étaient de dignes gens. S'il y a un paradis là-haut, j'imagine que le
bon Dieu leur y aura donné un billet de logement.
A l'extérieur bruissaient les sonnailles du collier des chevaux. On
attelait. L'aubergiste entra et annonça:
--On va partir. Le conducteur réclame le citoyen militaire...
Philippe Hattier se leva:
--Une dernière santé à notre bonne rencontre!
Le gentilhomme toucha de son verre le verre du soldat.
--A bientôt, n'est-ce pas? fit-il.
Ensuite, s'adressant à l'hôtelier:
--Combien vous devons-nous, gros major des casseroles?
--Une demi-pistole pour chacun, citoyen.
--Ceci me regarde, dit l'émigré, qui jeta un double louis sur la table.
Le troupier voulut regimber:
--Ah! mais non! Pas de ça, Lisette! Chacun son écot, sacrodioux!
--Ne suis-je pas le maître? interrogea Gaston en souriant.
--C'est vrai. J'obtempère. Ce sera mon tour de régaler la prochaine
fois.
Coliche cria du dehors:
--En voiture, citoyen voyageur, en voiture!
--On y va! fit Philippe en sortant. C'est égal, si je m'attendais!...
Pour une journée à surprises!... De plus en plus fort, comme chez
Nicolet!...
Au son de la pièce d'or sur la table, le mendiant avait tressailli. Ce
mouvement le fit remarquer des garçons d'écurie occupés autour de la
patache. L'un de ceux-ci s'écria:
--Qui est-ce qui s'est permis de déposer ce paquet de guenilles à notre
porte? Allons! houp! décampons, et plus vite que ça, espèce de nid à
vermine! Va _roupiller_ dans le ruisseau! Tu salirais le tas
d'ordures!...
Le dormeur ainsi apostrophé et secoué ne répondit que par un grognement
sourd. Son corps, sous la poussée, s'affala de son long sur le banc. Des
ronflements continus sortaient de dessous son chapeau de paille. Le
palefrenier fit mine de le houspiller. L'émigré,--qui avait ouvert la
persienne afin de voir son compagnon monter en voiture,--l'arrêta en
intimant:
--Pardieu! laissez reposer ce pauvre hère tranquille! Je veux qu'à son
réveil il puisse croire au proverbe: _Le bien vient en dormant..._
Sa main versa une poignée de monnaie sur la limousine du mendiant. Ce
dernier n'avait pas bougé. Il continuait à ronfler avec une persistance
énergique.
Cependant Philippe Hattier avait repris sa place dans le véhicule. Il
échangea par la portière un signe avec le gentilhomme. Puis le
conducteur enveloppa ses «poulets d'Inde» dans un vigoureux coup de
fouet en lançant un _Hue!_ éclatant. L'attelage fit feu des fers sur le
pavé. La pesante machine s'ébranla. Elle traversa la place, s'engagea
dans ce qu'on appelle le faubourg d'Epinal, tourna le coin de ce
faubourg qui se relie à la campagne, et disparut dans les tourbillons de
poussière que ses roues soulevaient derrière elle.
IV
CONTRÉE MAUDITE
Lorsque le roulement de la patache se fut évanoui au lointain, Gaston
des Armoises revint s'asseoir près de la table qu'Antoine Renaudot était
en train de desservir.
Quelque chose comme une ombre flottait sur les traits du jeune
gentilhomme.
--C'est singulier! murmurait-il, il me semble que c'est la dernière fois
que je me trouve en contact avec cette vaillante et généreuse nature. Il
me semble que ce compagnon d'un instant emporte, en s'éloignant, la
moitié de moi-même... Un malheur plane sur nos têtes... Laquelle
menace-t-il? Je ne sais; mais, tout à l'heure, quand j'ai voulu répondre
au geste que le frère de Denise m'adressait du seuil au départ, pourquoi
est-ce ce seul mot: Adieu! qui est venu de mon cœur à mes lèvres?...
Qui de nous deux est condamné à mourir sans revoir l'autre?
Il passa sa main sur son front comme pour chasser de son cerveau ce
pressentiment funèbre. Ensuite se tournant vers l'hôtelier:
--Ça, causons, s'il vous plaît, mon maître.
Le Vatel vosgien s'approcha avec une révérence cérémonieuse et demanda,
non sans un soupçon d'inquiétude:
--Est-ce que Votre Seigneurie aurait quelque lacune, quelque hérésie,
quelque lapsus à reprendre dans l'ordonnance ou le menu de l'impromptu
culinaire que j'ai mis tous mes soins à élaborer à son intention?
--Non pas, sur ma foi, mon cher hôte. Ce véritable festin de Gamache m'a
paru en tous points orthodoxe et parfait...--Mais, d'abord, qui vous a
appris?...
--Que c'est avec M. le marquis des Armoises que j'ai l'insigne faveur de
converser en ce moment?... Eh! mon Dieu, ma pénétration naturelle
aiguisée par la fréquentation des cours... Et puis, les pécores qui vous
servaient ont des oreilles pour tout entendre et une langue pour répéter
tout ce qu'elles ont entendu...
--C'est bien. Laissons cela. Il s'agit des moyens que vous allez me
fournir de continuer mon voyage...
--Les moyens?...
--Sans doute: n'êtes-vous pas maître de poste?
Antoine Renaudot se rengorgea:
--Breveté et patenté par tous les différents gouvernements sous lesquels
nous avons l'avantage de vivre depuis tantôt un quart de siècle.
--En ce cas, vous devez avoir des chevaux et des voitures à la
disposition de ceux des voyageurs qui satisfont aux prescriptions de la
loi. Voici un passeport en règle, et j'offre de payer ce qu'il faudra...
La physionomie de l'aubergiste s'était rembrunie peu à peu. Elle
exprimait maintenant une angoisse réelle. De grosses gouttes de sueur
sillonnaient sa face devenue couleur de tomate, et ses doigts,
qu'agitait un tremblement saccadé, tortillaient fièvreusement son bonnet
de coton:
--Certes, balbutia-t-il, dans une autre occasion, mon écurie, mes
équipages, tout ici serait aux ordres de Votre Seigneurie... Mais dans
les circonstances présentes, je ne me pardonnerais jamais d'avoir aidé à
la perte de mon prochain... Si M. le marquis consentait seulement à
modifier son itinéraire...
--Modifier mon itinéraire?...
--Je veux dire: s'il se décidait à changer de direction...
L'émigré regarda fixement son interlocuteur:
--Etes-vous devenu fou, mon cher? questionna-t-il, et puis-je me rendre
ailleurs que là où mes affaires m'appellent?
--A Vittel?
--A Vittel.
--Ce soir?
--Ce soir.
Antoine Renaudot joignit les mains, et renvoyant son apostrophe au
gentilhomme:
--Vittel!... Ce soir!... C'est de la démence!... Ah çà! vous ne savez
donc pas ce qui se passe?...
--Ce qui se passe? Je le saurai quand il vous aura plu de me
l'apprendre...
L'hôtelier se livra à une pantomime dont le désordre trahissait une
sorte de vertige:
--Est-il possible? s'exclama-t-il. Quand les gazettes s'en occupent
depuis un temps immémorial! Quand on s'en entretient dans tout le
département, dans toute la province, dans toute la France! Quand il en a
été question jusqu'à Paris, dans les bureaux du citoyen ministre de la
police.--jusqu'aux Tuileries, dans le cabinet du premier consul
Bonaparte!...
--D'accord, repartit l'émigré, dont l'impatience et l'humeur allaient
croissant. Mais je n'arrive pas de Paris; je n'arrive pas des Tuileries;
j'arrive d'Allemagne par la malle de Strasbourg qui m'a déposé à
Nancy...
Il poursuivit en battant la table des doigts et en martelant le plancher
sous le talon de sa botte:
--Pour Dieu, assez de réticences et de charades. Allons, voyons,
expliquez-vous sans ambages et sans rébus. Sinon, je finirai par croire
que la fumée de vos fourneaux a fait s'évaporer en vous ce qui vous
restait de cervelle...
* * * * *
Maître Antoine Renaudot demeura un instant abasourdi sur le mot. Puis,
leva les bras au ciel comme pour le prendre à témoin de cette
foudroyante insinuation. Puis encore, il se résolut à parler...
* * * * *
Il parla fort longuement même...
* * * * *
Nous ferons grâce de sa faconde à nos lecteurs, et substituant notre
prose à la sienne, nous en extrairons brièvement ce qui les intéresse
d'une façon directe pour l'intelligence de ce récit.
* * * * *
Dix-huit ans avant que s'ouvre le drame dont le prologue s'achève sous
vos yeux, des disparitions mystérieuses avaient commencé à mettre en
émoi ce morceau de l'ancien duché de Lorraine que l'on pourrait découper
en équerre dans le département actuel des Vosges, et dont les pointes
seraient figurées par les trois petites villes de Neufchâteau, de
Mirecourt et de Bains. Le gros bourg de Vittel forme le point central de
cette équerre, qui ne mesure guère plus d'une douzaine de lieues.
La première de ces disparitions remontait à 1790. De cette époque à
1795, le chiffre s'en était rapidement élevé jusqu'à _onze_,--à la
grande stupéfaction et à la plus grande épouvante des populations
d'alentour. Les prévotés et les bailliages environnants s'étaient émus
et remués; la _lieutenance criminelle_ de Nancy avait ordonné
_d'informer_; les magistrats et la maréchaussée avaient rivalisé de zèle
pour retrouver quelque trace des victimes ou quelque piste des
coupables. Soins perdus, vains efforts, ardeur inutile: aucune lumière
ne s'était faite sur la nature de ceux-ci, ni sur le sort de celles-là.
La révolution était survenue. L'attention publique--violemment détournée
des faits, des passions, des intérêts locaux--s'était reportée tout
entière sur les événements politiques qui se précipitaient à Paris
comme des coups de tonnerre dans un ciel que l'orage embrase d'éclairs.
Et les Vosges, dont le patriotisme, plus prompt que celui du reste de la
France, fournissait à la République naissante le contingent d'hommes et
d'argent dont elle avait besoin pour repousser l'invasion; les Vosges,
disons nous, avaient presque oublié les étranges accidents dont une
parcelle de leur territoire avait été le théâtre, quand une nouvelle
série de ces mêmes accidents était venue de rechef jeter la stupeur et
l'effroi dans ces localités paisibles, honnêtes, primitives, que leur
éloignement de la capitale avait su préserver des excès de la Terreur.
Non seulement les disparitions avaient brusquement recommencé, mais
elles s'étaient multipliées dans des proportions formidables,--sans
cesser pour cela de se circonscrire dans l'espace restreint que nous
avons indiqué.
Ceux qui en étaient les auteurs exploitaient--évidemment--avec une
audace et une habileté sans pareilles le désarroi qui régnait dans le
pays à une époque où tout avait croulé du vieil édifice administratif et
judiciaire, et où rien n'était encore reconstruit de nouveau. Les
anciennes «justices» provinciales et seigneuriales ayant sombré avec la
ci-devant royauté, il n'y avait plus alors ombre de tribunaux que pour
condamner les suspects, et tous les citoyens vraiment dignes de ce nom
s'étant élancés aux frontières, aucune force publique n'existait plus à
l'intérieur.
La garde nationale était restée seule chargée de tout ce qui constitue
la police dite _municipale_ ou _active_, dans ses multiples
attributions.
Le Directoire entreprit de réorganiser la police à Paris et la force
armée dans les départements.
Mais, dans la capitale, cette police se borna à protéger la personne des
Directeurs et à surveiller les conspirateurs de toute sorte qui
pullulaient alors sous les sobriquets et les déguisements les plus
variés;--et, en province, l'action de la force armée fut entièrement
absorbée par les grandes associations de malfaiteurs,--_Chauffeurs_,
_Faux-Saulniers_, _Compagnons de Jéhu_, _Masques de Suie_,--qui
faisaient la guerre à l'Etat non moins qu'aux particuliers.
Pendant ce temps, les disparitions continuaient dans les Vosges. Malheur
à qui se hasardait dans le _malo sitio_, dont nous avons spécifié
l'étendue et les limites! Quiconque touchait du pied ce sol maudit était
à jamais perdu pour le monde. Une chausse-trappe s'ouvrait sous ses pas,
au fond de laquelle il s'abîmait sans laisser un indice qui pût faire
soupçonner ce qu'il était devenu à sa famille, à ses amis, à la justice.
L'alarme rayonnait à vingt lieues à la ronde.
Les gens que leurs affaires obligeaient à traverser ce _canton
ensorcelé_,--comme nous avons entendu dire,--ou à se rendre dans une des
localités qui en dépendaient, ne s'y aventuraient qu'en troupe, armés
jusqu'aux dents, et,--ajoute un récit contemporain,--après avoir eu soin
de faire leur testament.
Dans ce canton, dans ces localités même, c'était un épeurement fou.
Etait-on sûr les uns des autres? On allait travailler aux champs, le
fusil sur l'épaule. On se barricadait, le soir, avec un luxe inouï de
précautions. On s'invitait, parents, voisins, non point à dîner,--on ne
mangeait plus,--mais à coucher... pour ne pas dormir. On n'éteignait
plus les lumières et l'on attendait le jour, le pistolet au poing, dans
les plus affreux cauchemars.
De la plaine, cette panique,--incroyable dans un pays de force et
d'intrépidité proverbiales,--avait gagné la montagne. Les marcaires, les
fromagers, les bûcherons, les charbonniers des _chaumes_, qui, depuis un
temps immémorial, laissaient, la nuit, leur porte ouverte, remplacèrent
leurs loquets de bois par des verrous, tandis qu'à Nancy, le capitaliste
X...,--ne voyant plus partout que meurtriers et spectres,--mourait de
frayeur en divaguant.
* * * * *
Le dix-huit brumaire eut lieu. Après avoir remplacé Barras au
Luxembourg, Bonaparte remplaça le roi aux Tuileries. Ce fut à lui que
François de Neufchâteau,--ancien lieutenant-général du bailliage de
Mirecourt et subdélégué de l'intendant de Lorraine en 1785,--s'adressa
pour faire cesser un mal à la naissance duquel il avait assisté, et aux
progrès duquel, malgré sa haute valeur et son activité, il n'avait pu
porter remède, alors qu'il avait été ministre de l'intérieur, en 1797,
et directeur, après Carnot, en 1798.
La tranquillité de la France était non moins chère que sa gloire au
héros de Rivoli, des Pyramides et de Marengo. Bonaparte fit appeler
Fouché et Savary, et leur enjoignit de s'inquiéter de ce qui se passait
dans les Vosges.
Qu'il fût officiellement ou non à la tête de la police, Fouché donnait à
cette importante administration,--restaurée par Dubois,--une impulsion
qui vibre encore et dont il ne serait pas difficile aujourd'hui de
constater les traces.
Savary, alors chargé du portefeuille de la guerre, s'occupait de la
création d'une gendarmerie _nationale_. Fouché était un œil de lynx;
Savary était un bras de fer. Qui, mieux que ces deux hommes, était
capable d'éclaircir «le mystère des disparitions» et d'en mettre les
auteurs à la raison?
Cependant, la perspicacité de l'un et l'énergie de l'autre parurent, dès
l'abord, échouer à la tâche. En vain, aiguillonnés par de pressantes
instructions, les parquets, d'institution récente, d'Epinal, de
Neufchâteau et de Mirecourt se livrèrent-ils aux plus minutieuses
investigations en tous endroits et sur toutes personnes qui offraient
une prise aux soupçons...
En vain, dans toute l'étendue du département et des départements
limitrophes, des visites domiciliaires réitérées, des perquisitions
opérées avec un soin particulier eurent-elles lieu chez tous les
individus suspects, mal famés ou d'allures douteuses; en vain les
antécédents de ceux-ci furent-ils scrupuleusement épluchés; en vain
leurs faits et gestes devinrent-ils l'objet de la plus étroite
surveillance...
En vain, dans le périmètre de la contrée incriminée, l'autorité ne
laissa-t-elle pas un bois, une vigne, un bouquet d'arbres, un buisson,
une broussaille, une touffe d'herbe sans les avoir explorés, scrutés,
fouillés! Pas un cours d'eau, un puits, un fossé, une citerne sans les
avoir sondés! Pas une pierre des chemins sans l'avoir déplacée! Pas une
motte de terre sans l'avoir retournée!...
Ce travail d'inquisition n'aboutit qu'à une déconvenue...
Et la vaste oubliette, ouverte on ne savait où par des mains inconnues,
sut conserver également et son secret et ses cadavres!
--Pourtant, conclut Antoine Renaudot, il faut bien qu'ils se trouvent
ici ou là, ces corps!... Que diable! on n'escamote pas comme cela une
centaine de malheureux, pendant près d'une vingtaine d'années, sans
qu'il en reste quelque chose!... Eh bien, non; les robes noires y ont
perdu leur latin et les chapeaux bordés en jettent leur langue aux
chiens: on n'a pas seulement découvert un os de pilon ou de carcasse!...
Gaston des Armoises l'avait écouté avec une attention silencieuse et
soutenue. Lorsque le narrateur eut terminé, l'émigré, le coude sur la
nappe et le menton dans la paume de la main, mit plusieurs minutes à
réfléchir. On l'entendit murmurer:
--J'ai promis. On m'attend. Je tiendrai ma promesse.
Ensuite, élevant la voix:
--Maître, demanda-t-il, avez-vous un bidet quelconque à me vendre?
--Un bidet?
--Avec le harnachement. Une bête capable de fournir l'étape sans
broncher. N'est-ce pas de huit à dix lieues qu'il y a de Charmes à
Vittel?
--Comment! s'écria Renaudot, après tous les renseignements que j'ai eu
l'honneur de lui donner, monsieur le marquis persisterait dans sa
funeste résolution?
--Mon hôte, répondit le gentilhomme avec calme, je crois qu'il y a du
vrai dans ce que vous venez de me conter,--en le dégageant, toutefois,
des exagérations et des fantasmagories de la peur; mais j'ai engagé ma
parole, et je mourrais pour épargner à une personne qui m'est chère la
douleur de douter de moi... D'ailleurs, je suis jeune et adroit; je ne
manque ni de courage, ni de prudence; j'ai des armes. Vous m'avez
prévenu. Cela suffit...
Puis, avec un accent, un geste et un regard qui ne souffraient point de
réplique:
--Je m'en rapporte volontiers à votre conscience pour le choix et le
prix du cheval. Qu'il soit sellé _dans une heure_. Vous veillerez, je
vous prie, à ce qu'on n'oublie pas de boucler avec soin ma valise sur la
croupe et de placer mes pistolets dans les fontes.
Antoine Renaudot, dominé, gagna la porte à reculons. Comme il allait en
franchir le seuil:
--Veuillez, poursuivit l'émigré, m'envoyer ce qu'il faut pour écrire, et
revenez m'avertir quand tout sera prêt pour mon départ.
* * * * *
En entendant la recommandation soulignée par le voyageur à l'hôtelier,
de lui amener sa monture _dans une heure_, le dormeur du banc--sous la
fenêtre--s'était brusquement mis sur son séant.
Il s'était détiré les bras avec paresse, et un bâillement formidable
était sorti des profondeurs de son chapeau, en même temps qu'un rapide
regard qui faisait le tour de la place.
Celle-ci demeurait déserte. Juillet sévissait avec rage. A peine un
filet d'ombre, mince comme une ligne tracée à l'encre de Chine,
ourlait-il la base des maisons. Garçons d'écurie et filles d'auberge,
tout le monde faisait la sieste à l'hôtel de la _Poste_.
Le mendiant reprit d'un pas traînard le chemin par où il était venu.
Particularité bizarre: il négligea de ramasser la poignée de pièces de
monnaie dont M. des Armoises avait arrosé sa limousine, lesquelles
pièces lorsqu'il se leva, roulèrent avec bruit sur le pavé...
Et quand, par une ruelle étroite qui serpentait entre des murailles de
jardins, il eut débouché dans la campagne, ses allures se modifièrent
sans transition: sa taille se redressa, son pas se raffermit, et ce fut
en quatre enjambées qu'il gagna un bouquet de bois qui formait un cône
de verdure au milieu des champs de blé.
Le ciel, chauffé à blanc, avait un éclat implacable; la terre brûlait;
les blés flambaient; les moissonneurs, courbés sur la besogne,
disparaissaient au milieu des épis, muets, la chemise mouillée et la
nuque rôtie.
Arrivé près du bouquet de bois, le mendiant s'arrêta. Il regarda en
avant, il écouta en arrière. Rien ne vivait à l'horizon dans la chaleur
et le soleil.
Notre homme se coula--avec précaution--sous le couvert.
Il y avait là, au fond du taillis, dans un enchevêtrement de branches et
de broussailles qui l'enveloppaient, une voiture attelée d'un cheval. La
voiture était une légère carriole d'osier à deux roues, avec capote et
tablier de cuir. Le cheval--un petit bidet à longs crins, vigoureux et
plein de feu--piaffait du sabot avec impatience, tout en rongeant les
jeunes pousses qui se trouvaient à sa portée. Le mendiant le caressa de
la main:
--Tout beau, Cabri! tout beau, mon fils! Nous allons jouer du jarret. Le
temps de faire un bout de toilette!...
Comme s'il comprenait, Cabri remua la tête de haut en bas, sans hennir.
Son maître pensa _mezza voce_:
--Comme c'est éduqué! Pas de danger qu'il donne l'éveil aux imbéciles
qui travaillent aux environs. Nous sommes ici depuis le matin, sans
parler, pas vrai, ma biquette?
Il tira de dessous ses haillons une fort belle grosse montre en or.
--Nous avons trois quarts d'heure d'avance, murmura-t-il. Heureusement,
je connais les rosses de maître Antoine Renaudot. Si la gendarmerie en
montait de pareilles pour donner la chasse aux brigands qui chagrinent
la République, ce ne serait pas les brigands qui seraient attrapés.
Il se glissa sous la capote du véhicule...
Dix minutes se passèrent.
Puis, Cabri, enlevé par un commandement à voix basse et par une secousse
des rênes, fit son trou dans le taillis, et la carriole se trouva hors
du fourré...
Quelques instants plus tard, elle filait--comme une flèche--sur la route
de Mirecourt...
Un homme était assis dedans, qui avait l'air d'un paysan cossu, et qui
sifflotait la fanfare à la mode: _La victoire est à nous_, en faisant
claquer joyeusement son fouet.
* * * * *
Comme quatre heures sonnaient à l'église de Charmes, maître Antoine
Renaudot entra dans la salle à manger où il avait laissé, en train
d'écrire, le marquis Gaston des Armoises.
--_Votre Seigneurie est sellée_, annonça-t-il avec une gravité teintée
de mélancolie.
L'émigré posa la plume et dit:
--J'ai fini. Faites-moi donner des ciseaux, une bougie et de la cire.
--Tout de suite.
Ces objets apportés, Gaston se servit des ciseaux pour façonner une
large enveloppe dans une feuille de papier.
Il plaça dans cette enveloppe un pli assez volumineux, scella le tout
d'un cachet sur lequel il apposa le chaton d'une bague à ses armes,
traça rapidement quelques mots en guise d'adresse, et, tendant à
l'hôtelier cette manière de paquet:
--Ceci, fit-il, est un dépôt que je confie à votre honnêteté. Si, d'ici
à huit jours, vous ne m'avez pas revu, si vous n'avez reçu aucune
nouvelle de moi, vous remettrez vous-même,--_vous-même_, n'est-ce
pas?--ces papiers entre les mains de celui dont j'ai écrit le nom sur
l'enveloppe.--Me le promettez-vous?--Je compte sur cette promesse comme
sur un engagement pris devant Dieu.
* * * * *
L'aubergiste ne put répondre que par un geste affirmatif. L'émotion lui
coupait la parole. Il s'inclina et prit le pli d'une main tremblante.
* * * * *
L'adresse de celui-ci portait:
«_Au citoyen_
»_Philippe Hattier, lieutenant de gendarmerie, à la résidence
de Mirecourt._»
V
REVUE RÉTROSPECTIVE
Il était neuf heures environ.
La nuit tombait rapidement.
Gaston des Armoises avait dépassé Mirecourt. Il courait maintenant entre
Remoncourt et Haréville, au galop d'un assez vigoureux bidet de poste.
Le chemin qu'il brûlait sous les fers de la bête ne différait pas
essentiellement, en l'an de grâce 1803, de la route départementale
actuelle. C'est une ligne à peu près droite qui s'allonge dans un vallon
au fond duquel coule obscurément je ne sais quel modeste affluent du
Madon. Le Madon, affluent lui-même de la Moselle, est un paisible filet
d'eau qui a l'honneur de caresser la partie basse de
Mirecourt,--sous-préfecture déjà célèbre au commencement de ce siècle
par ses fabriques de broderies et de violons, également de pacotille.
De chaque côté de cette route s'étagent des vignes dont les produits ont
un degré de parenté avec les crus renommés de Suresnes et d'Argenteuil.
Ces vignes,--s'élevant graduellement en plis légers qui forment comme
les parois du vallon,--rejoignent de grands bois de chênes et de hêtres,
au tronc sombre et moussu, entre lesquels blanchissent les pousses
sveltes de quelques bouleaux. Cà et là, un quartier de roc montre sa
tête chauve au milieu des feuilles, et la cime d'un sapin troue d'une
note aiguë et sévère ce dôme de verdure aux tons clairs. On est encore
dans les grasses gaîtés de la plaine; mais l'on pressent les sauvages et
mélancoliques majestés de la montagne.