père et son frère l'adoraient. Elle était au milieu de cette petite
famille comme une reine chérie, comme une idole vénérée.
La tendresse sans bornes du vieux garde l'avait mise sur un piédestal
d'où elle dominait de trop haut ce qu'il lui eût été permis de choisir.
Son cœur, qui cherchait où se prendre, n'avait découvert au-dessous
de soi que des hommages timides et des respects embarrassés. Les galants
de Vittel l'admiraient, en effet, d'en bas, et les trois gars du
_Coq-en-Pâte_ n'avaient point, à cette époque, arrêté sur elle une idée
qui se tournât si vite en féroce convoitise...
Puis, avec la tourmente révolutionnaire, le jeune marquis Gaston était
arrivé aux Armoises. Et nous avons raconté comment la fillette l'avait
aimé,--aimé jusqu'à faillir,--aimé d'autant plus que c'était un amour
coupable, désintéressé, sans espoir, et qu'elle avait essayé de résister
plus énergiquement à ses atteintes...
Pauvre Denise! Elle avait bien pleuré depuis! Et, pour pleurer, elle
avait dû cruellement souffrir; car son âme se dressait contre le malheur
aussi vaillante que l'âme d'un homme...
Nous avons dit que la belle dentelière s'était installée auprès d'une
fenêtre ouverte. Parmi les épingles et les échevaux épars sur un
tabouret placé à ses côtés, il y avait deux lettres décachetées et
froissées comme si on les avait lues et relues souvent. L'une, dont
l'adresse accusait une écriture fine, menue, déliée, élégante, portait
le timbre de Strasbourg; l'autre, à la suscription couverte de
caractères lourds, épais, vacillants, mal formés, était timbrée de
Valincourt, commune rurale des environs de Chaumont.
Le regard de Denise cherchait ces lettres à chaque instant; il allait
alternativement de celle-ci à celle-là; et, chaque fois qu'il les
interrogeait, inquiet, anxieux, désolé, vous auriez remarqué que la
sœur de notre ami Philippe pâlissait davantage, malgré les rouges
lueurs qui ruisselaient du couchant.
Florence Arnould, debout à quelques pas, la contemplait en silence...
Par suite de quelles circonstances la Benjamine n'avait-elle pas mis à
exécution son projet de quitter l'hôtellerie sanglante dont nous l'avons
entendue entretenir la dernière victime des assassins de Vittel? C'est
ce que vous apprendrez tout à l'heure. Toutefois, il convient
d'expliquer sa présence au logis de Denise Hattier.
Lorsque feu Jean-Baptiste Arnould s'était rendu acquéreur du domaine
des Armoises, le vieux houzard avait manifesté l'intention de quitter
sur-le-champ le pavillon du garde. Mais l'aubergiste l'en avait empêché
en lui tenant à peu près ce langage:
--Pourquoi vous en aller, compère? Si vous désertez votre poste, qui
veillera sur les propriétés de nos anciens seigneurs, jusqu'au jour où
ceux-ci reviendront de l'exil?
Le rusé campagnard avait, pour tenir ce langage, plus d'une raison dont
la principale était qu'il se conciliait ainsi l'estime et la
considération du pays, très sympathique au vieux garde.
Lors du décès de Michel Hattier, sa fille Denise avait offert au chef de
la famille Arnould de lui prendre en location le pavillon paternel--ce
pavillon où la première partie de sa vie avait coulé paisible, sans
désirs ni regrets, et où elle venait de fermer les paupières du vieux
soldat, mort sans rien savoir de la faute dont elle avait connu
l'ivresse et dont elle connaissait le remords.
Mais à sa proposition l'hôtelier avait répondu, en affectant des airs de
bourru bienfaisant:
--Restez chez vous, mignonne, et gardez votre argent. Que le retour de
nos seigneurs vous retrouve dans la maison où ils avaient placé votre
père. Le ciel me préserve de tirer un écu de l'enfant d'un ancien
camarade, de la sœur d'un brave serviteur de la nation, d'une
orpheline qui n'a que son travail pour subsister!...
Puis, comme la jeune fille insistait, mue par un sentiment de fierté
naturelle:
--Mon Dieu, avait ajouté Jean-Baptiste Arnould avec une bonhomie
parfaitement jouée, si vous tenez absolument à vous acquitter envers
moi, voici ma petite Florence. Elle est trop mièvre et trop chétive pour
que je la laisse aller aux champs ou vaquer à la dure besogne de
l'auberge. Apprenez-lui votre métier de dentelière et ce que vous a
enseigné la chère dame du château, et si, un jour, elle devient aussi
adroite que vous de ses doigts et aussi instruite dans les livres, les
écritures et le calcul, eh bien, m'est avis que c'est moi qui vous
redevrai quelque chose.
La Benjamine avait alors sept ou huit ans. C'était une douce enfant,
sérieuse et aimante. Ses parents ne l'avaient pas habituée aux caresses.
Dès qu'elle se trouva en contact avec la fille du garde-chasse, elle
l'appela _maman_ et lui voua une affection sans bornes.
Mère, Denise l'était en effet. Denise était mère jusqu'au délire.
Certes, elle avait aimé Gaston; mais son âme était pleine de la pauvre
et frêle créature dont elle n'était arrivée à dérober la naissance à la
réprobation du monde et des siens qu'au prix d'un effort surhumain et
par un concours d'événements, pour ainsi dire, providentiels...
Certes, elle regrettait Gaston; mais elle se fût consolée,--oui,
consolée,--et du départ de celui-ci, et de la séparation prolongée et
sans terme, si elle eût eu à ses côtés le berceau de son enfant...
Et ce berceau, il lui avait fallu le cacher à tous les regards,
l'emporter au loin,--le déposer en des mains étrangères.
Florence confiée à ses soins fut un prétexte à donner cours aux
effusions qui l'étouffaient. Il lui sembla que la fillette était
destinée à suppléer à l'absence du chérubin dont elle n'entrevoyait le
sourire qu'à des intervalles éloignés et qu'elle ne pouvait embrasser
que trop rarement au gré de ses vœux et en prenant des précautions
infinies...
Puis encore les années s'envolèrent à tire-d'aile et l'aubergiste du
_Coq-en-Pâte_ trépassa à son tour.
Celui-ci, par une sorte de pudeur qui avait survécu à son infamie, avait
étendu un voile entre les yeux de sa plus jeune fille et les terribles
mystères de l'hôtellerie sanglante. La Benjamine ne savait rien, dans
l'origine, des sinistres besognes qui se brassaient dans cette demeure
souillée. Jean-Baptiste Arnould avait été un bon chrétien avant que la
fièvre de l'or ne le changeât en un grand coupable,--et le vice,
transformant sa croyance en superstition, lui laissait l'espoir de
fléchir la justice céleste sans renoncer à ses meurtrières pratiques. Il
se disait:
--Ma petite Florence est blanche de tout méfait, elle négociera mon
pardon avec le grand juge de là-haut.
Sa veuve avait continué son commerce et sa politique. La Benjamine
n'avait point cessé de fréquenter le pavillon du garde. L'hypocrite
coupe-gorge de Vittel se débarrassait ainsi d'un témoin importun. Les
trois frères et la sœur aînée,--complices et successeurs de leur
père,--répétaient souvent en manière de raillerie:
--La Benjamine a de la vertu pour quatre. Quoi qu'il arrive, nous sommes
sûrs de ne pas aller en enfer. Nous aurons beau être plus noirs que le
diable, elle nous conservera à chacun une place à ses côtés dans le
paradis.
Et, en vérité, si un ange avait eu le pouvoir de mettre sa pureté comme
un manteau sur la faute d'autrui, la fillette eût racheté les crimes de
sa famille.
Hélas! une nuit, le hasard lui avait révélé l'effroyable secret. Ceux
auxquels l'attachaient les liens les plus sacrés, à qui elle devait le
respect, l'obéissance et la tendresse,--ceux-là étaient des
assassins,--cyniques, endurcis, féroces!
Cette affreuse découverte accabla Florence. Sa mélancolie douce, qui
n'avait derrière elle ni crainte, ni remords, devint morne et comme
égarée. Mais sa prière se fit plus humble et plus ardente: n'avait-elle
pas à demander à Dieu,--à deux genoux,--de détourner sa colère de la
tête des misérables égorgeurs du _Coq-en-Pâte_?
Ceux-ci, tout entiers à leurs sinistres agissements, ne s'étaient point
aperçus de ce changement chez leur sœur. Denise Hattier non plus.
Ceux qui souffrent sont presque aveugles: leurs propres peines les
absorbent.
Ces peines, dans un moment d'expansion, la fille du garde les avait
confiées à son ancienne élève, maintenant son amie...
Florence connaissait le secret de Denise...
Mais Denise ignorait celui de la Benjamine.
XIII
FLORENCE ET DENISE
Rentrons au pavillon du garde.
Denise Hattier avait cessé de travailler. Machinalement, sa main s'était
étendue vers les deux lettres dont nous avons parlé tout à l'heure. Son
œil interrogea alternativement la date de l'une et de l'autre. Puis
elle murmura:
--Huit jours! Il y a huit jours qu'ils devraient être ici! Mon Gaston!
Mon cher petit Georges!... Et, depuis ce temps, pas de nouvelles. Pas un
mot qui m'explique ce retard singulier. Est-ce que cela ne
t'inquiéterait pas, toi, Florence?...
Et, sans attendre une réponse, elle ajouta en frissonnant:
--Un malheur arrive si vite! Les routes ne sont pas sûres. Ce pays est
maudit...
Elle s'interrompit brusquement pour demander:
--Crois-tu aux rêves, petite?...
--Aux rêves?...
Denise continua:
--Les gens qui ont toute leur raison affirment que songes sont
mensonges... Moi, je crains pour ma pauvre tête... Si tu savais ce que
j'ai vu, cette nuit, dans mon sommeil ou dans ma fièvre!...
Elle voila ses yeux de ses mains, comme pour échapper à une vision
menaçante:
--Il était là, poursuivit-elle d'une voix âpre et saccadée, couché sur
le carreau qu'il baignait de son sang. Tout un monde d'êtres hideux,
dont je ne pouvais distinguer les traits, s'agitait autour de lui. Sa
vie était sortie par ses blessures béantes; mais sur ses lèvres se
jouait le sourire des preux et des martyrs, et ce sourire me disait:
«--Je t'ai aimée jusqu'à la mort, et c'est victime du devoir que je suis
tombé sous les coups de la trahison et du crime...»
Puis, soudain, son regard éteint se ralluma,--cherchant un objet
invisible,--et sa bouche rendit un long cri de détresse:
«--Notre enfant! Sauve notre enfant!»
Notre enfant, comment se trouvait-il mêlé à cette scène horrible? Je
l'ignore; mais Gaston, les assassins, la chambre du meurtre, tout cela
avait disparu... J'étais dans la campagne déserte, par la nuit noire et
l'orage déchaîné. Je fuyais, emportant mon fils entre mes bras. On me
poursuivait. J'entendais derrière moi une course furieuse. Des prunelles
fauves luisaient dans l'ombre. Des obstacles sans nombre se dressaient
sur ma route,--et moi, j'allais, j'allais toujours, serrant mon fardeau,
mon trésor contre ma poitrine haletante...
Tout à coup, au moment où l'haleine de la meute acharnée qui me donnait
la chasse effleurait, brûlait mon épaule, la terre manqua sous mes
pieds, je me sentis rouler dans un abîme sans fond,--et cet appel
suprême s'étrangla dans ma gorge:
«--Seigneur, ayez pitié de nous!»
A ce point extrême de son récit, la fille du garde se renversa sur son
siège au paroxysme de la terreur...
La Benjamine se précipita à ses genoux et lui saisit les mains, qu'elle
couvrit de baisers...
Elle balbutiait, éperdue:
--Denise!... Ma Denise chérie!...
La sœur de Philippe Hattier se ranima sous ces caresses.
--Quand je me réveillai, acheva-t-elle, l'aube blanchissait ma fenêtre,
l'angélus sonnait au clocher de Vittel, et je me mis machinalement à
réciter les paroles latines de ma prière du matin...
La physionomie de la jeune femme exprimait toujours un invincible
effroi; mais sa poitrine s'apaisait par degrés, et les tressaillements
convulsifs qui l'agitaient naguère faisaient trève.
--J'étais folle cette nuit sans doute, reprit-elle au bout d'un instant,
et je le suis encore, ce soir, de t'alarmer ainsi, ma bonne et dévouée
Florence. Mais que veux-tu? mon cerveau malade travaille, travaille à
déchiffrer cette énigme!... Gaston qui m'écrit de Strasbourg qu'il
arrivera aux Armoises presque en même temps que sa lettre! Ce métayer de
Valincourt, qui me mande qu'il a confié mon petit Georges, pour me le
ramener dans le plus bref délai, à un homme sûr, un de ses amis, un
colporteur...
--Un colporteur!...
--Et je les attends tous les deux, je les attends avec angoisse... Une
semaine entière s'est passée... Si un accident... Si un crime...
Denise sentit Florence frémir à ses genoux:
--Eh bien, non! c'est impossible, poursuivit-elle avec impétuosité,
Gaston est un cœur loyal, honnête et vaillant; l'enfant est une
innocente créature; pourquoi le ciel leur voudrait-il du mal?... Je vais
les revoir, n'est-ce pas?...
La Benjamine eut un gémissement étouffé. Elle se releva et se détourna
pour cacher sa figure morne et navrée. La fille du garde la considéra
avec étonnement.
--C'est étrange! murmura-t-elle. J'ai peur, et tu ne me rassures pas;
je me désole, et tu ne me consoles pas; je souffre, et tu ne me dis pas
d'espérer...
Elle se leva à son tour, et, faisant un pas vers Florence, qui recula
d'un pas:
--Est-ce que tu sais quelque chose?...
Les lèvres de la Benjamine tressaillirent. Mais cette seule protestation
jaillit entre ses dents serrées:
--Sur mon salut, je ne sais rien.
La fille du garde retomba sur sa chaise en murmurant:
--C'est vrai. Tu ne peux rien savoir. Pardonne-moi, je deviens
insensée...
Ce n'était plus qu'une pauvre femme brisée. Ses yeux dardaient leur élan
interrogateur dans la vide ou retombaient allanguis et se mouillaient de
larmes. Florence demeurait absorbée dans une sombre méditation.
Soudain, une rumeur vague arriva, par bouffées,--qui venait du hameau.
Denise prêta l'oreille. Quelqu'un courait sur la route,--entre le
château et le pavillon. La fille du garde se pencha hors de la fenêtre:
--C'est Gervaise, fit-elle avec surprise. Pourquoi donc se presse-t-elle
si fort, et que se passe-t-il aux Armoises?
La rumeur lointaine s'enfla: on distinguait des voix qui se croisaient
joyeusement et des exclamations répétées. Gervaise--la petite servante
de Denise--que celle-ci avait envoyée en commission au hameau, fit son
entrée comme une bombe...
Son fichu de travers, sa cornette dérangée de son chignon et battant des
ailes sur son cou, ses cotillons couverts de poussière témoignaient
d'une course rapide.
--Qu'est-ce donc? questionna sa maîtresse.
La villageoise, écarlate et essoufflée, se laissa choir sur un escabeau.
Ensuite, après avoir repris haleine à pleins poumons:
--Ah! notre demoiselle, en voilà une histoire!...
--Une histoire?...
La servante s'essuya le front avec son tablier:
--Et une fameuse encore, pardi! Tout le monde est en révolution! C'est
vous qui allez être joliment _estomaquée_!...
--Que signifie?...
--Après une si longue absence!... Moi, je ne l'aurais pas reconnu... Par
exemple, étant trop jeune pour l'avoir vu dans les temps... Mais les
gens des Armoises l'ont remis tout de suite. On lui fait la conduite. Il
vient. J'ai voulu être la première à annoncer la bonne nouvelle, et j'ai
pris mes jambes à mon cou...
Denise Hattier appuya sa main sur son cœur, qui battait, oh! qui
battait!...
--Mon Dieu, murmura-t-elle, m'auriez-vous exaucée?... Je crains de me
tromper?... Si c'était une fausse joie?
Puis, allant à Gervaise et s'efforçant de dominer son émotion, elle
demanda d'une voix qui tâchait d'être calme:
--Voyons, quel est celui qui vient et de qui parles-tu, mon enfant?...
--Hé! Jésus-Maria! notre maîtresse, de qui est-ce que je parlerais si ce
n'était de notre maître?...
--Notre maître?...
--Il est de retour. Le voici. Entendez-vous? On crie: _Vivat!_...
Le bruit se rapprochait: des pas nombreux retentissaient dans le chemin
avec des clameurs enthousiastes.
Denise joignit ses mains et leva les yeux vers le ciel avec un mouvement
de reconnaissance passionnée. Ensuite elle se tourna vers la Benjamine:
--Florence, comprends-tu? fit-elle. C'est lui! c'est Gaston! Oh! comme
je ris de mes frayeurs! Gaston! mon Gaston adoré!
Les mots tremblaient encore dans sa bouche; mais c'était l'effet du
bonheur,--un effet si foudroyant et si intense, qu'il l'empêcha de
remarquer l'agitation de sa compagne. Celle-ci s'était adossée au mur
pour ne pas tomber. Son sein, soulevé, bondissait; on entendait sa
respiration pénible et précipitée; la sueur perlait sous ses
cheveux,--et des phrases sans suite râlaient hors de ses lèvres
contractées par l'épouvante.
Denise n'apercevait rien de tout cela...
Tout entière à sa joie comme elle l'avait été à sa douleur, elle
marchait vers la porte en répétant:
--Gaston! c'est Gaston! Il ira me chercher mon Georges! Le nom du
Seigneur soit béni! Gaston! mon maître! mon mari!...
* * * * *
De bruyants hurrahs éclatèrent de l'autre côté de la porte qui allait
donner passage au voyageur si impatiemment attendu. Mais lorsque, cette
porte s'ouvrit, Denise recula,--stupéfaite.
* * * * *
Au lieu du marquis des Armoises, ce fut le lieutenant Philippe Hattier
que les dernières lueurs du crépuscule éclairèrent debout sur le seuil.
XIV
FRÈRE ET SŒUR
Le lieutenant,--car il portait l'uniforme et les insignes de son nouveau
corps et de son nouveau grade,--demeura un instant immobile dans la baie
lumineuse qui encadrait sa mâle prestance et sa figure martiale. La joie
l'étouffait. Elle le tenait à la gorge et l'empêchait de parler. Mais
ses regards humides saluaient avec éloquence le logis paternel et
dévoraient la jeune fille de caresses ardentes et muettes.
Denise, elle aussi, s'était arrêtée dans son élan. Elle restait sans
voix et sans mouvement. Ses yeux,--agrandis par la
surprise,--interrogeaient avidement le visage du nouvel arrivant.
Celui-ci, à la fin, ouvrit les bras en s'écriant:
--Ah çà! petite sœur, est-ce que tu ne me reconnais pas? C'est moi,
Philippe Hattier, ton frère! Sacrodioux! viens donc m'embrasser!...
On ne peut dire que Denise réfléchissait; car tout en elle était
désordre; mais, dans le chaos de son intelligence, ce nom se fit jour
brusquement: _Philippe!_ Philippe, le premier souvenir de son enfance
heureuse,--celui dont le vieux garde se plaignait en s'écriant par
manière de plaisanterie:
--Je suis jaloux de ce brigand-là; la _petiote_ l'aime mieux que tout au
monde.
Philippe, le cher souvenir qu'elle revoyait penché sur son berceau,
remplaçant par ses soins ceux de la mère défunte; le joyeux compagnon
qui, la portait sur son dos, quand elle savait à peine marcher, et qui,
dans leurs jeux, se pliait à toutes ses volontés, à toutes ses
fantaisies, à tous ses caprices; le doux ami dont les histoires et les
chansons l'endormaient, le soir, dans l'alcôve, lorsque le père courait
les bois pour son service...
Tous ces tableaux du passé se succédèrent dans l'esprit de Denise avec
une rapidité vertigineuse. Ce fut l'affaire, non pas d'une minute,--mais
de quelques secondes. La sœur était déjà pendue au cou du frère.
Les grandes joies rendent faibles, comme les grandes peines: le rude
soldat des armées du Rhin, d'Egypte et d'Italie chancela sous les
baisers de la jeune fille.
La Gervaise pleurait à verse,--attendrie par ce spectacle.
Se glissant le long de la muraille, la Benjamine avait gagné la porte.
Les paysans qui avaient escorté Philippe criaient à tue-tête au dehors:
--Vive le lieutenant Hattier!
Sans lâcher Denise, qu'il avait enlevée comme une plume et qu'il tenait
serrée contre sa poitrine, l'officier se tourna de leur côté:
--Mes camarades, déclara-t-il avec une rondeur militaire, vous n'ignorez
point, je suppose, qu'il n'est si excellente compagnie qui ne se quitte,
comme disait le feu roi Dagobert à ses chiens en les menant noyer...
Nous avons fait, la sœur et moi, pas mal d'économies de mamours et de
racontaines depuis un régiment d'années que je suis absent du pays:
c'est l'instant ou jamais de casser la tire-lire.
Maintenant que me voici fixé dans le canton, on aura le temps de se
retrouver, de trinquer ensemble et de refaire connaissance... La
retraite sonne; c'est l'heure de réintégrer la chambrée,--et que
personne de vous ne manque à l'appel de sa ménagère!...
* * * * *
Il se faisait tard. La lampe allumée sur la table éclairait les reliefs
d'un copieux souper. Car, chez le lieutenant Philippe, l'appétit
n'abdiquait jamais ses droits imprescriptibles et sacrés. On avait
envoyé la Gervaise se coucher. Le frère et la sœur étaient seuls. Ils
causaient. Dieu sait ce qu'ils avaient à échanger d'explications et de
confidences! On avait «cassé la tire-lire» aux souvenirs, et toute la
monnaie du passé--piécettes d'argent et pièces de cuivre--avaient
ruisselé à gros bouillons sur la nappe.
Ensuite, touchant--incidemment--deux mots de ce qu'il venait faire dans
les Vosges:
--J'aurais pu, ma chère petite sœur, continua le lieutenant te
causer, huit jours plus tôt, la surprise que tu as éprouvée ce soir,--et
ce n'est pas l'envie qui m'en a manqué, va. Mais, figure-toi,--le
surlendemain de mon arrivée à Epinal et comme j'étais en train de rendre
les visites réglementaires aux autorités de l'endroit,--une satanée
aventure comme il faut venir dans ce pays, pour en rencontrer la
pareille... Bref j'ai été retenu le reste de la semaine au chef-lieu. A
preuve que, durant ce temps, nous avons ruminé,--le citoyen directeur du
jury d'accusation et moi,--une certaine manigance à pincer les coquins,
dans laquelle nous aurons besoin de ton office.
Et, comme le regard de Denise témoignait de son étonnement:
--Pour l'instant, silence dans les rangs! avait poursuivi le lieutenant,
en mettant le doigt sur ses lèvres. La consigne est _Prudence, Patience
et Discrétion_... Mais, quand on m'en aura relevé, je t'expliquerai,
chérie, ce qu'on attend de toi. Il s'agit d'une bonne action. M'est
avis que tu ne te plaindras pas qu'on t'ait choisie pour l'accomplir.
Il avait été--pareillement--question de la Benjamine et de sa famille.
--Ah! oui, les gens du _Coq-en-Pâte!_ avait maugréé Philippe. Ils ne me
reviennent que tout juste. Autant que je me rappelle, et s'ils n'ont
point changé, l'aubergiste et sa femme étaient deux ladres-verts qui
auraient tondu un œuf...
--Jean-Baptiste Arnould est mort, mon frère...
--Paix à ses cendres. Quant à l'aîné de ses garçons, j'ai idée qu'il
crèvera dans la peau d'un sournois de première qualité, si on ne
l'écorche pas tout vivant. Du moins, il me faisait cet effet-là lorsque
nous fréquentions l'école...
--Comme leur père, les enfants du défunt hôtelier nous ont grandement
obligés.
--Je le sais, tu me l'as dit, je te crois. Ils ont droit à mes
sympathies, à mon estime, à ma reconnaissance, et je ne les leur
marchanderai pas. Pour ce qui est de ta Florence, puisqu'elle t'aime
autant que tu l'assures, ma foi, je me sens disposé à lui rendre la
réciproque.
Denise, dont le beau front rêvait, balbutia machinalement:
--Elle est bonne et charmante...
Son interlocuteur haussa les épaules:
--Bonne? Comme c'est difficile! Tu l'as élevée; elle te ressemble!...
Puis, envoyant un baiser à sa sœur:
--Par exemple, charmante, il faudrait qu'elle le fût bigrement pour
l'être autant que ma Denise!...
L'arrivée inattendue du lieutenant avait opéré dans le cœur de Denise
la diversion de l'imprévu.
Elle en avait balayé--d'un revers--les préoccupations poignantes...
Elle s'empressait auprès de ce frère bien-aimé: en le servant, en
l'entourant de soins, de prévenances et de caresses, en l'instruisant de
ce qu'il avait intérêt à apprendre, et, en se passionnant, plus tard, à
ses récits, Denise avait fini par perdre le sentiment des alarmes
particulières qui la mordaient au cœur. Le bruit de ses paroles et de
celles de Philippe, le mouvement qu'elle était forcée de se donner,
l'inattendu de la situation avaient endormi ses tourments,--et elle
s'était abstraite des appréhensions dont elle entretenait la Benjamine
deux ou trois heures auparavant.
Mais ces appréhensions étaient revenues avec le temps, comme un vol de
corbeaux que l'on cherche en vain à chasser de l'endroit où gît leur
proie. Elles avaient repris possession de sa pauvre tête endolorie.
Georges? Gaston? où étaient-ils? Que faisaient-ils? Comment n'était-ce
pas eux qui s'en revenaient frapper à la porte du logis où la mère, où
l'amante se désespérait à les attendre?...