LES YEUX DE MARGUERITE.

Lorsque je quittai la demeure d'Octave tout occupé que j'étais à

poursuivre mes idées diaboliques de vengeance jusque sur Angeline, je

n'avais pas remarqué un tout jeune homme qui avait observé avec une

attention extraordinaire, comme je pus m'en convaincre plus tard, ce qui

venait de se passer. Il était doué d'une perspicacité bien rare. Sans

doute qu'il analysa tout ce qu'il y avait d'horreur et de reproches dans

les terribles yeux de Marguerite lorsqu'ils se fixèrent sur moi, et

qu'elle m'eut reconnu ainsi que son enfant.

Vraiment l'ange de la vengeance ne saurait avoir lors du jugement

dernier rien de plus affreux, de plus implacable que n'eut ce regard.

Malgré tout l'empire que j'avais sur moi, et les efforts que je fis pour

le dissimuler, la terreur et l'épouvante qu'il me causa ne lui avaient

pas échappé. Sans aucune défiance, je pris le chemin des bois,

tressaillant de plaisir au souvenir des succès inespérés que j'avais

obtenus, et méditant de nouveaux projets aussi exécrables contre

Angeline. Une chose toutefois me revenait à l'esprit et me causait

intérieurement un malaise indéfinissable, c'était ce regard si terrible

qui m'effrayait autant qu'une apparition d'outre'tombe.

Tant que le permirent les forces de l'enfant, nous marchâmes sans

prendre un instant de repos et aussi vite qu'il était possible. Vers la

fin de la journée, je fus obligé d'entreprendre de la porter jusqu'à une

hutte que je savait être sur la lisière des bois et où j'avais décidé de

passer la nuit.

Le sentier que j'avais choisi pour revenir, n'était pas le même que

j'avais suivi les jours précédents. Autant le premier était rempli de

vie, de clarté et de fraîcheur sous le couvert des grands arbres,

autant celui-ci était triste et désolé. Je l'avais préféré parce qu'il

abrégeait notre route. Il serpentait à travers des savanes et des

fondrières à perte de vue. Quelques mousses brûlées, quelques arbres

rabougris épars ça et là, faisaient contraste avec les magnifiques

chênes qui bordaient le premier. A part quelques couleuvres ou autres

reptiles qui traversaient notre sentier, et se glissaient sous l'herbe

desséchée, point de gaîté, point de chants des oiseaux. Seul parfois, un

héron solitaire envoyait une ou deux notes gutturales et monotones, puis

tout retombait dans le silence.

Le soleil si brillant le matin, avait pris une lueur sombre. De

blafardes et épaisses vapeurs l'obscurcissaient, et le faisaient

paraître comme entouré d'un cercle de fer chauffé à blanc. L'atmosphère

était lourde et suffocante, pas un souffle ne se faisait sentir.

Habitué par ma vie errante à observer les astres et les changements de

température, il me fut aisé de prévoir l'approche d'un de ces terribles

ouragans qui sont heureusement assez rares dans nos climats.

La distance qui nous séparait du lieu où nous devions passer la nuit

était encore considérable, il fallait doubler le pas si nous voulions

y parvenir avant que l'orage éclatât, tel que tout dans la nature nous

l'annonçait. Exaspéré moi-même par la fatigue et les mille passions qui

me dominaient, je déposais Angeline de temps à autre et la forçais de

marcher. Elle était épuisée; elle trébuchait à chaque pas, et malgré

cela, je la brutalisais pour la faire avancer encore plus vite. Depuis

plusieurs heures, je lui parlais d'une voix menaçante. J'étais le maître

désormais, elle une victime orpheline. Enfin elle s'affaissa au milieu

du sentier, puis joignant les mains et jetant sur moi un regard baigné

de larmes, "Père, dit-elle, je ne puis aller plus loin." Je grinçai des

dents et levai mon bâton sur elle, elle baissa la tête. "Tue moi si tu

veux, je le mérite bien, ajouta-t-elle, en pleurant plus fort, car je

n'ai plus la force de me soutenir." Furieux, j'allais frapper, quand un

éblouissement me saisit, il ne dura pas une seconde, mais il fut assez

long pour produire un tremblement dans tous mes membres. Marguerite avec

son effroyable regard était entre son enfant et moi, pendant qu'à mon

oreille résonnaient ces mots de menace et de défit "frappes si tu

l'oses" en même temps que ses yeux jetaient des flammes.

Je lançai au loin mon bâton, saisis Angeline dans mes bras et pris ma

course poursuivi par cette terrible vision. Lorsque j'arrivai haletant

et épuisé à l'endroit où devait se trouver la cabane, il n'y avait plus

qu'un monceau de cendres et quelques morceaux de bois que l'incendie

n'avait pu dévorer.

Malgré mon extrême fatigue, je profitai des dernières lueurs du

crépuscule pour chercher un gîte. Un rocher ayant un enfoncement qui

pouvait donner abri à une seule personne, se présenta à ma vue. J'y fis

entrer Angeline, lui donnai quelques aliments et fermai l'ouverture avec

les restes des pièces de bois que le feu avait épargnées; puis je

me glissai sons un amas d'arbres que le vent avait renversés et qui

formaient par leurs branches une toiture presque imperméable.

Il était grand temps, car en ce moment la tempête éclatait dans toute sa

fureur. Bien des fois j'avais pris plaisir à voir le choc terrible que

les éléments dans leur colère insensée se livrent entre eux. J'entendais

alors sans crainte roulements du tonnerre, et je n'avais pas été ému en

voyant la foudre écraser des arbres gigantesques à quelques pas de moi.

Je croyais avoir vu en fait d'ouragans tout ce que la nature peut offrir

de plus effroyable; mais jamais je n'avais été témoin d'un tumulte

pareil, les éclats du tonnerre étaient accompagnés de torrents de grêle

et de pluie. Le vent avec une rage indicible passait au travers des

branches, s'enfonçait dans les anfractuosités des rochers avec des cris

aigres et discordants qui vous glaçaient de terreur. Sous sa puissante

étreinte, les arbres s'entrechoquaient avec de douloureux gémissements.

Il me semblait voir leurs troncs se tordre en tous sens, pour échapper à

la force irrésistible de cet ennemi invisible. Je suivais en imagination

les péripéties de cette, lutte suprême; mais bientôt, un craquement

prolongé m'annonça qu'un des géants de nos forêts venait de tomber,

entraînant dans sa chute les arbres voisins qui n'avaient pu supporter

son poids énorme. Pendant ce temps, les éclairs se succédaient sans

interruption, le firmament était en feu, on eut dit du dernier jour.

C'était un spectacle grandiose et effrayant à la fois.

Jamais non plus la grande voix des éléments déchaînés ne s'était montrée

aussi solennelle et ne m'avait empêché du fermer l'oeil; mais ce

soir-là, je me sentais inquiet, mal à l'aise et malgré mon extrême

fatigue, je ne pus pendant longtemps réussir à m'endormir. Toutes ces

voix stridentes, tous ces fracas terribles et discordants produisaient

sur moi l'effet de fanfares infernales.

L'apparition de l'après-midi me revenait sans cesse à l'esprit et

me faisait frissonner; pourtant ma vengeance n'était pas complète

puisqu'Angeline me restait! D'un autre côté, il me semblait entendre

encore le prêtre qui, en montrant le ciel à Marguerite, lui disait: "De

là haut, vous et Octave protégerez votre enfant, si elle est au pouvoir

des méchants."

Toutes ces pensées différentes me bouleversaient et lorsqu'enfin je pus

m'endormir, une fièvre ardente s'était emparée de moi et ma tête était

brûlante. Mon sommeil fut pénible et agité. J'étais au milieu d'un songe

affreux, lorsqu'un éclat de tonnerre plus terrible que tous les autres

vint abattre un chêne énorme à quelques pas de moi. Le bruit me fit

ouvrir les yeux et que devins-je? en apercevant un spectre hideux penché

sur moi! Son souffle glacé, comme le vent d'hiver m'inondait tout la

corps. Bientôt un pétillement comme celui d'un incendie dans les bois se

fit entendre. Des lueurs sombres et sinistres environnèrent le spectre.

La figure s'en dégagea. Grand Dieu! que vis-je? C'était Marguerite telle

que je l'avais vue le matin, plongeant encore son regard dans le mien.

Il avait la même fixité et le même éclat; mais cette fois de même que

dans la savane, il était chargé de menaces. Ma frayeur augmenta encore,

lorsqu'approchant sa bouche décharnée de mon visage, elle me répéta de

sa voix brève et sépulcrale: "Frappe si tu l'oses!" Et après ces mots,

un autre spectre vint se placer à côté d'elle, c'était Octave, je le

reconnus parfaitement. Ses traits à lui aussi avaient un caractère

d'implacable sévérité. Angeline, je ne sais comment, se trouvait

derrière eux et arrêtait leurs bras prêts à me précipiter dans un

gouffre béant tout auprès de ma couche. Je demeurai foudroyé, anéanti

par cette affreuse vision. Mes cheveux se dressèrent d'épouvante, une

sueur froide et abondante s'échappa de chaque pore de ma peau; mes dents

claquaient de terreur et pourtant malgré toutes les tentatives que

je fis, je ne puis réussir à me soustraire à l'apparition. Vainement

cherchai-je à l'éloigner de moi, je fis des efforts en raidissant les

bras pour la repousser, mais ils étaient rivés au sol. Ma langue ne put

articuler un seul mot, ni mes yeux se fermer. Il ne faut pas croire que

ce que je rapporte était l'effet d'un cerveau en délire; non certes,

j'avais la fièvre, mais je les voyais tous deux. Je sentais leur

souffle, j'aurais pu les toucher, si l'épouvante et la terreur n'eussent

paralysé tout mon être. Mes chiens eux-mêmes, blottis et tremblant

auprès moi, poussaient des gémissements plaintifs et semblaient me

demander protection.

Ah! combien je souffris dans ces quelques heures, je ne saurais le dire.

La force humaine a des limites: peut-être aussi l'idée d'une prière me

vint-elle et Dieu eut-il pour moi un regard de pitié; mais ce que je

me rappelle, c'est d'avoir entendu des cris plaintifs, que des flammes

m'environnèrent et que je perdis connaissance.

Quand je revins à moi, j'étais étendu sur un bon lit de sapins, un dôme

de verdure me protégeait contre les rayons matinals du soleil. Les

branches entrelacées laissent filtrer une douce lumière et la rosée du

matin me représentaient avec les rayons du soleil qui les traversaient,

comme un écrin de diamants.

Je fus quelque temps avant que de pouvoir me rendre compte de l'endroit

où j'étais, et me rappeler ce qui s'était passé. Après un effort, je

réussis à me mettre sur mon séant. Mes idées devinrent plus lucides.

Angeline au pied de mon lit pleurait et priait. "Où suis-je demandai-je

d'une voix presqu'éteinte?" Au son de ma voix, elle poussa un cri de

joie et vint m'embrasser: les mains; puis mettant un doigt mutin et

discret sur sa bouche pour me défendre de parler, elle continua d'une

voix émue; "Le bon Dieu nous a envoyé un grand secours! Après lui, c'est

à une femme des bois et à son fils surtout, que tu dois de n'être pas

brûlé vif, et moi morte de faim ou d'épuisement. Ils t'ont sauvé des

flammes au moment ou un affreux incendie, allumé par le tonnerre,

allait t'envelopper. Il était grand temps; crois-moi, les flammes

t'entouraient, tes vêtements étaient en feu; Père, tu étais sans

connaissance. Depuis bientôt dix jours, ils te soignent et nous donnent

à tous deux la nourriture; mais ne dis pas mot, car ils me gronderaient;

vois-tu ils m'ont défendu de te laisser parler et m'ont recommandé de te

faire boire à ton réveil un peu de cette tisane."

Enfin deux jours après je me trouvai beaucoup mieux et pus avoir

quelques explications d'Angeline quoiqu'elles fussent bien imparfaites,

n'ayant pu obtenir encore le plaisir d'offrir à mes sauveurs inconnus

l'expression de ma reconnaissance et les récompenses que je leur

destinais. Ils s'obstinèrent longtemps sous un prétexte ou sous un

autre à ne pas se montrer, mais enfin ils durent céder à mes demandes

réitérées et je pus faire leur connaissance.

Ils m'apprirent plus tard qu'ils s'étaient trouvés chez Octave le jour

de sa mort; qu'Octave et Marguerite avaient été pour le jeune homme et

sa mère une véritable Providence.

Ils les avaient recueillis un soir que manquant de tout, ils allaient

mourir en proie à une fièvre ardente et ils leur avaient donné tous les

soins possibles.

Tous deux avaient donc voué à leurs protecteurs une reconnaissance sans

bornes et ne manquaient jamais de venir la leur exprimer à leur sortie

des bois.

A la nouvelle de leur mort prochaine, ils s'étaient hâtés d'accourir.

Ils avaient vu bien des fois le désespoir des malheureux parents au

sujet de leur petite fille; mais appartenant à une autre tribu, ils

ignoraient ce qu'elle était devenue.

Aucun des incidents de la journée ne leur avait échappé. Ils avaient

remarqué mon malaise indicible lorsque Marguerite avait fixé son regard

sur moi et entendu le cri déchirant de la mère lorsqu'elle avait reconnu

l'enfant. Ils avaient aussi soupçonné une partie de la vérité et

s'étaient mis sur mes traces pour approfondir ce mystère et protéger au

besoin la malheureuse orpheline.

Cependant mes forcée se rétablirent bientôt et je pus reprendre en

regagnant ma tribu la vie d'habitant des bois. Mais le croirait-on à

mesure que les forces me revenaient, l'idée de poursuivre ma vengeance

se réveillait plus pressante, plus terrible que jamais; et malgré la

terreur que m'inspirait encore le souvenir du la vision, je résolus

fermement de la pousser jusqu'au bout. Quelque fussent les obligations

que j'avais envers l'indienne et son fils je ne tardai pas à les prendre

en haine. Je sentais instinctivement qu'ils allaient être de puissants

protecteurs pour Angeline et je décidai de me soustraire à leur

surveillance.

Je partis un jour avec Angeline pendant qu'Attenousse et sa mère avaient

rejoint un parti de chasseurs et devaient être absents plusieurs

semaines; je me dirigeai vers les rivages de la Baie des Chaleurs, sans

que personne sut de quel côté j'allais. J'y passai cinq années au milieu

des Abénakis, cultivant et développant, autant qu'il m'était possible,

l'esprit et les sentiments de délicatesse de l'enfant, ne perdant durant

ce temps aucune occasion de m'informer de Paulo et de tâcher de lui

faire connaître l'endroit où je l'attendais, car il était indispensable

à mes projets. Enfin un matin, il arriva tout dégradé, plus hideux et

plus cynique encore qu'il ne l'était les dernières fois que je l'avais

vu. Le fer rouge du bourreau lui avait imprimé sur le front le stigmate

d'infamie. A cette vue, le coeur me bondit de joie, aussi j'en fis mon

hôte et mon commensal; il devint mon compagnon inséparable.

Angeline pouvait alors avoir de quatorze à quinze ans, elle s'était

admirablement développée. Sa figure était belle, son front respirait

la douceur et la candeur. Elle m'était soumise et dévouée à l'extrême,

s'évertuant à prévenir le moindre de mes désirs; et je savais qu'elle se

mettrait à la torture pour me faire plaisir.

Pour compléter ma vengeance, j'avais décidé de jeter cet ange de

vertu et de bonté entre les bras du misérable Paulo. Il est facile de

comprendre l'aversion et l'horreur que ce scélérat lui inspirait. Bien

que je lui recommandasse de cacher ses débauches crapuleuses aux yeux de

la jeune fille, sa scélératesse naturelle l'en empêchait. J'aurais mis

mon projet, à exécution depuis longtemps si le regard de Marguerite ne

m'eut encore poursuivi et n'était venu de temps en temps me faire frémir

de terreur, lorsque surtout sa vox sépulcrale soufflait à mon oreille

"frappe si tu l'oses."

Cependant, un jour que j'avais pris de l'eau-de-vie plus qu'à

l'ordinaire, je me résolus à frapper le dernier coup. Je n'avais encore

fait que des allusions détournées à Angeline quant à mon projet, et

chaque fois, j'avais vu la jeune fille frissonner de dégoût au seul

nom du monstre. Ce fut donc ce jour-là, après avoir pris un bon repas,

qu'elle m'avait apprêté avec grand soin et pendant que Paulo d'après

mes ordres, s'était absenté, que je lui signifiai formellement ce que

j'exigeais d'elle. La pauvre enfant me regarda d'abord d'un oeil doux et

étonné comme pour s'assurer si j'étais sérieux, n'en pouvant croire ses

oreilles, mais bientôt ma voix devint plus sèche et plus impérative, je

pris le ton de la colère et l'informai que dans trois semaines, elle

serait l'épouse de Paulo. A ces mots, elle tomba à mes pieds en les

arrosant de ses larmes. Les mains jointes, elle tourna ses beaux

grands yeux vers moi: "Oh! mon père, mon bon père, dit-elle d'une voix

entrecoupée de sanglots, non! non! c'est impossible! Je veux toujours

demeurer avec toi, je te soignerai dans tes vieux jours et tâcherai de

ne jamais te donner aucune cause de chagrin. Pardonnes-moi, toi qui est

si bon, car il faut que, sans intention, j'aie fait des choses bien

mauvaise qui ont pu te déplaire, pour que tu veuilles me livrer à

cet infâme. Si tu l'exiges, mon père, je laisserai la cabane et n'y

reviendra que pour préparer tes repas et prendre soin de toi lorsque tu

seras malade. Je ne te demande pour toute nourriture que de partager

avec les chiens les restes que tu nous abandonnera; je t'aimerai

autant que je le fais et te servirai aussi bien que je le pourrai. Je

m'étendrai à la porte de ton wigwam et serai toujours prête à répondre à

ton appel. Non jamais je me plaindrai car je te sais bon et juste et à

force du soins et de prévenances, je te ferai peut-être oublier le mal

que je t'ai fait sans le vouloir; mais au nom du ciel, au nom de tout ce

que tu as de plus cher sur la terre, oh! ne me livres pas, ne me donnes

pas à ce misérable." En disant ces mots, la misérable enfant embrassait

mes pieds et versait des larmes capables d'attendrir un rocher.

Quels mépris ne devront pas avoir pour moi ceux qui liront ces lignes et

quelle horreur n'ai-je pas ressentie depuis quinze ans contre moi même

au souvenir de cette scène déchirante. Non, dans ce moment je n'étais

pas une créature de Dieu, je n'étais pas même un homme, j'étais un

véritable démon incarné. Une joie féroce parcourut tout mon être et

comme l'éclair, la rage et la jalousie que j'avais nourries depuis si

longtemps éclatèrent plus effrayante que jamais.

Au lieu d'être attendri, je saisis l'enfant dans mes bras et allais lui

briser la tête sur la pierre du foyer, lorsque l'éblouissement et la

vision des yeux de Marguerite passèrent devant moi. En même temps mes

deux bras se trouvèrent serrés comme dans un étau, cette fois encore,

tous les objets disparurent à ma vue et les mots "frappe si tu l'oses"

retentirent à mes oreilles.

Mes terribles passions à force de violence avaient enfin fini par

influer sur ma constitution. Un médecin que j'avais consulté dans une de

mes excursions, m'avait prévenu que si je ne modérais pas la fougue de

mes emportements, je ressentirais bientôt les atteintes du _Haut

Mal_. Toujours est-il que dans le cours de la nuit, lorsque je repris

connaissance, Angeline, agenouillée dans un coin de ma chambre, avait

les mains élevées vers le ciel, elle récitait en pleurant, une fervente

prière, demandait à Dieu de conserver mes jours, promettant bien de

faire tout ce que j'ordonnerais; elle s'accusait d'être la cause de mon

mal par le chagrin qu'elle me causait.

Cependant, je sentais aux deux bras une douleur très-vive. Je relevai

mes manches et aperçus les empreintes de doigts telles qu'en aurait

pu faire une main de fer. Or, pas un homme de la tribu, je le savais,

n'aurait pu imprimer par sa force musculaire de semblables meurtrissures

sur moi et ne l'aurait osé. Le souvenir de cette étreinte formidable me

revint à l'esprit. Était-ce Octave ou un protecteur inconnu qui était

venu sauver Angeline? On le saura.

Ce fut alors et peut-être pour la première fois depuis bien des années,

qu'en cherchant à répondre aux questions que je m'adressait, l'idée d'un

Dieu vengeur se présenta à ma pensée, et pour la première fois aussi des

larmes de repentir glissèrent sur mes joues, Pendant ce temps, Angeline

priait toujours. Oh! comme dans ce moment, si je l'avais osé, je

l'aurais interrompue pour lui demander pardon. Quand elle eut terminé

sa fervente prière, elle s'approcha de moi, me prit la main d'un air

timide; son regard était chargé de tristesse et de larmes. J'allais

parler pour la consoler lorsque des pas se firent entendre de ma cabane.

En même temps, un beau jeune indien à la taille herculéenne, aux traits

mâles et francs s'arrêta sur le seuil. Il portait le costume d'une

autre tribu sauvage, nos plus fidèles amis. Je remarquai de plus avec

étonnement qu'il avait le tatouage et les armes du guerrier indien qui

parcourt les sentiers de la guerre. Il s'arrêta immobile et attendit,

comme il est d'usage chez eux, que je lui adressasse la parole. Que veux

mon jeune frère, lui dis-je, en m'asseyant sur mon lit? Depuis quand

est-il dans le camp et pourquoi n'est-il pas venu fumer le calumet avec

l'Ours Gris (c'est ainsi qu'on me désignait parmi les indiens dans le

wigwam du grand chef). Je suis venu, répondit-il, mais le mauvais génie

s'était emparé de l'esprit du Grand Chef et au moment ou je suis entré,

il allait écraser la tête d'une pauvre jeune fille. "L'Ours Gris,

ajouta-t-il d'un air dédaigneux, n'a-t-il donc plus assez de force pour

combattre des hommes, puisqu'il s'attaque aujourd'hui aux femmes.

Le Grand Chef de Stadaconé sera bien surpris, lorsque je lui dirai

qu'Hélika qu'il m'a envoyé chercher pour réunir ses guerriers, je l'ai

trouvé assassinant une enfant qui ne lui a jamais fait de mal? Que

diront aussi Ononthio et ses guerriers, si jamais ils entendent parler

de ce que j'ai vu hier soir? J'ai attendu que le génie du mal fut parti

du ton esprit, que tu pusses me comprendre pour te remettre un message

pressé et important."

Ces paroles étaient dites d'une voix ferme et pleine de mépris.

Dès ce moment, les empreintes que je portais sur mes bras étaient

expliquées.

Je fis signe au guerrier de s'asseoir et m'empressai de décacheter ce

message. C'était effectivement un ordre du gouverneur de Québec qui

m'invitait ainsi que tous les autres chefs des divers tribus alliées aux

français, de se rendre immédiatement à un conseil de guerre. Il fallait,

ajoutait le message, faire la plus grande diligence, car les anglais

et les iroquois avaient déjà fait irruption sur notre territoire; des

renseignements positifs le mettait à même d'affirmer que plusieurs des

nôtres avaient été massacrés par ces derniers.

Il n'y avait pas à balancer un seul instant. En peu de temps,

j'assemblai la tribu et je réunis le grand conseil de guerre. Il fut

unanimement décidé que nous irions porter secours à nos frères, et

repousser, pour toujours, s'il était possible, ces puissants et barbares

ennemis. Toutes les diverses peuplades, Malachites, Abénakis, et

Montagnais se joignirent à nous et deux jour après l'arrivée du

courrier, ayant remis les femmes et les enfants sous la protection du

grand _Esprit des visages pâles_, nous prîmes les sentiers de la guerre.

Malgré l'activité fébrile que j'avais déployée, je n'avais pas oublié de

pourvoir aux besoins futurs d'Angeline. Depuis la dernière nuit dont

je vous ai parlé, une transformation complète s'était faite en moi.

Était-ce l'effet de la peur, ou était-ce dû aux prières d'Angeline,

peut-être aussi a une protection céleste? Je ne puis m'en rendre compte

encore aujourd'hui; mais j'en avais fini avec mes idées de haine et de

vengeance. Le bras de Dieu s'était appesanti sur moi. J'avais usurpé

ses droits, violé ses commandements, c'était à moi désormais qu'il

appartenait de souffrir. La pauvre et chère enfant entendit avant

mon départ les premières paroles de tendresse que je lui adressais

sincèrement. Elle reçut avec avec une gratitude infinie l'assurance

que je lui donnai que je travaillerais toujours, au retour de notre

expédition, à la rendre heureuse. Je la confiai aux mains de la vieille

indienne qui nous avait déjà sauvé la vie et qui depuis deux jours était

arrivée je ne savais d'où dans notre camp. Son fils Attenousse, car

c'était bien lui qui était le porteur du message du Gouverneur, était

reparti la veille de notre départ pour aller prendre le commandement

d'une tribu Montagnaise dont il était le chef.

Je remis de plus à la vieille des papiers importants qu'elle

transmettrait à un missionnaire que je lui avais désigné et qui devait

bientôt revenir, laissant une procuration à ce dernier et l'autorisait

à retirer les fonds nécessaires afin de pourvoir amplement à la

subsistance d'Angeline et de celle qui en prendrait soin. Mes fonds

étaient déposés comme la chose se faisait alors, dans le Trésor Royal,

et reçus en bonne forme m'en avaient été donnés. Toutes ces dispositions

prises, j'étais tranquille sur le sort d'Angeline; c'était d'ailleurs

un commencement de réparation qui lui était dû, ainsi qu'à ses parents

dont j'avais été le persécuteur et le bourreau.

Cet homme de bien auquel j'avais confié l'exécution de mes dernières

volontés en partant, ce bon prêtre, dont la charité et les bonnes

oeuvres étaient sans bornes s'appelait monsieur Odillon. Il me

représentait l'ancien curé de ma paroisse si bon et si vénérable. Dans

mon imprévoyance, je n'avais pas songé que si lui-même venait à manquer

ou bien était forcé de s'éloigner sans avoir pu remplir la mission de

pourvoyeur que je lui avais confiée, Angeline et la mère d'Attenousse

se trouveraient toutes deux dans un complet dénûment comme la chose est

arrivé. Cette vieille sauvagesse était la même qui s'était mise à ma

piste le jour de la mort.

_LA BRISE_

Deux jours après, je partis si la tête de guerriers que j'avais plus

d'une fois, conduits au combat. Mais je l'avoue, cette fois ce n'était

plus la pensée, l'espoir ou plutôt le désespoir de rencontrer la mort

qui me guidait, mais bien le ferme désir de faire à Angeline les

jours aussi heureux que je les lui destinais misérables et tourmentés

auparavant. Les, remords, ces cris de la conscience, ces inexorables

vengeurs de la transgression des lois de Dieu, d'une minute à l'autre me

parlaient de plus en plus fort, désormais je n'étais plus le même homme;

une transformation salutaire s'était opérée en moi.

Tant que le feu des batailles, avec l'excitation qu'elles produisent,

dura, je vécus comparativement calme et tranquille, les succès que nous

obtînmes dans les années de 1744 à 48 sont enregistrés dans les pages

de l'histoire, et certes ils avaient été assez grands pour exalter nos

cerveaux pleins d'amour et de patrie.

M. de Beauharnais, alors Gouverneur de Québec, avait admirablement

combiné ses plans. Il avait divisé ses troupes en plusieurs endroits

de manière à partager ainsi les forces de l'ennemi plus nombreux qu'il

avait à rencontrer.

Cinq mois après, j'étais revenu de Saratoga avec un des corps

expéditionnaires dont je faisais partie. La lutte avait été sanglante,

et acharnée, mais je portais sur moi les témoignages de ma valeur, que

j'avais gagnés sur les champs d'honneur. Enivré par le souffle des

batailles ou plutôt par le désir de chercher dans une excitation

extérieure, un calmant pour les remords qui me dévoraient, je résolus de

me joindre avec mes hommes au corps du M. Ramsay qui se dirigeait vers

l'Acadie. Je n'ai pas besoin du vous dire sous cet habile général,

combien nous réussîmes dans nos projets.

Tous les officiers d'état-major m'avaient, tour à tour félicité sur la

bravoure que j'avais déployée dans les combats que nous livrâmes dans

cet endroit. Mais si mes idées ou mon ambition de gloire étaient

satisfaites, mon désir de procurer de plus grandes richesses encore à ma

malheureuse Angeline, était loin de l'être. J'aurais voulu pouvoir lui

construire un palais d'or, la voir entourée de toute l'abondance et des

jouissances que le monde peut produire. Je reconnais intérieurement que

tous ces biens de la terre ne seraient rien en comparaison de ce que

je lui avais fait perdre, le plus grand bienfait que Dieu ait donné à

l'enfant, c'est de recevoir les caresses et les baisers de sa mère.

J'appris donc un jour qu'à Louisbourg des corsaires avaient amassé des

fortunes considérables par la prise de vaisseaux ennemis. Chacun de

l'équipage avait sa part de prise. Bien que je pusse revenir paisible

dans mes foyers, je résolus, après avoir choisi cinquante hommes des

plus vigoureux et intelligents de la tribu, et leur avoir fait part de

mes projets, d'aller offrir mes services à quelqu'un de ces corsaires.

Tous me suivirent avec enthousiasme et nous nous dirigeâmes vers Port

Royal.

C'étaient des hommes forts et déterminés que ces braves que j'avais

choisis, et j'en parle encore aujourd'hui avec orgueil, car ils se sont

toujours battus comme des lions et n'ont jamais compté le nombre de

leurs ennemis.

Pendant dix-huit mois nous parcourûmes les mers de ces parages à bord de

la corvette _La Brise_, commandée par le capitaine Le Blond, avec une

chance sans égale pour ainsi dire. Nous fîmes des prises que nous

dirigeâmes vers Québec et qui nous donnèrent encore des sommes

considérables qui furent déposées en notre nom dans le Trésor Royal.

J'y étais pour ma part de pas moins de vingt-cinq mille piastres, dont

j'avais la reconnaissance. Cet argent devait être retiré par M. Odillon.

le missionnaire dont, j'ai parlé plus haut.

Enfin, mus par le désir de revoir nos foyers, rassasiés de gloire et de

nos parts prises, nous allions reprendre terre, lorsqu'un sloop qui nous

servait d'éclaireur vint nous informer qu'un gros bâtiment anglais se

dirigeait vers Boston. Son allure était lourde et sa marche bien lente.

Il était à dix-neuf milles de la côte et paraissait faire force de

voiles pour gagner sa destination. Unanimement nous décidâmes d'en faire

notre proie.

Nous levâmes l'ancre et nous nous mîmes à sa poursuite. Nous ne fûmes

pas longtemps sans l'atteindre. Après vingt-quatre heures de course, nos

vedettes perchées dans les hunes, nous apprirent qu'elles apercevaient

les lumières du bâtiment que nous convoitions. Il était neuf heures du

soir. Nous mîmes toute la toile disponible au vent et vers quatre heures

du matin, le bâtiment n'était plus qu'à un demi-mille de nous. Nous

étions alors au mois d'août et l'aurore est encore matinale dans les

latitudes septentrionales.

Au premier coup de canon que nous tirâmes, nous le vîmes carguer

et mettre en panne. Des hourrahs de notre bord accueillirent cette

manoeuvre. Ce bâtiment était à nous, nous le croyions déjà, et

nous-mêmes avions serré nos voiles, car pendants ce temps, nous l'avions

approché à moins qu'à demi-portée de canon.

Mais le capitaine anglais était un rusé vieux loup de mer. Pour retarder

la marche de son vaisseau et nous laisser approcher autant que possible,

il avait suspendu des sacs de sable qui l'empêchaient d'avancer. Il

avait aussi masqué l'ouverture des sabords et abaissé la mâture des

ses _hautes oeuvres_. Cette tactique lui réussit parfaitement.

Malheureusement, nous avions affaire à une frégate de cinquante-six,

montée par trois cents hommes d'équipage, plus un régiment de soldats

qu'elle amenait à Boston. Nous ne nous en aperçûmes que lorsqu'il était

trop tard. Notre chère corvette ne portait qu'à peine vingt petites

couleuvrines.

Nos succès antérieurs nous avaient rendus téméraires jusqu'à la folie. A

peine fûmes nous dans ses eaux qu'à un coup de sifflet, ses hunes et ses

vergues se garnirent de matelot, les haches coupèrent les cordages qui

retenaient les sacs de sable et, vive comme un marsouin, la _Vigourous_

tourna son flanc vers nous, ouvrit ses sabords, vingt-huit gueules de

canons nous lancèrent des boulets qui abattirent deux de nos mâts,

coupèrent les cordages; quelques-uns même d'entr'eux traversèrent de

part en part la coque de notre malheureuse corvette. _La Brise_ était

complètement désemparée. Peu d'instants après la frégate avait jeté ses

grappins d'abordage. Vaincre ou mourir cria le capitaine d'une voix

tonnante et hourrah pour la France. Vaincre ou mourir répétâmes nous

à l'unisson et hourrah pour la France, quoique nous sussions la lutte

impossible.

Le carnage fut affreux. Des monceaux de morts et de blessés recouvrirent

notre pont, mais quand nous sentîmes _La Brise_ s'enfoncer et que nous

n'étions plus que quatre hommes vivant auxquels il ne restait qu'un

souffle de vie, car le sang s'échappait de nos nombreuses blessures, il

fallut nous rendre on plutôt permettre qu'on nous transportât à bord du

bâtiment anglais.

Pauvre _Brise_! dix minutes après j'entendais les cris de triomphe

de l'équipage qui m'apprenaient que tu venais d'enfoncer dans les

profondeurs de l'océan et je perdis connaissance.

Le lendemain, quand je revins à moi mes blessures avaient été pansées,

je gisais sur un lit dans un des hôpitaux de Boston. Des quatre marins

qui avaient échappé au désastre, deux seuls survécurent aux suites de

leurs blessures. Ce furent un autre canadien et moi.

Dès que la santé nous revint, il fut dirigé avec moi vers la Caroline

du Sud où nous fûmes vendus comme esclaves. Ce jeune homme, après des

dangers sans nombre et des peines infinies, réussit à s'évader. Je ne

le revis que plusieurs années plus tard: il a été depuis mon hôte, mon

commensal et mon ami. Il s'appelait Baptiste.

C'était, ajouta monsieur D'Olbigny, le même Baptiste qui nous servait de

guide dans notre excursion au Lac à la Truite.

Hélika: Memoire d'un vieux maître d'école · 第 15 / 35 题