AU LABRADOR.

Lorsque j'arrivai au camp, je fut accueilli comme de coutume, je

m'informai si Paulo était revenu. Le misérable s'était depuis un an

engagé avec d'autres vagabonds pour aller faire la chasse dans le

Nord-Ouest. Il était arrivé de la veille, paraît-il. Je le fis appeler

et j'écoutai le récit de ses exploits.

Certes, il n'avait pas toujours trouvé viande cuite! Associé avec

un parti d'Esquimaux, il avait parcouru les régions les plus

septentrionales de l'Amérique, longeant toujours les côtes du Labrador

et du Détroit de Davis. Ils avaient vécu tous ensemble de la chair de

quelques loups-marins qu'ils avaient capturés ça et là.

Un jour enfin, il leur avait fallu tirer au sort pour savoir lequel

d'entr'eux servirait de nourriture aux autres. Leurs chiens avaient été

dévorés, l'un après l'autre, le tissu des raquettes qu'ils avaient fait

bouillir, leur avait même servi d'aliment. Une poussière de glace qui

leur fouettait sans cesse la figure, leur avait causé une maladie des

yeux dont ils eurent mille peines à se guérir. Plusieurs d'entr'eux

avaient déjà succombé à la faim et aux misères de toutes sortes; ils

avaient été obligés d'abandonner leur chasse, leurs pelleteries et leurs

munitions, et c'est avec peine; qu'ils se sauvèrent des troupeaux de

loups et d^ours blancs qui les poursuivaient.

Un parti de chasseurs montagnais qu'ils rencontrèrent les sauva de la

mort qui les menaçait de si près, ceux-ci les emmenèrent avec eux dans

leur propre village, où Paulo lui-même passa quelques jours. Il y fut

reçu avec la plus cordiale hospitalité. Par la manière dont il me

désigna l'endroit, je compris qu'il avait été, recueilli par la même

tribu et dans le même village où j'avais été confier Angeline aux soins

d'une vieille sauvagesse.

Effectivement, il ajouta qu'il s'était pris d'amitié pour une vieille

femme; que bien souvent il se rendait dans son wigwam et la voyait

battre une enfant qu'elle avait recueillie, disait-elle. L'enfant

portait sur son corps et sur ses membres les meurtrissures des coups

qu'elle avait reçus.

Je lui avais caché le lieu où j'avais laissé Angeline, mais je ne doutai

pas un instant après l'avoir entendu parler que le misérable avait

reconnu l'enfant, et qu'il savait me faire plaisir en m'apprenant les

traitements qu'elle recevait.

Quelques mois après, la guerre se renouvela plus féroce encore qu'elle

n'avait été. Les Iroquois portèrent toutes leurs forces contre les

Hurons, qui étaient fixés sur les bords du lac qui porte leur nom.

Ils firent un épouvantable massacre des vieillards, des femmes et

des enfants qu'ils trouvèrent dans la bourgade. Les pères Brébeuf et

Lalemant expirèrent eux aussi, comme l'avait fait précédemment le père

Daniel dans les plus affreux tourments.

C'était le coup de grâce qui était donné à nos malheureux alliés les

Hurons. Aussi durent ils se disperser et venir chercher sous l'abri des

canons de Québec, la protection dont ils avaient besoin pour conserver

les restes de leur tribu.

Les massacres avaient été terribles; couvert du sang de mes ennemis et

cherchant la mort, je ne pus pas la rencontrer.

Paulo, dans les guerres dont je viens de parler, avait été fidèle au

serment qu'il avait prêté de répondre à mon appel. Il était lâche, comme

je vous l'ai dit, mais remplissait auprès de moi le rôle de valet que je

lui avais donné.

Enfin les quatre années que j'avais fixées pour le temps où j'irais

réclamer Angeline, étaient expirées. L'or que j'avais donné à la vieille

devait être épuisé, si elle l'avait employé comme je le lui avait dit.

Angeline avait alors sept ans et demi et j'avais trop souffert d'être

privé du plaisir de la voir endurer des tourments comme ceux dont elle

avait été victime pendant ce temps, pour ne pas avoir hâte de l'avoir

auprès de moi, pour jouir au moins de ce que je lui réservais pour

l'avenir.

Quand les restes de la tribu Huronne furent fixés auprès de Québec,

repris avec Paulo la direction des contrées du Nord. La saison de la

pêche et de la chasse était arrivée. Dans les régions septentrionales,

tout le monde sait que c'est aux derniers jours de décembre que les

loups-marins en troupeaux nombreux se laissent aller au courant sur les

glaces polaires, pour venir raser les côtes de l'Ile de Cumberland et

celles du Labrador. C'était par conséquent vers ces endroits que la

tribu des Montagnais s'était dirigée. Paulo me désigna dans notre route

les endroits où plusieurs de ses anciens associés avaient trouvé la

mort. La triste expérience qu'il avait acquise m'avait mis sur mes

gardes, aussi n'avais-je pas regardé aux dépenses pour m'assurer

d'amples suppléments de provisions et un heureux retour.

Lorsque je rejoignis les Montagnais, je fus salué avec plaisir,

Malheureusement leur chasse et leur pêche n'avaient pas été fructueuses,

cependant ils espéraient des secours qui devaient leur venir d'un parti

de chasseurs qui étaient allés plus loin.

La vieille sauvagesse avait suivi la tribu. Elle surtout avait

souffert toutes les misères possibles. Angeline était dans un état

d'amaigrissement à faire peur. Comment dans ce moment n'ai-je pas frémi

en faisant un rapprochement du temps où j'avais arraché cette enfant, si

heureuse d'entre les bras de ses parents, pour la remettre aux soins de

cette marâtre. Je récompensai cette dernière en lui donnant de l'argent

pour payer ses mauvais traitements. J'avais eu soin d'enfouir dans des

endroits sûrs, le long du trajet, les provisions et les viandes fumées

dont je pouvais disposer, de sorte que j'étais certain de n'en pas

manquer au retour.

Ainsi revins-je avec Angeline prenant d'elle les soins les plus tendres

et désirant qu'elle fut aussi belle, aussi charmante que possible, quand

j'irais la présenter à ses parents sous un nom supposé.

Après notre retour, grâce à une bonne nourriture, elle retrouva toutes

ses forces; et sa beauté en se développant, frappait tous ceux qui la

voyaient. Elle avait néanmoins conservé de la hutte sauvage une teinte

de tristesse et de timidité, qui donnait à sa figure un charme dont il

était difficile de se défendre. Son caractère était sympathique, et sa

sensibilité extrême, elle ressentait très profondément les injustices

et les mauvais traitements sans toutefois jamais se plaindre: les bons

procédés ne manquaient jamais de faire venir à ses yeux des larmes

de gratitude accompagnées des plus touchants remercîments. Trois ans

s'étaient écoulés, depuis que je l'avais ramenée, auprès de moi; je

m'était chaque jour évertué à former son éducation et à développer son

intelligence; l'enfant répondait d'une manière admirable aux leçons que

je lui donnais; c'était une belle petite sensitive que je cultivais,

elle était bonne, affectueuse et possédait de plus une grâce et une

délicatesse naturelle exquise.

Il me semble la revoir encore dans ce moment, lorsqu'elle tournait ses

beaux yeux si caressants vers moi, me demander à chaque instant du jour

de sa voix si douée: Père (c'est ainsi qu'elle m'appelait) que puis-je

faire qui puisse t'être agréable? La manière dont elle me parlait

semblait une supplication, une prière et faisait taire pour un moment

mes mauvaises passions, je me sentais attendri de tant de prévenances

et de soumission, mais le démon qui me dominait reprenait bien vite le

dessus. Octave et Marguerite, me soufflait-il à l'oreille, comme ils

devraient s'amuser de te voir si lâche, eux qui ont été si heureux. A

cette idée, je bondissais dans d'inexplicables transporta de rage comme

aux premiers jours de leur union, Je maudissait tout le monde et jusqu'à

Dieu lui-même... Oh! quel enivrement, me disais-je dans ma fureur

insensée, quel enivrement, quels délices de les voir souffrir avec usure

des tourments qu'ils m'ont fait endurer. Mais je ne connaissais pas

alors combien plus terribles et inexorables sont les châtiments que Dieu

inflige à notre conscience, lorsque nous enfreignons ses lois.

En écrivant ces pages néfastes des jours malheureux de ma vie, les

larmes brûlantes et si amères du repentir coulent le long de mes joues,

il vous ferait pitié si vous le voyiez, dans ce moment, anéanti sous le

poids des remords, ce vieillard qui n'a jamais sourcillé aux tristes

apprêts des bûchers dans les guerres indiennes, lui qui voyait d'un

oeil indifférent les chairs palpitantes et dénudées des infortunés

prisonniers de guerre, frémir sous les tisons ardents dans une dernière

agonie.

Hélas la pauvre enfant ne se doutait guère, que tous les bons

traitements dont je l'entourais n'étaient qu'autant de réseaux perfides

que je tendais autour d'elle; comme enfant de Marguerite, je la haïssais

de toutes les puissances de mon âme. De même que le cannibale engraisse

son prisonnier pour le préparer à son repas de fête, ainsi ai-je fait

d'Angeline; et sur une nature comme la sienne, j'étais certain d'avance

d'une obéissance aveugle envers moi.

Jamais allusion n'avait été faite aux jours de son enfance, que par

l'histoire que je lui racontais de la manière dont elle était tombée

dans mes mains. C'était, lui avais-je dit, en passant un jour le long

d'une grande route déserte, que j'avais entendu les cris d'une toute

jeune enfant; abandonnée par ses parents dénaturés, elle aurait

indubitablement servi de proie aux bêtes féroces, si je ne l'avais pas

recueillie. De sales haillons l'enveloppaient, la faim et les misères

de toutes sortes étaient empreintes sur sa figure. J'avais ainsi rempli

pour elle le rôle de la Providence.

A chaque mot de cette histoire, l'enfant, baignée de larmes venait

m'embrasser en me remerciant.

Enfin le jour où je devais la conduire à ses parents, sans toutefois la

faire reconnaître, était arrivé.

Elle était encore tout émue de la répétition de ce conte. Oh! qu'elle

était belle avec son costume pittoresque et demi-sauvage que je lui

avais fait confectionner sans regarder au prix lorsque je la conduisis

chez Octave quelques jours après. J'étais d'ailleurs informé que le

temps pressait, parce qu'il n'avait plus que quelques jours à vivre. Mes

renseignements étaient bien précis, puisqu'en entrant dans la maison,

cette fois j'eus presque peur de mon oeuvre. Jamais le génie du mal ne

peut infliger dans une paisible et heureuse demeure, plus ou même

autant de douleurs que je leur en ai fait endurer. Pour compléter leurs

souffrances, un incendie avait détruit leur grange et toute leur récolte

l'année précédente; mes espions m'en avaient informé, c'étaient eux qui

y avaient mis le feu d'après mon ordre.

Les malheureux jeunes gens avaient été obligés de contracter des dettes

considérables pour réparer les pertes qu'ils avaient subies; ils étaient

donc devenus dans un état de gêne des plus apparentes. Au moment où

nous arrivâmes, un prêtre avec une nombreuse assistance terminaient

les derniers versets du _De Profondis_. Tout le monde était triste et

recueilli, et l'on entendait des sanglots de tous côtés, Octave venait

d'expirer. Son cadavre gisait devant moi. Il était hâve et défiguré au

point que je ne l'aurais point reconnu, si ma haine ne m'eût dit que

c'était lui.

La prière finie, chacun en essuyant ses larmes disait: Pauvre Octave, si

jeune avec un si long avenir de bonheur devant lui, si plein de force

et de santé et malgré cela déjà mort. Quelles douleurs terribles les

malheureux enfants ont enduré depuis l'enlèvement de leur petite fille,

quelles larmes de sang le désespoir ne leur a-t-il pas fait verser, et

Marguerite dans peu d'instants, elle aura été rejoindre Octave. Ils

seront tous deux bienheureux, alors leur martyr sera terminé.

Cependant, d'après le conseil du prêtre, ou avait transporté Marguerite

dans un autre appartement pour lui épargner la vue navrante des derniers

moments d'Octave; le silence était parfait et nous l'entendions qui

l'exhortait d'une voix émue et pleine d'onction à se résigner et à faire

à Dieu l'offrande des sacrifices que dans ses inscrutables desseins,

il avait exigés d'elle. Si votre enfant est auprès des anges,

réjouissez-vous, lui disait-il, dans peu d'instants vous serez avec elle

et votre mari; si au contraire, elle vit encore, du haut du ciel vous

veillerez tous deux sur elle, et dans le cas où elle serait entre les

mains des méchants, vous la protégerez plus efficacement que vous

n'auriez pu le faire ici-bas.

Peu après, elle demanda à revoir encore une fois son Octave. On

s'empressa d'acquiescer à son désir et de transporter son lit dans la

chambre où il gisait. Elle fît un signa à une vieille servante, que

je reconnus pour la même qui prenait soin de l'enfant le jour de

l'enlèvement. Celle-ci alla chercher le berceau et le plaça entre les

deux lits. Hélas il était à jamais resté désert. Les mêmes jouets que

j'avais vus autrefois auprès de la petite étaient encore là au pied de

sa couche et comme a portée du sa main. Ils avaient été religieusement

conservés, comme s'ils eussent espéré qu'un ange la leur ramènerait.

Leur lustre seul avait été terni par les larmes et les baisera des

parents désolés.

Avant que de jeter un regard sur la mourante, je fermai les yeux pour

me recueillir et jouir intérieurement des ravages que la douleur et le

désespoir devaient lui avoir causé. En les rouvrant, je faillis pousser

un cri de joie, mes plus extravagantes espérances étaient dépassées.

Marguerite n'était plus qu'un squelette, recouvert d'un parchemin jauni

et collé sur des os.

Ses yeux seuls vivaient, mais ils avaient un éclat véritablement

effrayant. Ils semblaient vous percer et rentrer dans l'âme de ceux sur

lesquels ils s'arrêtaient. Je les suivais avec angoisse, de crainte

qu'ils ne s'arrêtassent sur moi quand je les voyais se promener avec

indifférence sur chacune des personnes de l'assistance.

Les pleurs d'Angeline se mêlaient abondamment à ceux des voisins et de

leurs femmes, qui chaque jour avaient suivi les progrès du mal.

Marguerite regarda un instant Octave, puis ses yeux tombèrent sur moi

après avoir erré vaguement sur les personnes présentes. Un feu sombre et

terrible les éclairait. C'était les derniers jets de lumière de la

lampe qui s'éteint. Surpris d'abord, ils prirent bientôt une fixité

extraordinaire. Je sentais qu'ils plongeaient jusqu'aux derniers replis

de mon âme comme s'ils eussent voulu en pénétrer les secrets. De plus en

plus, de ternes et maladifs qu'ils étaient auparavant, ils devenaient

intelligents et perçants. Je ne sais ce qui se passait au dedans d'elle,

mais je comprenais qu'il y avait quelque chose de surnaturel, et qu'elle

lisait au dedans de moi comme dans un livre ouvert. Le feu qui sortait

sous ses prunelles me brûlait, me dévorait, et j'aurais donné tout le

monde pour pouvoir m'y soustraire.

Sous ce regard ardent, mes dents claquaient, dans ma bouche, un

frémissement se fit sentir dans tous mes membres, et malgré l'empire que

j'avais sur moi-même, je tremblais et une sueur abondante se répandit

sur tout mon corps.

Je le voyais, elle me reconnaissait et devinait tout. Je ne sais ce qui

fut advenu, si ses paupières ne se fussent fermées. Bien que son regard

n'eut pas été long, il m'avait exprimé tout ce qu'il y avait eu dans ma

conduite de méchanceté et de scélératesse. Je profitai toutefois de

ce moment pour me réfugier dans un coin de la chambre d'où je pouvais

l'observer sans qu'elle ne me vit.

Pendant, ce temps, tout le monde était silencieux, le prêtre seul priait

tout bas auprès de leurs chevets.

Peu d'instants après, la mère ouvrit de nouveau ses yeux et les tourna

vers l'endroit que je venais de laisser. Angeline avait pris ma place.

Elle la couvrit à son tour de son regard brillant, mais maintenant

lucide. Elle la fixa longtemps. Jamais je ne pourrai décrire le

changement d'expression qui s'opéra soudainement. Ce fut comme un rayon

céleste d'espérance et d'amour d'abord, puis de bonheur ineffable, il

passa et s'éteignit comme l'éclair. Elle ferma de nouveau les yeux pour

se recueillir encore un moment, et fit signe à la vieille servante

d'approcher plus près d'elle, lui murmura quelques mots à l'oreille. Ces

quelques mots que nous n'entendîmes pas nous parurent être un ordre.

Celle-ci vint prendre Angélique qui fondait en larmes, et la conduisit

auprès du lit. Marguerite la contempla un instant avec une expression

que je ne puis décrire, et que vous ne sauriez jamais imaginer; puis,

d'un bond, elle fut sur son séant, saisit Angeline, la pressa sur sa

poitrine et collant ses lèvres sur celles de la petite: Mon enfant, ma

chère Angeline, s'écria-t-elle, d'une voix impossible à rendre, merci,

merci mon Dieu... puis elle retomba sur son oreiller tenant toujours son

enfant étroitement embrassée.

À cette vue, tout le monde était muet de stupeur et quand au bout d'une

minute quelques assistants les séparèrent, Marguerite ne souffrait plus,

et Angeline par ses sanglots et ses larmes avait inondé la visage de la

morte pendant que dans ses paroles à peine articulées, on entendait:

ma mère, oh! ma mère...... Dieu avait permis qu'elles se reconnussent

mutuellement.

Maintenant que je n'étais plus sous les regards de la mère, ma joie

féroce était revenue. Je devais être horrible à voir dans ce moment

solennel et déchirant; je craignais que le bonheur que je ressentais

dans mon âme, ne se trahit sur ma figure et qu'on ne s'en aperçut. Je

saisis donc Angeline par la main et me précipitai vers la porte; A nous

deux, à présent, lui dis-je, bien que la malheureuse victime répétât

encore, ma mère, oh! ma mère, et qu'elle étouffa dans ses sanglots.

Hélika: Memoire d'un vieux maître d'école · 第 14 / 35 题