de sa fermeté. Le fils d'Agnès Chassard s'attendait à des pleurs, à des
supplications, à une résistance opiniâtre, à des éclats de colère, à des
crises nerveuses. Trop vil pour comprendre la jeune femme, il ressentit
en face de cette attitude froide et digne un étonnement involontaire et
une velléité de respect. Mais impatient de secouer le joug, il ricana
avec dépit:
--Tout cela est bel et bon, ma poule. Vous prêchez comme évêque en
chaire. Cependant, si je refusais...
--Si vous refusiez?
--Oui. Ça dépend de moi, que diable! Et je me suis rasé le menton ce
matin comme d'habitude, ce qui signifie que personne ne peut se vanter
de m'avoir jamais fait la barbe...
--Vous ne refuserez pas, si vous m'aimez, et je suis sûre que vous
m'aimez...
--C'est vrai.
--Vous m'aimez à votre manière, une manière étrange et terrible, qui ne
tient compte ni de l'indifférence, ni du mépris, ni du dégoût...
--Hein?
--Une manière pour qui le succès justifie l'usage des moyens les plus
criminels, les plus odieux, les plus infâmes...
--Citoyenne!...
--La manière de la bête fauve, qui, ne pouvant faire sa proie de l'âme
de sa victime, fait sa pâture du corps inerte de celle-ci...
* * * * *
L'aubergiste se leva. Il se promena un instant par la chambre en
soufflant. Puis, revenant s'asseoir en face de Denise en lui jetant le
mauvais sourire du coquin pour lequel il n'est plus de vergogne:
--Eh bien, ma foi, vous l'avez dit: c'est comme cela que je vous aime.
Chacun sa mode et ses façons. Mais si c'est en me cornant aux oreilles
un tas de choses désagréables que vous espérez m'amadouer...
--Je n'espère pas plus vous fléchir que je n'ai l'intention de vous
blesser, repartit la dentelière gravement. Je constate seulement notre
situation vis-à-vis l'un de l'autre. Vous me tenez par mon enfant et par
Philippe; je vous tiens par votre passion. Elle est la force de ma
faiblesse. Voilà pourquoi, en me soumettant aux conditions qu'il vous a
plu de m'imposer, j'ai l'intime persuasion que vous accéderez à celle
que je vous propose aujourd'hui.
Cette parole tranquille exaspérait Joseph. Mais ce dernier était une de
ces natures qui s'irritent _à blanc_,--sourdement,--sans explosions. Ses
tempêtes n'avaient ni éclairs ni tonnerres. Son courroux grinçait et
rampait.
--Enfin, mignonne, reprit-il, si cette condition ne me convenait
point?...
--Alors je vous plaindrais, monsieur; car vous auriez à vous reprocher
devant Dieu et devant les hommes, sinon devant votre
conscience,--l'extrémité suprême à laquelle vous me réduiriez...
--Et cette extrémité, quelle est-elle, je vous prie?
Denise répondit:
--Mourir!
--Mourir?
--Ma vie n'est-elle pas tout ce que vous m'avez laissé,--et auriez-vous
la prétention de m'empêcher d'en disposer?
* * * * *
En ce moment, un léger bruit monta du bas de la fenêtre. C'était comme
un froissement de feuilles foulées avec précaution.
Une heure environ avant que le fils aîné d'Agnès Chassard se mît en
route pour les Armoises, ses deux cadets avaient quitté le
_Coq-en-Pâte_. Sébastien avait le carnier au dos et le fusil sur
l'épaule; François était chargé de tout un attirail d'engins de pêche.
Au repas de midi, le premier avait déclaré:
--Le Parisien est un fin bec. On va tâcher de lui décrocher un civet. Il
y a dans les fonds de Bulgnéville un satané lièvre à moustaches à qui je
ne serais pas fâché de fourrer une douzaine de grains de plomb dans le
râble...
--Moi, avait ajouté le second, j'ai envie de taquiner l'ablette et de
chagriner le goujon. Qu'on prépare la poêle à frire. Ça économisera la
viande de boucherie...
L'un était remonté vers les bois. L'autre était descendu vers la
rivière...
Oui, mais tous deux s'étaient rejoints--vingt minutes plus tard--au pied
du mur du parc, derrière le pavillon de Marc-Michel Hattier.
--Attention! avait dit François à Sébastien, il s'agit de former à nous
deux un particulier complet. Tu seras les yeux, je serai l'oreille...
--Comment cela?
--Tu vas te loger, n'est-ce pas, dans la futaie en face des fenêtres
ouvertes? Moi je me nicherai dans le lierre, au-dessous de ces mêmes
croisées...
--Bon.
--Tu verras et moi j'entendrai tout ce qui se passera à l'intérieur de
la maison...
--Fameux! Je saisis ton idée. C'est l'histoire de l'aveugle et du
paralytique que j'ai lue dans les almanachs. L'aveugle porte le
paralytique, lequel, en retour, le guide par les chemins...
François s'était gratté l'oreille. Ensuite, il avait demandé:
--Maintenant es-tu toujours dans l'intention de régler le compte au
Joseph, s'il manque à la promesse qu'il nous a faite dernièrement de
laisser la belle dentelière choisir entre nous librement?...
Sébastien avait frappé de la main sur le canon de son fusil:
--Compère, c'est pour la grosse bête que j'ai coulé deux balles
là-dedans...
--Alors, c'est bien: s'il observe nos conventions, je ne bougerai pas
dans ma cachette. Mais je ne perdrai pas un mot de ce qu'il dégoisera à
la Denise,--et, s'il fait ses affaires au lieu de faire les nôtres, je
tirerai mon mouchoir de ma poche et je l'agiterai comme ça. Est-ce
entendu?
--C'est entendu.
* * * * *
Les deux complices avaient escaladé les murs du parc. Puis, tandis que
Sébastien, dessinant un détour, gagnait la futaie par derrière,
gravissait le tronc d'un hêtre et s'installait, comme à l'affût, au
milieu des branches dont le feuillage le recouvrait entièrement,
François rampait dans l'herbe le long du pavillon et se glissait sous le
lierre, à la place même où leur aîné s'était baugé, de nuit, quelque
temps auparavant.
Il ne faudrait point se dissimuler ceci: les deux cadets du
_Coq-en-Pâte_ étaient--en somme--d'atroces bandits.
La vie de leur prochain--encore qu'il fût issu de leur chair et de leur
sang--ne pesait pas plus à leur morale primitive et au bout de leur bras
robuste qu'au coin de leurs lèvres la courte pipe façonnée dans une
racine de buis.
Marianne avait, du reste, recordé les deux jumeaux. La virago avait ses
projets.
--Allez de l'avant, avait-elle dit. Pas l'ombre d'un risque à courir.
Les braconniers du parc abominent notre aîné. Tout le monde s'imaginera
que c'est l'un d'eux qui a fait le coup pour se venger. Pas vus, pas
pris... Les balles, d'ailleurs, c'est comme l'argent: ça n'a pas de
maître. De fil en aiguille, nous ne sommes plus que trois à partager
l'héritage de la vieille. On s'arrange pour qu'elle ne nous le fasse pas
attendre. L'auberge, le trésor, le château, le domaine, tout est à
nous, et la dentelière vous reste!...
--Bravo, bijou! s'était exclamé l'un des frères, et nous la jouerons, la
Denise, aux quilles, aux cartes ou au couteau!
--Je veux bien la jouer, avait grommelé l'autre; mais si je perds, gare
au gagnant!
* * * * *
C'était dans ces dispositions que les deux complices étaient venus
prendre leur poste dans le parc. Du sien, François écoutait
attentivement tout ce qui s'échangeait--à l'intérieur du pavillon--entre
son aîné et la fille de l'ancien houzard. Mais, jusqu'alors, il n'y
avait pas compris grand'chose, n'étant point au courant de la situation,
et c'était en se retournant d'impatience dans sa cachette, qu'il avait
froissé les lierres qui l'enveloppaient.
Certes, il fallait que Joseph Arnould fût tout entier aux sentiments
qu'avaient éveillés en lui les dernières paroles de Denise, pour qu'il
n'entendît point ce bruit. Ces sentiments étaient la surprise, d'abord,
puis l'incrédulité, combattue par l'appréhension. Pour le moment, il
essayait de plaisanter:
--Mourir! vous badinez, ma mie! Est-ce qu'on se périt à votre âge,
lorsque l'on a votre beauté, vos avantages et votre avenir? Sacrebleu!
c'est bon dans les livres et les comédies.
La jeune femme étendit la main vers le Christ de cuivre accroché à
gauche de la porte, selon la coutume lorraine, au-dessus du bénitier de
faïence et de la branche de buis rapportée de l'église le dimanche des
Rameaux.
--Je jure, prononça-t-elle avec une lenteur solennelle, que, si vous ne
m'accordez le délai que j'implore, avant qu'il fasse jour demain,
j'aurai cessé de vous redouter!...
Ce n'était pas une vaine menace...
Denise était si fatiguée de souffrir! Mais c'était aussi une âme
chrétienne. Voilà pourquoi elle conjurait son persécuteur de lui
octroyer un sursis et de lui laisser embrasser son enfant.
Elle espérait que les baisers de l'innocente créature la rendraient
forte contre cette pensée du suicide qui allait l'envahissant et
l'absorbant. Et puis, on ne sait pas, dans ce délai d'un mois, un
miracle l'arrêterait peut-être sur la pente où l'entraînait la tyrannie
de cette pensée...
Elle fixait sur l'aubergiste un regard perçant:
--Je n'ignore point, reprit-elle, que ce que je vous annonce l'intention
de faire est un crime. Je n'hésiterai pas, pourtant. Dieu me jugera. Que
ce crime retombe sur celui qui m'aura poussée à le commettre!...
--Et votre fils? objecta Joseph vivement. Vous oubliez donc votre
fils?...
La sœur du lieutenant leva les yeux au ciel:
--Il me rejoindra dans une vie meilleure. Ce sera un ange là-haut, et
mon juge, touché de ses prières, nous réunira à jamais au séjour de
miséricorde...
La jeune femme était belle, à cette heure, à la façon de ces types
divins qui se perdent et planent au-dessus des nuages et que nous
adorons de trop bas. Ses prunelles étincelaient d'une résolution
inattendue. Sa bouche fière commandait. Ses cheveux, rejetés en arrière,
dégageaient l'ovale pur de son visage, qui s'élargissait au delà des
tempes, et donnaient à son front une majestueuse ampleur.
Joseph Arnould ne l'avait point soupçonnée ainsi. Suppliante à ses
genoux, elle lui eût produit une impression moins soudaine, moins
imprévue et moins puissante.
Le paysan fit un pas vers Denise et un râle sortit de sa gorge:
--Sangdieu! mignonne, vous ne mourrez point! Vous serez à moi! A moi
seul!...
_A moi seul!..._
François, aux écoutes, comprit cette fois. Son mouchoir sortit de sa
poche. Ce qui suivit fut rapide comme l'éclair:
Au moment où la jeune femme, effrayée du brusque mouvement de son
interlocuteur, cherchait du regard un aide, un défenseur, ce regard
tomba, par hasard, sur la feuillée qui formait rideau dans le parc...
Un homme,--celui sans doute qu'elle avait vaguement aperçu quelques
instants auparavant et qui s'était si promptement dissimulé sous la
ramure,--un homme venait de reparaître à travers les branches écartées.
Cet homme tenait un fusil dont il abattit le canon dans la direction du
pavillon. C'était évidemment l'aubergiste qu'il visait. Ce dernier, en
effet, se présentait--de dos--dans l'embrasure de la croisée...
A cette vue, Denise ne songea plus aux menaces du misérable: son cœur
de femme n'eut souci que du péril couru par une créature humaine...
Et, comme il faisait un pas vers elle, ce fut elle-même qui le
saisit--avec une vigueur puisée dans le sentiment de la situation--et
qui le poussa de côté, en dehors de l'ouverture par où la mort allait
sûrement lui arriver...
Il était temps:
Une détonation éclata dans la verdure de la futaie,--et une balle vint
s'aplatir contre la muraille du _poêle_ qui faisait face à la fenêtre.
Si Joseph Arnould était resté une seconde de plus dans la ligne de mire
du tireur, le projectile lui fracassait le crâne en faisant son trou par
la nuque.
Le premier mouvement de l'aubergiste fut de se précipiter vers la
croisée pour savoir d'où le coup partait.
Sébastien, une fois son fusil déchargé, s'était renfoncé rapidement sous
le couvert, tandis que François--qui n'avait pu se rendre compte des
résultats du coup de feu--détalait, pour le rejoindre, à travers le
parc.
Tous deux, pourtant, ne s'éclipsèrent pas si vite, que Joseph ne les
reconnût:
--Tout beau, messieurs mes frères! murmura-t-il, vous me traitez en
chien enragé. Eh bien, on agira en conséquence. Les chiens enragés ont
des dents, et il n'est pas beaucoup de gens qui reviennent de leur
morsure.
Ensuite, s'adressant à la dentelière:
--Rassurez-vous, citoyenne. Je sais ce que c'est...
Il ramassa la balle et la mit dans sa poche:
--Ça ne sort pas de la famille,--ou plutôt, non, je me trompe: _ça sort
de la famille_.
Il était redevenu absolument maître de lui.
L'explosion avait attiré Gervaise au haut de l'escalier. D'un geste, la
sœur du lieutenant l'appela auprès d'elle. Le paysan continua en
regardant la petite servante:
--Saprédienne! je vous dois une fière chandelle... Ce scélérat de
braconnier m'aurait parfaitement envoyé _ad patres_ sans votre présence
d'esprit... Mais j'entends vous prouver de suite que vous n'avez pas eu
affaire à un ingrat et que ma reconnaissance s'élève à la mesure du
service...
Sa reconnaissance!...
La jeune femme sentit son cœur s'ouvrir à l'espérance. Cet homme,
auquel elle venait de sauver la vie, n'hésiterait point, à son tour, à
lui rendre le fils qu'elle pleurait et le repos après lequel ses forces
épuisées soupiraient. Déjà, les actions de grâces montaient à ses lèvres
émues...
Joseph Arnould prenait congé:
--Ainsi, c'est entendu, ma chère demoiselle, je vais m'occuper de ce pas
des démarches qui hâteront le bonheur de nos deux fiancés...
Il se dirigea vers la porte...
--Monsieur, balbutia Denise, vous ne m'avez pas répondu...
--Ah! oui, au sujet de ce délai d'un mois...
Il s'arrêta sur le seuil:
--Eh bien, ne voulant pas être en reste de bons procédés avec vous et
désireux de vous témoigner ma gratitude pour la petite machinette de
tout à l'heure, je vous accorde... quinze jours. Nous coupons la poire
en deux, hein? Par exemple, passé ce laps, il faudra être en règle et
tenir vos promesses...
Il brossa son chapeau du coude, l'assura sur sa tête d'un coup sec, et,
sortant:
--Ou c'est moi qui tiendrai les miennes. Souvenez-vous en. A l'avantage,
et mes compliments au futur.
XIV
OU LE TERRAIN BRULE
Profitons de l'entr'acte qui sépare les dernières scènes, auxquelles
vous venez d'assister, du dénouement de notre drame, pour établir
brièvement la situation de chacun de nos différents personnages à
l'approche de ce dénoûment.
Constatons, tout d'abord, qu'à son retour au _Coq-en-Pâte_, après la
tentative de meurtre dont il avait failli devenir la victime, l'aîné des
fils d'Agnès Chassard n'avait soufflé mot à personne de ce qui s'était
passé au pavillon du garde.
Il n'avait adressé aucun reproche à ses cadets. Il ne leur avait
manifesté aucune colère, aucune haine. Il s'était borné à leur déclarer
que Denise Hattier avait réclamé de lui un délai de quinze jours pour se
décider à faire un choix, et qu'il n'avait point jugé à propos de lui
refuser ce délai.
De leur côté, les deux jumeaux avaient imité son silence. François
s'était contenté de confier à Marianne:
--Affaire manquée. Partie remise. C'est la faute à cet animal de
Sébastien.
Celui-ci, à son tour, avait insinué à la grande fille:
--Revanche à prendre. On recommencera. C'est la faute à cet imbécile de
François.
Après quoi, la virago s'était dit:
--Il faudra que je fasse ma besogne moi-même.
* * * * *
A Vittel, le digne abbé Brossard avait annoncé au prône, et, à la porte
de la mairie, les affiches municipales répétaient sous leur grillage
qu'il y avait promesse de mariage entre Désirée-Caroline-Florence
Arnould et Pierre-Michel-Philippe Hattier. On en glosait à tous les
étages de toutes les maisons.
Mais le lieutenant et la Benjamine s'inquiétaient médiocrement des
caquets.
Ils s'aimaient et ils se le répétaient chaque fois qu'ils se
rencontraient.
Ces rencontres avaient lieu le plus souvent aux Armoises, où Florence
passait la meilleure partie de ses journées. Notre officier, en effet,
ne fréquentait qu'avec répugnance l'auberge de sa future famille. La
mine revêche d'Agnès Chassard, les allures masculines de Marianne, les
façons brutales de François et de Sébastien, la rondeur affectée et la
bonhomie cauteleuse de Joseph, tout cela ne lui allait qu'à demi.
Florence, du reste, ne s'employait point à l'attirer chez ses parents.
La fillette avait ce scrupule: elle ne voulait point que Philippe se
trouvât en contact fréquent avec cette demeure souillée. Peut-être
appréhendait-elle pareillement que l'œil vigilant du soldat ne
surprît quelque indice des sinistres mystères dont cette demeure avait
été témoin et dont le verger--y attenant--était resté le muet et funèbre
complice.
A cela près, la Benjamine était heureuse.
Elle se disait qu'une fois mariée, elle avouerait tout à Philippe...
Philippe aurait pitié,--il pardonnerait et il se tairait...
En échange de ce silence, on contraindrait les gens du _Coq-en-Pâte_ à
vendre l'auberge. Ils s'en iraient si loin, si loin que la justice
humaine ne saurait les atteindre...
Une vie d'honnêteté et de repentir fléchirait la justice divine. Au
besoin, le jeune ménage quitterait le pays en emmenant Denise.
En attendant, Florence préparait sa toilette de noce et s'enivrait de la
musique des tendres propos de son fiancé. Celui-ci accourait de
Mirecourt aux Armoises presque tous les jours, pour échanger quelques
paroles avec la fillette...
Nous l'avons dit, le frère de Denise idolâtrait Florence, et cette
passion l'absorbait si absolument qu'il en avait presque oublié la tâche
qu'il s'était imposée.
Nous écrivons: _presque_.
Car lorsque, pour venir de Mirecourt aux Armoises, il galopait sur cette
route que le marquis Gaston avait dû parcourir la veille de sa mort
présumée, une voix intérieure lui criait:
--Tu as un devoir à remplir.
Ce devoir, c'était celui de rechercher et de punir les assassins de
l'émigré. A cet égard, avait-il fait de son mieux? Etait-ce assez?
Etait-ce ainsi et froidement qu'il avait compris, dès l'abord, la grande
mission de la vengeance? Il avait cherché, certes. Il avait dépensé du
temps et des efforts. Mais à quoi tout cela avait-il abouti?
Quand cette idée le saisissait, le lieutenant éperonnait furieusement
son cheval. Mais le remords sautait en croupe derrière lui. Où se
dissimulaient les malfaiteurs qui avaient fait disparaître le
gentilhomme? L'enfant caché au pavillon pourrait seul l'indiquer plus
tard...
Hâtons-nous d'annoncer que la situation de ce dernier s'améliorait d'une
façon sensible,--quoique lente. Le pauvre petit était encore bien faible
de corps et d'esprit; mais il commençait à se lever, à marcher dans
l'appartement,--soutenu par Gervaise ou par Denise.
Une seule chose persistait en lui, de sa maladie et de l'événement
étrange qui l'avait déterminée: son mutisme. Il ne parlait que dans ses
accès d'égarement, de fièvre ou d'insomnie,--moments qui, d'ailleurs,
devenaient plus rares et plus courts avec le temps. Il ne parlait que
pour répéter--sans plus de clarté ni de détails--toujours la même
histoire,--confuse, obscure, incomplète, bizarre, pleine de trouble,
d'ambiguité, de lacunes et de restrictions.
En dehors de ce cas, il ne desserrait point les lèvres. C'était avec des
regards d'une douceur infinie et touchante, avec un geste suppliant de
ses mains d'une transparente maigreur, qu'il appelait près de lui la
sœur de l'officier pour lui désigner ce dont il avait envie et pour
la remercier de sa sollicitude.
Cette sollicitude était celle d'une mère. La jeune femme prodiguait ses
soins à l'hôte que son frère lui avait confié, non pas seulement parce
que--comme notre lieutenant--elle espérait d'importants résultats du
retour de ce cher malade à la santé, à la raison, mais parce qu'un
sentiment instinctif et irrésistible la poussait vers cet être chétif et
souffreteux.
Ce sentiment, elle se l'expliquait à elle-même en se disant que son
Georges avait cet âge, ces cheveux blonds, cette pâle figure; qu'ainsi
que cet abandonné, il manquait d'une famille pour le protéger et le
chérir; qu'enfin tous deux avaient subi cette même et affreuse destinée
d'être à la merci de misérables que ne désarmaient point la faiblesse,
l'innocence et la pureté...
Pour l'avenir, Denise ne s'en occupait plus. Elle avait son but défini,
marqué, inévitable... Cette résolution de se tuer si son persécuteur
s'obstinait à faire d'elle sa femme et si rien ne venait se jeter à la
traverse de ce projet, lui avait restitué toute sa force et sa
tranquillité. Maintenant, elle assistait son amie dans les préparatifs
de la cérémonie nuptiale. Elle souriait même aux gais épanchements, aux
amoureux badinages et aux châteaux en Espagne des fiancés. Mais sa
bouche demeurait douloureuse jusque dans ses sourires.
* * * * *
Au _Coq-en-Pâte_, Joë Blagg avait conquis toute la maisonnée. C'était un
drôle insinuant, flatteur, jovial, magnifique, bavard, divertissant,
multiple et d'un entrain irrésistible. Il chassait avec Sébastien,
pêchait avec François, jouait aux cartes avec tous deux et se grisait
consciencieusement en leur aimable compagnie.
Au jeu, on le gagnait, et il riait; on le trichait, et il riait encore;
on le volait, et il riait toujours. A table, il amusait les convives par
toute sorte de tours d'adresse: il avalait les cuillères et les
fourchettes, faisait tenir les couteaux en équilibre sur son nez,
escamotait les plats, les verres et les bouteilles avec l'habileté de
Comus,--le physicien de l'ex-roi,--chantait des refrains croustillants
et imitait le cri de différents animaux. Après quoi, il finissait
généralement par rouler,--plein de boisson,--sur le parquet.
Les deux cadets en raffolaient. Sébastien disait gravement:
--C'est un lapin qui a de jolis talents de société!
Et François ajoutait avec non moins de conviction:
--Un beau-frère comme il nous en faudrait un, quoi! au lieu de ce
_haut-la-queue_ de gendarme!
Leur aîné pensait simplement:
--Plus bête que méchant. Un coquin qui ne songe qu'à mener le branle des
écus de son maître. J'avais tort de le suspecter.
* * * * *
Agnès Chassard, de son côté, faisait fête à son pensionnaire, car elle
voyait en un mirage la sacoche du nabab hollandais expectorer toutes ses
espèces pour solder la note qui s'enflait,--et l'ivresse jaune de l'or
lui montait au cerveau.
* * * * *
Restait Marianne, la grande fille. Celle-là ne soufflait pas une
syllabe. Mais elle nourrissait son idée. Marianne avait, tous les
matins, sans que personne s'en doutât, les conférences les plus intimes
avec le séduisant domestique. On _tuait le ver_ ensemble. L'androgyne ne
boudait point sur le _piqueton_. En trinquant, on causait de toute
espèce de choses--et de beaucoup d'autres encore.
Mon Dieu! nous ne pouvons mesurer ici qu'une très faible place aux
amours de master Joë Blagg--factotum de mynheer Van Kraëck
d'Amsterdam--et de cette belle aux cheveux rouges, digne fille de sa
mère et digne sœur de ses frères; mais il ne nous est pas permis non
plus de les négliger entièrement. Dans ces conférences quotidiennes, il
était fort question de Paris,--de Paris, qui, comme chacun sait, est le
vrai paradis des dames.
Marianne savait, par intuition, qu'il y avait quelque part sur la terre
d'autres hommages à récolter que ceux des muscadins de son village et de
la jeunesse des environs; d'autres équipages, pour voiturer une beauté à
la mode, que la charrette rustique sur laquelle elle se rendait, les
jours de foire ou de marché, à Epinal, à Mirecourt ou à Neufchâteau;
d'autres étoffes, pour l'habiller, que la futaine, le _rayage_ ou le
_droguet_; d'autres bijoux pour la parer, qu'une simple croix _à la
Jeannette_ ou qu'une modeste chaine _de jaseron_; d'autres liqueurs,
pour faire pétiller sa gaieté que le _pichenet_ des vignes vosgiennes ou
le _brandevin_ de la cave maternelle parcimonieusement dispensé.
Ce qu'elle voulait surtout,--surtout,--c'était s'amuser librement en
gagnant le plus d'argent possible. Or, ce gain fabuleux, ce luxe, ces
plaisirs, cette liberté sans bornes, elle avait compris que c'était à
Paris seul qu'elle pourrait les trouver.
Marianne Arnould avait une poigne et un jarret de fer, la volonté et la
vigueur d'un homme. Elle arriverait...
Oui, mais il fallait, d'abord, parvenir à Paris. Paris, pour elle,
c'était le monde: un monde inconnu, mais qui lui donnerait dans la
réalité les mille ivresses de ses songes. Elle en avait soif et besoin.
Quant au sang qui souillait ses mains et sa conscience, c'était pour
l'androgyne le dernier des soucis.