Cherbourg, 27 juin 1873.
«Cher frère
»Je t'écris de ta chambre de l'Hôtel du Nord que, dans une heure, je
vais quitter avec peine, parce qu'elle est encore toute pleine de ton
souvenir. Il n'y a pourtant plus ce désordre qui faisait sentir ta
présence, mais j'ai toujours devant moi la rade, et, au premier plan,
ton jardin, avec la nymphe au milieu; je me suis attaché à tout cela
à cause de toi. Depuis ton départ, j'ai été très occupé, ce qui a
été un bonheur, car je n'ai guère eu le temps de réfléchir.
»A Paris, samedi dernier, j'ai eu des nouvelles de Tahiti par V..., le
fils du missionnaire, que j'ai rencontré se promenant devant la Maison
Dorée».
»Tous les Européens que nous avions connus là-bas sont partis.
»La petite Pomaré est morte et cela a été une grande consternation
dans tout le pays; les Tahitiens se sont coupé les cheveux en signe de
deuil, les himénés et les cérémonies funèbres ont duré quatre
jours, tous les Indiens des îles voisines sont venus y assister. La
vieille reine Pomaré s'est fait bâtir une case près du tombeau de sa
petite-fille et s'y tient constamment enfermée.
»Hier, j'ai été voir la pauvre Emma que j'ai trouvée seule. Elle m'a
chanté _la Valse des feuilles_ et ce morceau à demi-voix des _Yeux
noirs_ qu'elle disait n'avoir pas voulu chanter depuis ton départ de
Cherbourg; cela nous a vivement rappelé cette époque de notre vie et
peu s'en est fallu qu'elle ne terminât son chant par des larmes... Je
ne sais trop que penser d'elle, ni comment la juger, mais je crois que
c'est mon devoir de conserver avec elle des relations d'amitié.»