Douze mois après les évènements que je viens de relater, sous un
déguisement qui me rendait méconnaissable, je m'approchai de la demeure
d'Octave et Marguerite, pour m'assurer par moi-même si la douleur que je
leur faisais endurer, pouvait satisfaire la haine que je leur portais.
Non jamais le tigre altéré du sang de sa victime, n'éprouve un plus
grand plaisir, lorsqu'il la tient dans ses griffes, que celui que me
causa la scène que je vais décrire.
La nuit était déjà avancée quand je frappai à leur porte et demandai
l'hospitalité. On me l'accorda de tout coeur. Aussitôt après la vieille
servante que je reconnus pour celle aux soins de laquelle l'enfant avait
été confiée, dressa la table sur l'ordre d'Octave, que j'eus de la peine
à reconnaître tant il était changé. Mais je refusai de manger et allai
m'asseoir dans le coin le plus obscur de la salle: j'avais bien autre
chose à faire que de prendre de la nourriture.
Ce fut donc avec une extrême satisfaction que je remarquai chez lui une
empreinte de tristesse inexprimable. Son teint était hâve et ses membres
amaigris. Tout dénotait les ravages d'un mal incurable et d'une douleur
sans bornes.
La scène était plus déchirante encore lorsque je me retournai de l'autre
coté de la chambre et que je vis Marguerite gisant sur son lit. Quelques
bonnes voisines l'entouraient et pleuraient avec elle, et j'entendais le
nom d'Angeline se mêler à leurs larmes. "Dieu, disait l'une, prend soin
des petits enfants, pourquoi n'en ferait-il pas autant pour votre chère
petite fille?" Marguerite à ces paroles se levait sur son lit, et leur
répondait: "Pourquoi Dieu nous l'a-t-il donnée cette enfant, notre joie
et notre bonheur, et a-t-il permis que de barbares sauvages s'en soient
emparés?" Vous avez entendu, reprenait une autre voisine, ce que
monsieur le curé vous a dit: "le cheveu qui tombe de notre tête, c'est
Dieu qui l'ordonne, les trésors de sa Providence sont infinis, il veille
sur ses petits enfants. Pourquoi la vôtre ne serait-elle pas aussi sous
sa main?"
Pauvre Marguerite, dirai-je encore une fois, combien tu étais différente
du jour où je t'avais vue si heureuse prêtant le serment éternel d'être
fidèle à Octave, au pied de l'autel de notre vieille église. Oh! tu
souffrais, oui tu souffrais dans ton coeur de mère toutes les tortures
les plus atroces, physiques et morales qu'un être humain puisse
infliger. Elle était pâle, élevait parfois aussi vers le Ciel ses yeux
baignés de larmes. Mon Dieu, mon Dieu, dit-elle, qui donc nous rendra
notre chère petite Angeline?
Octave racontait dans un autre coin de la chambre aux voisins qui
voulaient le consoler, combien il avait goûté du bonheur intime avant
l'enlèvement de leur petite fille. A ce déchirant tableau, je voyais les
yeux de chacun se baigner de larmes, et de mon coin je contemplais leur
désespoir, un seul mot leur eut donné une félicité suprême, mais je
me gardai bien de le prononcer, je jouissais trop des délices de ma
vengeance. Ces jouissances devinrent plus effectives encore, lorsque la
pauvre mère s'adressant à moi me demanda: Vous mon frère, qui venez
sans doute de bien loin, ne pourriez-vous pas me donner quelques
renseignements sur ce qui est devenue mon enfant? Je parus étonné et
demandai des explications.
Octave et Marguerite me racontèrent l'un et l'autre ce qui s'était
passé. Je me plaisais à contourner le poignard dans la blessure. Elle
doit, leur dis-je, avoir été enlevée par une tribu Iroquoise, qui soumet
aux plus affreux tourments les enfants qu'ils ravissent aux blancs. Je
leur racontai quelles devaient être les souffrances qu'elle endurait
entre leurs mains. En entendant ces détails les pauvres et malheureux
parents fondaient en larmes, je voyais tous les assistants frémir et
paraître me dire, c'est assez, par grâce n'allez pas plus loin.
Cette nuit-là, le démon de la jalousie qui me possédait, devait
tressaillir d'allégresse, car lorsqu'Octave allait embrasser sa femme et
essayer de la consoler; au dedans de moi je sentais un ineffable plaisir
de les entendre échanger entr'eux des paroles de désespoir, elles
étaient le témoignage de ce qu'ils souffraient mutuellement. Tels furent
les premiers fruits que je cueillis de mon odieuse vengeance.