C'est en vain que nous chercherions à nouer des liens plus forts: et
plus durables que ceux qui nous unissent à nos compagnons d'école, et à
nos condisciples de collège. La vieille amitié d'autrefois a jeté dans
nos coeurs des racines si profondes, que nous les sentons grandir avec
le nombre de nos années.
Lorsque rage à desséché notre veine, et que les blessures de la vie ont
laissé sur chaque épine du chemin le reste de nos dernières illusions,
elles viennent nous réjouir et nous consoler sous la riante et
gracieuse image de notre enfance, avec ses jeux, son espièglerie et son
insouciance. Ses racines ont alors produit des fleurs précieuses que
le vieil âge se plait à cueillir comme l'a fait l'auteur des "Anciens
Canadiens."
Mais parmi ceux de nos jeunes compagnons, il en est qui nous sont restés
plus sympathiques; parce qu'ils étaient d'un caractère plus conforme au
nôtre, plus jovials ou taciturnes, plus taquins ou espiègles, suivant,
qu'ils ont pris eux-mêmes plus ou moins; de part dans nos escapades
d'écoliers. Aussi quels francs éclats de rire, lorsque nous nous
rencontrons et nous racontons nos réminiscences du passé, de notre vie
d'école, et de nos années de collège.
En parlant de la jeunesse, temps hélas, bien éloigné de moi aujourd'hui,
il m'est revenu une narration, et la lecture d'un manuscrit, faite par
un ancien maître d'école, qui sont encore l'une et l'autre dans un des
replis de ma mémoire, comme un émouvant souvenir des temps passés.
Ces souvenirs datent de loin, puisque je n'avais qu'à peine vingt ans
lorsque je les entendis de la bouche du père d'Olbigny.
Le père d'Olbigny était un vieux maître d'école.
Il était un jour, arrivant on ne savait d'où, venu prendre possession de
l'école de notre village.
Après un examen passé devant le curé et les syndics, qui n'étaient
malins ni en grammaire, ni en calcul, il avait été décidé qu'il était
capable de nous enseigner l'alphabet.
Or, le père d'Olbigny était un homme instruit, profondément instruit.
Il parlait, et écrivait correctement plusieurs langues anciennes et
modernes; comme nous pûmes en juger plus tard.
Son extérieur n'était rien moins que prévenant en sa faveur. Une balafre
affreuse lui partageait transversalement la figure, et lui donnait une
expression étrange; mais ses yeux étaient si bons, si doux et si chargés
de tristesse; ses procédés à notre égard si affectueux et si paternels,
que nous l'aimâmes à première vue et nous nous livrâmes à l'élude,
crainte de lui faire de la peine. Il nous traitait tous avec la même
bonté, mais il y avait une classe qui paraissait lui être privilégiée.
Cette classe se composait de jeunes gens de mon âge et j'en faisais
partie.
Ce fut donc en pleurant qu'il reçut nos adieux, lorsque nous laissâmes
l'école pour endosser la livrée de collégiens.
Un soir, dix ans après, nous retrouvions les mêmes condisciples de cette
classe, au coin du feu où nous avions été conviés par l'un de nous.
Naturellement, nous vînmes à parler de notre temps d'enfance et de notre
cher monsieur d'Olbigny. Il avait laissé nos endroits, et ce fut alors
que l'un de nous, nous informa qu'il habitait une maison écartée à
quelque distance du village de B...., et qu'il y vivait en véritable
ermite.
Nous décidâmes, séance tenante, d'aller passer une soirée avec lui.
Il vivait, paraissait-il, dans un pénible état de gêne. Plusieurs de mes
amis. étaient riches, une souscription fut ouverte et la bourse qui fut
formée lui fut transmise sous forme de restitution. Il avait, reçu par
ce moyen de quoi vivre largement, comparativement, pendant deux ans.
Au jour fixé, personne ne manqua à l'appel.
Le père d'Olbigny pleura de joie de nous revoir, il nous reçut comme
ses véritables enfants. Quelques verres d'eau de vie que nous avions
apportés le rendirent plus expansif. Il nous avoua qu'une main inconnue
lui avait, fait une restitution; cette main, ajouta-t-il plaisamment, ne
peut venir que du ciel, parce que je ne connais personne sur la terre
qui me doive restitution. Ce fut après un toast pris à sa santé, et
qu'il nous eut affectueusement remerciés, qu'il continua:
Il fait bon, mes amis, d'être jeunes, de voir l'avenir se dérouler
devant nous avec tous les rêves dorés que l'espérance nous fait
entrevoir. Vous voir réunis autour de ma table, me rappelle une époque
bien éloignée, et cependant à peu près analogue.
Nous étions nous aussi, mes compagnons d'école et moi, autour de la
table d'un professeur, qui avait autant de plaisir à nous recevoir que
j'en éprouve aujourd'hui. Hélas! j'étais cette soirée-là bien gai, bien
joyeux, et me doutais guère qu'elle aurait une si grande influence sur
le reste de ma vie.
Si je croyais que cette histoire put vous intéresser, je vous en
raconterais une partie et la terminerais par la lecture d'un manuscrit,
écrit dans toute l'amertume du repentir par l'auteur même d'un drame
terrible de jalousie et de vengeance.
Des bravos enthousiastes accueillirent cette proposition ou plutôt cette
bonne aubaine. Les verres se remplirent les pipes s'allumèrent et ce fut
avec un religieux silence que nous écoutâmes le palpitant récit qui va
suivre:
Il y a au delà de soixante ans que quelques amis et moi avions formé le
même projet que vous exécutez, d'aller revoir notre ancien professeur.
C'était un bon vieux curé qu'on appelait monsieur Fameux. Il habitait un
village qui se trouvait presque sur la lisière des bois. Rien ne pouvait
d'ailleurs mieux nous convenir. Nous avions décidé dans notre réunion,
d'aller faire une partie de chasse et de pêche auprès d'un lac qui se
trouvait à quelques dix lieues dans les grands bois, et nous n'avions
qu'un faible détour à faire pour aller lui serrer la main. Outre le
plaisir que nous éprouvions d'avance à revoir ce bon vieux père, nous
espérions pouvoir nous procurer des guides qu'il nous ferait connaître
parmi les chasseurs et trappeurs de sa mission. Bien que l'heure du soir
fut avancée, nous nous dirigeâmes vers le presbytère, et ce fut en nous
pressant dans ses bras que monsieur Fameux nous reçut. Jamais nous ne
pouvions arriver plus à propos, car il nous annonça au réveillon que
lui-même partait le lendemain matin pour aller explorer des terres
auprès du même lac, qu'on lui avait dit être très fertile, et où il
avait intention d'aller fonder une colonie. Puis, ouvrant la porte de
sa cuisine, il nous montra quatre vigoureux gaillards étendus sur le
parquet, la tête sur leurs havre-sacs et faisant un bruit par leurs
ronflements capable de réveiller les morts. Voilà nos guides,
ajouta-t-il.
Enfin, après une intime causerie, nous récitâmes la prière et nous nous
étendîmes sur des lits de camp; puis, lorsque le dernier d'entre nous
s'endormit, le prêtre agenouillé priait encore.
Le lendemain, le soleil radieux s'élevait à peine de l'horizon que nous
étions sur pieds. La messe sonnait, nous nous y rendîmes.
Je ne sais quel charme cet homme de bien répandait sur tout ce qu'il
faisait ou disait; mais la messe entendue, nous sentions au dedans de
nous un calme, une paix et un bonheur intimes que je n'ai peut-être
jamais éprouvés depuis. Le déjeuner se se ressentit de notre disposition
d'esprit, il fut gai et pétillant de bons mots; puis havre-sacs sur le
dos, nous prîmes, en chantant de gais refrains, le chemin des grands
bois.