Meneh-Ouiakon répliqua d'un ton froid

--Mon frère veut trop savoir; il ne saura rien.

Après ces mots, elle retomba dans un mutisme complet, d'où elle ne

sortit qu'à leur arrivée dans la baie de la Chapelle.

La nuit approchait.

--Mon frère, dit Meneh-Ouiakon, il faut descendre du canot dans le lac.

--Volontiers, mam'selle, mais dans quel but?

--Parce que l'eau n'est pas assez profonde.

--Oui, oui, je conçois, dit-il en se levant et tournant entre ses doigts

sa coiffure qu'il avait ôtée de dessus sa tête.

Sa mine était si embarrassée que l'Indienne lui demanda:

--Mon frère désire-t-il quelque chose?

--Ah! si vous y consentiez!

--Délie ta langue.

--Souffrez, sauf votre respect, mam'selle, en la couvant du regard, que

je vous porte sur mes épaules jusqu'au rivage.

Meneh-Ouiakon se mit à rire.

--Non frère est fou, répliqua-t-elle.

Et, sautant dans le lac avec légèreté, tandis que Godailleur en sortait

assez lourdement, elle s'attela au canot et le traîna jusqu'à la berge,

dans une petite anse, au pied même de la Chapelle.

La chapelle, ou le _Doric Rock_, ainsi que l'ont rebaptisée les Anglais

[46], est le vestibule des Rochers-Peints. La structure de ce roc

étrange, son nom l'annonce.

[Note 46: J'ai déjà montré, dans mes précédents ouvrages, combien cette

déplorable manie d'altérer les noms propres, déployée par la race

anglo-saxonne, remplit de confusion la géographie de l'Amérique

Septentrionale. Deux nouveaux exemples, pris sur les lieux mêmes dont je

parle, achèveront d'en illustrer le ridicule. Sur diverses cartes, le

Gros-Cap, situé, comme l'on sait, à l'entrée du lac Supérieur, est

désigné sous le nom de _Crow-Cape_, parce que les voyageurs

anglais, ignorant le français, ont prix _gros_ pour _crow_,

qui signifie corbeau. Ailleurs, sur le lac Huron, ils ont fait,

d'un passage appelé les Chenaux, The Snows (les neiges)! J'en pourrais

malheureusement citer bien d'autres!]

Trois marches de grès naturelles, peu régulières, conduisent au temple,

qui s'élève à trente pieds environ la surface du lac. Ce temple

représente un arceau élevé d'une quarantaine de pieds, dont la voûte,

d'un mètre d'épaisseur, est supportée aux quatre angles par quatre

piliers, qui ont six à huit pieds de diamètre. Elle est excessivement

intéressante, mesure une longueur quinze mètres environ, et donne

naissance et vie à plusieurs cèdres fort gros et dont l'un atteint douze

pieds circonférence.

Il est saisissant au possible l'effet produit par ce monarque des

forêts, qui, de loin, figure le clocher de la Chapelle.

Quel pays, quelles scènes, quels spectacles grandioses!

Le brave Godailleur s'imaginait faire un rêve, car toutes ces merveilles

il ne les avait pas soupçonnées, en effectuant sur la _Mouette_ le

trajet du Sault-Sainte-Marie à la pointe Kiouinâ.

La tempête l'avait empêché de les voir.

Aussi restait-il là, devant la Chapelle, les bras ballants, les

prunelles hors de leurs orbites et les pieds encore dans l'eau oubliant,

en son extase, de prêter aide à Meneh-Ouiakon.

Les forces de la vaillante Indienne étaient considérablement épuisées.

Cependant, aussitôt à terre, elle ramassa du bois, alluma du feu avec

deux branches de cèdre sec frottées l'une contre l'autre, et fit cuire

le reste de sa provision de pigeons, qu'elle partagea avec son

compagnon.

Ils se couchèrent ensuite, elle sur la grève, roulée dans sa peau de

veau, Jacot Godailleur derrière la Chapelle, à cent pas de la jeune

fille, sous un massif de saules qui le masquait entièrement.

Inutile de dire qu'un sommeil pesant vint bientôt clore leurs paupières.

La nuit avait envahi le lac Supérieur. Mais le ciel était azuré,

constellé de pierreries, et la lune ne tarda pas à monter à l'horizon.

L'immense mer intérieure apparut alors comme une cuve d'argent en fusion

où miroitaient mille lueurs tremblotantes.

Les bruits autour de la Chapelle étaient légers, harmonieux; c'était la

brise qui frémissait dans le feuillage des sapinières, le frou-frou

d'une chauve-souris passant et repassant sous la voûte, et, à de rares

intervalles, le sautillement de quelque poisson blanc hors de l'onde

moirée.

Tout à coup un son cadencé, quoique faible, trouble cette nocturne

musique: ou plutôt il la change, lui prête des notes nouvelles.

Le sommeil des dormeurs n'en est pas interrompu.

Le son prend de la consistance, il augmente, il domine le concert.

Puis un canot débouche dans la baie, avance, touche légèrement au

rivage.

Les premiers bruits autour de la Chapelle ont repris leur empire.

Ce n'est plus que la brise qui frémit dans le feuillage des sapinières,

le frou-frou d'une chauve-souris passant et repassant dans les airs, et,

à de rares intervalles, le sautillement de quelque poisson blanc hors de

l'onde moirée.

Cinq minutes s'écoulent.

Le sommeil des dormeurs n'est pas interrompu.

Meneh-Ouiakon fait un beau rêve. Elle soupire, ses bras s'entr'ouvrent

comme pour serrer une image chérie. Sur ses lèvres glissent des paroles

d'amour.

Mais un cri d'effroi lui échappe maintenant. Elle se dresse, jette

autour d'elle des regards effarés.

Comme dans un étau, une main rude l'a saisie par le poignet; un homme

est devant elle.

Peaux-rouges et Peaux-blanches · 第 37 / 62 题