dans la calèche

à huit ressorts._

_Sur douze de ces dîneurs, il y en a huit de mariés, et qui ont des

enfants, un intérieur comme le nôtre, des occupations graves, mille

intérêts; pourtant, l’avenue Montaigne est l’objet de leurs constants

désirs, ils inventent les plus saugrenus prétextes pour filer vers la_

Patronne, _ils manqueraient des rendez-vous d’importance, laisseraient

leur famille se noyer, quand le voile d’Isolde s’agite et éteint la

torche du perron..._

_O lamentable Petriani, avec tes soixante ans, tes grands fils, ton

passé de conseiller d’Etat; et vous, Bamboche, Coco, Marcellin, et toi

Brédius, philosophe à la longue barbe de fleuve! Et vous Ambassadeurs,

Excellences, fîtes-vous comme moi le tour de Paris sur l’impériale de

l’omnibus? A votre mine tirée, à votre langue pendante, nul doute que

vous ne soyez restés à la porte, mais en dehors; non pas comme moi,

dedans, non pas comme moi!_

_De même que Cartel-Simon, l’homme des trirèmes, me gava en trois mois

des notions nécessaires pour le bachot, alors que six ans de collège

n’avaient de rien servi, j’ai appris, entre Pâques et l’été, tout ce

que vingt-cinq ans de soins maternels me célèrent. Il y en a qui sont

nés_ professeurs. _Lucia, Lucia, tu es un maître dès arts de la Femme!

Impénétrable m’était, avant de t’avoir connue, le grand Mystère, et ce

pour quoi les bonnes femmes se signent, quand elles entendent certains

noms d’autres femmes._

_Maladie, mort,—la femme!—on vous entoure d’un voile assez lourd

pour que vous, enfants, vous ne le souleviez pas; plus tard, vos

parents s’ils étaient sages, plutôt que de faire le silence quand Elle

approche, ne serait-ce pas le devoir d’une mère que d’illuminer, pour

le cortège de la reine de Saba, et d’ordonner: «Regarde, mon enfant,

mais n’y touche pas!_»

_Et le père, le père (réfléchissons), que dirait donc le père à son

fils?... L’homme reste-t-il toujours un enfant devant l’Amour?_

_Mme Demaille_ a eu de la beauté. _Réfléchissons: donc Mme Demaille

eut des traits réguliers; «elle passait pour jolie», dit maman. A 80

ans, elle est là, toute-puissante encore, et qui pèse sur la vie du

meilleur des hommes._

_Les éboulis jonchent le sol, je les écarterai du pied pour procéder

plus avant! Le chemin ne fut point jusqu’ici très élastique, ni bien

uni; mes semelles y collent un peu quand elles n’y restent pas tout

à fait prises. Jusqu’à la porte de l’hôtellerie?... Je me demanderai

longtemps, peut-être toujours, ce qui se serait passé si je n’étais

pas entré dans l’hôtel borgne de la Villette; et si Elle m’y eût

précédé?... Car enfin? Mais combien plus honteux serais-je, si

l’auteur de la farce eût été moi? Alors, ce n’eût point été une farce.

Sait-on en faire à qui l’on aime?_

_O mon corps, je t’ai respecté, je t’ai gardé intact contre mille

offensives et les plus redoutables assauts! Et vous, Lucia, peut-être

aussi, peut-être réservâtes-vous votre sanctuaire comme une qui sait

le prix de l’Acte auquel on n’attache point (en général) l’importance

qu’il cache sous son anodine apparence. Pour vous, Lucia, tous les

trésors de mes réserves! mais était-ce contre moi que vous fîtes

garder les vôtres par votre meute?_

_Orgueilleux, qui ne me crus pas indigne! Pourtant je suis entré dans

le bouge de la Villette! L’attitude socratique, ironique, eût été, en

ce cas, de saison? Quand on a vingt et bien peu d’ans... il n’y a tel

que d’entrer le premier..._

_Septembre._

_Tom Vivian, jadis, m’a raconté ceci:_

_Comme il avait atteint ses douze ans, sa mère décida qu’étant un

gentleman, il serait envoyé à Eton College; la veille du départ, elle

va le rejoindre dans sa chambre, où il dormira sa dernière nuit de

petit garçon. Mrs Vivian s’assied près de lui, l’embrasse et lui

demande s’il y a bien des choses qu’il désirerait savoir, ou dont le

sens l’intrigue. Tom ne comprend pas les questions de sa mère. Elle

est jeune, elle est belle. Elle demande à Tom: Savez-vous comment

naissent les petits chiens, les petits frères, les «babies?» Dans les

légumes?_

_Tom s’enfonce sous les couvertures et prie Mrs Vivian de le laisser

dormir._

_Elle n’en fit rien, posa la question à nouveau, et quand Tom, le

lendemain, descendit chez le Master à Eton, il ne savait pas de quelle

façon miss Mabel, la fille de son Master (laquelle il va d’ailleurs

épouser) avait été faite par Mr. et Mrs Marsh._

_Mais la mère de Tom l’avait prévenu qu’il est des garçons dont on

doit se méfier; et le lendemain, chez le même Master, Tom comprit ce

que sa mère avait eu la bêtise de lui dire._

_Les parents se trompent toujours par excès de zèle, ou par

prétérition._

_Je fus très choqué par cette histoire, quand elle me fut dite. Mais

si maman m’avait tout décrit de l’affaire Ellen-Jessie-Gonnard?_

Réfléchissons: _Eh bien, quoi?... Eh bien, non! Il n’y aurait tout

de même rien eu de changé pour moi. Ce n’est pas cela qui eut, en

rien, modifié les circonstances du drame de la Villette. Comment

peut-on croire à_ l’éducation? _Elle me semble une fameuse balançoire,

l’éducation dans les familles! Deviendrais-je sceptique? Je ferai,

plus tard_, un Traité de l’Education.

_Les liserons envahissent à leur gré la haie que taille si patiemment

Jules, au potager._

_Septembre._

_De son album, j’ai arraché une photographie de la Princesse, je la

conserve dans mon buvard. Lucia, comme une pensionnaire, est vêtue

d’une robe toute simple, avec un tablier noir, et porte un ruban

autour du cou, un cœur d’onyx._

[Illustration: Lucia]

_J’ai volé dans l’album de Longreuil, parce qu’on ne le regarde jamais,

un portrait de moi, en culottes courtes, complet de velours, bas

écossais, chapeau ridicule, l’air minable; et ma poupée Sélika sur

les genoux. Je les ai sous les yeux ici, et, sérieusement, compare.

Où était, alors, Lucia, déjà grandelette quand j’étais en maillot? à

Pétersbourg, Londres, Naples, Varsovie? Fort loin certes, du Passy où

Juste, le concierge, m’a photographié. Quelle trajectoire suivirent

dans l’éther ces deux êtres qui se rencontrèrent sur un point

sublunaire et terraqué, à une minute que, peut-être, déterminèrent

la position des astres, mille courants invisibles et inconnus des

savants? Malgré tout, malgré tous, le huit-ressorts vint affleurer

le trottoir d’un boulevard, à Paris. Ces deux enfants de jadis, ces

quatre yeux, comme des phares de deux trains fous se sont confondus

l’un dans l’autre, au coin de la rue de Bellechasse, un certain jour

de printemps. Ces deux enfants, dans la photographie, avaient l’air

de nigauds_; Elle, _avec déjà ses lèvres minces, dont l’inférieure

incline à gauche, la prunelle que mange à demi une trop lourde

paupière. Son nez n’avait rien encore de celui de la Vénus de Milo._

_Quant au garçon, c’est indescriptible, la tristesse de son visage! Un

élève des frères ignorantins, un futur frère ignorantin. Toutes lignes

tombantes; un pli qui part du lacrymal et descend jusqu’au menton;

des yeux si pâles qu’ils ne marquent pas en photographie. L’arcade

sourcilière gauche recouvre l’un de ses yeux—mais point comme le

croissant de Diane, qu’est le sourcil de Lucia._

_J’ai un visage pathétique._

_Tandis qu’Elle décrivait sa trajectoire, ce diamant, qu’un outil fin

semble avoir taillé, se dégangua._

_Non! Lucia est un de ces oiseaux qui happent les plus petits qu’eux,

dans leur vol. Elle s’alimente de chair vive, elle appartient à la

faune des cimetières (en me relisant, ces deux phrases me semblent

rosses, comme l’on dit à Paris. Deviendrais-je méchant? à force

de...)._

_Autre portrait: Celle d’aujourd’hui. Je le dresse entre les deux

cartons pâlis, ces photos de nos enfances, et m’examine dans la

glace-trumeau de la cheminée. Horreur! Je suis le même, sinon la

moustache, tombante aussi; l’arcade sourcilière, le pli; tout tombe!

Mais Elle a redressé la tête, depuis, et sa bouche s’est épanouie, ses

yeux se sont enfoncés et brillent dans leur grotte. On ne sait quoi

la rêveuse regarde; l’opérateur la gêne, qui compte les secondes avec

son chronomètre. Et elle a l’air d’un grand sphynx d’Egypte, avec une

esquisse de sourire, comme pour dire: «Le petit oiseau va sortir?_»

_Dans le stéréoscope de Passy, un présent de Fioupousse, ce qui

me fascinait, c’était toujours le désert; l’île de Philæ, les

gigantesques têtes de Pharaons en granit, avec, auprès d’elles,

un homme petit comme une mouche, pour nous donner «l’échelle» des

géants. J’ai lu le_ Roman de la Momie. _Quand on débute, telle est

la littérature qui vous fait comprendre l’«art plastique». Je

suis un double_ «monstre», _car je n’ai jamais aimé que les belles

choses, toujours attiré par ce que je ne comprenais point, d’avance

vaincu par ce qui éloigne les autres._ «Monstre» _chez mes parents

à Passy;_ «monstre» _au milieu de mes camarades, à l’atelier, cette

tour de Babel;_ «monstre» _à la Villette? Et, peut-être, simplement

ridicule..._

_Septembre._

_Les tantes, avec leur regard, sont des personnes terribles. Elles

affectent la discrétion, mais elles devinent chez moi quelque

inquiétude. Dans la maison du malade, on vient d’apprendre la gravité

du cas; un mal se forme, se développe à côté de vous, mais l’on n’en_

prononce _pas le nom. De même ici, mille giries pour parler, rire et

faire des projets futiles, avec trop d’animation et un effort pour

paraître enjoué, jusqu’au moment où je me retourne du côté du mur,

et bâille sans qu’on me voie... bâillement qui s’achève en un soupir

d’irrépressible ennui._

_Propos de table à Longreuil:_

_—Qu’est-ce que tu as, ma chérie, dis?_

—_Rien, mon amour, à l’ordinaire... Je vais bien, je t’assure,

peut-être un peu de mal à la tête. Je me disais: si l’on faisait

tantôt une visite à la Générale? C’est son jour et il y a trois

semaines qu’on n’est allé à Yanville. Georges, viendras-tu? Il me

semble que tu as un goût pour la campagne, cette année! Tu oublies

Paris, cette fois! N’est-ce pas qu’on est bien, tous en famille?_

_Et je bâille._

_Malgré Mme Demaille qui est ici, papa ne vient pas souvent à

Longreuil. Nous nous partageons tous la surveillance de son amie.

Papa a dû parler à M. Blondel. Je suis sûr qu’il se doute de quelque

chose! Il n’a pas prononcé le nom de la Princesse depuis deux mois.

Rien d’impossible à ce qu’il fît tenir à l’œil mon courrier par

Antonin. Les lettres ne sont pas fréquentes; pourtant, je reçois des

lettres. Si papa savait comme elles sont d’un mince intérêt! A les

lire, il me semble qu’on n’y verrait qu’une camaraderie (peut-être

point toujours d’un ton parfait, mais les étrangères ne sont pas comme

nous); le professeur a dû faire quelque nouvelle allusion au voyage

de Rome. Ni papa, ni maman ne m’en parlent; et quand on ne parle

pas d’une chose aussi scandaleuse que mon absence d’un mois avec la

Princesse et le professeur, c’est qu’on ne pense qu’à cela. Tout le

manoir et tout Passy doivent être gourds de cette gêne que crée une

catastrophe «surprobable», inévitable même, et dont on laisse toute la

responsabilité à celui qui l’a rendue telle par son imprudence, et ce

qu’on appelle dans mon cas «sa folie». Si jamais Lucia «me plaque»,

maman et papa croiront que j’ai fait quelque chose d’incongru!

N’est-ce pas, Georges a toujours tort!_

_Là, pourraient-ils faire quelque chose, quoique j’aie vingt-cinq ans?_

_Pourquoi est-il fou, de la part d’un jeune homme qui marche sur sa

trentaine, quoique n’en étant pas encore très proche, de souhaiter

faire un voyage à Rome avec une très jolie femme et un vieil ami de

la famille? Il y a trois mois, maman en eût été joyeuse. Aujourd’hui,

est-ce les tantes, est-ce mon père? Elle a dû être_ travaillée, _comme

dit Mme Demaille. On ne cesse de me dire que j’ai mauvaise mine. Il

faut avouer que je ne suis pas très bien. L’estomac ne va plus du

tout._

* * * * *

_L’heureuse vache, là-bas, se roule dans l’herbe de la cour aux

pommiers, elle s’englue de sa propre bouse, comme se vautre le chien

dans une belle crotte puante, pour le plaisir de la sentir sur soi,

en soi, de la pénétrer. Ce sont les derniers jours de l’été. Les

clématites duvètent encore les treillages du jardin où des boutons de

roses veulent s’ouvrir, que le soleil couchant safrane. L’herbe n’a

pas été fauchée; ce soir, je m’y roulerai, j’y verdirai mon complet

neuf de flanelle blanche (de chez Nicoll), pendant que les tantes

seront à l’église._

«_Me fondre avec l’humus!_»

_25 septembre._

_Rien de plus intéressant à observer que les visages pendant le repas

de midi à la campagne, quand, tous, sommes réunis par nécessité, à

moins que, si l’on se sent incapable de jouer la comédie, au second

coup de cloche on n’envoie dire à l’office: «Je ne me mettrai point à

table». Alors un petit tumulte se produit:_

_—Antonin, fais-je, qu’est-ce qu’a donc ma tante Caroline, elle ne

descend pas?_

_Et maman:_

—_Ne le demande pas à Antonin, tu sais que Caro est mécontente parce

qu’il n’y aura pas de voiture pour aller à Yanville. La maison de Mme

Demaille sera, aujourd’hui, le but d’une excursion à pied. Ton père

a envoyé de Paris les boules de gomme Tanrade, et j’ai promis de les

faire tenir, avant ce soir, à notre voisine. Tu les porteras avec tes

tantes._

_Alors Caro descend; on remet son couvert: elle nous regardera manger.

Dès qu’on est assis, le spectacle commence. Sur chaque visage, je

lis ce que fut la nuit, puis la matinée, pour chacune des hôtes.

Caroline regarde Lili, en face d’elle, avec une tendresse éplorée, une

compassion de Madeleine. Son nez, sec et pointu, se courbe comme un

arc, les coins de la bouche «à l’Aymeris» retombent comme les miens,

le visage devient concave. La peau se fripe, des pigments de safran

chassent ce qui pourrait y rester de blanc. La tête se penche sur une

épaule. Silence. Lili, qui ne ressemble pas à Caroline, finit par lui

ressembler si elle est en dépression. Parce qu’il n’y aura pas de

voiture pour aller à Yanville, et que ça les embête, comme moi, de

porter les boules de gomme. Au fond, serions-nous tous pareils?_

_Maman, depuis qu’elle a commencé de maigrir, à cause de son régime

(sur la valeur duquel j’ai mes doutes), les cartilages de son nez ont

pris une direction nouvelle; ce nez s’affine et grossit à la fois, la

bouche, à la moindre pensée noire, se déforme jusqu’en une grimace

mauvaise: juste le point où l’extrême douleur, l’extrême colère, le

désespoir et la cruauté se rejoignent. Est-ce là maman, avec son cœur

incomparable, derrière tout cela?_

_Eh! bien non! Ce ne sont ni les gommes, ni le pas de voiture, ni le

régime antidiabétique: les visages se détournent de moi, chacun veut

déjeuner dans sa chambre, parce que_ le voyage à Rome!... _Enfin, il

fallait bien en reparler, puisque je me débats contre mon désir, et

qu’il grésille mon cœur. J’en ai, fichu maladroit, reparlé devant

ces dames! Tout me conduit à Rome, tout me ramène à Elle, même ces

visages autour de la table, tout, tout, tout, Caro, Lili, Tanrade et

la saccharine!_

_26 Septembre._

_Je relis ma page d’hier soir. Ah! oui, tout, tout, tout!_

_27 Septembre._

_On raconte que mon arrière-grand-père, en 1789, mit le feu au théâtre

de Rouen, pour faire griller ensemble sa maîtresse, la prima donna,

et le directeur, avec qui cette chanteuse trompait Georges-Célestin

Aymeris du Houssoy._

_Je brûlerais la maison avec ceux qui y sont renfermés, si je savais

qu’après avoir commis cet acte stupide, j’obtiendrais ce que je

désire de toute la force de mes sens. Je n’ose me regarder en passant

près d’un miroir, ou bien y jeter un coup d’œil furtif, de peur d’y

voir une face monstrueuse, dégradée, une caricature de Vinci; on ne

peut pas être en l’état de possédé où je suis depuis quinze jours,

sans qu’il y ait quelque chose en vous qui vous_ dépersonnalise.

_Ces mains, cette main qui tient ce porte-plume bleu, sont-ce celles

qui caressaient les joues de maman, dans les jours de mélancolie et

d’insipide désespoir en face de l’avenir? Se sentir seul? Je faillis

en crever. Aujourd’hui rien ne compte plus pour moi, en dehors de...

écrirai-je son nom?_

_Etre seul sur une terre rase?... Mais qu’Une y soit avec moi! Adam

et Eve, mais avant le remords. Ah! le remords! le désir! le besoin

de se ruer, de posséder et de tuer. Ah! il n’est ni de tendresse ni

d’abnégation, le sentiment qui m’envahit dans l’hôtel de la Villette!

Ce que j’ai lu dans les livres d’amour ne ressemble guère à mon

état présent. Oubli de soi-même, don de soi-même, hommage d’esclave

à la maîtresse? Allons donc! Cela? une humble forme de l’amour, un

sentiment de femme, celui d’une mère pour son enfant; peut-être même

d’un amoureux sénile. Mais le mien? Salut mon plein été! Je flambe

comme une meule dont la fumée s’étale sur la plaine et empoisonne,

une lieue à la ronde. Je te veux, je te veux, je te veux, quitte

à te battre jusqu’à te faire crier, je t’écraserai contre moi, je

t’étoufferai! Si les autres, qui rient là-bas en inspirant ses

dernières lettres, faisaient pour Lucia un rempart de leur corps:

alors, tel le jeune David,—oui, je m’en sens capable!—je les

affronterais avec un glaive d’acier, froid comme ma rage, et haut

brandi dans ma dextre exterminatrice! A nous deux! J’ai vingt-cinq

ans!_

_Seigneur, en qui je crus, Dieu de mon enfance débile, que

voulûtes-vous de moi, quels furent vos desseins? M’élûtes-vous pour

que je connusse toutes les formes de la peine? Voici le sang qui

bouillonne en moi, avec l’impétuosité de la sève dans un chêne géant.

Hélas! au lieu de la joie du printemps, c’est la douleur qui me

crispe, comme si j’étais doublé de chairs à vif!... Seigneur, faites,

du moins, qu’ils n’entendent point mes hurlements!..._

Trois mois après.

Georges est couché. Dans l’alcôve, son lit, loin de la muraille, donne

plus facile accès dans la ruelle, à la religieuse qui le soigne. On a

dû le laisser à Longreuil pour le temps de sa maladie.

L’automne tire sur sa fin. Par la fenêtre, pût-il regarder, Georges ne

verrait que désolation. De grands froids immobilisèrent les derniers

sursauts de la sève. L’herbe dans la cour de ferme est un paillasson

jaune, les pommiers sont des squelettes, et le soleil pâle de décembre

glisse un long rayon terne au travers de la chambre du malade, livré,

tel un enfant, aux offices feutrés de la bonne sœur. Un feu de bois

fait siffler l’eau de la bouilloire.

Nou-Miette, revenue «du pays» pour soigner Georges, a dû être écartée,

elle n’entre que rarement chez lui, et quand il dort, car Georges en la

voyant l’appelle; l’ancienne nourrice lui évoque de mauvais souvenirs,

Jessie, Ellen, le siège, la Commune, et après ces conversations

défendues par les médecins, il parle tout haut, la nuit. Nou-Miette

juge qu’il est temps de reprendre pied dans la famille Aymeris. Elle

rôde autour de Jojo, s’offre à remplacer la sœur, pour que celle-ci

puisse accomplir ses exercices religieux. Les Aymeris ne savent

plus comment la traiter, la Miette étant _en visite_ à Longreuil;

Miette prend ses repas à table, fréquente le salon, puisqu’elle s’est

sacrifiée, a tout quitté pour accourir et disputer une fois de plus à

la mort l’enfant qui «est autant le sien que celui de sa maîtresse».

Une maîtresse? Non, une amie. Dans toutes les circonstances graves,

n’a-t-elle pas promis d’être auprès de Mme Aymeris?

Georges l’avait réclamée; la bavarde ranimait une mémoire engourdie

et toute douloureuse, au début de la convalescence, d’avoir à se

rééduquer. Il préféra bientôt le silence coupé par les plaintes ou

les aboiements du chien de ferme, qui supplie qu’on le délivre de

ses chaînes. Deux fois le jour, les vaches traversent la cour, le

bruissement de leurs sabots dans les feuilles mortes rappelle le

froufrou soyeux d’une jupe. Mme Aymeris a fait abattre le noyer où

perchaient les corneilles, importunes par leurs sinistres cris.

Georges n’aperçoit du ciel que ce que lui en renvoie la vitre des

photographies pendues sur le papier blanc à losanges bleus, qu’il fit

venir d’Angleterre; parfois, l’ombre d’un des gros oiseaux de deuil

passe, de droite à gauche, se reflète dans la glace d’un trumeau. La

chambre basse et exiguë s’orne d’une série de paysages italiens que le

président Lachertier rapporta jadis de la Ville Eternelle, où Georges

devrait, à l’heure présente, accompagner Lucia; il ne pense plus à Elle.

A quoi pense-t-il dans son alcôve? M. le Curé est venu le visiter; le

malade s’était d’abord leurré de l’espérance qu’il recouvrait peut-être

de nouveau, la foi; mais cette confiance animale que donne aux jeunes

gens le retour à la santé, ne le prédisposait pas à méditer sur le

péché originel et le rachat. Cependant il se fit lire la Bible et la

Vie des Saints. Il avait toujours cru bien agir et quand M. le Curé

l’avait exhorté à faire de petits examens de conscience, Georges, très

franchement, avait répondu: «Je ne sais de quoi me confesser!»

Il m’a dit que dans son égoïsme de convalescent, il adressait plus de

reproches à sa mère et à M. Maillac, qu’à la Princesse ou au professeur

Blondel, se croyant redevable à ceux-ci de son émancipation, donc

de joies et de peines dont il était fier. Il méprisa le luxe et la

richesse. Il envia le sort des enfants nés orphelins ou recueillis

par l’Assistance Publique!... L’inégalité des conditions humaines

lui réapparut plus inique qu’au temps de Jessie. Mais il espérait

que son enfance et son adolescence avaient été une école pratique

d’où il sortirait mieux équipé pour la lutte. N’importe lequel de

ses camarades d’atelier, sans famille, sans fortune, avait été plus

libre que lui pour choisir son chemin. Ils lui disaient: «Quand on

a des parents calés, pourquoi prendre un métier? Si j’étais toi, je

ne ficherais rien!» M. Ulysse Charlot, qui aurait dû être un homme

d’expérience, ne le lui avait point caché: «On vous souhaiterait

même—avait-il dit—quelques revers, et d’avoir à gagner votre pain; il

faut avoir mangé de la vache enragée!» La saveur de ce mets aujourd’hui

lui paraissait devoir être exquise: celle de la nouveauté. Tout

l’enchantait, le ravissait. Que n’allait-il pas faire dans l’avenir,

espace sans limites s’ouvrant radieux devant lui?

Etait-ce une méningite ou la fièvre typhoïde, que Georges Aymeris avait

eue? Il n’aimait point qu’on le questionnât sur cette maladie.

Dès qu’il put tenir une plume, ou plutôt un crayon, il griffonna à son

ordinaire, sur des carnets reliés en peau violette; un genre d’inutiles

petits albums que Klein et Susse, les maroquiniers du Second Empire,

ajoutaient aux papeteries de voyage. Aymeris me confia ces notes

en grisaille. Je ne tirai pas grand profit de ce grimoire, presque

illisible. Honteux de son cynisme innocent, Georges dut redouter les

fureteurs: il employa des abréviations et s’exerça même à renverser

les mots. Certains paragraphes, _notations_ selon la manière d’alors,

valent comme renseignement sur l’impérieux besoin de jouissance du

«rescapé» qu’était Georges.

(Extrait de ces notes:)

_1º Je_ Le _place partout, le bonheur, ou Dieu, que certains voulurent

voir sous cette majuscule._ Il _est partout. Ne jette rien dans la

corbeille à papier, comme la bonne les journaux, en faisant le salon..._

_2º Je m’écartai des temples—ou m’en écarterai—car_ Il _ne veut pas

qu’on Le traite comme le fait la dévote qui tempête si son petit pain

de gruau n’est pas chaud à quatre heures—mais qui jeûne, sans qu’elle

croie en Dieu._

_3º Il est à chacun et chacun_ se le doit, _sans faire de tort aux

autres, et si tu l’imposes aux autres (comme tu le conçois), tu me

dénies, presque, le mien propre._

_4º Tu brises quelque chose, dès que_ tu veux; _donc, voulant,

tiens-toi au-dessus de tous, et ne brise que toi-même et ce que tu

portes sur toi._

_5º Revenir de si loin? Pour la peine, il faudrait que ce long voyage

servît a quelque chose!_ Faire tout servir à Lui...

_Ah! le premier seau, dont le métal tinte, aux granges, avant le lever

du jour! Joie du réveil!..._

_Je me demandais en été, dans cette même place, à cette fenêtre que je

vois dans les sous-verre, sur les losanges bleus et blancs: comment

peut-on vivre ici en hiver? Or voici un décembre de mort dehors. Sœur

Carméline sent la toilette des morts, et je nage dans mes draps comme

dans une mer tiède: épanoui, si heureux!_

_Encore une porte ouverte! Ma sœur, je ne veux pas les entendre, en

bas, ou je ne pourrai plus nager..._

_Faire comme si l’on était sûr qu_’Il _existe_. _Et d’abord, puisque_

je le veux! (Enfant gâté!)

_Il est partout, dans vos tisanes et vos cataplasmes, dans vos bains,

odieux quand on y entre. Je_ Le _vois bien plus partout, que vous ne_

Le _voyez, ô sœur Carméline!_

Ailleurs:

_Un soir, pendant ma maladie, j’ai entendu quelqu’un derrière ma porte;

on disait (était-ce Nou-Miette?): C’est fini! c’est fini! Ce sera pour

cette nuit! Se voit-il?_

_Je me faisais tout petit, je ne bougeais pas, je sentais les draps

collés à mon corps, je n’osais plus un mouvement, comme si le moindre

déplacement eût laissé la vie s’échapper..._

_Un soir, papa m’a demandé: «Tu es mal? tu souffres?» Il paraît que je

lui ai répondu: «Je n’ai pas mal, c’est bien pire que ça.» Etait-ce le

soir que la religieuse récita, avec les tantes et Miette, les prières

des morts?_

_Or ce n’était pas_ «pour cette nuit», _comme on avait dit dans le

cabinet de toilette. Et j’ai vu l’aurore, d’abord sur une serviette,

près de la commode. Une aurore de plus!_

_On devrait vous laisser le nez contre le mur. Il ne faut ni bouger, ni

parler, quand on meurt._

_Eh bien, j’y réfléchis tout le temps_: la mort n’existe pas! _La mort

est une invention des prêtres. Du moins_, nous ne pouvons la concevoir.

_La preuve? J’en reviens, donc je sais, moi!_ Non, ça n’existe pas!

_L’après-mort, c’est encore comme ici-bas._

_Ils vous font une peur avec leur mort!_

_J’ai dit à M. le Curé (mais il ne comprend pas puisqu’il croit!):—M.

le Curé, (ceci bien après mon essai de purification, lectures pieuses,

vie des saints).—Alors vous concevez les tortures de l’Enfer, la

punition (punition de quoi?) et les félicités éternelles?—Mais

comment?_

—_Elles sont morales, mon enfant!_

—_Moi, M. le Curé, je ne puis concevoir les délices que sous le

rapport des sens!... La lumière éternelle est pour moi comme une belle

promenade dans les champs, quand le soleil bas vous baise; et encore,

si tu l’as dans les yeux, il est assez gênant, et tu aurais envie de

marcher en sens contraire, de lui tendre le dos._

—_Regarder le bon Dieu, face à face, mon enfant! Voilà la félicité._

—_M. le Curé, Dieu ne peut pas être plus beau que le soleil!

Décidément, je conçois mal les félicités du Paradis..._

_Je n’ai pas confessé mes terreurs! Je pensais: Dieu cet inconnu

d’après, si tout était autrement? Non, non! La vie ne serait pas

possible, si tout cela n’était pas une convention; les jeunes gens

semblent mourir et en reviennent._

_Donc je me suis levé, ce matin, et par la fenêtre, apercevant ce

spectacle de dévastation, là où ce fut tout vert, tout beau, quand

je tombai malade, je ne fus point effrayé puisque je connaissais

la mort. Je me suis remis au lit avec délices. Oui, M. le Curé, la

tisane bouillait, la sœur disait son rosaire... M. le Curé, c’est une

plaisanterie, votre mort? Ou bien expliquez-moi, chrétiennement je

vous prie, l’hiver, l’été et les félicités éternelles, les Béatitudes

spirituelles..._

_Darius croit à la métempsychose et à la théosophie. Mais si je ne

conserve pas ma personnalité... je serais comme les arbres, les

pommiers de la ferme?_

_Je me relis et crains que ma tête ne soit encore faible un peu trop

pour que je raisonne._

_Je ne veux plus voir M. le Curé._

_L’idée de la mort, telle que les prêtres et les parents nous la

présentent, fait partie des restrictions de l’ordre moral, détruit

l’existence de l’homme, à mesure qu’il la construit._

_La chienne Trilby est restée dans ma chambre. Pauvre bonne bête!

Darius m’a envoyé un poème exquis écrit par un garçon du midi_, De

l’Angélus de l’Aube à l’Angélus du Soir.

Aymeris · 第 22 / 42 题