LE VOYAGE

Tout alla pour le mieux pendant les premiers six milles, mais à mesure

que le soleil s'élevait, la chaleur devenait de plus en plus forte, et

vers midi, l'air était suffocant. Les moustiques, cette journée-là,

s'étaient liés pour soutirer le droit de passage; aussi, fallut-il que

chacun du nous leur payât un tribut; à vrai dire, ils étaient encore

plus avides que certains douaniers auxquels vous n'avez pas donné un

bonus. Les enflures et les démangeaisons insupportables, que leurs

piqûres nous causaient, faisaient presque regretter d'être venus si

loin chercher le plaisir. De plus, les sources d'eau que nos guides

s'attendaient à rencontrer sur notre route, étaient taries en

conséquence de la sécheresse exceptionnelle de l'été.

Vers quatre heures de l'après midi, nos gosiers étaient arides, nos

palais desséchés et nos estomacs criaient famine. Depuis le matin, nous

n'avions que grignoté par ci par là quelques morceaux de biscuits, tout

en marchant. Malgré l'assurance que nos guides nous donnaient, que nous

n'étions plus qu'à deux milles de la chute; nous allions faire halte,

lorsque la grosse voix de Baptiste, notre premier guide, se fit

entendre. Il avait pris les devants depuis quelque temps, et jamais

refrain plus agréable parvint à nos oreilles. A boire, à boire, qui donc

en voudra boire chantait-il en même temps qu'il se montra portant une

énorme gourde bien remplie. Après que nous eûmes avidement vidé le

contenu de cette bienfaisante gourde et pris quelques minutes de repos,

nous nous remîmes en route rafraîchis et réconfortés. Les guides

entonnèrent les gais chants des voyageurs canadiens, ensemble nous fîmes

chorus. Point ai-je besoin de dire que ces chants n'eussent pas été

admis au Conservatoire de Paris.

Enfin haletants, fatigués, méconnaissables par l'enflure causée par les

piqûres des mouches, nous arrivâmes sous la direction de Baptiste dans

une charmante érablière où le bruit d'une forte chute d'eau se faisait

entendre. C'était l'oasis désirée. Des hourras frénétiques la saluèrent.

Nous allions nous élancer dans la direction de la chute, lorsqu'un

sifflement aiguë et un signe énergique de Baptiste qui se tenait

immobile au milieu du sentier, nous arrêta. Il nous montrait du doigt

une magnifique famille de perdrix branchées sur un arbre du voisinage.

Elles semblaient être venues s'offrir intentionnellement comme le menu

du repas, aussi n'en fîmes nous pas fi. Quatre à cinq coups de feu

jetèrent à nos pieds la bande emplumée. De grands battements de mains de

la part de monsieur Fameux et des spectateurs furent la couronne de

ce bel exploit. Notez que nous avions tiré les perdrix presqu'à bout

portant.

La joie augmenta encore lorsqu'un de nos guides, qui était resté en

arrière, arriva avec quatre beaux lièvres qu'il avait rencontrés;

mais elle devint délirante quand nous aperçûmes bouillonner l'eau des

cascades dont nous n'étions plus éloigné que de quelques pas.

Une minute plus tard, nous étions sur les bords de la rivière et aux

pieds d'une des chutes les plus pittoresques qu'on puisse contempler.

Le spectacle était beau, grandiose, et bien digne eut-il été le seul

de nous faire oublier les tourments de la soif et de la faim que nous

avions endurés, mais ventre affamé n'a pas d'oreilles, c'était le temps

ou jamais de le dire, car ce qui nous réjouit le plus et nous mit en

belle humeur, ce fut lorsque des feux furent allumés et que les marmites

commencèrent à bouillir. Pendant ce temps, tout le monde était à

l'oeuvre. Les uns écorchaient les lièvres, d'autres préparaient les

perdrix, on découpaient des tranches de lard et de jambon; quelques-uns

enfin bûchaient le bois, tandis que Baptiste confectionnait les

assiettes avec des écorces de bouleau et faisait des micoines, des

fourchettes de bois, bref enfin, tout le monde ainsi à l'oeuvre fit

merveille, et une demi-heure après, le bruit des mâchoires eut dominé

celui des meules des plus assourdissants moulins. Il y a de cela bien

près de soixante ans et je ne crains pas de répéter aujourd'hui à la

face du monde que jamais repas fut mieux cuit et mieux assaisonné avec

plus grande sauce de l'appétit, que celui que nous prîmes on plutôt

dévorâmes au pied de la chute de la décharge du Lac à la Truite. Enfin

les appétits satisfaits, les pipes allumées, nous nous étendîmes avec

délices sur les bords de la rivière.

Il eut été difficile de choisir un plus beau moment pour contempler le

paysage qui nous entourait. Le soleil allait bientôt s'enfoncer derrière

le rideau des grands arbres, les oiseaux dans leur suave et beau langage

le saluaient et lui souhaitaient le bonsoir; quelques petits écureuils,

d'un air éveillé et mutin, s'approchaient en sautillant, leurs queues

coquettement retroussées, pour glaner quelques restes de notre repas;

puis vifs comme l'éclair, remontaient au haut d'une branche ou au sommet

de l'arbre pour nous envoyer leur trille de colère ou de plaisir.

Mais la beauté qui ne pouvait être surpassée, était celle de la chute,

avec ses mille paillettes d'or qui brillaient au soleil couchant. Les

rochers qui la surplombaient, semblaient eux aussi tout émaillés de

diamants. L'arc-en-ciel brillait à leurs pieds de ses plus vives

couleurs, pendant que la nappe d'eau qu'elle formait au bas, tranquille

d'abord, puis comme prise d'un accès subit de rage, se ruait un instant

après frémissante et écumeuse de cascades en cascades, hérissant la

crête de chacune de ses vagues, comme pour attester sa colère de voir

son cours intercepté.

Tous ces chants ou ces bruits divers, toutes ces beautés sauvages et

primitives étaient égalés, surpassés peut-être par la grandeur de la

chute elle-même.

L'eau se précipitait d'une hauteur d'à peu près cinquante pieds; mais

dans sa chute, elle rencontrait d'énormes rochers superposés les uns

aux autres, bondissant de l'un à l'autre, elle s'élevait et retombait

blanche et floconneuse comme la neige, pour se former un peu plus bas,

en gerbes de diamants auxquels le soleil couchant, ce véritable peintre

céleste, imprimait ses plus magnifiques nuances et son plus éclatant

coloris.

La splendeur de ce tableau ne saurait être surpassée. Toutefois, un pic

incliné d'une hauteur de cent pieds au dessus de la chute, et dont la

base était minée par l'incessant travail de la rivière attirait notre

attention dans ce moment. Nous en étions même à supputer, combien il lui

faudrait de temps, avant que de parvenir à le précipiter dans l'abîme,

lorsque sur une des pointes les plus élevées, survint une apparition

presque fantastique.

Hélika: Memoire d'un vieux maître d'école · 第 6 / 35 题