malheur,--aujourd'hui, demain ou plus tard,--comme vous ignorez
absolument l'endroit où j'ai serré mes pauvres économies, il vous serait
assez difficile de vous les partager et de les fricasser ensuite à la
sauce de vos fantaisies. Ma fille Marianne, qui raisonne comme un homme
de loi, l'a dit justement tout à l'heure: je représente une somme. Ce
n'est pas le Pérou, tant s'en faut. Quand on est jeune, on met, comme
cela, des lunettes qui vous ont des verres grossissants pour regarder ce
qu'on désire. Mais, enfin, lorsque j'aurai rejoint mon défunt, votre
brave père, il vous reviendra à chacun de quoi ne pas mourir de faim, si
toutefois vous êtes sages.
Pour l'instant, je n'ai pas besoin de Turc--une bonne bête, nonobstant,
qui vous étranglerait comme un matou quiconque aurait ici de mauvaises
intentions. Mon secret me garde et me défend. Je vaux de l'argent. Cela
conserve. Vous avez trop de jugement pour ne pas comprendre, pas vrai?
Là-dessus, rasseyez-vous, achevons de souper et allons nous coucher.
Vous m'avez fait parler longtemps; ça n'est pas dans mes habitudes, et
j'ai envie de me reposer.
* * * * *
Marianne et ses deux frères avaient repris leur place--vaincus par la
logique du discours d'Agnès Chassard. On «achevait de souper» en
silence. Tout à coup la grande fille apostropha Joseph:
--Qu'est-ce que tu dis de ça, toi, sournois?
L'aîné des Arnould allongea le cou du côté de la maison. Il écouta un
pas qui allait se rapprochant. Puis, déposant sur son assiette l'os de
jambonneau devenu net, blanc et poli comme de l'ivoire:
--Je dis que voici la Benjamine. Ouvrez l'œil et l'oreille. Vous
allez savoir où est passé le compagnon du colporteur.
Ceci fut lancé raide et sec.
Florence revenait, en effet, du pavillon du garde, d'où nous l'avons vue
s'esquiver à l'arrivée de Philippe Hattier.
Après avoir traversé--tout étonnée de n'y rencontrer personne--le
rez-de-chaussée du _Coq-en-Pâte_, ainsi que la cour et le jardin qui
faisaient suite, elle se préparait à entrer de ce dernier dans le
verger, quand, soudain, elle s'était arrêtée tout d'une pièce.
--Hé! dépêche-toi, la mignonnette! lui cria le frère aîné, d'un ton de
joyeuse humeur. Nous sommes _à la fraîche_,--par ici,--sous les arbres.
La fillette fit un mouvement pour obéir à cet appel. Mais son corps se
raidit contre sa volonté. Une idée la clouait au sol. Et ses pieds
demeuraient attachés invinciblement à la place où elle était
parvenue,--près du petit mur à hauteur d'appui qui séparait le jardin du
verger...
Joseph, cependant, continua:
--Avance donc, sapristi! Est-ce que tu as la berlue? Nous avons déjà
commencé. On est en train de ne pas t'attendre...
La fillette fit signe qu'elle ne pouvait pas. Joseph se leva et vint à
elle:
--Eh bien! qu'est-ce que c'est que ça, ma mie?... Tu auras trop couru
pour revenir des Armoises... Allons, voyons, on va t'aider...
Il la prit par le bras et fit mine de la conduire. Mais elle, se
dégageant d'un geste plein d'horreur:
--Laissez-moi! Ne me touchez pas! Vous me faites mal!
Tout l'effroi que peut éprouver une créature humaine était sur son
visage. Son interlocuteur n'eut pas l'air d'avoir entendu:
--A la soupe! morbleu! à la soupe! poursuivit-il avec rondeur.
Il ajouta, en riant d'un gros rire:
--Est-ce qu'il va falloir que je te porte à table?
Et il essaya de l'entourer de ses bras. Florence se rejeta violemment en
arrière. Ses mains tendues repoussèrent avec énergie l'étreinte du frère
aîné. Des phrases entrecoupées sortirent de sa bouche qu'un tic
douloureux contractait:
--Je ne peux pas, non, je ne peux pas!... J'ai peur!... J'ai peur des
morts qui sont là-bas, sous l'herbe!
Puis subitement, avec une voix et un regard d'une résolution que,
jusqu'alors, on n'eût point soupçonnée en elle:
--Encore une fois, laissez-moi! Je ne veux pas! Me comprenez-vous? _Je
ne veux pas!..._
Joseph avait un masque d'étonnement naïf:
--A ton aise, ma poule, à ton aise!... On ne force personne, Dieu
merci... Sans doute tu auras fait la dînette au pavillon du garde avec
ta petite mère...
--Oui... Vous avez raison... Je n'ai pas faim...
--Que ne le disais-tu tout de suite! Ne te gêne pas, mon enfant... Si tu
n'as pas envie de souper, tu peux aller te mettre au lit.
Il s'avança pour l'embrasser. Mais elle se recula vivement. L'aîné des
Arnould ne parut pas remarquer l'expression de dégoût avec laquelle elle
se dérobait à cette caresse, et se frottant le menton de la paume de la
main:
--Voilà, fit-il avec bonhomie, quand on ne se fait pas la barbe tous les
jours, on effarouche les demoiselles. Ce sera pour une autre fois, quand
je me serai rasé le matin...
Florence s'éloigna par le jardin...
Joseph attendit qu'elle fût à quelque distance. Ensuite, avec une
négligence apparente.
--Hé! bichette, tu ne nous apprends pas ce qu'il y a de nouveau aux
Armoises...
La Benjamine s'arrêta:
--Philippe Hattier est de retour, dit-elle.
--Vraiment? L'ancien dragon? Le beau sous-officier des grenadiers à
cheval?
La jeune fille se retourna, et, secouant la tête:
--Le frère de Denise n'est plus ce que vous croyez.
--Vraiment? Il a changé de corps? Il a monté en grade?
--Il est lieutenant de gendarmerie à la résidence de Mirecourt.
--Tant mieux. J'en suis content. Nous sommes de vieux camarades.
Puis, avec un désintéressement affecté, le madré compère ajouta:
--Alors, ce n'est pas seulement pour voir sa sœur qu'il est venu dans
le pays?
--Non, répondit Florence gravement, c'est encore pour aider la justice à
rechercher, à découvrir et à punir les malfaiteurs.
Et, sans élever la voix, mais avec un accent profond que soulignait un
geste prophétique:
--Que ceux qui ont commis de mauvaises actions ou qui auraient dessein
d'en commettre, prennent garde!
* * * * *
Joseph Arnould avait rejoint François, Sébastien et Marianne, qui,
s'étant rapprochés à la faveur de l'ombre et du couvert, n'avaient point
perdu un détail de la scène que nous venons de raconter. Agnès Chassard
n'avait pas quitté la table. On se réinstalla silencieusement autour de
celle-ci. Les convives ne semblaient plus avoir envie de manger. L'aîné
de la famille questionna:
--Eh bien! avez-vous saisi, vous autres?
Les autres étaient rentrés chacun dans sa pensée. Un travail lent
s'effectuait sous la coupole de leur crâne. Tous trois avaient le
sourcil froncé et l'œil sur la nappe--la nappe que la grande fille
déchiquetait rageusement de la pointe de son couteau. Joseph reprit, non
sans un soupçon d'ironie:
--Ce n'est pas bien malin, pourtant. La Benjamine sait tout ce qu'il ne
faut pas qu'elle sache. C'est elle qui a fait disparaître l'enfant en
question; c'est elle qui a dévalé de la fenêtre dans la cour, en le
tenant entre ses bras; c'est elle qui l'a emporté dehors, en traversant
la remise et en se servant, pour ouvrir la porte de la ruelle,--la
fameuse porte que Marianne avait fermée à double tour,--d'une vieille
clef égarée, voici tantôt six mois, et dont, pendant qu'elle dormait,
j'ai constaté hier la présence dans sa poche... Règle générale, mes
enfants: ce qu'on égare n'est pas perdu pour tout le monde.
--La gueuse! grinça la virago.
--Il y a beau jeu, du reste, que la mère se doutait que la curieuse
avait fourré le nez dans nos affaires.
La veuve affirma du bonnet. Le fils aîné continua:
--Et, pour m'en assurer, j'ai manigancé la petite épreuve de ce soir.
Car vous ne vous imaginez pas que c'est pour le plaisir de humer le
frais que j'ai insinué à maman de nous faire souper en plein air.
L'épreuve a réussi. Vous êtes témoins que la minette a refusé de
s'asseoir à table auprès de nous...
Et, comme les figures ébahies de ses auditeurs l'interrogeaient
avidement:
--Vous ne devinez pas, fanfans?... Qu'est-ce qu'il y a ici,--dans le
verger,--sous la table?
La grande fille et les deux jumeaux répétèrent l'un après l'autre:
--Ici?--Dans le verger?--Sous la table?
Joseph, après une pause, dit en clignant de l'œil:
--Comme vous le chantiez dans vos querelles, un peu plus haut qu'il
n'est prudent, il y a les _clients_ que nous avons _réglés_.
Sébastien, François et Marianne se levèrent d'un même
jet,--frissonnants...
Leur frère eut un bon petit rire bienveillant et doucet:
--Voilà, reprit-il tranquillement, la mignonne a fait comme vous...
Elle a eu peur, la pauvre enfant... Elle a eu peur de voir les morts
sortir de terre sous ses pieds...
Marianne, Sébastien et François s'étaient écartés de la table avec des
regards inquiets. Joseph les considéra avec une pitié sereine:
--Une jeunesse de son âge, ça a le droit de croire aux revenants... Mais
nous qui sommes des mâles,--y compris la grande sœur,--nous savons
bien qu'il n'y a que les asperges qui sortent de terre en cette
saison... Allons, reboutez-vous à vos places: nous n'avons pas fini de
causer.
Joseph vida avec réflexion son verre plein jusqu'au bord. Ensuite, il
reprit le fil de son discours:
--Florence nous tient. C'est clair. Pour la première fois de sa vie,
elle vient de dire: «Je ne veux pas.» Elle nous tient et elle nous
menace. Philippe Hattier, que le gouvernement a envoyé dans le pays
exprès pour nous, est dans sa manche. Avez-vous entendu de quel ton,
avez-vous remarqué de quelle façon de _Madame J'ordonne_ elle m'a jeté
cet avertissement: «_Prenez garde!_» Conclusion: il ne s'agit plus de
nous chamailler pour de l'argent, ni pour une femme: il s'agit de sauver
notre _boule_,--laquelle me paraît danser furieusement sur nos
épaules...
--La Benjamine parlera, déclara l'un des deux jumeaux.
--Oui, murmura Marianne, à moins qu'on ne lui coupe le sifflet...
Joseph lui décocha un baiser du bout des doigts.
--Tu es un homme, toi, ma fille. Mais ne badinons pas avec les choses
sérieuses. Il est plus difficile de se débarrasser de la Florence que de
supprimer un voyageur qui arrive, le soir, sans être aperçu d'âme qui
vive, dans un logis d'où il est censé repartir le lendemain.
--Alors nous sommes perdus! s'écria Sébastien: il ne nous reste plus
qu'à nous sauver.
Joseph, paisible, souriant et narquois, chargeait avec méthode sa pipe
de racine de buis au fourneau doublé de fer blanc.
--Bigre de bigre, comme vous y allez! ricana-t-il. Mais pensez-y donc,
étourdis: fuir, c'est donner l'éveil, c'est s'avouer coupable, c'est
atteler vous-mêmes la charrette qui doit vous mener à l'échafaud...
--Que faire? demanda-t-on avec découragement.
--Ecoutez votre frère, dit la veuve froidement. Joseph est un garçon
d'expérience et de bon conseil. Je suis sûre qu'il a dans son sac de
quoi nous tirer d'embarras.
--Et vous ne vous trompez pas, maman. Mon idée est qu'il ne faut pas
jeter le manche après la cognée, quand ce manche tient lui-même dans une
main solide. Attendons les événements et faisons tête au danger puisque
nous savons d'où il vient.
Il n'y eut aucune espèce de protestation. François et Sébastien, malgré
leurs efforts, ne réussissaient point à dompter leur effroi. L'orateur
battit le briquet, alluma sa pipe et plaça sur le fourneau de celle-ci
le couvercle en façon de dôme qui s'y reliait par une chaînette de
cuivre.
--Il n'est jamais mauvais d'avoir peur, reprit-il, quand la peur
n'empêche pas d'agir.
Il mit ses coudes sur la table:
--Suivez bien mon raisonnement...
XVI
RUBRIQUES SCÉLÉRATES
Tous les fronts se penchèrent, sauf celui de la veuve. Elle connaissait
probablement ce qui allait être dit. Chez elle, d'ailleurs, tout
demeurait en dedans. Joseph commença:
--De deux choses l'une:
Ou Florence, après avoir fait sortir le chérubin par la remise et la
ruelle, l'aura laissé aller à la grâce de Dieu, et dans ce cas, je
soutiens mordicus qu'il n'aura pas pu pousser bien loin. Il ne
connaissait pas le terrain; la nuit était noire comme un four; la
rivière coule à deux pas...
Si l'innocent a eu le malheur de tomber dans le Petit-Vair grossi par
l'orage, j'imagine que de Madon en Meurthe et de Meurthe en Moselle, il
doit naviguer vers le Rhin, de l'autre côté des ponts de Metz...
Une supposition, maintenant, que la Benjamine l'ait caché quelque part
ou confié à quelqu'un...
Où et à qui? je vous le demande. Dans le voisinage, c'est certain. Elle
non plus ne saurait s'être encourue bien loin, puisqu'elle avait regagné
son lit, où elle faisait semblant de dormir, quand je suis venu la
regarder après l'ouvrage...
Mais, s'il était dans le voisinage, on aurait aperçu le mioche; on en
aurait jasé à bouche que veux-tu; le juge de paix Thouvenel, qui est
malin comme un vieux singe, aurait fait des pieds et des mains pour
reconnaître qui il était, d'où il venait, et par suite de quelles
circonstances on l'avait trouvé et recueilli. Le petit homme n'est pas
muet. C'est la justice qui se serait chargée de nous apporter de ses
nouvelles. Rien de tout cela n'est advenu. Aucun enfant étranger n'a
paru dans le village. Que diable! Vittel n'est pas grand comme Paris, et
la langue des commères ne s'y rouillera jamais faute de s'exercer!...
Celui que nous cherchons n'est pas davantage chez Denise Hattier. Où
Florence aurait-elle pris le temps de l'emporter jusqu'aux Armoises?
Elle était recouchée avant nous. D'ailleurs, j'ai fait bavarder la
Gervaise. Il n'est point de meilleurs espions que les domestiques.
Depuis huit jours, nulle personne autre que les visiteurs ordinaires n'a
été remarquée au pavillon du garde. On paraissait pourtant y attendre
quelqu'un: le lieutenant Philippe sans doute. On vous a dit que ce soir
il y est arrivé.
Depuis huit jours encore, je surveille la Benjamine. Elle n'a pas quitté
la maison. Elle n'est pas allée une seule fois chez son amie. C'est la
mère qui, d'après mon conseil, l'y a envoyée ce matin. Il faut qu'elle
soit persuadée que nous ne nous défions pas d'elle.
Quand elle-même cessera de se défier à son tour, on verra. Il y a
toujours des moyens d'arracher aux gens leur secret. La patience est un
foret qui débouche toutes les bouteilles. Pour ce qui est de nous
dénoncer, Florence ne nous dénoncera pas. Si elle l'avait voulu, ce
serait déjà fait. Elle ne nous a pas en haute estime, c'est clair, ni en
grande tendresse non plus; mais nous sommes sa famille: elle n'enverra
pas sa famille à l'échafaud. C'est une fille qui a des scrupules, des
principes et de la religion. Elle se taira, j'en réponds. Et puis, avec
le temps, on s'assurera de son silence. Nous sommes tous mortels. Il y a
la maladie, les accidents, l'imprévu,--un tas d'histoires...
La petite sœur ne paraît pas bien forte de la poitrine. Elle tousse
quelquefois. Je penche à croire qu'il conviendrait de lui faire prendre
des tisanes...
--Des tisanes que je sucrerai moi-même, fit Marianne en clignant de
l'œil.
Autour de la table les figures n'exprimaient déjà plus l'épouvante, mais
l'étonnement que cause à un public d'amateurs un tour de passe-passe
habilement exécuté. Tout le monde avait compris à demi-mot.
Joseph continua avec bonhomie:
--Je vous le répète, attendons. L'automne consomme beaucoup de jeune
filles. Attendons l'automne et le hasard. Ce qui me taquine, pour le
moment, ce n'est pas Florence, ni l'enfant du colporteur: c'est...
--C'est?... interrogea-t-on avec curiosité.
--C'est le retour de Philippe Hattier.
L'aîné des Arnould regarda sournoisement ses deux cadets:
--D'abord, j'imagine que sa présence va furieusement vous gêner dans vos
projets sur la Denise. Moi, elle ne m'offusque en rien. Mes intentions
sont pures. Qu'est-ce que je rêve, en effet? Une jolie ménagère pour me
bourrer ma pipe et recevoir, le dimanche, l'étrenne de ma barbe...
--Tu ne la tiens pas, encore! grommela François.
--Oui, qui vivra verra, ajouta Sébastien.
--C'est tout vu, répliqua Joseph paisiblement. Vous êtes deux garçons
d'esprit. J'ai confiance que nous nous entendrons plus tard... Pour
l'instant, allons au plus pressé... L'heure brûle: Philippe Hattier
n'est pas revenu dans le pays pour des prunes... A l'hôtel de la
_Poste_, à Charmes,--où je les écoutais en feignant de sommeiller, sur
le banc, au-dessous de la fenêtre,--le lieutenant a renoué connaissance
avec le ci-devant marquis, et ils ont dévidé ensemble un peloton de
protestations d'amitié long comme du château au pavillon du garde...
Les Hattier ont été, de tout temps, dévoués à leurs maîtres... Le fils
de l'ex-chamboran voudra savoir ce qu'est devenu celui de ses anciens
seigneurs,--et, une fois sur la piste, gare! Il marchera droit son
chemin comme le sanglier dans le fourré. S'il fonce sur nous, prenons
garde!...
--Il suffit d'un coup de fusil pour abattre le sanglier, murmura Agnès
Chassard.
--J'y avais pensé, la maman. Mais une arme à feu fait du bruit. Et puis,
j'ai besoin du gendarme,--ne fût-ce que pour lui demander sa sœur en
mariage...
Sébastien et François martelèrent la table du poing. Joseph répondit à
ce mouvement:
--Que voulez-vous? C'est mon dada. Le château ne peut pas rester sans
châtelaine.
Il frappa sur l'ongle de son pouce le fourneau de sa pipe éteinte, pour
en faire tomber la cendre:
--Et puis encore, voyez-vous, en y réfléchissant mûrement, je me suis
convaincu de cette vérité: que le lieutenant a trop la mine d'un brave
garçon pour avoir dans l'esprit les finesses nécessaires au succès de
son entreprise... Il s'agit de l'endormir avant qu'il parte en guerre.
Pour cela fiez-vous à moi. Je me charge de la chose.
--Tout seul? questionna Marianne.
--Tout seul. Vous me gêneriez. Est-ce convenu?
La grande fille regarda sa mère et ses deux frères. Ensuite elle déclara
d'un ton décidé:
--Ça sera convenu quand tu nous auras montré de quoi il retourne. Si tu
perds, nous payons comme toi. Par ainsi nous avons le droit de voir
l'atout.
--Oui, certes, appuyèrent François et Sébastien.
Agnès Chassard hocha le front d'une façon approbative.
--Les enfants ont raison, fit-elle.
Joseph Arnould posa sa pipe sur la table.
--Approchez-vous alors, dit-il. Pour entendre ce que je vais vous
expliquer, il faut que nos têtes à tous soient dans le même bonnet.
Chacun mit les coudes sur la nappe. L'auditoire était tout oreilles.
L'explication dura un gros quart d'heure. L'orateur conclut en ces
termes:
--Quand je me mêle de quelque chose, ce n'est pas pour éplucher des
noix. Je réponds de la réussite. Après quoi nous pourrons vaquer
tranquillement à nos petites affaires de famille. Moi, d'abord, je
prétends m'occuper de ma noce...
Les deux cadets poussèrent un sourd rugissement.
--Et du partage aussi, n'est-ce pas? interrogea la virago.
--Et du partage aussi, bichette. Pas vrai, maman? Allons, voyons, dites
oui, tout simplement. Une bonne parole ne coûte rien, que diable!
La veuve fit un signe évasif. Puis, se levant brusquement:
--Il est tard. Le serein va tomber. Rentrons la vaisselle.
* * * * *
On regagna la maison en emportant la desserte. Marianne, François et
Sébastien marchaient devant. La grande fille dit à voix basse:
--La satanée sorcière n'a rien voulu promettre. Espionnons-la sans en
avoir l'air. Quand une fois nous saurons où est le trésor...
--Part à trois, firent les deux cadets.
--Part à trois, répéta l'androgyne avec résolution. Aussi bien, notre
frère Joseph est trop gourmand. On verra à lui servir un joli petit plat
de mort subite...
Et chacun d'eux redisait _in petto_:
--Part à moi seul, quand je me serai débarrassé des autres.
* * * * *
De son côté, l'aîné des Arnould ruminait en bourrant une nouvelle pipe:
--L'essentiel est de savoir où est enfoui le magot...
Il battit le briquet. L'amadou s'enflamma:
--Dire, continua Joseph en le secouant pour l'allumer davantage, dire
qu'il suffirait de l'étincelle qui vient de jaillir de cette pierre pour
griller la baraque et tout le bataclan,--mêmement les chrétiens qui
seraient dedans avec...
Il s'arrêta pour tirer une ou deux lampées de fumée. Ensuite, il ajouta
en se grattant l'oreille:
* * * * *
--Cette nuit-là, par exemple, faudrait être dehors...
Agnès Chassard, qui venait la dernière, se parlait à elle-même en
phrases entrecoupées:
--Je les userai tous... Jamais, non, jamais on ne saura... On
m'arracherait plutôt le cœur de la poitrine...
Elle se tut. Quelque chose comme un sourire qui ressemblait à un dard de
vipère frétillait au coin de ses lèvres décolorées. Elle pensa:
--Sucrer la tisane de la Benjamine... C'est une idée... Mais pourquoi ne
pas saler de la même façon le pot-au-feu pour tout le monde?...
XVII
CONFESSION
Au pavillon du garde, Philippe Hattier venait de se rasseoir devant la
table sur laquelle il avait déposé la lettre du marquis des Armoises. La
lumière de la lampe éclairait en plein sa loyale figure brusquement
rembrunie: il ne souffrait point, cependant; mais, par ce pressentiment
que l'on a quelquefois des malheurs possibles, il sentait qu'il allait
souffrir.
Lui-même l'avait dit: il hésitait à toucher les papiers apportés par
maître Antoine Renaudot. Ce quelque chose d'inconnu qui était là
l'effrayait vaguement. A la fin, il se décida et rompit le cachet du pli
volumineux. Puis, comme si le secret que contenait celui-ci intéressait
sa sœur, il regarda Denise.
La jeune fille, debout de l'autre côté de la table, attendait,--plus
blanche que le papier qu'il tenait du bout de ses doigts tremblants...
Le lieutenant parcourut rapidement les premières lignes de la missive.
Ensuite, il poussa un grand cri et chancela sur sa chaise.
Denise fit un mouvement pour s'élancer vers lui.
Mais un geste impérieux la cloua à sa place. Philippe s'était frotté les
yeux d'un énergique revers de main et s'était replongé, tête baissée,
dans sa lecture.
Philippe était arrivé, d'un bond, au cœur des révélations du marquis.
Il en reprenait chaque phrase, l'une après l'autre; il en pesait chaque
mot un par un, et la stupéfaction, le doute, la colère se traduisaient
par le gonflement des veines de ses tempes, bleuies comme par une
congestion cérébrale, par le claquement de sa langue sèche contre son
palais et par le mouvement de son pied droit qui fouillait le plancher
du talon et de l'éperon...
Quand il eut achevé sa lecture, il se dressa avec raideur et fit vers la
jeune fille un pas automatique. Son bras s'allongea lentement, aussi
lourd que s'il eût été de marbre. Il présenta le papier à sa sœur, et
sa voix,--rauque,--demanda:
--Est-ce vrai?
Denise baissa le front...
--Est-ce vrai? Est-ce vrai? répéta le soldat,--menaçant, exaspéré,
terrible...
La jeune fille demeura muette.
Mutisme trop éloquent, hélas!...
De livide qu'il était, le visage de Philippe devint pourpre. Un éclair
de fureur s'alluma dans ses yeux comme au fond d'une nuit sombre. Son
poing crispé se leva sur la coupable, et sa bouche rugit:
--Malheureuse!...
Denise tomba à genoux,--frémissante, écrasée...
Mais le lieutenant ne frappa point. Son bras s'affaissa, inerte, le long
de son corps. Ses jambes semblèrent près de se dérober sous lui. Il
recula et regagna son siège en vacillant comme un homme ivre...
--Sacrodioux! murmura-t-il en s'affalant dessus, je crois que j'aurais
mieux aimé douze balles françaises en pleine poitrine.
Puis, avec une amertume stridente:
--Monsieur le marquis des Armoises, vous m'aviez sauvé la vie. J'ai
épargné votre maîtresse. Nous sommes quittes.
Il y eut un silence effrayant: Denise pleurait; l'officier se labourait
la chair de sa main droite passée sous son uniforme dégrafé.
Après un instant, il reprit avec effort:
--Ainsi, cet émigré était votre amant?
La jeune fille sanglota:
--Frère, il m'avait promis que je serais sa femme.
Philippe froissa les papiers sur la table:
--Oui, je sais, il le dit du moins dans cette lettre, où il m'avoue son
crime et votre faute...
Denise redressa la tête:
--Celui que j'ai aimé ne peut mentir, déclara-t-elle à travers ses
larmes; qui le forçait à promettre, à revenir, à avouer?...
Il y eut un moment de silence, fait d'accablement chez la sœur et de
réflexion chez le frère.
Ensuite, ce dernier se parla à lui-même du ton de l'homme qui cherche à
se persuader:
--Certes, celui-là qui a exposé sa peau pour sauver celle d'un pauvre
diable comme moi ne saurait être un traître, un parjure, un infâme... Eh
bien, soit, je veux croire que M. des Armoises est revenu ici pour
réparer le mal... Mais le moyen, maintenant, de lui rappeler sa
promesse, de le sommer de la tenir et de l'y contraindre au besoin?...
Il a disparu, et notre honte nous reste!...
Puis avec une explosion soudaine:
--Oh! comment notre père ne t'a-t-il pas tuée!...