(_Février_ 1884).
_Beaudemont-Degetz est fort gentil. Quand mes parents me demandent si
je me plais rue Jouffroy, il me faut répondre: «Oui, assez!» A l’heure
du thé, la maîtresse du patron, Florence Pack, distribue des toasts
et du chocolat aux journalistes. Qui est-ce qui ne passe pas rue
Jouffroy? Un vrai bureau de rédaction, une agence de renseignements;
on y prépare les scrutins de l’Institut, du Jury, des dîners des
Pris de Rhum, et le retour de l’Empereur. Je me dégèle; je parle, on
«pouffe» de ce que je dis, mais ils veulent voir des malices dans mes
jugements loyaux; comme maman, je ne puis mentir, si ce n’est par
amplification verbale. Florence Pack me présente à des femmes. Elles
m’invitent mais, jusqu’ici, je n’ai pas encore le ton. L’hôtel du
boulevard de Courcelles me fait mal au cœur, comme un entremets à la
crème. Cette Florence ne possède que de la foutue peinture: celle de
ses adorateurs. Elle accroche bien quelque part son pastel par Manet,
mais il est difficile de le voir, dans l’ombre. Maman, tu me jettes
dans les bras des cocottes! Le sais-tu? Passer de Vinton à l’atelier
Beaudemont-Dejetz!... J’aurais préféré les petits goûters à la Suisse
des Vinton, autour du poêle, quand les trois ou quatre personnes
présentes ont l’air d’un tableau du maître. Il y a des tailleurs pour
la rue Visconti, et d’autres pour la rue Jouffroy. Florence veut que
celui de Beaudemont m’habille. C’est comme pour la peinture, une
résolution grave! Mais Beaudemont m’a l’air faux-chic, surtout en
veste de chambre prune, à brandebourgs bleu-turquoise. J’ai envie de
pleurer, quand il empoigne sa mandoline et chante des airs napolitains
d’Henri Regnault._
_Je donnerais n’importe quoi pour visiter, avec Fioupousse, l’antre
de M. Degas; il ne veut voir personne, surtout les jeunes gens qu’il
déteste et trouve stupides. Je pourrais, peut-être, l’amadouer? J’ai
tant besoin d’admirer, d’aimer, de suivre quelqu’un de fort à qui je
dirais: «Tenez, je me livre à vous!» Seulement, il ne faut pas qu’on
se moque! On est camarade avec Beaudemont; et moi, je ne sais pas être
camarade avec un patron. A mon âge, il faut subir une discipline.
Personne n’a pu, ou personne n’a encore voulu m’en donner une. Quel
malheur, qu’il n’y ait plus comme jadis, racontent les livres, des
ateliers où le patron s’entourait d’apprentis qui fabriquaient les
couleurs, les toiles! Beaudemont ne me laisserait pas faire un calque,
pas même préparer un de ces panneaux d’érable où, avec des martres à
dix francs la pièce, il peint ses tourlourous d’opéra-comique; je suis
sous son toit! je suis son pensionnaire! Non, cela ne sert de rien.
Chez Jullian, j’aurais pu me faire des amitiés. Ah! avoir un ami! Je
le comblerais d’amitiés, quel qu’il fût, pour la seule raison qu’il
serait mon camarade ou mon maître—s’il me témoignait de la confiance._
_Quand M. Alfred Stevens, ou M. Manet, viennent rue Jouffroy, ils
parlent peinture; mais Beaudemont en a vite assez. M. Manet m’a dit:
«Viens voir comment je peins». Je l’ai aperçu l’autre jour._
_Beaudemont ose dire: «Si Manet avait su dessiner, il aurait fait
quelque chose». Et moi qui trouve ses tableaux plus beaux que ceux du
Louvre! De moi-même, c’est comme cela, il me semble, que je peindrais.
Il faut absolument voir aussi M. Degas et sa technique à la détrempe._
Georges ne tarda pas à faire la connaissance, chez son «patron»,
d’un autre jeune maître à grand succès, Ange Matoire, l’auteur de
«Délire de Volupté» et de «Valse enivrante». Matoire, un grand homme
brun, l’allure d’un chef de rayon au Bon Marché, qui aurait été
tambour-major; il s’est lié avec Manet «qui lui donne du talent». Degas
dîne chez lui. Matoire? le peintre moderne des «ulsters» et des habits
noirs, des jupes de tarlatane d’où émergent des épaules anguleuses.
Il «pille» Manet, lequel «il assaisonne, sans trop de vinaigre et de
moutarde, au goût de M. Bouguereau», écrit Aymeris quelque part: Ange
aura la médaille d’honneur cette année. On dit d’Ange: «Il nous montre
ce que Manet aurait peut-être peint, s’il avait su son métier.»
Ange Matoire faisait parfois profiter Georges de son modèle (la fameuse
Marie Renard de Madeleine Lemaire et d’Heilbuth), supputant tous les
avantages matériels qu’offrait à un roublard comme lui une famille
Aymeris; s’il ne vola pas Georges à Beaudemont-Degetz, il le lui
emprunta.
Matoire insinua à Mme Aymeris, en déjeunant à Passy:
—Bientôt il sera temps que Georges expose au Salon. Avec mon concours
et la bonne volonté de quelques collègues, _nous enlèverons ça haut
la main_. Seulement, vous devriez offrir des dîners, vous qui avez
des relations, et peut-être acheter un peu de peinture, habilement, à
droite et à gauche. Ne craignez pas d’être généreuse. Votre cuisine
comptera pour beaucoup, et votre Mouton-Rothschild aussi.
La fille de Matoire, Germaine, n’avait, pour dot, que son profil
et l’influence de son père. Mme Matoire assiégea Georges,
l’enfant-tunique, et créa une apparence d’intimité avec les Aymeris.
Lili et Caroline se retiraient si la femme du peintre à la mode se
montrait à Passy:—Ma chère Alice, avec ces gens, ton salon prend un
aspect d’hôtellerie suisse. Eh! quoi, ne peux-tu pas fréquenter chez
eux, s’il te plaît de voir tes bohèmes? De ce train-là, vous aurez
bientôt des modèles chez vous!
Mme Aymeris, plus tolérante, estimait les Matoire amusants, si vivants!
M. et Mme Aymeris se faisaient vieux; Mme Demaille plus encore; Mme
Aymeris appréciait la fidélité... mais Passy, disait-elle, n’est pas
«folichon».
Une telle ambitieuse n’eût jamais deviné que les Matoire osassent
songer à Georges pour «leur Germaine»:—Et M. Aymeris, disait-elle, le
vertueux Pierre, marierait son fils _illico_! Pour Pierre, on ne se
marie jamais trop tôt... Eh bien, non! Pas de mon vivant, l’hymen de
Georges! Pas de filles d’artistes! Puisque nous l’avons ravi à la mort,
_qu’il s’amuse, mais sans hyménée_!
* * * * *
Ange Matoire et son confrère Ulysse-Auguste Charlot, de l’Institut,
professèrent alors dans une classe organisée dans leur quartier par
quelques jeunes hommes riches qui faisaient, comme tout le monde, de la
peinture. Georges y alla, sur le conseil de Beaudemont lui-même.
Quelqu’un possède des lettres de Georges à Léon Maillac, non datées,
mais qui doivent être de 1882 ou 83.
En voici quelques-unes:
(Lettre à Léon Maillac).
_Cher grand Ami_,
_Il y a du nouveau, depuis votre départ pour Arcachon. Quand vous
reviendrez (et que ce ne soit pas trop tard), vous me retrouverez
un rapin. J’ai échappé à Beaudemont, à Jullian; mais voici un autre
atelier public, où je suis en blouse, à la bouche une pipe qui me
fait mal au cœur, après des déjeuners chez le bistro de l’avenue de
Villiers, avec des camarades enfin! très bons, mais pas artistes pour
un sou. Adieu les uniformes et les panoplies de Beaudemont! Ange
Matoire a une académie, passage Geoffroy, avec Charlot, de l’Institut:
une classe pour quartier neuf. Mes parents ne désapprouvent pas,
et maman désormais aura moins d’occasions pour donner des pièces
d’argenterie aux Matoire, acheter des croûtes et me défendre contre
les demoiselles à marier. Le mariage se présente déjà pour moi comme
un dégoûtant marchandage._
_Nous ne sommes que vingt, à l’atelier, dont treize amateurs (et
quelques professionnels enlevés à Jullian). Un ancien fabricant de
tabliers métalliques pour devantures de magasins; un Hollandais
septuagénaire et paillard; un associé d’agent de change, des oisifs,
le massier, certain Paul Mulot, clubman, abonné de l’Opéra; leurs
maîtresses servent des boissons à quatre heures; on chante, on rit
et je continue d’étonner par ma réserve ce drôle de monde. Ce sont
des rapins de comédie. Ma tenue, mes habits, ma façon de parler, il
paraît que rien en moi n’est assez «rapin» pour ces gens chics. Je
vous assure que j’ai de la bonne volonté. Je voudrais faire comme
eux, je sens que je suis impossible; j’ai l’air plus gourmé, à mesure
que je m’efforce d’être plus libre._ L’attaché d’ambassade _est mon
surnom. Tout de même, je crois être plus artiste que ces pauvres
types, amateurs ou professionnels. Que font-ils là? Pas une idée, pas
une lecture, ils n’ont jamais vu un tableau, ils ne parlent jamais
du métier. Je suis leur tête de Turc, parce que je n’ai pas été
au régiment. Ils me font faire l’exercice sur les fortifications.
D’où migraine. Ils voudraient m’emmener au b... Si j’y vais, ce
ne sera pas avec eux. Peut-être avec vous?... Le samedi, après la
correction, les camarades partent pour Montmartre, le Moulin de la
Galette, la mode étant aux croquis vécus, cela veut dire canailles.
La journée s’achève chez l’un des camarades, dans ces ateliers à
éventails japonais où ils reçoivent des femmes (car de voir «de
la peau» est tout le but de leur carrière)—on a «un modèle», la
peinture est un prétexte à pelotage, l’atelier un pince-c... Et ce
qu’ils font! Je me fais haïr, car rien ne m’empêche de leur dire que
c’est mauvais. Ma réputation de dessinateur me pose, ils me blaguent,
mais ils m’admirent. Ça m’effraie! Eux? total manque de dons, totale
incompréhension. Ils savent se la couler douce, dans l’existence; mais
point d’ambition, nul autre idéal que «les femmes», les femmes, la
noce! Pourquoi ne sont-ils pas à la Bourse? Vin de Champagne, refrains
cochons, blagues..._
_Mais je vous ennuie avec cette académie. Revenez, ô mon seul
confident depuis Michel, le fils de l’emballeur, est en Belgique.
J’espère que M. votre père va mieux. Je manque de livres. La_
Princesse de Clèves _et Mme de Lafayette me ravissent, mais, du
moderne, s. v. p. Ecrivez-moi. Entretenez mon buisson ardent!..._
_Votre G. A._
* * * * *
A Léon Maillac.
(Un an plus tard) _date manquante_.
_Cher grand frère_,
_Si vous étiez ici! What a scrape I have got in! Les palettes et les
appuie-mains tombent sur moi; mon père prend un air de martyr, maman
aussi: ils sont tous contre moi. Voici les faits:_
_Vous vous rappelez que j’ai peint un portrait de ma cousine Camille,
pour le Salon, puisque Ange Matoire ordonne que j’expose. Le portrait
est refusé au premier examen du jury, puis à la revision. Tout de même
la poste m’apporte ma carte d’exposant; je crois à une plaisanterie.
Le jour du vernissage, Camille est accrochée aux frises, comme un
navet. Les camarades de l’atelier me conspuent: Ça ne se passerait pas
ainsi! j’avais dû soudoyer les gardiens, l’atelier était compromis...
Bref, le massier fit des recherches, ses démarches aboutirent à un
lavage de tête formidable que je tiens a vous conter._
_Donc M. Bouguereau m’a fait venir chez lui hier matin. Il était en
séance. L’air aussi furieux que M. Degas ou M. Vinton, il m’introduit
dans le sanctuaire où pose une femme nue, Italienne, un gosse nu
aussi, dans des draperies groseille, et perchés sur des matelas
qui simulent des nuages. J’ai même constaté que, par un artifice
d’éclairage, les modèles, la nature, ressemblent chez le Président de
la Société des Artistes, aux tableaux de ce maître. M. Bouguereau est
un réaliste (qui l’eût cru?) il est sincère et exact comme un appareil
de photographie._
_La scène commence. M. Bouguereau est debout devant les portraits
de M. et Mme Boucicault, du Bon Marché. Il me regarde comme un juge
regarde un prévenu, et me dit: «M. Aymeris, vous rendez-vous compte de
la faute grave, très grave, dont vous vous êtes rendu coupable dans
un moment d’aberration? Votre ouvrage a été par deux fois refusé, et
il figure sur le catalogue officiel, il est accroché, Monsieur! le
gardien-chef et trois autres employés vont être admis à faire valoir
leurs droits à la retraite.. c’est la moindre punition pour eux.
Votre cas, Monsieur, est un des plus pénibles auxquels j’aurai été
mêlé dans ma carrière. Vous avez été singulièrement privilégié dès
votre naissance, par votre entourage et votre éducation, vos parents
ont mis sous vos yeux l’exemple des vertus de la bourgeoisie la plus
distinguée de France, vous n’avez eu aucun des soucis matériels sous
lesquels cèdent des vocations bien plus remarquables que la vôtre;
enfin, Monsieur, ce vénérable Emmanuel-Victor Aymeris, de l’Académie
des Sciences morales et politiques, a mis autour de votre nom un
halo lumineux que son fils l’éminent M^e Pierre Aymeris, n’a pas
éteint_ (sic), _mais auquel, loin de là, il a ajouté les palmes de
la philanthropie, de la charité, des vertus civiques et privées;
enfin, Monsieur, je n’insiste pas... Vos camarades, les élèves de mon
collègue Charlot, vous exclueront de leur sein, si vous ne faites pas
une confession publique des actes de corruption et des trafics que
vous avez favorisés..._
_Le William Bouguereau de l’oléographie m’humilia pendant une
demi-heure; je n’y comprenais rien! et mon portrait de Camille est
(hélas!) si mauvais, que je n’ai même pas de consolation. Cher
Monsieur, qu’est-ce qu’il y a là-dedans? Papa, comme toujours me
soupçonne et se tait. Si j’étais accusé d’un assassinat, il se
demanderait si ma raison... Mais il me soupçonnerait. Maman aussi! A
quoi, à quoi donc est-il bon d’être un enfant chéri?... Moi, j’aurais
cru que maman m’avait trop recommandé. A l’atelier, on me déshabille,
on me fait un chahut dans le passage Geoffroy, la police nous pige, on
nous mène au poste..._
Mais assez de ces fragments. A force de recherches du massier
Mulot, on sut que «le portrait de Mlle Camille A... par Aymeris
(Georges-Emmanuel-Victor), élève de M. Charlot, membre de l’Institut
et de M. Matoire, «avait été accroché en échange d’une toile crevée,
dont l’auteur était un Aymerie (Georges), élève de M. Gérôme, membre
de l’Institut, demeurant à Nantes (Loire-Inférieure)». Les gardiens
furent expulsés, M. Aymeris leur alloua une pension à vie. A cette
occasion, le nom de Georges parut dans un journal de Nantes, le titre
de l’article était: _Concussion artistique_.