HÉLIKA.

Sur ce plateau qui pouvait avoir une étendue d'une dizaine d'arpents,

trois grandes huttes se touchant les unes les autres avaient été

élevées. L'une d'elles avait une apparence toute particulière. Bien que

comme les autres, elle fut construite de matériaux grossiers, sa forme

ressemblait à celle d'une chaumière, elle était plus spacieuse que

les autres. Le houblon et quelques vignes sauvages, en la tapissant à

l'extérieur, lui donnaient un air de fraîcheur et de bien-être. Des

fenêtres l'éclairaient de tous côtés, les unes donnant sur le lac,

les autres sur la rivière, Nous connaîtrons plus tard comment le

propriétaire avait pu se procurer un tel luxe pour un sauvage, habitant

la profondeur des forêts.

De forts volets garnis de fer avaient été posés pour les protéger du

dehors. Par ci par là, un trou ou plutôt une meurtrière était percée.

Enfin, on voyait combien Hélika, puisque c'était sa demeure, était

jaloux de veiller à la sûreté de ceux qui l'habitaient.

Les deux autres étaient construites de gros morceaux de bois, superposés

les uns aux autres, et encochées à chacune de leurs extrémités pour

s'adapter l'un dans l'autre et donner la solidité à cette construction

toute primitive. Ce fut vers la première que Baptiste nous conduisit.

La chambre d'entrée était spacieuse et parfaitement éclairée. Bien que

l'ameublement en fut grossier, il offrait toutefois tout le confort

désirable. Quelques fleurs sauvages de diverses familles y étaient

cultivées avec le même soin que nous en prenons pour les fleurs

exotiques. Des livres aussi étaient disposés sur quelques rayons. Mais

ce qui frappa surtout nos regards, ce fut lorsqu'ils tombèrent sur un

lit recouvert d'une peau d'ours où gisait un vieillard dont les traits

portaient l'empreinte de la mort.

Cet homme devait être bien vieux. Des rides profondes sillonnaient son

front et ses joues en tous sens. Il avait plutôt l'air d'un spectre,

aussi n'eut-on pas manqué de le considérer comme tel, si ses yeux noirs

et enfoncés dans leur orbite n'eussent conservé un éclat extraordinaire.

Ses sourcils étaient épars, son nez aquilin ressemblait au bec d'un

oiseau de proie. Son front était haut et fuyant, ses lèvre minces et

son menton proéminent, tout annonçait dans la figure de cet homme

une indomptable énergie. L'ensemble de cette figure dénotait une si

implacable férocité, qu'il eut fait frémir celui qui l'aurait rencontré

un soir dans un chemin détourné ou sur la lisière d'un bois. Cependant,

au moment où nous l'aperçûmes ses mains étaient jointes sur sa poitrine,

ses lèvres s'agitaient et semblaient répéter les paroles d'une prière

que monsieur Fameux disait à haute voix.

Comme contraste, agenouillée auprès du lit, se tenait dans l'attitude de

la prière la jeune fille de la veille. Son épaisse chevelure inondait

ses épaules et descendait jusqu'à la ceinture. Elle avait le dos tourné

vers la porte. C'était bien la taille que nous avions admirée le soir

d'avant, elle offrait dans ses contours tout ce que nous avions pu

imaginer dans nos rêves de jeune homme de plus gracieux et de plus

parfait. Nous étions arrêtés sur le pas de la porte à contempler ce

tableau, lorsque le bruit de nos pas la fit se retourner. Jamais de ma

vie, je n'ai vu aussi ravissante figure, nous en fûmes tous éblouis,

fascinés. Murillo ou Raphaël eussent été heureux d'en faire la portrait

et de le présenter comme celui de leur Madone. Une profonde tristesse

était empreinte sur ses traits, et les larmes abondantes qui inondaient

ses joues rehaussaient encore, s'il était possible, son angélique

beauté. En nous apercevant, elle se retira timide et confuse dans un

coin de la chambre; mais sur un signe du moribond elle disparut dans

l'autre hutte. Celui-ci, après avoir jeté sur nous un regard perçant, et

scrutateur, nous dit: "Vous devez avoir besoin, messieurs, de prendre un

peu de nourriture et de repos, pendant que moi de mon côté, je vais avec

ce saint homme terminer ma paix avec Dieu".

Une vieille sauvagesse nous conduisit dans la troisième cabane où un

repas, composé de gibier et de poisson, nous avait été préparé. On

s'était mis en frais pour nous y recevoir, car les lits, de sapin

avaient été renouvelés. C'était, nous dit Baptiste, la maison que

le père Hélika avait fait construire spécialement pour y exercer

l'hospitalité, là, chasseurs canadiens ou sauvages y trouvaient toujours

un gîte et la nourriture. Ils restèrent tous deux trois heures en tête

à tête, et lorsqu'à l'appel de monsieur Fameux nous entrâmes dans la

chambre du mourant, une transformation complète s'était faite sur son

visage. Les yeux n'avaient plus rien de farouche ou d'inquiet, des

larmes mêmes s'en échappaient. C'était bien encore la même figure

énergique mais elle n'avait plus ce cachet de férocité, cet air empreint

de trouble et de remords que nous avions d'abord remarqués; elle

indiquait plutôt le calme et le recueillement intérieur qui ne

paraissaient pas exister auparavant.

Monsieur Fameux insista pour qu'il prit quelque nourriture. Il le

fit pour lui complaire. Le bon prêtre lui parla quelques instants à

l'oreille; mais il secoua la tête et reprit tout haut: non Monsieur,

c'est en vain que vous voudriez m'en dissuader, ma confession doit être

publique; puisse-t-elle être une légère expiation de mes crimes et

servir d'exemple à ceux qui se laissent entraîner par la fougue de leurs

passions. Un frisson involontaire parcourut les membres des assistants,

nous pressentions quelque drame lugubre, sanguinaire peut-être, dont

Hélika avait été le héros.

Nous prîmes donc chacun une place autour de son lit, et c'est ainsi

qu'il commença:

Hélika: Memoire d'un vieux maître d'école · 第 8 / 35 题