ESCLAVAGE ET ÉVASION.

Je passai cinq longues années enchaîné à un autre homme. C'était un

nègre qu'on avait acheté d'un capitaine négrier. Il avait été vendu à

ce dernier par un vainqueur barbare. Le malheureux était lui aussi un

prisonnier de guerre et venait d'arriver des côtes du Mozambique. Comme

moi, il avait toujours été libre enfant des grands bois, aimant les

fruits savoureux du cocotier et l'ombrage des palmiers dont les

habitants du sol jouissent dans toute leur inappréciable liberté et

indolence.

Il avait de plus laissé au pays une jeune femme, des enfants, des frères

et soeurs, un grand nombre d'amis, mais par dessus tout, de vieux

parents dont il était le seul soutien dans leur vieillesse.

Tous ces renseignements, il me les donna lorsque nous pûmes nous

comprendre, car nous avions réussi, après quelques mois passés dans les

fers, à former un langage dans lequel nous nous entendions parfaitement.

Oh! mon Dieu qu'ils furent longs ces jours d'esclavage, et ce boulet que

nous traînâmes pendant si longtemps, qu'il était pesant.

Combien de fois n'aurais-je pas attenté à ma vie, si des idées plus

chrétiennes et la pensée d'une expiation ne fussent venues ranimer mon

courage. Combien de fois aussi, le dos lacéré par les lanières du fouet

du contre-maître, n'avons-nous pas versé des larmes amères en souvenir

de notre patrie et de notre enfance tout en formant des projets

d'évasion. Deux fois même, nous tentâmes de les mettre à exécution, mais

nos mesures étaient mal prises et nous échouâmes. Nous fûmes repris et

si nous ne succombâmes pas sous les coups, c'est que le Dieu de pitié

veillait sur nous et en avait décidé autrement.

Cependant les tortures que j'endurais produisirent dans mon âme un effet

salutaire, je reconnus la main vengeresse de Dieu qui me frappait, je

les acceptai comme un juste châtiment et les offris en expiation de mes

crimes.

Enfin après cinq années de souffrances indicibles, la Providence qui se

laisse toucher par les pleurs du pécheur pénitent, nous envoya un ange

de délivrance sous la forme d'une toute jeune fille. Elle était l'enfant

unique du planteur qui nous avait achetés.

Dans la journée, elle nous avait vus tous les deux, mon compagnon et moi

attachés au poteau infâme. Elle avait entendu le contre-maître ordonner

à un espèce d'Hercule, monstre de férocité à face humaine, de nous

administrer à chacun cinquante coups de fouet. Elle avait vu avec

horreur le sang ruisseler de chacune des déchirures profondes que le

fouet à neuf branches faisait dans nos chairs. Elle avait vu nos membres

se tordre dans des mouvements convulsifs sous ces inénarrables douleurs,

elle résolut alors de nous sauver.

Elle savait d'ailleurs que nous étions parfaitement innocents de la

faute de larcin dont on nous accusait.

C'était ostensiblement pour punition de cette faute que nous avions été

flagellés, tout le monde savait bien aussi dans la plantation que la

vraie raison était que le nègre et moi nous avions exprimé un sentiment

d'indicible horreur de voir une jeune quarteronne, enfant du vendeur,

exposée nue à la criée publique. Un acheteur d'esclaves menait

l'enchère. C'était un vieillard aux regards lascifs et pleins de

convoitise. La mère de cette jeune fille, élevée dans des sentiments

catholiques, voyait avec désespoir le spectacle auquel on la forçait

d'assister. On peut juger de ce qu'elle devait éprouver et de ce que

j'éprouvais moi-même en songeant: Oh si c'était mon Angeline qui fut à

la place de cette malheureuse!!

Enfin l'adjudication se fit, l'odieux vieillard était l'acquéreur, elle

était désormais son bien, sa propriété.

Combien pourtant ne s'est-il pas trouvé d'hommes qui voyaient avec

indignation le mouvement qui se faisait pour l'abolition de l'esclavage.

La mère, quand elle vit partir son enfant, s'approcha d'elle en poussant

des sanglots déchirants; elle la pressa sur son coeur et lui passa une

croix autour du cou.

Le contre-maître se précipita aussitôt vers elles, les sépara

brutalement, envoya rouler par terre la malheureuse mère par un rude

coup de poing et arracha violemment la croix qu'elle avait suspendue

au cou de son enfant, le cordon qui la retenait laissa sur sa peau un

sanglant sillon.

Oh! si j'avais été libre et que j'eusse eu autour de moi mes braves

sauvages, non, certes cet acte exécrable ne se fut pas accompli.

J'allais m'élancer pour anéantir le contre-maître tant j'étais hors

de moi, le nègre spontanément allait aussi en faire autant, mais nos

chaînes infâmes nous retinrent. Le contre-maître vit sans doute le

mouvement que nous fîmes, il comprit, à l'expression de nos figures,

toute l'horreur qu'il nous inspirait; aussi instinctivement recula-t-il

de quelques pas. Le lendemain le nègre et moi étions attachés au poteau

dont j'ai parlé.

Ce fut donc dans la nuit qui suivit, lorsque nous étions fortement liés

sur des lits de paille remplie de chardons sur lesquels reposaient nos

chairs mises au vif par leurs affreuses cruautés, qu'accompagnée d'une

jeune esclave, notre libératrice entra dans notre hutte. Elle portait

une lanterne sourde, en dirigea la lumière vers son visage pour que nous

vîmes le signe qu'elle nous faisait en mettant le doigt à sa bouche, de

garder le silence.

Elle s'approcha ensuite de nous, déposa des livres à notre portée,

pondant que la servante nous montrait un ample sac de provisions et des

vêtements convenables pour servir à notre déguisement. Elle dit ensuite

quelques mois en espagnol que cette dernière nous traduisit: A un

endroit qu'elle nous indiqua, un canot avait été disposé pour favoriser

noire fuite. En descendant la rivière, nous n'aurions pas à craindre

la poursuite des hommes ou des chiens. Un papier où la signature du

planteur était contrefaite nous accordait un congé de deux semaines.

Elle nous informa de plus que dans trois jours, dans le port de

Charlestown, un bâtiment français devait mettre à la voile pour

l'Europe.

Pour comble de bienfaits notre libératrice nous remit deux bourses bien

garnies et s'éloigna non sans que nous eussions eu le temps de voir

son angélique figure inondée de pleurs. Nous suivîmes à la lettre les

instructions de notre ange de salut. Le canot effectivement se trouvait

à l'endroit désigné. Ce qu'il nous avait fallu déployer d'énergie, de

forces morales et physiques pour réussir à briser nos liens et marcher

jusque là est impossible à décrire, tant nous étions épuisés par les

tortures de la veille.

J'ai vu, depuis ce temps, dans les rapports des chirurgiens militaires

anglais que les soldats obligés de subir des amputations capitales,

disaient à l'opérateur: oh! ce n'est rien, monsieur, les blessures et

les amputations ne produisent jamais les souffrances que nous fait

endurer le chat à neuf queues!

Enfin la Providence sembla favoriser notre évasion, car la nuit était

des plus sombres; tout faisait présager un orage prêt à éclater, ce fut

effectivement ce qui arriva; mais toutefois nous réussîmes avant que le

crépuscule parut et que l'horizon s'éclaira, à mettre une bonne distance

entre nous et ceux qui nous poursuivaient.

Mon expérience dans la vie des bois m'avait fait connaître une plante

dont la friction aux pieds trompe le flair du plus fin limier qui

précède les dogues qu'on lance à la poursuite de l'esclave marron.

Le jour, nous transportions à quelque distance dans les bois notre

embarcation qui n'était rien autre chose qu'un canot d'écorce, puis, la

nuit tombée, nous reprenions la rivière et notre frêle nacelle, poussée

par le courant et nos énergiques efforts volait sur la surface des eaux

avec la rapidité de l'alouette.

Dans la nuit de la troisième journée, nous aspirâmes à pleins poumons

les émanations salées de l'océan. Nous entrions dans la baie de

Charlestown, Caroline du Sud. Là devaient commencer pour nous de

nouvelles angoisses. A qui s'adresser pour prendre ce bâtiment français

qui était eu partance? Nous résolûmes une dernière fois de risquer le

tout pour le tout, et convînmes de nous donner la mort réciproquement

si nous avions à tomber entre les mains de ces infâmes bourreaux qui

s'appelaient des planteurs, possesseurs d'esclaves.

Nous débarquâmes silencieusement dans un endroit écarté et prîmes une

rue obscure. Nous errâmes longtemps dans cette rue bordée de tabagies de

toute espèce, lorsqu'enfin, quelques accents français mêlés de jurons

énergiques vinrent frapper mon oreille.

Immédiatement, je donnai mes instructions au nègre, lui enjoignant de

ne pas dire un seul mot, et de paraître dans un état complet d'ébriété.

Nous entrâmes dans cette tabagie, nous heurtant l'un sur l'autre et

d'une voix enrouée: "Moricaud disais-je, nous prenons une bordée; gare à

nous! l'ancre n'est pas fixée dans les ports des Frères de la Côte."

Ici est le temps de le dire, les habillements que notre bienfaitrice

nous avait fournis pour notre déguisement consistaient en chemise de

toile, chapeau goudronné, vareuse de matelot.

Oh! noble fille! sois à jamais bénie dans les tiens et tout ce que tu as

de plus cher pour cette prévoyante attention......

La salle dans laquelle nous entrâmes avait une atmosphère chargée

de nuages épais de fumée de tabac. On y sentait une odeur de grog

insupportable.

Un contre-maître, avec quatre matelots de son bord, allaient engager une

rixe contre deux autres compagnons d'une taille colossale qui refusaient

absolument de s'embarquer de nouveau avec eux. Certes, au moment où

nous arrivâmes, la discussion était vive, aussi les deux camps ne nous

virent-ils entrer qu'avec dépit ou plutôt avec défiance. Cependant d'un

air délibéré, quoique titubant, nous nous dirigeâmes vers le comptoir où

le nègre et moi nous nous fîmes servir d'un verre de liqueur. Je pris

quelques instants avant que de l'avaler complètement, et saisis le sens

des paroles que l'un et l'autre camp échangeaient mutuellement. Ce fut

leur conversation acrimonieuse et menaçante qui m'apprit que la guerre

était finie depuis trois ans, entre la France et l'Angleterre, que les

deux matelots récalcitrants avaient décidé de sa fixer dans le pays

pour y cultiver des terres, que leurs engagements étaient terminés; ils

étaient deux bretons et certes ce n'est pas peu dire pour l'obstination

et l'opiniâtreté. Le contre-maître leur avait offert des gages très

élevés, mais ils refusaient parce que leurs fiancées avaient exigé

qu'ils s'établissent sur des terres et qu'ils abandonnassent la vie de

marins.

Après avoir vidé mon verre, j'entonnai, d'une voix enrouée et bachique,

une chanson française de matelot en goguettes. Les premières stances

finies, j'observai du coin de l'oeil le contre-maître qui parlait à un

des matelots qui paraissait être son homme de de confiance, puis il

s'approcha de moi d'un air aimable.

--Hé! Hé! dit-il, l'ami, en me tapant sur l'épaule familièrement, il me

vient à l'idée que tu as déjà bouliné dans des parages de la France!

--Oui, lui répondis-je en clignotant des veux, mon moricaud et moi nous

en avons vu bien d'autres que des requins d'eau douce.

--Tu n'étais donc pas un vrai marin puisque te voilà aujourd'hui un

véritable terrien. Je fis un geste d'indignation.

--Par la sainte Barbe, dis-je en frappant du poing sur le comptoir, on

n'insulte pas ainsi un des premiers gabiers des Frères de la Côte!

--J'en ai été un, répliqua le contre-maître ravi, nous sommes frères,

buvons ensemble! Il pourrait se faire que nous naviguerions encore dans

les mêmes eaux.

--C'est pas de refus, répondis-je d'une voix de plus en plus enrouée,

mais d'abord vos civilités; pour le moricaud, ajoutais-je en me tournant

vers le nègre, il en a déjà jusqu'aux écoutilles, il ne peut plus

parler.

Bref, vous le dirai-je, le nègre et moi une heure après, nous étions en

pleine mer à bord d'un bon gros bâtiment marchand et cinglions à toutes

voiles vers la France.

Nons étions en mer depuis deux jours lorsque le capitaine me fit inviter

à passer dans sa cabine. Cet homme, bien que vieux marin, avait conservé

le coeur, l'esprit et la gentillesse de l'homme bien élevé et poli, du

véritable capitaine français. Aimé et respecté des passagers de son

bord, il l'était encore plus, s'il était possible, de ses matelots.

Je n'hésitai donc pas à lui raconter l'histoire d'une partie de ma vie

de guerrier où comme chef sauvage, j'avais combattu à côté des

siens dans les colonies ou à bord de _La Brise_. Je lui montrai les

témoignages de ma valeur que je possédais quand à l'assaut ou à

l'abordage, en qualité de chef, je conduisais mes guerriers. Il avait

une idée vague du désastre de _La Brise_ et m'en fit redire les détails.

Nos cinq années d'esclavage, de misères et de tortures le mirent dans un

état d'émotion considérable.

A la fin du récit, il vint affectueusement me presser la main et

m'embrassa. Il me demanda la permission de raconter aux passagers et

à l'équipage l'histoire de ma vie qui était appuyée sur des preuves

irrécusables.

De ce moment, nous fûmes l'objet des prévenances et des égards de tout

l'équipage, et si quelquefois le nègre et moi nous mîmes la main à la

manoeuvre, c'était plutôt pour aider volontairement, car chacun,

à l'exemple du capitaine, nous traitait d'une manière tout-à-fait

respectueuse et amicale.

Le bâtiment, en passant, devait toucher à Boston. Là je dus me séparer

de mon compagnon d'infortune; non sans avoir offert au capitaine tout

l'or que je tenais de ma bienfaitrice, pour qu'il me donnât l'assurance

qu'il le rapatrierait dans un voyage qu'il devait faire vers les rives

de sa terre natale. Pour moi le chemin de Boston au Canada m'était

parfaitement connu.

Au lieu d'accepter mon argent, le capitaine, les passagers même

l'équipage firent une généreuse souscription pour nous deux. Ainsi nous

quittâmes après les plus affectueuses expressions d'amitié et de bons

souvenirs. Ce fut en me pressant cordialement la main que le capitaine

me dit adieu, j'étais devenu son ami dans le voyage.

J'appris, quelques années plus tard, lorsque je le revis par une

circonstance toute fortuite et que le bâtiment se trouvait dans le

même port de mer où j'étais, qu'il avait effectivement débarqué mon

malheureux compagnon d'esclavage sur les rives de sa terre natale.

Le bâtiment, ajoutait-il, était au large. Je fis mettre à l'eau un

de mes plus forts canots et le nègre s'y embarqua en pleurant et me

témoignant une reconnaissance sans bornes. En mettant le pied à terre,

il se prosterna d'abord, embrassa les rivages d'où il avait été exilé,

vint baiser la main de chacun des matelots qui l'avait conduit, puis

poussant un cri d'un bonheur indicible, il s'élança vers les bois où ils

le perdirent de vue!!

Telle fut l'histoire qui me fut répétée par quelques-uns des matelots

qui avaient conduit le canot.

Un mois après mon débarquement à Boston, j'étais aux Trois-Rivières.

Mais là m'attendait un des plus terribles drames dont ma vie si

tourmentée a été quelquefois l'auteur, mais cette fois le témoin.

Hélika: Memoire d'un vieux maître d'école · 第 16 / 35 题