--Notre père a tout ignoré; il est mort en me bénissant.

Philippe eut un soupir de soulagement.

Denise était toujours à genoux.

--Relevez-vous, commanda-t-il.

Elle essaya et ne put y parvenir, tellement les larmes l'aveuglaient et

tant sa faiblesse était grande.

En détournant les yeux, il lui tendit les deux mains pour l'aider.

La malheureuse se précipita sur ses mains, malgré le mouvement qu'il fit

pour les retirer; elle les serra, les étreignit, les couvrit de ses

pleurs qui coulaient,--chauds et abondants,--comme le sang d'une

blessure. Le lieutenant sentit ses paupières battre et devenir humides.

Il s'efforça de se dégager:

--Mon frère, oh! mon frère, interrogea Denise avec un accent déchirant,

ne serai-je donc jamais pardonnée!...

Il se fit un troisième silence,--un de ces silences où la vie est

décuplée pour la douleur comme pour la joie...

Puis d'une voix étranglée et à peine distincte:

--Relève-toi, réitéra Philippe. Relève-toi. Tes sanglots me font mal.

Elle obéit, haletante. Il la fit asseoir d'un geste calme et doux.

Ensuite, avec une grandeur paternelle:

--Aussi bien, je vous aime trop pour avoir la force de punir. Mais pour

pardonner, j'ai besoin de connaître ce qui plaide en votre faveur. J'ai

ici l'aveu du coupable: je veux avoir la confession de sa complice.

Parlez. Ce n'est plus un juge qui vous écoute. C'est un frère qui a hâte

de savoir quels droits vous restent encore à sa tendresse et à l'estime

des honnêtes gens.

* * * * *

Denise commença, sans rien omettre et sans rien déguiser, le récit de

cet éternel roman de la jeunesse et de l'amour dont la conclusion est

toujours la même. Elle peignit en traits simples et touchants cette

surprise du cœur où l'amour-propre entra peut-être pour quelque chose

chez une fille des champs, flattée de voir à ses pieds le fils de ses

maîtres, rendu plus intéressant encore par le prestige du malheur et de

la persécution. Elle dit tout, jusqu'à la naissance du triste fruit de

cet amour si brusquement interrompu par la proscription.

Ici, Philippe Hattier,--qui avait écouté, sans rien manifester des

sentiments qu'elle soulevait en lui, cette longue et lamentable

histoire,--interrompit vivement sa sœur:

--Et l'enfant? interrogea-t-il...

--L'enfant?...

--J'imagine que le bon Dieu t'a fait la grâce de te le reprendre...?

--Me le reprendre?...

--Tu étais déjà bien assez punie: il n'a pas vécu, n'est-ce pas?

La jeune femme murmura en ouvrant de grands yeux pleins d'une

douloureuse surprise:

--Pas vécu?... Mon enfant?... Je ne comprends pas...

--Hé! oui, continua Philippe, tu t'étonnes, tu te révoltes de m'entendre

parler ainsi? Tu ne peux t'expliquer ma joie en face de la mort de ce

pauvre être, dont le seul crime a été de se présenter dans ce monde sans

un laisser-passer délivré par la loi. Une mère qui perd son enfant, si

petit qu'il soit, c'est terrible. Mais songes-y donc: cet enfant,

c'était comme l'aveu--en chair et en os--d'une erreur que les gens ne

pardonnent jamais... Son berceau, tu pouvais encore le cacher au fond de

quelque endroit ignoré. Mais, une fois devenu grand, ce fils avait le

droit de savoir qui était sa mère, de la chercher, de la trouver, de lui

demander compte du mystère de sa naissance... Alors, c'était ton

déshonneur, celui de notre père, le mien, publiquement affiché à tous

les coins de rue. Quel scandale à Vittel, aux Armoises, partout! Quel

vacarme des langues déchaînées! Quels coups de griffes et de dents sur

toi, sur moi, sur le vieux qui dort là-bas au cimetière! Si une chose

pareille arrivait, j'arracherais mes épaulettes, je donnerais ma

démission, je quitterais le pays, et j'irais me faire tuer dans quelque

coin où l'on se bat!

* * * * *

Denise l'écoutait sans protester. Elle ne bougeait pas; mais on voyait,

en quelque sorte, le déchirement intérieur de sa poitrine,--et les deux

larmes qui tremblaient au bord de sa paupière devaient être du feu

liquide.

* * * * *

A la fin, elle parut prendre une grande résolution. Elle se leva, alla à

la fenêtre ouverte, tira de la poche de son tablier l'une des deux

lettres qu'elle relisait devant Florence Arnould au commencement de la

soirée,--celle dont l'adresse était d'une grosse écriture et qui portait

le timbre de Valincourt par Chaumont,--la déchira en petits morceaux, et

sema au vent ces morceaux qui s'éparpillèrent à travers le parc.

--Que fais-tu? questionna son frère.

--Rien: un papier sans importance...

Ensuite, elle revint vers le lieutenant.

Ses deux mains frémissantes s'appuyèrent sur les épaules de celui-ci,

et, d'une voix beaucoup plus ferme qu'on eût pu le penser à voir

l'espèce d'agonie empreinte sur sa figure:

--Rassurez-vous, Philippe, dit-elle, vous pouvez marcher la tête haute.

L'enfant n'est plus et notre bien-aimé père ne sera point dérangé dans

le repos éternel.

Hattier respira bruyamment.

--Mieux vaut, murmura-t-il, un ange de plus au paradis qu'un enfant sans

nom sur la terre.

Il prit sur la table la missive du marquis, l'alluma à la lampe et la

jeta dans le foyer où elle acheva de se consumer. Puis il reprit:

--C'est ta fortune qui flambe, ma pauvre Denise.

--Ma fortune?

--M. des Armoises t'instituait là-dedans légataire universelle de tout

ce qu'il possède.

La jeune femme eut un geste d'insouciance. Philippe continua:

--On se serait demandé le motif d'une pareille libéralité,--et, de

suppositions en suppositions... Restons pauvres pour rester honorés...

Désormais, ton secret n'appartient plus qu'à nous.

Elle essaya de s'accrocher à une illusion, à une espérance, comme le

malheureux qui se noie cherche à se retenir à la branche qui pend

au-dessus du courant...

--Pourtant, s'informa-t-elle, si Gaston revenait?

L'officier secoua la tête:

--Sois forte, ma Denise, dit-il. Tu es fille et sœur de soldat. Le

marquis ne reviendra pas.

--Et pourquoi cela, mon Dieu?

--Parce que ce coin de terre lorraine est plein d'embûches et d'abîmes;

parce que les scélérats auxquels je viens donner la chasse ont

recommencé leurs prouesses; parce qu'il n'y a enfin qu'une dizaine de

lieues de Charmes à Vittel, et que l'on ne met pas huit jours pour faire

dix lieues.

Ces paroles entraient comme un glaive dans le cœur de Denise.

Le lieutenant reprit:

--Le marquis m'a écrit ceci: «Si votre sœur ou vous ne m'avez pas

revu avant que ces papiers vous soient remis par notre hôte de _la

Poste_, à qui je les confie, c'est que j'aurai rencontré le malheur sur

ma route.» Or, je connais assez l'homme et le gentilhomme, pour ne point

douter un instant que, s'il n'est pas arrivé avant moi aux Armoises,

c'est qu'il aura été frappé en chemin par le malheur qu'il redoutait...

--Mon frère!...

--Et ce malheur n'est autre que le couteau ou la balle de ces misérables

qui, jusqu'à présent, ont échappé à toutes les recherches...

--Vous croiriez?...

--J'en suis sûr: le marquis Gaston aura été assassiné. Où et par qui?

C'est ce que j'ignore, mais ce que je découvrirai, quand je devrais

laisser mes os dans ce pourchas!...

Il ajouta en baissant la voix:

--D'ailleurs, nous tenons une piste...

--Une piste?

--Une piste qui nous conduira à la tanière où se tiennent ces loups et

ces renards...

--Oh! mon rêve! murmura la jeune fille, devant les yeux de laquelle

repassait, effrayante, la vision dont nous l'avons entendue entretenir

la Benjamine.

Philippe poursuivit:

--C'est l'histoire de la bouteille à l'encre... Mais nous y verrons

clair, à la fin, M. de Bernécourt et moi: M. de Bernécourt, le directeur

du jury d'accusation au parquet d'Epinal... Une rude _débrouillard_,

sacrodioux!...

--Ah!... balbutia Denise, qui écoutait à peine.

--Ce n'est pas la première fois, continua le lieutenant, que Dieu se

sera servi de la main d'un innocent pour confondre et punir le crime...

Par exemple, il faut attendre,--attendre que Dieu ait rendu à cet

innocent la raison avec la santé.

La jeune fille toucha son front du doigt:

--Excusez-moi, fit-elle. Ma pauvre tête est lasse,--et je ne saisis

pas...

--Je le crois, parbleu! bien, que tu ne saisis pas!... Je ne m'explique

qu'à moitié... Dame! quand on a promis de se taire...

Denise répéta machinalement.

--Se taire?

--L'affaire n'a chance de réussir qu'à ce prix. J'ai peut-être déjà trop

bavardé. Ne raconte-t-on pas que les brigands en question ont des

oreilles dans tous les murs?...

Puis, se penchant vers sa sœur, le lieutenant conclut

confidentiellement:

--Qu'il te suffise de savoir que, quand on s'est demandé,--là-bas, au

parquet,--où l'on transporterait l'innocent dont il s'agit, pour le

cacher à tous les yeux jusqu'au moment où il conviendra de l'exhiber, et

à quels soins on le confierait pour achever de le rétablir, j'ai offert

cette maison et je l'ai proposée au citoyen Bernécourt. Celui-ci a

accepté,--et, sitôt qu'on pourra voiturer sans danger le pauvre cher

petit malade...

Il s'interrompit brusquement:

--Sacrodioux! c'est le jour qui se lève!... Nous avons jasé toute la

nuit!... Il est vrai que nous avions tant de choses à nous dire!...

Ses sourcils se froncèrent; il tordit sa moustache et grommela entre ses

dents:

--Tant de choses dont j'étais si loin de me douter que nous avions à

causer!...

L'aube blanchissait, en effet, la cime des massifs du parc. Le hameau

des Armoises s'éveillait au lointain. On entendait les coqs chanter dans

le poulailler et les bœufs mugir dans l'étable...

Philippe reprit avec sollicitude:

--Tu dois être brisée, mon enfant... Ces souvenirs évoqués, ces

émotions, cette longue veille... Va prendre quelques heures de repos...

--Et vous, mon frère? interrogea la jeune fille.

--Oh! moi et la fatigue, nous sommes deux camarades de lit, depuis que

je porte le harnais... Je vais aller fumer une pipe dans le parc et me

débarbouiller les idées dans la rosée du matin... Ensuite, je me mettrai

en campagne...

Le lieutenant embrassa tendrement sa sœur; puis, étendant le bras, il

prononça avec un geste et un accent solennels:

--Et sois tranquille, va, ma Denise, ton Gaston sera vengé. Les

scélérats qui t'ont faite veuve n'ont qu'à bien se tenir. Que je perde

mon nom, mon grade, l'honneur, la vie, si la main de fer que voici ne

s'abat pas sur leur collet pour les jeter sous le couperet du bourreau.

* * * * *

Cette dernière partie de leur conversation avait eu, sinon un témoin, du

moins un auditeur, dont,--tout entiers au débat qui les passionnait

d'une si différente façon,--le frère et la sœur n'avaient pu

soupçonner la présence.

Comme le brigadier Jolibois et maître Antoine Renaudot venaient de

quitter le pavillon du garde, un homme avait débouché d'un fourré situé

derrière ce pavillon. Se coulant dans la zone d'ombre que projetait

celui-ci, cet homme en avait fait le tour. Le gazon, sur lequel il

marchait avec la précaution des gens habitués aux expéditions nocturnes,

étouffait le bruit de ses pas...

Parvenu silencieusement à celle des croisées du _poêle_ qui était

demeurée ouverte, ce personnage mystérieux s'était couché à plat ventre

au-dessous de la baie lumineuse, et, par un mouvement lent et continu à

peine perceptible à l'oreille la plus exercée, il s'était, pour ainsi

dire, incrusté dans l'épais revêtement de lierre qui formait saillie le

long de la muraille.

Tapi dans cette cachette, il n'avait pas perdu une seule des paroles

échangées à l'intérieur de la chambre.

Lorsque Denise Hattier était venue à la fenêtre déchirer la lettre que

nous savons, notre écouteur avait retenu son souffle. Puis, quelques

bribes de cette lettre s'étant échouées à sa portée, il avait étendu le

bras pour les ramasser avec soin. Puis encore, le jour commençant à

poindre, il avait opéré sa retraite en rampant...

Le mur du parc avait--non loin du pavillon--une petite porte qui donnait

sur la campagne.

Une clef grinça dans la serrure. La porte roula sur ses gonds. Une sorte

de mendiant sortit, la figure cachée par le collet relevé d'une vieille

limousine sur lequel retombait l'auvent d'un misérable chapeau de

paille.

Ce mendiant, nous l'avons déjà rencontré,--sur le banc de l'hôtel de la

Poste,--à Charmes...

Son regard rapide interrogea les alentours. Ensuite, il joua du jarret

et coupa à travers champs dans la direction de Vittel...

XVIII

ENNEMIS EN PRÉSENCE

En cette même journée dont nous venons de voir surgir l'aurore,--vers

les neuf heures du matin,--le citoyen Thouvenel, juge de paix de Vittel,

conversait, dans son cabinet, avec un de ses administrés, lorsqu'on lui

annonça le lieutenant Hattier.

L'air et l'allure, également paisibles, de celui-ci ne trahissaient rien

de ce qui s'était passé dans sa vie depuis la veille au soir. La douleur

et l'étonnement étaient deux sensations qu'une existence remplie

d'incidents héroïques et multipliés semblait avoir détruites chez les

soldats de cette époque, si fertile en expéditions lointaines, en

événements extraordinaires et en faits d'armes fabuleux.

Dès le petit jour, Philippe avait eu, chez le meunier Aubry, une assez

longue conférence avec Antoine Renaudot. A la suite de cette conférence,

l'ex-employé aux cuisines de Stanislas s'était mis sur-le-champ en route

pour Epinal dans la carriole du moulin. Il y allait informer M. de

Bernécourt du passage de M. des Armoises à Charmes, de l'obstination de

ce dernier à se rendre à Vittel, de son départ sur un bidet de

poste,--avec l'instant précis de ce départ et le signalement exact de

ce bidet; enfin de la mission dont il avait chargé son hôte pour

l'officier de gendarmerie. Maître Renaudot devait ajouter que, l'émigré

n'ayant point reparu, il avait fidèlement remis entre les mains du

destinataire les papiers confiés à ses soins.

Le lieutenant avait, en outre, enjoint au brigadier Jolibois de venir,

avec leurs chevaux, le rejoindre, à midi, devant la maison du juge de

paix. Puis il avait quitté le pavillon du garde sans réveiller Denise,

impatient qu'il était de se lancer à la recherche de ce que Gaston était

devenu et des assassins sous les coups desquels l'infortuné gentilhomme

avait dû succomber.

Pour commencer, il était nécessaire d'avertir le juge de paix Thouvenel

de ce nouveau méfait commis dans son canton.

Constatons, à ce propos, que les attributions conférées aux juges de

paix par le Code de brumaire an IV étaient beaucoup plus importantes que

celles que la loi leur octroie aujourd'hui. Ces attributions les

assimilaient alors, pour ainsi dire, aux plus autorisés de nos

magistrats instructeurs.

Le citoyen Thouvenel était un gros papa à la physionomie ouverte,

réjouie, épicurienne et rubiconde, qui abritait sous des façons de «bon

vivant» et sous une faconde légèrement bruyante un fonds solide

d'observation, d'esprit pratique, d'activité et de caractère. Originaire

du pays, où, depuis près d'un siècle, ses ascendants avaient exercé des

fonctions publiques, il connaissait la famille Hattier de longue date.

Aussi reçut-il notre nouvel officier avec toutes sortes de témoignages

d'affection et de plaisir, et lui adressa-t-il les plus chaleureux

compliments sur son avancement mérité. Comme bouquet de ces effusions

cordiales:

--Vous dînez avec nous, n'est-ce pas, lieutenant? Je veux que nous

vidions une fine bouteille à votre heureux retour et à votre épaulette

si vaillamment gagnée. Nous boirons à votre digne père et à votre

charmante sœur, à vos exploits passés, à vos succès à venir; car

j'espère qu'avec votre aide, nous allons nous débarrasser de ces fieffés

gredins qui, depuis des années, nous mettent sur les dents, moi, vos

prédécesseurs, les parquets d'Epinal et de Mirecourt, et jusqu'à la cour

de Nancy...

Puis, sans attendre une réponse:

--Dominique! holà! Dominique!...

Un petit domestique, semi-citadin, semi-campagnard, accourut à cet

appel...

--Dominique, prévenez ma femme que le citoyen Philippe Hattier nous fait

le plaisir de s'asseoir à notre table. Qu'on ajoute un couvert et qu'on

ne ménage pas les meilleurs coins du cellier. Il s'agit de fêter un

enfant du pays.

En Lorraine, l'on dîne de onze heures à midi: c'est, dans les habitudes

et les maisons bourgeoises, le principal et le meilleur repas de la

journée.

Le juge de paix continua, en mêlant, selon sa coutume, les termes de la

procédure aux formules de la gastronomie:

--Ventregoi! cher ami, vous tombez à merveille. Nous avons _au rôle_

aujourd'hui un excellent potage avec de bons légumes cueillis dans mon

jardin, des croûtons rissolés dans du beurre fait chez moi, et un

bœuf de la tranche au petit os, pas trop cuit, cantonné de persil et

garni de condiments adhérents à la pièce: moutarde, câpres, cornichons

et autres menus appétits... Ajoutons une volaille farcie, du poisson,

quelques plats sucrés... J'oubliais un buisson d'écrevisses de la

Meuse... Et quelles écrevisses! De petits homards! Le tout arrosé d'un

chambertin que M. de Choiseul appelait le _lait de sa vieillesse_.

* * * * *

Or, tout en se complaisant, avec une loquacité joyeuse dans

l'énumération des mets de choix dont il se proposait de régaler son

convive, le juge de paix, au lieu de regarder ce dernier, n'avait cessé

d'examiner du coin de l'œil le paysan avec lequel il était en train

de causer, lorsqu'on lui avait annoncé Philippe.

Celui-ci, en entrant, n'avait point pris garde à ce visiteur. Pendant

les politesses échangées, l'individu avait, du reste, fait retraite

jusque dans un angle du cabinet. Appuyé à la muraille, le chapeau sous

le bras, les mains dans les poches, il attendait sans doute l'instant de

prendre congé sans déranger les deux interlocuteurs.

On aurait dit que le regard du magistrat cherchait à étudier sur la

figure de «son administré» l'impression produite par l'arrivée de

l'officier.

Mais la figure comme la pose du campagnard dénotait l'insouciance la

plus absolue.

C'était un homme de taille moyenne, bâti en force, et qui avait la mine

d'un fermier à l'aise. Impossible de rencontrer une face plus débonnaire

et plus insignifiante.

--Excusez-moi, citoyen juge, fit-il au bout d'un moment, mais on

m'attend chez nous,--et, si vous n'avez plus besoin que de ma pataraphe

au bas de vos écritures...

--Précisément: le temps de vous lire votre déclaration et de vous faire

signer...

Le magistrat se tourna vers l'officier:

--Vous permettez, n'est-ce pas?... Affaire importante et pressée... Un

nouveau coup de ces brigands dont je vous parlais tout à l'heure...

Philippe dit avec gravité:

--C'est justement de ces brigands que je viens vous entretenir.

--Bon! nous nous en occuperons entre la poire et le fromage.

Le citoyen Thouvenel continua avec une indignation comique:

--Ventregoi! il serait curieux que ces coquins empêchassent les honnêtes

gens de se restaurer décemment. Aussi, lorsque nous les tiendrons,

comme nous les ferons guillotiner!...

Ce disant, ses petits yeux fins se reposèrent, comme par hasard, sur le

campagnard adossé au mur.

Celui-ci se frottait le menton d'un air indifférent et endormi.

Le lieutenant reprit avec une nuance d'impatience dans la voix:

--La chose exige qu'on se hâte. J'ai déjà trop tardé peut-être...

--Trop tardé?... Ah ça! depuis quand êtes-vous de retour?...

--Je suis arrivé hier soir aux Armoises...

--Et vous voilà dès ce matin en fonctions, comme cela, au débotté de

Paris! Recevez tous mes compliments. Vous n'y allez pas de jambes

mortes!

--Je me suis reposé près de huit jours au chef-lieu.

Philippe tira un pli de sa poche:

--J'y ai vu le citoyen directeur du jury d'accusation, lequel m'a remis

pour vous ces instructions, dont je vous serai obligé de prendre

connaissance sur-le-champ...

--Volontiers.

Après avoir décacheté et parcouru rapidement le message qu'on lui

tendait.

--A merveille, fit le magistrat avec gaieté; voici qu'en vertu des

pouvoirs que vous confèrent les présentes, vous devenez quasi mon

général en chef. Par ainsi, commandez, mon cher Hattier, commandez. Je

suis heureux et fier de servir sous vos ordres.

Puis, désignant le campagnard, toujours engourdi dans son coin:

--Par exemple, souffrez que j'expédie ce brave garçon et que je vide la

question du pauvre marquis des Armoises...

Le lieutenant bondit sur le mot:

--Le marquis des Armoises?...

--Ce jeune M. Gaston, qui avait émigré en Allemagne à la suite de son

père et qui, à ce qu'il paraît, est rentré récemment en France,--pour

son malheur...

--Vous sauriez quelque chose du marquis des Armoises?

--Hélas! tout ce que j'en sais, c'est que ce gentilhomme aurait été vu,

au début de la semaine passée...

--A l'hôtel de _la Poste_, à Charmes, n'est-ce pas?...

--A l'hôtel de la Poste à Charmes, c'est cela. Or, comme il n'a pas

reparu...

--Il y a eu crime, c'est certain. Eh bien, citoyen Thouvenel, c'est

cette disparition étrange que je venais vous annoncer; c'est ce

crime--probable--que je venais vous dénoncer...

--Est-il possible?...

--J'en avais été instruit, hier soir, chez ma sœur, aux Armoises...

--Moi, je les connaissais depuis ce matin et j'étais en train d'en

prévenir mon supérieur immédiat, le citoyen Pommier, directeur du jury

d'accusation de Mirecourt, qui, lui-même, ne peut manquer d'en aviser le

parquet d'Epinal dans le plus bref délai.

Philippe eut un mouvement de satisfaction.

--Voilà qui est bien, s'exclama-t-il, et, puisque la besogne est faite à

laquelle j'accourais vous prier de procéder sans retard, je vais pouvoir

me mettre en chasse...

Ensuite, se frappant le front:

--Mais qui diable a pu vous apprendre?...

--Qui? Hé! parbleu! les personnes que notre émigré avait averties de son

retour; qui l'ont attendu vainement; qui, ne le voyant pas arriver, se

sont inquiétées, tout naturellement, ont battu le pays, pris des

renseignements, fureté à droite et à gauche, et qui, devant l'inutilité

de leurs recherches, ont fini par faire leur déclaration à la justice...

--Et ces personnes sont?...

--La veuve et les enfants de l'ancien acquéreur, les propriétaires

actuels du domaine des Armoises, qui étaient en marché avec le jeune

marquis pour revendre ce domaine...

--Vous les nommez?

Comme le juge de paix allait répondre, le paysan quitta sa place. Il

vint à l'officier, et, lui touchant le coude:

--Pardi! il n'y a point de mystère là-dedans. Leur nom est le nom de mon

père: Jean-Baptiste Arnould, en son vivant aubergiste à Vittel--à

l'enseigne du _Coq-en-Pâte_--et dont ma mère, mes sœurs, mes frères

et moi nous continuons le commerce.

Philippe n'était point un limier d'instinct...

Et la figure du fils aîné d'Agnès Chassard,--celle, du moins qu'il

s'était arrangée pour la circonstance,--respirait une innocence lourde,

épaisse, impénétrable, sur laquelle tout soupçon devait s'émousser ainsi

qu'une pointe d'aiguille sur un masque d'airain...

Pourtant, à son aspect, le lieutenant sentit se hérisser en lui toutes

sortes de répulsions et de défiances...

Et ce fut avec un visage et d'un ton également rudes qu'il demanda au

paysan:

--C'est donc vous qui avez acheté le château et les biens de nos

maîtres?

Cet abord d'une hostilité évidente n'alluma rien dans la fixité paisible

de la prunelle de Joseph Arnould.

--Moi ou un autre, qu'est-ce que ça fait, répliqua-t-il placidement,

puisqu'ils étaient à vendre?...

Il ajouta en regardant son adversaire en face:

--M'est avis, citoyen Hattier, que vous ne deviez point l'ignorer, et

que feu votre père ou votre sœur Denise aurait pu vous apprendre que

cette acquisition n'avait causé ni tort ni dommage à personne.

Cette riposte adroite rappelait au lieutenant le service rendu au

garde-chasse et à sa fille par le défunt aubergiste et par ses

héritiers.

--C'est vrai, fit-il, non sans quelque embarras; tant de choses me sont

passées par la tête depuis douze heures, que je l'avais oublié: c'est à

votre famille que je dois d'avoir retrouvé ma sœur dans le logis où

nous sommes nés, où ma mère a vécu et où mon père est mort...

Le paysan haussa les épaules.

L'hôtellerie sanglante · 第 11 / 26 段