_Cher ami,_
_Un autre grand événement! Ange Matoire m’a fait connaître M. Degas;
j’ai été chez lui, il m’a montré mille dessins, pastels, de chevaux
de courses, de danseuses, et toutes ses œuvres anciennes, son_ Jeu
de jeunes Spartiates, La Sémiramis. _C’est incroyable! S’il voulait
m’accueillir plus paternellement que M. Vinton? Il a l’air aussi
terrible. Qu’ils sont sévères, les hommes de ce temps-là! Je sens déjà
que je l’aime, je le respecte; c’est un ancêtre, non pas qu’il soit
vieux, mais comme maître. Je n’ai pas le temps de vous en dire plus
long aujourd’hui, d’ailleurs vous revenez, dites?_
_Je vous embrasse,_
_G. A._
* * * * *
Autre lettre.
_Cher ami_,
_Depuis que je connais M. Degas, je ne peux plus me voir passage
Geoffroy et pourtant je n’ose pas aller embêter Degas. Je suis
encore, plus qu’avant, seul comme pendant mon enfance à Passy; seul
au milieu de ces insouciants dont les plaisirs crapuleux me donnent
des haut-le-cœur. Ce qu’il y a d’incompréhensible, c’est que je les
amuse; ils me trouvent comique, un pince-sans-rire. Toujours parce
qu’ils ne comprennent pas. C’est à vous dégoûter de l’esprit. Je
pense qu’ils appellent paradoxe ce qu’ils n’entendent pas. Je ne me
croyais pas si drôle. Ils sont si peu cultivés, qu’ils me consultent
comme un dictionnaire. Vous savez ma faiblesse: incapable de mépriser
ou de faire de la peine. Je les suis, je sors avec eux. Tout cela
est absurde. Les élèves amateurs ne sont pas les moins vulgaires: le
genre cercleux-baccarat-courses, c’est pis encore que les autres qui
rappliquent de chez Jullian. Je blesse ces fêtards et ils me disent:
Tu en es un, toi aussi, de fils de famille. Et je veux aimer! Maudit
besoin d’amis; maudit besoin de confiance et de sympathie! je biaise,
je louvoie, j’essaye de m’abaisser à leur niveau. Ils sont très bons,
au fond; mais c’est le volontariat, la caserne! Je me fais l’effet de
Napoléon à Brienne... révérence parler._
_La veille des deux jours de correction, par Ulysse-Auguste ou par
Matoire, je recale les dessins des camarades, je remodèle un biceps
ou une cuisse, car ils sont tous des mazettes. Nouveau prestige pour
moi, comme dessinateur, parce qu’Ulysse-Auguste Charlot, bombardé
peintre d’histoire, d’habitude portraitiste d’Américaines, obtint une
commande pour l’Hôtel de Ville; membre de l’Institut depuis peu, il
lui faut exécuter en six panneaux pour l’Hôtel de Ville, l’histoire
d’Etienne-Marcel. Il me charge des dessins d’après le nu. Trop occupé
par ses belles dames, il s’en remet au plus sérieux de l’atelier, à
votre Georges. Dans une exposition d’ensemble, Ulysse-Auguste m’a fait
l’honneur d’épingler, avec les siens, quelques croquis de moi. Vous
imaginez l’effet produit passage Geoffroy. Fureur des camarades!_
_Vous vous attardez à Arcachon, grand ami. C’est trop long, pour moi,
sans M. Maillac et sans le brave Michel. Vous devriez amener M. votre
père à Paris pour consulter. Je sais qu’il est faible... Serais-je
donc égoïste? Revenez-moi! Il est temps de parler des Grandes Choses!_