--Asseyons-nous et causons, la belle, dit-il d'un ton sec et pénétrant
comme la lame d'un poignard.
Meneh-Ouiakon recouvre sur-le-champ son sang-froid.
--Mon frère est lâche comme le carcajou, dit-elle.
--Possible. Mais asseyons-nous, car je suis fatigué et tu m'as fait
faire une course qui aurait dégoûté moins amoureux que moi.
En disant ces mots, il la force à s'asseoir à côté de lui.
--Tu sais, continua-t-il sans lui lâcher le bras, que ce n'est point par
affection pour Jésus que je t'ai enlevée de Fond-du-Lac, après ta
première fuite, pour te ramener à la Pointe. J'avais mes vues; oui, par
la vertueuse Shilagh, femme du bienheureux saint Patrice!
--Je connais ta perfidie.
--Très-bien, alors nous nous entendrons.
--La tribu des Nadoessis saura me venger.
--En attendant, tu es en mon pouvoir, et je, vais profiter de mes
droits; car je t'aime et j'ai décidé que tu serais à moi. Allons, soit
raisonnable et livre-toi de bon gré.
--Fils de chienne s'écria Meneh-Ouiakon en le souffletant avec celle de
ses mains qui était libre.
--Oh! tes injures ne me touchent guère, Judas.
--Tu es si vil!
--Tes coups sont caresses pour moi, ma charmante, et tes paroles, même
les plus mauvaises, douces comme miel. Va, cesse de te débattre.
Rends-toi plutôt à mes désirs, et je ferai ton bonheur! Vois! la sainte
Vierge me tient en sa garde. Sans elle, tout à l'heure, j'aurais et
écrasé, anéanti sous cette montagne de pierres qui s'est écroulée entre
mon canot et le tien. Viens donc avec moi, délicieuse fille du désert.
Je te donnerai autant de ouampums et de jupes de toutes les couleurs que
tu en pourras souhaiter. Jamais la chair d'animal ou de poisson ne
manquera dans notre wigwam, et je te jure par la vertueuse Shilagh,
femme du bienheureux saint Patrice, que toutes les squaws autour des
Grands-Lacs envieront ton sort.
Judas avait mis dans l'accentuation de ces paroles une douceur mélangée
de passion qui ne lui était pas habituelle. Il fallait qu'il fût bien
sérieusement ému pour sortir ainsi de son flegme ordinaire.
Ce n'était plus le même homme; au contact de la jeune fille son sang
s'échauffait, sa tête prenait feu, son coeur battait à rompre sa
poitrine. Il continua d'un ton agité:
--Si tu comprenais ce que j'ai souffert alors que j'entendais Jésus te
parler d'amour! Je l'aurais tué cet homme!... oui, je l'aurais tué! mais
j'espérais qu'un jour tu me remarquerais, que tes yeux s'abaisseraient
sur moi, qui vivais seul, sans maîtresse, absorbé dans l'amour que tu
m'avais inspiré.
--Et c'est parce que tu m'aimes que tu me traites ainsi? dit
ironiquement Meneh-Ouiakon.
--Oui, c'est parce que je t'aime que j'ai couru après toi, dès que je me
suis aperçu de ta fuite.
--L'amour de mon frère est comme l'amour de l'épervier pour la perdrix;
il dévore celle qui en est l'objet.
--Veux-tu te donner à moi? dit-il en cherchant l'embrasser.
--On ne donne, répliqua Meneh-Ouiakon en le repoussant, que ce que l'on
possède. Je ne suis pas libre.
--Et si je te lâche, reprit-il d'une voix palpitante, m'accorderas-tu un
baiser?
--L'esclave ne peut rien promettre.
--Tiens fit-il en desserrant son étreinte, sois libre; mais je t'en
prie, je t'en conjure....
--Et je suis libre! interrompt Meneh-Ouiakon, se précipitant d'un bond
au bas des marches qui conduisaient à son canot, qu'elle poussa au large
et où elle monta, tandis que Judas s'écriait:
--Imbécile! ma sottise me la fait perdre une seconde fois. Mais elle
n'ira pas loin; non, par la vertueuse femme du bienheureux saint
Patrice!
Et il courut à son embarcation que, pour surprendre plus sûrement sa
victime, il avait laissé à une demi-portée de fusil de la Chapelle.