--Merci, la belle fille, fit-il. Ce n'est pas dans mes habitudes.

Les traits pâles de la Benjamine s'éclairèrent d'un sourire.

Agnès Chassard s'était retournée. D'abord, elle avait froncé le sourcil.

Elle se remit ensuite et reprit:

--Monseigneur n'en goûtera que mieux notre cave en mangeant.

Le gentilhomme glissa une œillade du côté de la fillette. Celle-ci

remua rapidement la tête. Ce signe renouvelait--en la soulignant--la

recommandation précédente...

Gaston, de plus en plus surpris, obéit instinctivement à cet ordre

muet...

--Ma bonne dame, déclara-t-il, je ne saurais, pour le moment, faire

honneur à votre cuisine.

--Comment?...

--J'ai déjeuné à Charmes d'une telle façon, que l'appétit me fait

absolument défaut. Mais je ne demande pas mieux que de me rattraper

demain; que diable! nous sommes gens de revue...

Le front de la veuve se rembrunit:

--Eh quoi! questionna-t-elle, monsieur le marquis ne prendra même pas

une tasse de bouillon? Un consommé comme je défie les premiers hôtels de

Paris d'en servir à leurs pratiques!...

L'émigré consulta Florence à la dérobée. Le regard, le geste de

l'enfant répétaient: _Non! non! non!_ plus énergiquement que jamais.

Gaston garda sa figure ouverte et sa contenance tranquille, mais ce fut

d'un ton net et décidé qu'il répliqua:

--N'insistez pas. Je n'ai besoin de rien. Il me tarde plus de me mettre

au lit qu'à table.

La veuve se mordit les lèvres et murmura:

--Si c'est la volonté de Votre Seigneurie, on lui indiquera sa chambre.

M. des Armoises se leva:

--Tout de suite, s'il vous plaît: je tombe de sommeil.

Le gentilhomme ne mentait qu'à demi: il était à moitié fourbu,--et la

fatigue qu'accusaient le clignotement involontaire de ses paupières et

la vacillante lourdeur de sa démarche, l'emportait encore, chez lui, sur

l'appétit qu'il dissimulait, afin d'obtempérer à la recommandation

silencieuse de la fillette.

La constatation de cet état apparent d'affaissement arracha à Agnès

Chassard un soupir de soulagement. Elle échangea avec Marianne un coup

d'œil d'intelligence. Puis elle poursuivit:

--Comme il vous conviendra. Ma fille aînée va se charger des pistolets

et du bagage. Moi, j'éclairerai M. le marquis...--Eh bien, Florence,

paresseuse, est-ce que tu t'es assoupie, là-bas, dans ton coin?...

Prends une bougie dans le bahut et allume-la à la lampe...

La Benjamine s'empressa... Elle s'empressa même trop... Car, en

approchant la bougie de la lampe, elle renversa celle-ci, laquelle

s'éteignit dans sa chute, et la pièce se trouva soudainement plongée

dans une obscurité profonde.

--Maladroite! s'exclama la mère, tu ne pouvais donc pas prendre

garde!... Un bel ouvrage, en vérité!... Gageons qu'elle dort tout

debout!

Marianne renchérit aigrement:

--Ça ne sait faire œuvre de ses dix doigts!... Propre à rien,

quoi!... Dirait-on pas que c'est sorti de la cuisse d'un munitionnaire

général ou d'un ex-membre des Cinq-Cents!...

Gaston allait parler pour excuser la fillette, quand une main toucha sa

main et quand une voix,--celle de Florence,--chuchota à son oreille:

--Ne vous couchez pas, soufflez votre lumière et attendez-moi.

Le jeune homme voulut hasarder une question. La main s'appuya sur ses

lèvres et la voix supplia,--faible comme un souffle:

--Je vous en prie, _au nom de Denise_!...

* * * * *

Quelques minutes plus tard, la veuve avait installé M. des Armoises au

numéro 1, et l'émigré l'entendait dire,--en redescendant,--d'un ton

joyeux à ses filles:

--Au dodo, au dodo, à présent, les minettes! Vos frères rentreront quand

bon leur semblera. Nous n'allons faire qu'un somme jusqu'à demain matin.

Une heure--environ--s'écoula.

L'hôtellerie était devenue sombre et muette du haut en bas. Pourtant, on

aurait eu tort de croire que tout le monde y eût la nuque sur

l'oreiller. Dans la soupente qui se superposait à la cuisine, les lits

des trois gars étaient vides. Vide aussi celui de la mère,--vide celui

de la sœur aînée,--dans le _poêle_ (chambre commune) qui confinait à

la _Salle des Voyageurs_.

Dans ce _poêle_, la couchette de Florence seule était occupée. La

fillette paraissait dormir, la tête noyée dans ses cheveux blonds. Ses

couvertures,--soigneusement tirées et bordées,--lui montaient jusqu'aux

épaules.

On n'entendait que le tic-tac du coucou de la salle.

Bientôt l'horloge rustique sonna minuit.

Florence ouvrit les yeux au bruit et se souleva sur son coude. D'abord,

elle sembla écouter. Rien ne vivait dans le logis. Elle jeta, ensuite,

un rapide regard sur les lits de la veuve et de Marianne et n'eut point

l'air surpris outre mesure de l'absence de celle-ci. Elle se glissa,

alors, hors de sa couchette...

Sous ses couvertures, elle avait conservé un jupon...

La porte du _poêle_, doucement sollicitée, vira--sans crier--sur ses

gonds.

Florence traversa avec précaution la _Salle des Voyageurs_...

Dans la cuisine, il y avait,--comme nous l'avons précisé,--un corridor

qui aboutissait à une cour...

Vers le milieu de ce corridor, dans un enfoncement obscur, se cachait

une petite porte,--cintrée, basse, étroite, presque invisible, tant elle

avait la teinte grise de la muraille,--laquelle était celle d'un

cellier, au dire des gens de l'auberge.

La Benjamine pénétra dans ce corridor et s'arrêta devant cette porte.

D'ordinaire, celle-ci était close, et sa forte serrure défiait toute

tentative. Mais, cette nuit-là, Florence savait la trouver ouverte. Elle

la poussa donc avec résolution et s'engagea dans un couloir où l'air

avait des saveurs humides. Des bruits de voix se mêlaient au loin. Le

sol devenait glissant sous les pieds nus de la fillette.

Malgré les ténèbres, elle marchait droit devant elle, sans tâtonner et

comme fait l'aveugle d'une route souvent parcourue.

Si une lumière quelconque eût éclairé ses pas, on eût pu voir que le

chemin qu'elle suivait était un boyau étranglé, taillé en pleine terre,

et dont les parois suintaient une sorte de transpiration brillante. Ce

couloir était long d'une trentaine de mètres. A son extrémité se

dressait une autre porte, derrière les solides battants de laquelle un

bruyant cliquetis de verres et de fourchettes accompagnait une

discussion animée, entrecoupée d'éclats de rire et de jurons...

Florence retint sa respiration.

Elle se baissa et mit l'œil à la serrure de cette porte...

IX

SOUPER DE FAMILLE

Figurez-vous une cave spacieuse, sans futailles pleines ni vides. Sur le

sol, çà et là, des caisses défoncées, des malles ouvertes, des valises

éventrées et des amas de nippes, de vêtements de toute espèce,--depuis

la _blaude_ (blouse) du roulier et la peau de bique du marchand de

bœufs, jusqu'au _carrick_ du citadin et au _spencer_ de l'élégant. Au

milieu, une table sur la nappe de laquelle se confondaient les reliefs

d'un plantureux repas. Quatre chandeliers de cuivre étaient aux quatre

coins de cette table. Alentour, s'asseyaient Agnès Chassard, ses trois

fils et sa fille aînée. A l'extrémité la plus éloignée de la porte, on

entrevoyait comme l'ébauche d'un escalier dont on pouvait compter les

cinq ou six premières marches. La septième disparaissait dans l'ombre.

Il y en avait peut-être d'autres. On ne les apercevait point.

Joseph, François et Sébastien Arnould avaient chacun à la ceinture un

large couteau de boucher. Trois pioches, qui paraissaient avoir servi

récemment,--car des parcelles de terre fraîchement remuée adhéraient à

leurs dents aiguës,--étaient appuyées dans un angle, derrière eux,

au-dessous d'un râtelier qui supportait plusieurs fusils de chasse et

plusieurs paires de pistolets.

On avait vidé nombre de bouteilles.

La face de Sébastien et de François, voire celle de la belle

Marianne,--laquelle avait les goûts comme la force d'un

homme,--s'empourprait d'un commencement d'ivresse.

Leur aîné,--qui avait _levé le coude_ pour le moins aussi souvent

qu'eux,--conservait tout son sang-froid. Quant à Agnès Chassard, elle ne

buvait que de l'eau. Boire son vin quand on peut le vendre est une folie

ruineuse.

--Maman, disait Joseph, je vous signe mon billet que vous avez été

superbe: je vous écoutais dans la salle, vin quand on collé contre le

rideau de la vitre...

--On ne se défie pas du chien qui lèche, répondit la veuve

sentencieusement.

Elle poursuivit avec un reste d'inquiétude:

--Un instant, j'ai bien cru que le freluquet avait eu vent de quelque

chose... Refuser de boire et de manger... Pour sûr, ça n'est pas

naturel...

--Bah! repartit François, votre marquis _de quinze onces_ a éteint sa

bougie. Il doit ronfler comme un sabot. On le pincera au lit comme un

lièvre au gîte...

--D'ailleurs, appuya Sébastien d'un ton décidé, il est seul et nous

sommes trois. S'il faut se bûcher, on se bûchera. Que diable! on est

venu à bout de plus solides!...

Marianne le regarda de travers:

--Depuis quand ne sommes-nous que trois lorsqu'il s'agit de travailler?

On ne renâcle pas sur l'ouvrage, Dieu merci. De vous tous qui êtes ici,

lequel pourrait se vanter d'assommer un chrétien,--d'un coup de hachette

ou de merlin,--aussi proprement que je l'ai fait, la dernière fois, de

ce gros brasseur de Strasbourg, qui, sans moi, vous aurait donné un joli

peloton de fil à retordre?...

Sébastien allait répliquer...

Joseph intervint:

--On te connaît, ma mie, fit-il paternellement, et, quand tu seras pour

te marier, je conseillerai à ton futur de numéroter ses os d'avance,

s'il a envie de te contrarier.

La veuve hocha le front,--obsédée par une idée fixe:

--L'homme se défendra... Prenez garde! Il est seul, je ne dis pas non:

mais il vous a deux compagnons qui ne se feront pas faute d'aboyer...

--Quels compagnons? fut-il demandé à la ronde.

--Ses pistolets, prononça gravement la vieille femme.

Marianne éclata de rire:

--Aboyer, c'est possible... On en sera quitte pour persuader aux voisins

que c'est Joseph, François ou Sébastien qui a déchargé son fusil... Pour

ce qui est de mordre, c'est une autre histoire...

--Comment?...

--Puisqu'en les enlevant des fontes, quand j'ai mis le cheval à

l'écurie, j'en ai escamoté les balles!...

Il y eut un vivat général. Joseph envoya un baiser à la grande fille:

--Tu es un amour, coquinette! De la poigne et de la rubrique!...

Puis, frappant sur la table:

--Buvons!... La mère, passez la cruche à l'eau-de-vie!...

L'hôtesse étouffa un soupir. L'eau-de-vie coûte encore plus cher que le

vin. Mais quoi! faut donner du cœur aux ouvriers, lorsqu'on veut que

la besogne soit convenablement faite. On trinqua. Les cerveaux

continuèrent à s'échauffer. François leva son verre:

--Aux cinquante mille livres que nous allons empocher!...

Agnès Chassard rectifia:

--Cinquante mille et dix-huit cents, cela fait cinquante-un mille huit

cents livres.

--Tiens! c'est vrai! s'exclama le gars. Moi qui oubliais le boursicot du

colporteur!...

--En voilà un, fit Sébastien, qui n'a pas boudé sur la boisson et sur la

nourriture. Si la drogue produit son effet...

--La drogue a produit son effet, affirma Marianne. J'ai regardé par le

trou de la serrure. Le citoyen Jovard dort, la tête dans le plat. On

l'embrochera comme un poulet.

--Et l'enfant? questionna Joseph.

--L'enfant dort pareillement, tout habillé, sur le lit, dont on a tiré

les rideaux.

La virago ajouta avec un geste féroce:

--Je me charge de l'écraser comme une mouche, il ne s'agit que d'appuyer

le pouce. L'innocent passera par-dessus le marché.

L'alcool incendiait cette Bradamante campagnarde. Ses cheveux roux se

tordaient en serpenteaux autour de son visage. Sa nature sauvage se

dévoilait à nu.

De libations en libations on finissait par divaguer.

--Vive la joie! s'écriait François. Ce qu'on peut avoir de bonnes choses

pour cinquante mille francs, c'est énorme.

François se versa une ample rasade:

--Quand on est riche, reprit-il, on peut s'attaquer à toute

femme,--depuis la dernière des Manons jusqu'à la fière Denise Hattier.

Sébastien dressa l'oreille:

--Qui parle de Denise Hattier? questionna-t-il.

François posa son verre bruyamment:

--C'est moi. Après?

L'autre fronça le sourcil:

--Qu'est-ce que tu lui veux, à cette fille?

--Je la veux.

--Toi?

--Pourquoi pas? Elle est belle, et elle me convient.

Sébastien frappa la table de son poing fermé:

--Tonnerre du ciel! si c'était vrai!

Son frère lui lança un regard de défi:

--Si c'était vrai?...

Sébastien se leva:

--Il y aurait bataille, mon gars...

François se leva pareillement:

--Bataille, soit! qui cherche trouve...

Marianne intervint:

--Ne vous chamaillez pas si fort! fit-elle avec une ironie sournoise.

Denise Hattier est une fille sage. Vous n'êtes pas chaussure à son pied.

--C'est ce que nous verrons, grogna François sans se rasseoir.

--C'est tout vu, répliqua Sébastien de même.

--Qui pourrait m'empêcher d'agir comme il me plaît?

--Quelqu'un qui est le fils de ton père.

--Sang du Christ!...

--Misère d'enfer!

Le premier saisit une bouteille. Le second souleva son escabeau.

Marianne eut un méchant sourire.

--Assommez-vous. Ça m'est égal. Que la Denise ait celui-ci ou celui-là,

elle n'en mourra pas moins dans la peau d'une mijaurée et d'une

pimbêche...

Quand le nom de la fille de l'ancien garde des Armoises avait été

prononcé, Joseph Arnould avait cessé de songer. Il était devenu tout

pâle, et une flamme étrange avait jailli de sa prunelle...

Au moment où la querelle atteignait à son paroxysme, il se leva à son

tour...

--Mes camarades, prononça-t-il d'un ton bref, je m'en vais vous mettre

d'accord. La Denise vous plaît: moi, je l'aime. J'ai décidé qu'elle

serait ma femme.

Les deux autres se révoltèrent bruyamment:

--Ta femme!... Tu as décidé!...

Joseph souligna ses paroles:

--Je ne plaisante jamais. C'est mon choix et mon droit. Ne suis-je pas

votre aîné?

--Bah! éclata François, il n'y a pas de choix qui tienne! Je me moque de

ton droit! A toi, à moi la paille de fer!...

--Et je te fais serment, ajouta Sébastien, que, tant que je vivrai, du

diable si tu toucheras à un cheveu de la Denise!...

Les deux cadets avaient mis le couteau au poing.

Joseph recula jusqu'au râtelier d'armes et décrocha prestement une paire

de pistolets.

--Si vous levez le bras, je vous brûle, fit-il avec une résolution

froide.

Agnès Chassard, qui, pendant ces colères et ces provocations, était

restée plongée dans ses réflexions, le coude appuyé sur la nappe et le

menton rivé à la paume de la main, redressa brusquement sa haute taille,

et, desserrant ses lèvres minces, demanda d'une voix dure et sèche:

--Qui donc, alors, s'occupera des deux hommes qui sont là-haut?

Les trois frères voulurent répondre.

Elle leur imposa silence d'un geste impérieux:

--La paix! Asseyez-vous et ne buvez plus. Vous aurez besoin, tout à

l'heure, de votre tête et de vos forces.

Les adversaires obéirent en rechignant. La veuve les couvrit d'un regard

de pitié. Un sourire sarcastique creusa ses rides.

--Se disputer pour une fille! poursuivit-elle. Ah çà! n'êtes-vous plus

mes fils? Avoir une maîtresse ou une femme, autant courtiser la misère

ou épouser la ruine. La maîtresse gruge, la femme mange; sans compter

les enfants, qui convoitent votre héritage...

François et Sébastien essayèrent de protester. Elle leur ferma la

bouche:

--J'ai parlé. Tout est dit. Il sera temps de faire des sottises quand je

ne serai plus là pour vous en empêcher.

Les deux cadets gardaient une mine farouche. Joseph eut l'air de prendre

son parti:

--La mère a raison, reprit-il. Nous recauserons de tout ceci à

l'occasion. D'ailleurs, j'ai à vous apprendre une nouvelle qui forcera

probablement messieurs mes frères à mettre de l'eau dans leur vin...

--Hein?... Une nouvelle?... Quelle nouvelle?

--Denise Hattier va désormais avoir près d'elle un porte-respect auquel

je ne conseille point de se frotter les galants qui auraient de

mauvaises intentions...

--Un porte-respect?

--Philippe, son frère, est de retour.

Il y eut une triple exclamation:

--Philippe Hattier!...

--Le soldat!...

--Le dragon!...

--Le fils de l'ancien Chamboran a fait son chemin à l'armée, continua

Joseph. Il est officier,--lieutenant...

--Ah!...

--Lieutenant dans la gendarmerie, à la résidence de Mirecourt...

--Eh bien?

--Eh bien, vous doutez-vous seulement de ce qu'il vient faire au pays?

On prêta attention. Joseph poursuivit lentement:

--Il vient rechercher, découvrir et livrer aux gens de justice les

compagnons qui font métier de supprimer les voyageurs...

--Oh!...

L'aîné des Arnould appuya:

--Il arrive de Paris exprès. C'est le gouvernement qui l'envoie. Il

paraît que l'on va recommencer l'enquête... Pour l'instant, le

lieutenant est en route pour Epinal, où il s'abouchera avec le jury

d'instruction... Je l'ai toisé. C'est un mâle. Il a le nez d'un chien de

chasse et les crocs d'un chien de garde. Si le nez nous évente, les

crocs nous happeront...

François et Sébastien se regardèrent en frissonnant. Ils avaient un peu

de sueur aux tempes. Agnès Chassard semblait n'avoir rien entendu. Ses

traits étaient si complètement immobiles que vous eussiez dit un visage

taillé dans le granit. Marianne considérait ses frères:

--Ils tremblent! grogna-t-elle avec une grimace de dédain. Comment donc

sont bâtis les hommes? Jour de Dieu! je ne suis qu'une femme, mais si

le diable m'asticotait, je ne donnerais pas deux liards de sa peau!...

Elle s'adressa à Joseph:

--Si ton chien de chasse fourre son nez dans nos affaires, on lui

jettera une boulette,--et si ton chien de garde me montre ses crocs, je

te réponds qu'après les avoir mesurés aux miens, il m'en restera plus

long qu'à lui dans la mâchoire...

Puis, se tournant vers la veuve:

--Qu'est-ce que vous en pensez, la mère?

--Je pense, repartit l'hôtesse froidement, je pense que la nuit

s'avance, que nous perdons un temps précieux à bavarder, et que l'argent

nous échappera si nous attendons que l'aube se lève.

La grande fille saisit la cruche d'eau-de-vie:

--Le coup de l'étrier, alors, et vivement!...

Ensuite, se penchant à l'oreille de la vieille, et désignant de l'œil

François et Sébastien:

--Vous savez bien que, pour faire quelque chose de ceux-là, il faut

qu'ils soient tout à fait ivres.

* * * * *

Florence n'avait point quitté la place. Elle était à demi-nue; le froid

du caveau lui perçait les os; elle souffrait horriblement. Mais elle

voulait voir et entendre. Elle s'était collée au battant de la porte.

Celle-ci était épaisse, c'est vrai. Mais nous savons que ceux qui

conversaient derrière ne se gênaient nullement pour parler haut et

franc. Ils croyaient la fillette endormie dans son lit. Et puis, le

secret de leur retrait souterrain n'était connu de personne. Qui donc

eût pu les épier, les écouter et les surprendre?...

Aux derniers mots prononcés par sa sœur, la Benjamine s'arracha à son

poste d'observation. Elle fit quelques pas en chancelant et s'appuya à

la muraille. Ses lèvres murmurèrent une prière muette. Cette prière lui

rendit la force et le courage. Une résolution virile s'alluma dans ses

yeux. Elle regagna à reculons le couloir par où elle était venue,

traversa de nouveau la cuisine solitaire et se retrouva dans la _Salle

des Voyageurs_...

Un escalier montait de cette salle au premier étage de l'hôtellerie et

aboutissait à un corridor sur lequel ouvraient les six chambres qui

composaient la partie du _Coq-en-Pâte_ réservée à ses visiteurs. La

chambre numéro 1 formait l'une des extrémités de ce corridor; la chambre

numéro 6 le terminait à l'autre. La première avait vue sur la cour; la

fenêtre de la seconde sur le jardin...

Florence vint frapper doucement à la porte du numéro 1.

X

LA CHAMBRE NUMÉRO 1

C'était une chambre plus longue que large,--d'une propreté

minutieuse,--avec une croisée faisant face à la porte, une vaste armoire

de chêne adossée à la muraille et un lit au-dessus duquel un ciel de

serge verte découpait les dents de ses festons.

Ce lit paraissait excellent. Haut sur pieds, gréé d'un véritable luxe de

matelas et recouvert d'une courtepointe à ramages, il se reliait à son

ciel par quatre colonnes années. Le reste de l'ameublement se composait

de deux chaises de paille, d'un vieux fauteuil en velours d'Utrecht et

d'une petite table, drapée d'un napperon, qui supportait une cuvette, un

pot à eau et une couple de serviettes.

Une fois seul dans ce retrait, Gaston des Armoises avait commencé par

laisser s'écouler le temps nécessaire à une personne pour se coucher,

après avoir vaqué à sa toilette de nuit. Puis, il avait soufflé sa

bougie. Puis encore, il s'était jeté dans le fauteuil,--il s'était

recueilli,--il avait attendu.....

Attendu quoi? La solution du problème. Car il y avait problème, et les

suppositions les plus contradictoires se succédaient, à ce sujet, dans

l'esprit du gentilhomme...

Que signifiait la pantomime mystérieuse de Florence? Pourquoi cette

défense répétée de toucher au vin, au souper?

Le marquis en était à se demander si les signaux redoublés de la

Benjamine ne constituaient pas une sorte d'espiéglerie de jeune fille,

si celle-ci jouissait bien de la plénitude de son bon sens, ou si ses

yeux, à lui, n'avaient point été le jouet d'une illusion, d'un mirage...

Mais non: l'expression du visage de l'enfant excluait--de

beaucoup--toute idée de plaisanterie.

Ensuite Florence avait été claire et précise en son mutisme.

Enfin si, d'aventure, son œil halluciné avait trompé le gentilhomme,

il ne pouvait--certainement--en être ainsi de son oreille. La Benjamine

avait parlé. Elle avait parlé _au nom de Denise_. Quel hasard lui avait

appris le lien secret qui existait entre le marquis des Armoises et la

sœur de Philippe Hattier?

L'émigré en perdait la tête.

Dans sa préoccupation Gaston se dirigea instinctivement vers la croisée,

qu'il ouvrit avec précaution...

L'orage était à bout, et les dernières nuées couraient au ciel éclairci.

Sous la fenêtre s'étendaient la cour, dont nous avons donné la

topographie, et, par delà cette cour, le verger et le bouquet de bois

que nous avons mentionnés. Ceux-ci s'étageaient sur un terrain en pente

dont le bouquet de bois formait le point culminant. Gaston n'eut pas le

temps de remarquer que, de ce côté, le _Coq-en-Pâte_, faisant faubourg,

s'isolait de toute espèce d'habitations. Quelque chose qui remuait sous

les grands arbres accapara son attention...

Comme il cherchait à démêler ce que ce pouvait être, la lune démasqua

son disque des nuages,--et la silhouette de trois hommes se détacha

d'une façon nette sur l'horizon éclairé subitement.

Ces trois hommes, se baissant et se relevant alternativement, avaient

l'air de fouiller le sol, à coups redoublés, du fer d'un

instrument--aigu ou tranchant--qu'ils manœuvraient en cadence.

La besogne semblait rude. Les travailleurs l'interrompaient par

intervalles pour se reposer un instant, appuyés sur le manche de leur

outil, ou pour essuyer d'un revers de main la sueur qui ruisselait de

leur front. Puis, ils se remettaient à piocher,--et la terre du trou

qu'ils creusaient s'amoncelait peu à peu en un monticule allongé qui

avait la forme d'une bière.

A la fin, l'ouvrage parut terminé, et les trois ouvriers s'en revinrent

par le verger et le jardin, vers les bâtiments de l'hôtellerie.

Quand ils furent arrivés dans la cour:

--Tiens! fit l'un avec étonnement, est-ce que _l'hirondelle de Coblentz_

(un des nombreux sobriquets dont on baptisait les émigrés) aurait eu

envie de s'envoler?

--Pourquoi cela? interrogea l'autre.

--Sa fenêtre est entre-bâillée...

--Es-tu bête? repartit le second. La nuit est _touffe_ (lourde) en

diable, et Sa Délicatesse aura eu peur d'avoir trop chaud...

--Satanés bavards! grommela le troisième, vous ne mettrez donc pas une

muselière à vos becs! Les vraies oreilles des murailles, ce sont les

croisées entr'ouvertes.

Gaston s'effaça habilement derrière le rideau de la sienne. Il n'avait

pas perdu un mot du dialogue.

--Bah! reprit celui qui avait parlé le premier, il n'y a plus de clarté

chez lui depuis approchant vingt minutes.

--Est-ce fait? demanda, de l'intérieur de la maison une voix que M. des

Armoises reconnut pour celle de la sœur aînée.

--C'est fait, répondit le trio à l'unisson.

La grande fille poursuivit:

L'hôtellerie sanglante · 第 6 / 26 段