Cette apparition était celle d'une jeune fille mollement appuyée sur une
légère carabine de chasse. Deux dogues énormes étaient à ses côtés. Le
costume de cette jeune fille était demi-sauvage autant que nous en pûmes
juger. Nous ne pouvions comme de raison, par l'éloignement, distinguer
ses traits; mais à sa taille svelte et dégagée, au contour de ses
épaules, et telle qu'elle nous apparut dans sa pose à la fois gracieuse
et nonchalante, nous nous formâmes l'idée qui se confirma plus tard,
qu'elle était admirablement belle.
Monsieur Fameux la reconnut.--Adala seule, dit-il, où donc est le vieil
Hélika? Voyez, ajouta-t-il, en s'adressant à Baptiste, elle semble nous
avoir reconnus tous les deux, et la voilà qui nous fait signe d'aller la
rejoindre. Si Hélika, qui ne la laisse jamais d'un seul pas, n'est pas
auprès d'elle; c'est qu'un malheur lui est arrivé ou qu'il gît sur son
lit de mort. La jeune fille comprit sans doute le signe que Baptiste lui
adressa, car elle s'assit dans une pose pleine de grâce et de tristesse,
pendant que notre guide allait traverser la rivière plus loin dans un
endroit guéable.
Les chiens s'étaient étendus à ses pieds, comme deux vigilantes
sentinelles. Nous aurions dû le dire déjà, Baptiste était le type du
chasseur et du trappeur canadien. Il était par conséquent le commensal
et l'ami de toutes les tribus sauvages, il en possédait la langue et les
dialectes. Pendant l'absence de Baptiste, nous pressâmes monsieur Fameux
de questions. L'histoire de cette malheureuse enfant des bois est bien
douloureuse, nous répondit-il d'une voix pleine d'émotion; mais elle ne
m'appartient pas. C'était nous faire comprendre qu'il ne pouvait en dire
plus long; mais ces quelques paroles de monsieur Fameux, comme
bien vous pensez ne firent que redoubler notre curiosité déjà bien
surexcitée. Baptiste revînt au bout de quelque temps, sa bonne et
honnête figure était empreinte de tristesse.
Hélika est bien malade, dit-il, l'enfant des bois cherche du secours.
Nos coups de feu à la chasse de tantôt l'ont effrayée; elle a craint de
rencontrer quelques pirates des bois; voilà, pourquoi elle s'est retirée
sur l'autre rive et vous supplie d'arriver au plus vite. C'est Hélika
qui l'envoie vous chercher; elle se fut rendue jusqu'à votre presbytère,
si elle n'avait rencontré personne pour remplir son message auprès de
vous. Hélika est gisant dans sa cabane sur son lit de mort, et il désire
ardemment vous voir. Elle retourne immédiatement auprès de lui, avec
l'espoir que nous la suivrons de près. Si vous n'êtes pas trop fatigué,
mon bon monsieur, nous allons tous deux nous remettre en marche, pendant
que les autres guides dresseront des campements pour la nuit à vos
jeunes compagnons. Demain, je les attendrai sur les bords du lac avec
des canots. Le prêtre et Baptiste partirent immédiatement.
La veillée se passa en conjectures. Cet incident nous avait
singulièrement intrigués, parce qu'aucun des guides qui nous restaient
ne pouvait donner des renseignements précis sur le nom et l'origine de
la jeune fille. Tout ce qu'ils nous apprirent, ce fut qu'ils l'avaient
bien souvent rencontrée dans les bois, toujours accompagnée d'un
vieillard d'une haute stature, qui paraissait lui porter un amour et une
sollicitude véritablement paternels. Bien plus, son attention pour elle,
et ses soins étaient ceux de la mère la plus tendre. Ils ajoutaient
aussi, qu'esclave de tous ses désirs, il venait de temps en temps dans
le village, y séjourner aussi longtemps qu'elle le voulait. Il y prenait
les meilleurs logements; mais les seules visites qu'ils faisaient où
recevaient, étaient celles de monsieur Fameux. Il la conduisait dans les
magasins, ne regardait jamais au prix des étoffes qu'elle choisissait,
suivant ses caprices, le prix en fut-il très élevé.
L'un d'eux assurait même avoir entendu monsieur Fameux dire au père
Hélika, tel était le nom du vieux sauvage: je suis heureux de voir
combien vous vous donnez de peine pour former l'éducation de votre chère
Adala, et combien elle répond admirablement à vos efforts, elle parle et
écrit aujourd'hui parfaitement le Français.
II y avait certes dans ces informations, matière plus que suffisante
pour piquer notre curiosité déjà excitée à l'extrême. Malgré notre
fatigue, nous mîmes longtemps avant de nous endormir tous, faisant des
suppositions plus où moins ridicules ou extravagantes.
De bonne heure, le lendemain matin, nos étions en route tout en
discourant sur l'incident de la veille. Comme toujours lorsqu'on est
jeune, la gaîté nous était revenue Avec le repos; aussi ne mîmes-nous
pas de temps à franchir les trois milles qui séparaient le lac du lieu
de notre campement. Lorsque nous arrivâmes sur ses bords, deux beaux
grands canots, creusés dans le tronc de gros pins, nous attendaient.
Baptiste se promenait sur le rivage et du revers de sa main essuyait une
larme.
Hâtez-vous, messieurs, nous dit-il, le père Hélika désire vous voir. Il
a paraît-il quelque confidence à vous faire, et le pauvre vieillard n'a
plus bien longtemps à vivre. En peu d'instants nous fûmes installés dans
les canots et pesâmes hardiment sur l'aviron.
Le lac était beau ce matin là. Sa surface était plane et unie, pas une
ride ne venait troubler le paisible miroir que nous avions devant les
yeux. Quelques vapeurs humides s'élevaient ça et là des rochers ou de la
masse d'eau. Elles nous apparaissaient comme les images fantastiques des
fées de nos anciens contes. Les cris des huards se faisaient entendre de
l'un ou l'autre rivage, tant l'atmosphère était calme. Parfois aussi, le
martin-pêcheur nous envoyait des notes saccadées et stridentes, tantôt
frémissantes de joie de la prise qu'il venait de faire d'un petit
goujon. Les fleurs des glaïeuls, qui nageaient à la surface et
s'ouvraient au soleil levant nous faisaient penser à un riche tapis de
verdure émaillé de fleurs. Mais entre les rives et le pied des montagnes
avoisinantes, de beaux grands arbres séculaires donnaient par les
différentes nuances de leur feuillage un cadre magnifique au miroir qui
s'étendait devant nous. Ces arbres avaient une grandeur et une majesté
impossibles à décrire.
Quelques-uns d'une taille plus svelte s'inclinaient complaisamment comme
s'ils eussent voulu contempler leur beauté dans le cristal limpide de
l'eau, tel que peut le faire une coquette jeune fille. D'autres au
contraire élevaient leurs troncs énormes et secs, montrant ainsi leurs
branches desséchées comme les membres d'un vieillard. Tandis qu'un
bouquet verdoyant semblait, comme la tête d'un patriarche, avoir seul
conservé un reste de sève et de vie. On voyait à ses pieds, des arbustes
de différentes familles s'élever et sembler lui demander protection.
Plus loin et du quatrième côté du lac, s'étendait une savane sombre et
triste. Des arbres rabougris, une mousse épaisse, un terrain marécageux
et rempli de fondrières donnaient à cet endroit un aspect solitaire
et désolé. Il formait un contraste frappant qui faisait rassortir
d'avantage la beauté des autres rives. Nous nageâmes en silence
pendant quelque temps, absorbés dans la contemplation de la sauvage et
pittoresque beauté de paysage, lorsqu'après avoir doublé un cap, nous
aperçûmes un plateau élevé de quinze à vingt pieds qui dominait le lac
et la rivière.