En juillet, le crépuscule du soir est, d'ordinaire, l'instant où la

nature respire. Il n'en était pas ainsi en ce jour. Le coucher du soleil

n'avait en rien rafraîchi ni allégé l'air embrasé et lourd. Le temps

s'était brouillé. Aucune étoile ne s'allumait dans le ciel, devenu

subitement couleur d'encre. De courtes rafales d'un vent tiède

courbaient les échalas des vignes et agitaient les branches des arbres.

L'eau tranquille de la petite rivière noircissait par places. Tout

annonçait l'orage proche.

Le marquis éperonnait furieusement son cheval. Non point qu'il redoutât

de se trouver enveloppé dans la mêlée de la pluie, des éclairs et de la

foudre. Mais il lui tardait d'arriver. Un vague souci chevauchait en

croupe derrière lui. Ce souci, qui se traduisait par une sorte de hâte

fiévreuse, provenait-il des appréhensions qui avaient étreint le cœur

et troublé le cerveau du jeune homme, au moment où celui-ci avait pris

congé de son compagnon Philippe Hattier? Résultait-il des

_racontars_--médiocrement rassurants--de maître Antoine Renaudot? C'est

ce que Gaston eût été fort empêché de préciser. Toujours est-il qu'il

souffrait...

Il devinait, en outre, qu'un malaise identique pesait sur le pays qu'il

était en train de traverser...

Pas un seul voyageur,--piéton ou voiturier,--ne l'avait croisé sur la

route. Encore que l'_Angelus_ vînt à peine de tinter au clocher des

paroisses qui se perdaient dans la poussière soulevée par la rapidité de

sa course, pas un bouquet jaseur de commères, pas une bande grouillante

d'enfants, pas un groupe de travailleurs heureux de se reposer de la

journée finie, ne se montraient au seuil des maisons. Pas une lumière ne

brillait à travers les fentes des volets clos _au crochet et à la

barre_. Tout était morne, obscur, muet. Chaque village avait l'aspect

d'un cimetière.

Si, par aventure, une porte entr'ouverte avec précaution se remuait sur

le passage du gentilhomme, celui-ci pouvait voir luire, dans l'ombre de

l'entre-bâillement, le canon d'une carabine, les dents aiguisées d'une

fourche ou les prunelles flamboyantes d'un dogue de garde détaché de sa

niche. Puis, l'huis se refermait brusquement; on entendait un formidable

attirail de serrurerie jouer dans les pênes, les gâches et les

cadenas,--et faute de pouvoir hurler à une lune absente, les chiens

poursuivaient d'aboiements rageurs ou plaintifs le cheval et le

cavalier.

Ce dernier se pressait vraiment comme un courrier chargé d'un message de

l'Etat.

Tandis qu'il dévorait l'espace, tout son passé se déroulait en tableaux

nets et prompts dans son imagination surexcitée par l'ivresse de la

précipitation.

Ne dit-on pas que le condamné à mort voit jusqu'aux moindres détails de

son existence tout entière se refléter dans la minute suprême qu'il met

à gravir les degrés de l'échafaud?

Gaston se rappelait les années calmes et joyeuses de son enfance et de

sa première jeunesse, dans le petit hôtel du Marais qui servait de

pied-à-terre aux seigneurs des Armoises, lorsque ceux-ci venaient à

Paris faire leur cour au souverain. Il se rappelait ses parents,--deux

figures comme on en admire sur le vélin de ces pastels dont le temps

enfume le verre et écaille ou brunit l'or du cadre: son père, un

vieillard d'austère et martiale physionomie, dont les cheveux, nattés _à

la houzarde_, tombaient en tresses blanches sur la pelisse brune,

chamarrée de brandebourgs d'argent et étoilée des ordres du roi; sa

mère, une fille d'Alsace au sang riche et aux yeux bleus, au sein

puissant; gonflant à faire craquer le satin de ses atours; au front un

peu carré qu'entourait à merveille l'opulente abondance d'une chevelure

poudrée.

Il se rappelait sa double éducation d'homme et de gentilhomme: le digne

abbé, son précepteur, dont les patientes leçons l'avaient initié au

monde des sciences et des lettres, et le prévôt d'Académie qui lui avait

enseigné tout ce qu'un cavalier accompli ne peut se passer de

savoir,--tirer l'épée, courir les bagues et faire la révérence aux

dames.

Il se rappelait ses débuts sous les lambris étincelants de Versailles et

dans les bucoliques galantes de Trianon: Louis XVI, bourgeois couronné à

l'œil placide, paterne et doux; le petit Dauphin, avec ses boucles

blondes, son large cordon de moire bleue et son Saint-Esprit de

diamants,--et l'altière beauté de Marie-Antoinette parmi les gazes et

les linons de son déguisement de bergère.

Hélas! l'ouragan révolutionnaire avait soufflé sur tous ces vivants

chers et augustes et en avait fait des fantômes!...

Eh bien, c'était pourtant sur l'un des épisodes de cette époque

tourmentée que s'arrêtait le plus volontiers la pensée de notre

voyageur.

Lorsque le séjour de Paris était devenu dangereux pour les personnes

attachées au parti de la cour, le vieux M. des Armoises,--qui avait

repris un commandement sous M. de Bouillé,--avait enjoint à sa femme et

à son fils de se retirer dans ses propriétés de Lorraine et d'y attendre

les événements. Ces événements, dans l'esprit du marquis, ne pouvaient

manquer d'avoir promptement une solution favorable à la monarchie.

L'Europe et la noblesse coalisées auraient à bref délai raison de la

nouvelle jacquerie. La marquise et Gaston étaient donc arrivés au

château des Armoises,--que le jeune homme ne connaissait que de nom,--et

ils y étaient demeurés près d'un an, sinon cachés, du moins à l'écart et

à l'abri de l'action sanglante de la Terreur.

Ajoutons que nulle part cette action ne se montra moins cruelle. C'est

ainsi que, dans les Vosges, elle ne compta _qu'une seule victime_: un

hobereau,--parent du fameux Coster Saint-Victor,--guillotiné à Mirecourt

pour fait de correspondance avec le duc de Brunswick et le prince de

Cobourg.

M. des Armoises avait, du reste, confié sa femme et son fils à

l'attachement inaltérable de son ancien soldat Marc-Michel Hattier, père

de notre Philippe.

Au physique, Marc-Michel Hattier était un homme d'apparence robuste et

de visage durement accentué. Au moral, c'était une de ces honnêtes

natures qui savent conserver au fond d'un cœur vaillant le souvenir

des services rendus.

Son dévouement ne faillit pas à la famille de son maître, à cette époque

si fertile en passions déchaînées, en noires ingratitudes et en lâches

trahisons. Pour mieux protéger la marquise et Gaston, l'ex-trompette de

Chamboran affecta les dehors d'un civisme farouche et se fit nommer

président du club des Jacobins de Vittel, gros bourg dont dépendent les

Armoises. Le jour où il revint d'une séance de ce club, coiffé du bonnet

rouge et ceinturé des couleurs nationales,--insignes de ses fonctions:

--Pardonnez-moi cette mascarade, dit-il à madame des Armoises. Elle

était nécessaire à votre sûreté. L'écharpe tricolore cachera sur ma

poitrine la plaque de garde-chasse aux armes de mon seigneur; mais tant

qu'un souffle de vie battra sous cette plaque, pas un de ces braillards

de Paris ou de ce canton ne touchera à un cheveu de ma chère maîtresse

et de mon jeune maître, à une pierre de leur château, à un arbre de

leurs forêts, à une gerbe de leurs moissons.

La marquise lui tendit la main avec émotion:

--Hattier, lui déclara-t-elle gravement, vous étiez digne d'être des

nôtres.

--Ah! madame, répondit le vieux houzard en mettant le genou en terre

pour baiser cette main, vous me récompensez comme si j'avais fait autre

chose que mon devoir.

La garde-chasse avait une fille dont la naissance avait coûté la vie à

la brave et accorte vivandière de son régiment.

Conçue et portée à travers les fatigues de la guerre, Denise s'était

sans doute ressentie de ces circonstances.

Grande, mince, frêle et brune, elle possédait une force nerveuse

incroyable, une organisation supérieure, une imagination d'une ardeur

peu commune, que dérobaient à l'appréciation du vulgaire son apparence

maladive et ses instincts de timidité sauvage.

L'expression générale de sa physionomie était un mélange de sensibilité

exquise et de résolution exaltée. Sa joue pâle s'encadrait de grosses

grappes de cheveux, fins, longs, abondants, qui couronnaient d'un

diadème d'un noir bleuâtre un front coupé comme celui de la Junon

antique. Ce front pensait. C'était le front d'une femme, si la taille de

Denise était celle d'une fillette et son sourire celui d'un enfant. La

nuance de ses yeux, tour à tour pleins d'ombre et de soleil, eût

embarrassé un peintre.

Le même heurt de contrastes se retrouvait dans les habitudes et dans le

caractère de la sœur de Philippe Hattier. Son père lui laissait une

liberté complète, dont elle usait tout naturellement, sans savoir qu'il

pût en être autrement. Quand elle ne passait pas des journées entières

penchée sur son _tambour_ de dentelière,--la faiblesse de sa complexion

lui avait fait choisir cette profession où les doigts seuls

travaillent,--on la voyait bondir, joyeuse et vive comme un faon, à

travers les taillis du bois, ou errer, rêveuse et mélancolique, par les

sentiers de la prairie.

Séduite par sa gentillesse et cédant à ce besoin impérieux qu'éprouvent

les mères séparées de leurs enfants de s'occuper des enfants des

autres,--vous vous rappelez que Gaston était élevé à Paris,--madame des

Armoises, pendant ses séjours successifs au château, s'était amusée à

donner elle-même à Denise un peu de l'éducation qu'on réservait alors

pour les filles de qualité. La fillette n'était donc plus une paysanne.

Mais ce n'était pas, grâce au ciel, une _paysanne demoiselle_,--une

_paysanne pervertie_, encore moins.

Jamais elle n'avait fait la révérence aux gentillâtres du pays pour se

faire prendre le menton et se faire appeler _mignonne_, ainsi que cela

se pratique, depuis l'antiquité la plus reculée, sur les planches de nos

théâtres. Jamais elle n'avait dansé _sur la fougère_ ni _sous la

coudrette_. Jamais elle n'avait encouragé Tircis, ni sollicité Mondor.

Nous jugerions presque qu'elle ignorait qu'elle était belle.

Pourtant, sa mise avait une rustique coquetterie qui la sacrait reine de

la mode à quatre lieues à la ronde,--et, quand elle mettait sa coiffe de

dentelle, à longues barbes flottantes, pour aller à la grand'messe de

Vittel, tous les garçons de la paroisse n'avaient pas assez d'yeux pour

l'admirer.

Un matin, son père lui amena un étranger d'élégante tournure.

--Fillette, prononça solennellement Michel Hattier, voici notre jeune

maître, le fils de nos bienfaiteurs, M. le chevalier des Armoises. Il

faut le respecter et l'aimer comme je le respecte et comme je l'aime.

Denise détacha son regard de son ouvrage et le leva curieusement sur

Gaston. Son cœur battit bien fort sous la fine toile de sa guimpe; un

rouge brûlant remplaça la pâleur de sa joue; par la fenêtre ouverte le

ciel lui sembla plus clair, les arbres plus verts, la campagne plus

riante.

Le gentilhomme retourna fréquemment à la maison du garde, d'où

celui-ci,--toujours sur le qui-vive,--était absent le plus souvent.

Gaston avait vingt ans. A Versailles et à Paris,--où les dames se

montraient aussi compatissantes que jolies,--on l'avait surnommé

l'_Insensible_, à cause de son indifférence à l'endroit des œillades

incendiaires des dames qui composaient l'escadron volant de la reine et

en face des agaceries significatives des nymphes sans préjugés qui

formaient le bataillon léger de l'Opéra. En vérité, je vous le dis, ce

n'était pas plus un héros de Duclos ou de Louvet, courant de la brune à

la blonde et moissonnant les bonnes fortunes, que Denise n'était une

ingénue de M. Marmontel, raisonnant sur Dieu, la nature et le reste.

Ils s'aimèrent.

Madame des Armoises et Michel Hattier étaient occupés d'autre chose.

Les nouvelles de la capitale arrivaient, à chaque courrier, plus sombres

et plus inquiétantes,--et les braconniers, les maraudeurs du pays

commençaient à traiter les biens seigneuriaux en propriétés nationales.

Gaston et Denise se voyaient tous les jours. C'étaient des heures

enchantées.

Puis, soudain, une lettre du vieux marquis tomba, comme un coup de

foudre, au château. M. des Armoises s'était installé à Coblentz. Il

mandait sa femme et son fils près de lui et leur indiquait les moyens de

le rejoindre. Une lieutenance attendait Gaston dans le petit corps

d'émigrés que M. de Condé venait de recruter. Il fallait partir

sur-le-champ.

--Je reviendrai, promit dans les caresses et les sanglots de l'adieu le

jeune gentilhomme à sa maîtresse éplorée,--je reviendrai, et notre

enfant aura un père...

Denise secoua la tête en signe de doute. Et quand Gaston se fut arraché

de ses bras, ses genoux fléchirent; elle s'affaissa sur elle-même en

levant vers le ciel ses yeux noyés de larmes, et elle songea à mourir...

Mourir!...

Elle n'en avait pas le droit. N'allait-elle pas devenir mère?

* * * * *

A l'armée royale, le lieutenant des Armoises s'était bravement battu,

mais bien plutôt par devoir que par conviction. Esprit juste,

clairvoyant, calme, mathématique, il ne se faisait aucun scrupule de

reconnaître _in petto_ que, dans le grand duel politique et social de la

Monarchie et du Peuple, la Force, non plus que le Droit, ne se trouvait

pas tout à fait du côté pour lequel il avait mis flamberge au vent.

Obligé d'admettre pour légitimes, dans sa logique et sa bonne foi, une

partie des revendications de la Révolution, il ne s'était pas fait un

seul instant illusion sur le triomphe, au moins momentané, de celle-ci,

et sur les changements importants que ce résultat entraînerait dans le

fond et la forme de l'Etat. Résultats et changements, le jeune

gentilhomme accepta tout sans révolte et sans rancune; car, dépourvu

d'ambition, _progressiste_ (s'il nous est permis d'antidater cette

expression) et sincèrement _patriote_ dans le sens élevé du mot, il

était prêt à sacrifier à la pacification et au bonheur de son pays sa

fortune, ses affections, voire même ses principes.

Il n'en fut pas ainsi du vieux marquis: la ruine de son parti et de ses

espérances le tua. Il mourut à Londres, où il s'était réfugié devant les

victoires des héroïques va-nu-pieds de la République. La marquise le

suivit de près au cimetière. Leur fils leur ferma les yeux. Ce pieux

office accompli, Gaston, orphelin, isolé, sans parents autres que des

amis d'émigration dont il ne partageait ni les goûts ni les idées,

Gaston fut pris du spleen, ce nuage noir formé des brumes de la Tamise

et chargé des larmes d'Young et de ses lugubres imitateurs...

Il songea à revenir en France...

Une attraction invincible le rappelait, du reste, de l'autre côté du

détroit. Le gentilhomme aimait toujours Denise. Et il se souvenait

d'avoir fait une promesse...

Certes, du vivant de son père, notre émigré n'eût jamais osé concevoir

la pensée de réparer une de ces fautes que les gens de sa caste

considéraient comme la plus légère peccadille, du moment qu'elle avait

«_une vilaine_» pour victime. Mais il restait seul sur la terre et

maître absolu de ses actions. Puis, loyal avant tout, scrupuleux à

l'excès, esclave de la foi jurée et doué de cette rare qualité de

substituer dans la règle de sa conduite sa conscience à l'opinion, il

s'était fermement décidé à vivre désormais aussi obscur qu'heureux, sur

un coin du sol natal, entre sa femme et son enfant.

Cet enfant,--dont la naissance avait pu être dérobée à Michel

Hattier,--devait toucher maintenant à sa dixième année...

Gaston brûlait de l'embrasser.

Depuis son départ, le gentilhomme n'avait jamais cessé de correspondre

avec la fille du garde-chasse.

Par elle il avait appris,--presque en même temps--le décès de

l'ex-trompette de Chamboran et la vente du fief des Armoises à titre de

bien national. Michel Hattier, le fidèle serviteur, avait succombé sous

le coup d'une apoplexie quasi foudroyante. Quant au château et à ses

dépendances, la loi les avait adjugés, pour une poignée d'assignats, à

un aubergiste de Vittel, appelé Jean-Baptiste Arnould. Ce dernier

n'ayant survécu que sept ans à cette acquisition, sa veuve et ses

enfants--deux filles et trois fils--manifestèrent l'intention de

rétrocéder les Armoises à qui leur offrirait un bénéfice raisonnable.

Rien n'était plus commun alors. La _Bande noire_, qui plus tard racheta,

pour les dépecer, les domaines et les donjons vendus nationalement,

n'avait pas encore commencé ses opérations destructives,--et les

acquéreurs de fraîche date de ces propriétés--de luxe plutôt que de

rapport--avaient fini par s'en montrer singulièrement embarrassés. Quoi

de surprenant qu'ils songeassent à échanger contre des espèces sonnantes

des conquêtes révolutionnaires qu'un revirement de circonstances pouvait

les obliger de restituer _gratis_ à l'Etat ou à leurs possesseurs

légitimes?

Gaston des Armoises était riche,--feu son père ayant eu, avant de

franchir le Rhin, la précaution de réaliser les biens considérables,

situés en Alsace, qu'il tenait du chef de la marquise.

Informé par Denise, notre émigré s'aboucha avec la succession Arnould.

Nous connaissons le résultat de ces négociations. L'aubergiste défunt

avait eu les Armoises pour un paquet de chiffons de papier: il fut

convenu--par lettres--que ses héritiers les rendraient au fils de

l'ancien propriétaire contre cinquante mille livres en valeurs ayant

cours sur une banque étrangère,--les finances de la République

n'inspirant qu'une médiocre confiance.

Nous avons dit que la loi du 6 floréal an X amnistiait les nobles

demeurés en dehors du territoire français en ne frappant d'exception que

ceux qui avaient exercé un commandement dans l'armée de Condé. Pour que

le marquis profitât du bénéfice de cette loi, il lui fallut donc établir

que son grade dans cette armée avait été essentiellement subalterne. Ces

formalités prirent du temps. Ce ne fut guère que dans le courant de

thermidor an XII que le gentilhomme, dûment autorisé, put rentrer en

France par l'Allemagne.

De Strasbourg, il avait écrit à sa chère Denise, afin de lui annoncer

son arrivée pour le lendemain. Vous l'avez vu s'arrêter quelques heures

à l'hôtel de la _Poste_, à Charmes; vous avez assisté à sa rencontre

avec Philippe Hattier, et vous comprenez,--maintenant,--son trouble et

ses appréhensions en face d'un frère qui avait le droit de lui demander

un compte sévère, si, par hasard, la jeune fille avait fait à ce brave

soldat l'aveu de sa chute et de sa honte.

* * * * *

Nous le retrouvons sur la route de Vittel.

* * * * *

Le spectre du passé, que nous venons d'évoquer, tournoyait devant ses

yeux aveuglés par les ténèbres. Notre cavalier pressait sa course, comme

s'il eût voulu fuir sa propre crainte. Malgré lui, parfois, il tendait

l'oreille dans le silence qui l'entourait,--et, alors, les battements de

son cœur faisaient comme un grand bruit qui semblait l'épouvanter.

Il était brave pourtant. Ses compagnons de guerre auraient rendu ce

témoignage que jamais plus vaillante main n'avait tenu l'épée. Mais que

peut une lame,--si finement trempée, si solidement emmanchée qu'elle

soit,--contre certains pressentiments?

De brusques rafales rasaient la terre; de larges gouttes de pluie

commençaient à tomber; le tonnerre grondait en se rapprochant.

Gaston allait toujours.

Chose étrange: à mesure qu'il avançait, sa mélancolie redoublait...

Le chemin gravissait un mamelon. Un éclair déchira la nuit. Dans sa

lumière bleuâtre et éphémère, un troupeau de bâtisses moutonna,--au bas

de la côte,--accroupi autour d'un clocher...

C'était Vittel!...

Involontairement, le marquis pesa sur les rênes. Le cheval s'arrêta. Le

gentilhomme se découvrit pour passer sa main sur son front, d'où

ruisselait la sueur. Un nom, prononcé _ex imo corde_, glissa entre ses

lèvres:--_Denise_...

--Si près d'elle! murmura-t-il.

Un instant, l'idée lui vint de traverser le village à fond de train, de

pousser droit aux Armoises et d'aller frapper au volet d'un pavillon

bien connu. Mais une sorte de raffinement sentimental l'arrêta. Il

pensa:

--Il est tard. Tout est clos chez elle. Elle s'est endormie en songeant

à moi. Elle sait que j'arriverai demain. L'attente est encore une joie.

Laissons-lui savourer cette joie jusqu'au matin.

N'avait-il pas, lui, d'ailleurs, une affaire d'importance à traiter à

Vittel?

Ne lui fallait-il pas faire halte au _Coq-en-Pâte_,--l'auberge des

héritiers Arnould,--pour en finir avec ces possesseurs actuels du

domaine qu'il était convenu de racheter? N'était-il pas urgent enfin

qu'il se débarrassât entre leurs mains,--en échange d'un contrat de

vente qu'ils devaient avoir préparé,--d'une somme qui pouvait attirer

le danger sur celui qui en était porteur, dans un pays aussi mal famé?

Le résultat de ces réflexions fut que M. des Armoises s'engagea, au pas

de sa monture, dans les rues obscures du bourg.

L'orage était alors dans toute sa violence: il pleuvait à torrents, les

éclairs se succédaient presque sans interruption, et la foudre tonnait à

coups furieux, précipités, continus.

Le gentilhomme fut assez longtemps avant de réussir à s'orienter dans

cette averse.

A la fin,--après avoir franchi un pont, tourné un coude et dépassé une

petite place,--il se trouva en face d'une assez vaste construction, dont

le principal corps de logis s'exhaussait sur un perron de quelques

marches.

Ce bâtiment était une hôtellerie. On entendait l'enseigne invisible qui

se balançait au vent en grinçant sur ses gonds dans le fracas de la

tempête. Une lueur se montrait derrière les rideaux fermés du

rez-de-chaussée.

Gaston ne courait aucun risque de se tromper: il savait que le

_Coq-en-Pâte_ formait la seule auberge de la localité.

Notre cavalier mit donc pied à terre. Il attacha son cheval à un barreau

de la rampe de fer du perron et monta prestement les degrés de

celui-ci...

VI

AU COQ-EN-PATE

C'était toujours la même nuit, et loin de faire marcher le temps, nous

sommes obligés de rétrograder de deux ou trois heures environ, pour

introduire le lecteur dans cette auberge du _Coq-en Pâte_ dont le nom

est déjà tombé plus d'une fois sous notre plume et dont nous n'avons pas

encore franchi le seuil.

Si les lois de la physionomie sont exactes chez les individus,--en ce

sens que celle-ci dévoile le plus souvent à l'examen d'un esprit

supérieur non seulement le caractère de ces individus, mais aussi la

fatalité qui préside à leur existence,--ces lois sont applicables,

jusqu'à un certain point, aux choses et, surtout, aux endroits. Oui, il

y a des lieux comme des figures prophétiques,--_loca scelerata_,

disaient les anciens,--des lieux _scélérats_, dont l'aspect inspire une

terreur involontaire, inexplicable, à l'égal du masque d'un Cartouche,

d'un Lacenaire ou d'un Troppmann.

Oui, il se rencontre des endroits que des signes mystérieux vouent aux

actions coupables, sinistres, monstrueuses, comme ces malfaiteurs que

les lignes de leur crâne ou de leur visage désignent invinciblement

pour le bagne ou pour l'échafaud.

Ce sceau n'est visible qu'à la loupe de l'observation. Il frappe bien

davantage l'imagination que le regard. Mais il existe réellement,--et,

si la société se procurait une reproduction fidèle et minutieuse du

théâtre des grands forfaits,--que celui-ci s'appelle le bouge de la rue

des Hebdomadiers, à Rodez, ou le salon de l'hôtel Praslin, aux

Champs-Elysées,--la science d'un Gall ou d'un Lavater découvrirait

sûrement en lui des marques non équivoques de sa sanglante

prédestination.

Ces marques étaient empreintes à l'état d'hiéroglyphes, si je puis

m'exprimer ainsi, dans toutes les parties de la maison Arnould,--en

dépit de l'enseigne engageante sur la plaque de tôle de laquelle un

Raphaël,--en bâtiments--du cru avait peinturluré un superbe _Grault_

(coq _gallus_, en patois vosgien) dressant les dentelures cramoisies de

sa crête au-dessus d'une sorte de bastion de croûte ferme et rutilante.

Un œil investigateur et soupçonneux les eût devinées,--vagues,

intangibles et latentes,--dans la cuisine où nous entrons.

L'hôtellerie sanglante · 第 3 / 26 段