LA FUITE ET LES MERVEILLES DU LAC SUPÉRIEUR, (suite)

La Portaille, disent les aventuriers français du Nord-Ouest, dans leur

langage si imagé, si vivement énergique; le Portail, écrirait un

puriste; _Cave Rock_, traduisent les Anglo-Saxons, dénaturant, comme

ils l'ont fait partout en Amérique, le nom primitif, et affaiblissant,

dans leur pauvre traduction, l'idée attachée à la chose par les premiers

découvreurs; la Portaille occupe une place prééminente entre les

colossales singularités des Rochers-Peints.

C'est une sorte de tour quadrangulaire, qui se projette dans le lac

Supérieur, avec des pans coupés à pic et dont la base est percée, sur

trois faces, par trois ouvertures immenses assez semblables au portique

d'un temple. Ce remarquable rocher, d'une élévation qui dépasse

peut-être cent mètres, offre la même diversité de couleurs que les

strates avoisinantes; mais la corniche semble avoir blanchie par le

temps et l'action des éléments, ce qui ajoute encore à l'étrangeté de

son aspect. D'énormes fragments, détachés de la crête sans doute par les

mêmes agents, gisent alentour.

On dirait vraiment que le tout est une oeuvre d'art dont des géants ont

été les constructeurs.

--Mais, mam'selle, sans vous offenser, nous allons nous perdre s'écria

Jacot Godailleur, en voyant que Meneh-Ouiakon dirigeait le canot vers

l'arche occidentale de la Portaille.

--Que mon frère se rassure, la fille des sachems connaît ce passage.

--Se rassurer, se rassurer, que je me rassure; c'est bien aisé à dire,

murmura l'ex-dragon. Mais mille millions de carabines, ça ne doit pas

être agréable de naviguer là-dessous, avec une montagne sur la tête et

plus de cent pieds d'eau sous la semelle de ses bottes. Encore de l'eau

qui est claire, claire qu'on se verrait au fond si on y était.

Tout haut il ajouta:

--Pour l'amour de Dieu où du diable, car je ne sais pas au juste quelle

est votre religion, n'allons pas dans ce trou.

Meneh-Ouiakon avait tourné la tête; le canot qui la poursuivait

approchait de plus en plus. Une portée de flèche à peine le séparait.

La grande taille de Judas, lieutenant du Mangeux-d'Hommes, se

distinguait parfaitement au milieu de l'embarcation.

L'Indienne redoubla d'efforts pour s'enfoncer promptement dans la

caverne.

--Par la vertueuse Shilagh, femme du bienheureux saint Patrice, patron

de mon pays natal! tu as beau faire, négresse rouge, je te rattraperai,

cria Judas d'une voix perçante, dont les échos du rivage répétèrent dix

fois les accents.

--Qui est-ce qui parle? qui est-ce qui parle, mam'selle? demanda

l'ex-cavalier de 1re classe en faisant un mouvement pour regarder du

côté d'où venait le son.

Le canot vacilla et menaça de chavirer; sa course fut retardée de

quelques secondes.

--Tiens-toi tranquille, mon frère, dit Meneh-Ouiakon avec une teinte

d'impatience.

--Non, non, répétait Judas, tu ne m'échapperas pas, et je te donnerai

des leçons d'amour, moi, par Jésus-Christ!

--Tiens, fit Jacot, qui, s'étant soulevé doucement sur ses coudes, avait

fini par apercevoir l'autre embarcation, quoiqu'il n'en pût être vu,

parce que l'Indienne le masquait, tiens, c'est ce grand escogriffe, ce

gibier de guillotine, qui....

Un coup de fusil l'interrompit.

La balle frappa et troua la proue du canot, mais heureusement sans

atteindre nos fugitifs.

--Oh! je ne voulais pas te tuer, la belle; seulement te casser le bras

pour t'arrêter, vociféra Judas, en rechargeant son fusil.

--Le bandit des bandits! maugréait Jacot entre ses dents. Ah! si

j'avais seulement une bonne carabine du 7e dragons.

--Silence! dit froidement Meneh-Ouiakon, que la détonation de l'arme à

feu n'avait pas fait sourciller. Ils entraient sous la voûte!

--Silence? pourquoi? demanda Godailleur.

--Nous sommes dans le séjour de Matchi-Monedo; interdit de parler, et

ceux qui n'obéissent pas à ses ordres, il les écrase, répondit la jeune

fille; car, bien qu'initiée depuis son enfance à la religion catholique,

elle ne pouvait encore, comme la plupart des Peaux-Rouges convertis, se

défendre d'un certain penchant aux superstitions qui caractérisent si

fortement les races sauvages.

Suivant la tradition indienne, la Portaille est habitée par

Matchi-Monedo, le Mauvais-Esprit. On lui doit, on lui fait des

présents (monedo-oun). Mais il ne permet pas de causer dans son empire,

sans quoi il vous tue.................................................

très-tendre et très-friable, qui cède, tombe en fragment parfois

considérables, à la moindre pression.

L'éclat de la voix suffit même à la faire choir, d'où l'idée naïve que

le Mauvais-Esprit punit de mort ceux qui ne savent pas retenir leur

langue dans son palais.

Jacot Godailleur, ne connaissant point Matchi-Monedo ignorait ses

injonctions. Peut-être que s'il eût connu l'un il eût méprisé les

autres; peut-être aussi y eût-il déféré avec autant de soumission qu'un

Indien, car, tout civilisé que nous soyons, tout éclairés que nous nous

estimions nous n'avons pas encore renoncé à certains préjugés, certaines

chimères sucées avec le lait, et qui font, en maintes circonstances, des

plus fameux de nos héros, comme les Napoleon Ier, les Wellington, les

Pierre le Grand, des enfants pusillanimes et inavouables.

Dans un sac de peau de vison, qu'elle portait pendu au cou,

Meneh-Ouiakon prit quelques grains de maïs, de riz sauvage, avec les

becs et les griffes des pigeons abattus l'avant-veille, et les jeta dans

l'eau.

Puis, ayant quitté sa pagaie, qui fut déposé, doucement au fond du

canot, elle le fit avancer sous l'arche, en se servant de ses deux mains

comme de deux nageoires aux deux côtés de l'embarcation.

Malgré la faiblesse apparente de ce moyen, l'esquif sillait vivement

les ondes diaphanes, et sans plus de bruit que s'il eût été conduit par

la baguette d'un enchanteur.

Pour n'être pas positivement un poltron, l'ex-cavalier de 1re classe

ne se sentait pas à l'aise dans cette caverne, aux murailles

fantastiques, armées, comme une herse, de pointes longues, lourdes,

aussi affilées que des aiguilles, où de masses colossales de toutes

formes, et dont quelques-unes ne paraissaient soutenues que par un fil.

Il frémissait la pensée que la chute d'un seul de ces mille pendentifs,

que les lueurs du jour, faiblissant à mesure qu'ils avançaient,

éclairaient de teintes lugubres, les submergerait à tout jamais, dans un

abîme dont la transparence extraordinaire du lac, sous la voûte, rendait

l'horreur plus grande encore.

Lui, qui eût affronté en souriant la mort sur un champ de bataille, il

en concevait là une épouvante qui glaçait son sang et baignait ses

membres d'une sueur froide.

Le silence de la tombe régnait dans ces lieux, que les anciens eussent

assurément pris pour la porte de leur Ténare: il en doublait l'effroi.

Tout à coup retentit le ruissellement de deux avirons battant l'eau avec

violence.

--Ah! je te tiens enfin! braille le lieutenant du Mangeux-d'Hommes.

Et dans la caverne s'élance, comme un loup sur sa proie, le canot que

dirige Judas.

--Oui, je te tiens répète-t-il avec les accents d'une joie frénétique;

je te tiens, et, par la vertueuse Shilagh, femme du bien...

A ces cris, la Portaille s'était emplie de sons formidables comme la

répercussion de cent pièces d'artillerie.

Tant de voix, tant de vibrations partaient, se heurtaient, se

fracassaient dans les cavités de l'antre, que l'oreille en était

assourdie, la tête brisée.

Un instant, l'ex-dragon crut que son cerveau, martelant son crâne comme

une enclume, allait le faire éclater.

Mais, alors que Judas proférait son juron favori, un grondement sourd,

mat, succède à ces meurtrières clameurs. L'eau jaillit avec force et

couvre d'une pluie battante le canot de Meneh-Ouiakon, qui se trouve

précipitamment chassé hors de la Portaille, par l'entrée orientale.

--Matchi-Monedo est descendu de son toit, et il m'a délivrée de mon

ennemi, dit l'Indienne, en considérant avec émotion cette prodigieuse

quantité de rochers tombés de la voûte de la caverne, et qui interdit

maintenant le passage entre les deux orifices latéraux.

--Mille millions de carabines! j'ai cru que je n'en reviendrais pas,

sauf votre respect, mam'selle, ajouta Jacot Godailleur en respirant à

pleins poumons.

--Mon frère n'avait rien à redouter. Meneh-Ouiakon avait fait au

Mauvais-Esprit le _pugedinegay'win_ [45] nécessaire, et il

l'a protégée.

[Note 45: Proprement, sacrifice.]

--Le? demanda Jacot, en ouvrant de grands yeux.

--Elle avait fait les présents nécessaires.

--Ah! j'y suis. Et, comme ça, vous croyez, mam'selle, sans vous offenser,

que votre Mauvais-Esprit est venu tout exprès pour envoyer ad patres cet

efflanqué d'assassin, homicide, parricide...

--Matchi-Monedo ne nuit pas à ceux qui lui sont fidèles.

--Alors, sauf votre respect, c'est un bon et pas mauvais esprit.

--Mon frère est trop subtil pour moi, dit l'Indienne, en se remettant à

pagayer.

--Trop subtil, trop subtil! murmura l'ex-cavalier; il n'y a pas de

subtilité là-dedans: ou il est mauvais, ou il est bon? de deux choses

l'une. S'il est bon, pourquoi l'appeler mauvais? s'il est mauvais,

pourquoi nous a-t-il tirés des griffes de ce vaurien? Je ne connais que

ça, moi. Ah! si le mar'chef était ici, il m'aurait bien vite expliqué ce

mystère, comme disait monsieur notre curé. Mais, à propos, qu'est-ce

qu'il avait à nous poursuivre ainsi, le Judas bien nommé? Eh! mam'selle?

--Que veut mon frère?

--Maintenant que nous pouvons causer, voulez-vous avoir la bonté, sans

vous manquer de respect, de me permettre de vous poser une toute petite

question?

--Mes oreilles sont ouvertes. Parle.

--Vous ne vous fâcherez pas?

--J'écoute, dit tranquillement Meneh-Ouiakon.

--Je voudrais simplement savoir d'où vient que ce brigand courait après

vous.

L'Indienne rougit quelque peu; mais aussitôt elle repartit:

--J'ai dit à mon frère que j'allais au Sault-Sainte-Marie chercher du

secours pour son chef, qui est prisonnier du Mangeux-d'Hommes.

--Ah! bien, je comprends. Mais vous restiez donc avec eux, les Apôtres,

sans vous manquer de respect? continua Jacot avec un air curieux.

Peaux-rouges et Peaux-blanches · 第 36 / 62 题