Quand Montoni fut informé de la mort de son épouse, et qu'il considéra
qu'elle était morte sans lui donner la signature qui était si nécessaire
à l'accomplissement de ses désirs, aucun sentiment de décence n'arrêta
l'expression de son ressentiment. Emilie eut grand soin d'éviter sa
présence, et durant deux jours et deux nuits elle veilla presque
constamment le corps de sa malheureuse tante. Son coeur, profondément
touché du destin de ce triste objet, oubliait toutes ses fautes, ses
injustices, et la dureté de sa domination: elle ne se rappelait que ses
souffrances, et ne pensait à elle qu'avec une tendre pitié.
Ses pratiques pieuses ne furent nullement troublées par Montoni: il
évitait la chambre où l'on gardait les restes de son épouse, et même
cette partie du château, comme s'il eût craint la contagion de la mort.
Il ne paraissait pas qu'il eût rien ordonné relativement aux
funérailles. Emilie craignit que ce ne fût une insulte à la mémoire de
madame Montoni; mais elle fut délivrée de cette crainte, quand, le soir
du second jour, Annette vint l'informer que l'enterrement serait pour la
nuit. Elle savait bien que Montoni ne s'y trouverait pas; il lui était
déchirant de penser que le cadavre de son infortunée tante passerait au
tombeau sans qu'un parent ou un ami lui rendît les derniers devoirs.
Elle se décida à les remplir sans qu'aucune considération pût l'en
détourner; sans ce motif, elle eût frémi d'accompagner le convoi sous la
voûte roide de la chapelle: elle devait y suivre des hommes dont le
maintien et la figure annonçaient autant de meurtriers; à minuit, à
cette heure de silence et de mystère, choisie par Montoni pour livrer à
l'oubli les restes d'une épouse, dont sa conduite trop barbare avait du
moins précipité la fin.
Emilie, pénétrée de douleur et de respect, et secondée par Annette,
disposa le corps pour la sépulture; elle l'enveloppèrent, le couvrirent
d'un linge, et attendirent jusqu'à minuit. Elles entendirent à ce moment
venir les hommes qui devaient le déposer au sein paisible de la terre.
Emilie eut peine à contenir son agitation quand la porte s'ouvrit, et
que leurs figures grossières se distinguèrent à la clarté de leurs
torches. Deux d'entre eux sans parler levèrent le corps sur leurs
épaules, et le troisième les précédant avec un flambeau allumé, ils
descendirent tous au tombeau qui se trouvait dans le souterrain sous la
chapelle.
Ils avaient à traverser deux cours du côté de l'aile orientale du
château; cette partie tenait à la chapelle, et était, comme elle, tout
en ruine. Le silence et l'obscurité de ces cours avaient alors peu de
pouvoir sur l'esprit d'Emilie; elle était occupée d'idées bien plus
lugubres: elle entendait à peine le cri sourd et effrayant des oiseaux
de nuit nichés dans les décombres, et ne remarquait même pas le vol
croisé des chauve-souris. Quand elle entra dans la chapelle, et qu'elle
eut traversé les arcades ruinées, les porteurs s'arrêtèrent au haut de
quelques degrés qui conduisaient à une porte basse. Leur camarade
descendit pour ouvrir, et Emilie découvrit l'abîme ténébreux: elle vit
le cercueil de sa tante porté jusqu'à la dernière marche, et le brigand
qui tenait la torche avancer pour le recevoir. Tout son courage
s'anéantit dans une inexprimable émotion de douleur et d'effroi; elle se
tourna pour chercher le bras d'Annette, qui restait froide et tremblante
ainsi qu'elle. Elle s'arrêta si longtemps sur le haut de cet escalier,
que la lueur de la torche commençait à passer sur les piliers de la
chapelle, et que les hommes étaient déjà loin d'elle. L'obscurité qui
l'enveloppait ayant réveillé ses autres craintes, et le sentiment de ce
qu'elle croyait son devoir ayant vaincu sa répugnance, elle descendit
dans le caveau, guidée par le retentissement des pas et le faible rayon
qui perçait les ténèbres: le bruit d'une pesante grille, qui tourna sur
ses gonds pour laisser passer le corps, donna à Emilie une nouvelle
secousse.
Après une pause d'un moment, elle avança et entra sous la voûte; elle
vit, entre les arches, les hommes qui déposaient le corps sur le bord
d'une fosse ouverte. Là se trouvait un autre serviteur de Montoni, et un
prêtre qu'elle n'aperçut que lorsqu'il commença le service. A ce moment
elle leva les yeux, elle vit la figure vénérable d'un religieux, et
l'entendit d'une voix basse, mais solennelle et touchante, commencer
l'office pour les morts. A l'instant où le corps fut placé dans la
terre, le tableau était tel, que le sombre pinceau du dominicain même
n'eût pas dédaigné de le saisir. Les traits farouches, le costume
bizarre de ces _Condottieri_ penchés avec leurs torches sur le tombeau
où le cercueil était descendu; la figure vénérable du moine, enveloppé
de longues draperies blanches, et dont le capuchon, rejeté par derrière,
faisait ressortir une figure pâle, où l'éclat des flambeaux laissait
voir l'affliction adoucie par la piété, et quelques cheveux blancs
échappés au ravage du temps; l'attitude touchante d'Emilie appuyée sur
Annette, à moitié détournée, le visage à demi couvert d'un voile; la
douceur, la beauté de ses traits, sa douleur trop accablante qui ne
pouvait verser des larmes, en confiant à la terre la dernière parente
qu'elle eût encore: les reflets de lumière sous les voûtes, l'inégalité
du terrain, qui récemment avait reçu d'autres corps, l'obscurité
générale du lieu de la scène; tant de circonstances réunies auraient
entraîné l'imagination d'un spectateur à quelque événement plus horrible
peut-être que l'enterrement de l'insensée et malheureuse madame Montoni.
[Illustration: Funérailles de madame Montoni.]
Quand le service fut fini, le père regarda Emilie avec attention et
surprise; il paraissait qu'il voulait lui parler; mais la présence des
_Condottieri_ le retint. En retournant aux cours, ils se permirent
d'indécentes plaisanteries sur son état et ses cérémonies. Il les endura
en silence, et demanda pour toute grâce qu'on le remenât sain et sauf à
son couvent. Emilie l'écouta avec un extrême intérêt, et se sentit
glacée d'horreur. Arrivé dans la cour, le moine lui donna sa
bénédiction, et, après un regard de pitié, prit le chemin du portail
avec un homme qui tenait une torche. Annette en prit une autre, et
conduisit Emilie dans son appartement. La physionomie de ce père, sa
tendre expression de pitié, avaient ému le coeur d'Emilie.
Emilie passa plusieurs jours dans une retraite absolue, dans la terreur
pour elle-même, et dans le regret pour sa malheureuse tante. Elle se
détermina enfin à tenter un nouvel effort pour obtenir de Montoni qu'il
la laissât retourner en France. Elle n'osait se livrer à aucune
conjecture sur les motifs qu'il pouvait avoir pour la retenir; elle
était trop certaine qu'il voulait la garder, et son premier refus ne lui
laissait guère d'espérance. L'horreur que sa présence lui causait lui
faisait différer de jour en jour son audience. Elle fut enfin tirée de
cette incertitude par un message de Montoni lui-même, qui désirait de
lui parler à l'heure qu'il indiquait. Elle commençait à se flatter que,
sa tante n'étant plus, il allait renoncer à une autorité usurpée; elle
se rappela tout à coup que ces propriétés si longtemps contestées
étaient actuellement les siennes; elle craignit que Montoni ne mît un
stratagème en oeuvre pour se les faire livrer, et ne la tînt jusque-là
prisonnière. Cette pensée, au lieu de l'abattre, ranima les puissances
de son âme et remonta tout son courage; elle aurait tout livré pour
assurer le repos de sa tante, mais elle se résolut à ce qu'aucune
persécution personnelle n'eût le pouvoir de lui faire rien céder.
C'était surtout pour Valancourt qu'elle prétendait garder son héritage;
il lui ménagerait une aisance qui déterminerait leur bonheur. A cette
idée, elle sentit bien toute sa tendresse; elle anticipa le moment où
son amitié généreuse dirait à Valancourt que tous ces biens étaient à
lui; elle voyait le sourire qui animerait ses traits, le regard
affectueux qui exprimerait sa joie et toute sa reconnaissance; elle crut
à cet instant qu'elle pouvait braver tous les maux que l'infernale
méchanceté de Montoni pourrait vouloir lui préparer. Elle se souvint
alors, et pour la première fois depuis la mort de madame Montoni,
qu'elle avait des papiers relatifs à ces biens, et elle résolut de les
chercher aussitôt que Montoni aurait terminé l'entretien.
C'est dans une telle disposition qu'elle vint le trouver à l'heure
prescrite; elle attendait qu'il eût parlé avant de renouveler sa prière.
Il était avec Orsino et un autre officier, et près d'une table couverte
de papiers dont il paraissait prendre lecture.
--Je vous ai fait demander, Emilie, dit Montoni en levant la tête; je
désire que vous soyez témoin d'une affaire que je termine avec mon ami
Orsino. Tout ce qu'on demande de vous, c'est de signer ce papier. Il en
prit un, en marmotta quelques lignes, le remit sur la table, et lui
donna une plume. Elle le prit, et elle allait écrire. Le dessein de
Montoni lui vint soudainement à l'esprit comme un trait de lumière. Elle
trembla, laissa tomber sa plume et refusa de signer sans lire. Montoni
affecta de sourire, et, reprenant le papier, il feignit de lire une
seconde fois, ainsi que déjà il l'avait fait. Emilie frémit de son
danger, et, surprise elle-même de cet excès de crédulité qui avait pensé
la trahir, elle refusa positivement toute espèce de signature. Montoni
quelque temps continua ses plaisanteries; mais quand, à sa persévérance,
il comprit qu'elle le devinait, il changea sa manière et lui commanda de
le suivre. Dès qu'ils furent seuls, il lui dit qu'il avait voulu, et
pour elle et pour lui, prévenir un débat inutile dans une affaire où sa
volonté était la justice, et saurait devenir une loi; qu'il aimait mieux
la déterminer que la contraindre, et qu'il fallait qu'elle remplît son
devoir.
--Moi, comme l'époux de la feue signora Montoni, ajouta-t-il, je deviens
l'héritier de tout ce qu'elle possédait; les biens qu'elle me refusa
pendant qu'elle existait ne sauraient plus tomber que dans mes mains. Je
voudrais, pour votre intérêt, vous ôter l'idée ridicule qu'elle vous
donna en ma présence, que ses biens seraient à vous, si elle mourait
sans me les céder. Elle savait bien à ce moment qu'elle ne pouvait m'en
priver après elle. Je pense que vous avez trop de raison pour provoquer
mon ressentiment par une réclamation injuste.
Montoni s'arrêta, Emilie garda le silence.
Jugeant comme je le fais, reprit Montoni, je ne puis pas croire que vous
cherchiez à élever une contestation inutile. Je ne crois même pas que
vous désiriez acquérir ou posséder quelque propriété à laquelle la
justice ne vous donne aucun droit. Je crois à propos de vous donner
l'alternative. Si vous vous formez une exacte opinion du sujet que nous
traitons, vous serez dans peu de temps reconduite en France. Si vous
êtes assez malheureuse pour rester dans l'erreur où votre tante vous a
mise, vous resterez ma prisonnière jusqu'à ce que vous ouvriez les yeux.
Emilie lui dit d'un ton calme:
--Je ne suis pas assez peu instruite des lois relatives à ce sujet pour
m'abuser d'après une assertion quelconque: la loi me donne les
propriétés en question, ma main ne trahira pas mes droits.
--Je me suis trompé, à ce qu'il paraît, dans l'opinion que j'avais de
vous, dit Montoni avec sévérité; vous parlez avec hardiesse, avec
présomption, sur un sujet que vous n'entendez pas. Je veux bien, pour
une fois, pardonner l'entêtement de l'ignorance; la faiblesse de votre
sexe, dont vous ne paraissez pas exempte, comporte aussi cette
indulgence. Mais si vous persistez, vous avez tout à craindre de ma
justice.
--De votre justice, monsieur, répondit Emilie, je n'aurai rien à
craindre; j'ai tout à espérer.
Montoni la regarda avec impatience, et sembla méditer sur ce qu'il
allait lui dire.
--Je vois que vous êtes assez faible pour en croire une assertion
ridicule; j'en suis fâché pour vous. Quant à moi, elle m'importe fort
peu. Votre crédulité trouvera son châtiment dans ses suites, et je
plains la faiblesse d'esprit qui vous expose aux punitions que vous me
forcez à vous préparer.
--Vous trouverez, monsieur, dit Emilie avec douceur et dignité, vous
trouverez la force de mon esprit égale à la justice de ma cause, et je
puis souffrir avec courage, quand je résiste à l'oppression.
--Vous parlez comme une héroïne, dit Montoni avec mépris; nous verrons
si vous souffrirez de même.
Emilie garda le silence, et il sortit.
En se rappelant qu'elle résistait ainsi pour les intérêts de Valancourt,
elle sourit avec complaisance aux souffrances dont on la menaçait. Elle
alla chercher la place que sa tante avait indiquée pour le dépôt des
papiers relatifs à ses biens; elle les trouva, comme on le lui avait
marqué. Mais comme elle ne connaissait pas un lieu plus sûr pour les
cacher, elle les remit sans examen, et craignit de se laisser
surprendre, si elle essayait de les lire.
Retournée dans sa solitude, elle réfléchit aux paroles de Montoni et aux
risques qu'elle courait en s'opposant à sa volonté. Son pouvoir, en ce
moment, lui parut moins terrible qu'il ne l'avait encore été.
Pendant qu'elle méditait, un éclat de rire s'éleva de la terrasse; et,
en allant à la fenêtre, elle vit avec une surprise inexprimable trois
dames, parées à la mode de Venise, qui se promenaient avec plusieurs
cavaliers: elle regardait avec un étonnement qui la retint à la fenêtre
sans qu'elle songeât qu'on pourrait la remarquer. Lorsque le groupe
passa au-dessous, une des étrangères leva la tête. Emilie aperçut les
traits de la signora Livona, dont les manières l'avaient tant séduite le
jour d'après son arrivée à Venise, et qui, ce même jour, avait été
admise à la table de Montoni. Cette découverte causa à Emilie une joie
mêlée de quelque incertitude: c'était un sujet de satisfaction que de
voir une personne aussi aimable que le paraissait la signora Livona dans
le lieu même qu'elle habitait. Néanmoins, à son arrivée au château dans
une circonstance semblable, au genre de sa parure, qui n'annonçait pas
qu'on l'y forçât, il s'élevait un soupçon pénible sur ses principes et
sur son caractère; mais cette pensée révoltait si fort Emilie, dont la
séduisante signora avait gagné les affections, qu'elle aima mieux ne
songer qu'à ses grâces, et bannit presque entièrement tout le reste de
sa pensée.
Lorsqu'Annette entra dans sa chambre, elle lui fit des questions sur
l'arrivée des étrangères. Annette était aussi empressée de répondre
qu'Emilie elle-même de savoir.
Elles sont venues de Venise, mademoiselle, dit Annette, avec deux
signors. J'ai été bien contente, je vous jure, de voir encore quelques
visages chrétiens. Mais que prétendent-elles en venant ici? Il faut
qu'elles soient bien folles pour venir dans un lieu pareil; et elles y
viennent très-librement, car je me flatte qu'elles sont assez gaies.
--On les a faites prisonnières peut-être, dit Emilie.
--Fait prisonnières! s'écria Annette; oh! non, mademoiselle; non, non,
elles ne le sont pas. Je me souviens bien d'avoir vu une d'entre elles à
Venise. Elle est venue deux ou trois fois à la maison.
Emilie pria Annette de s'informer avec détail de ce qu'étaient ces
dames, et de tout ce qui avait rapport à elles. Ensuite elle changea de
sujet et parla de la France.
Annette sortit pour aller aux informations, et Emilie chercha à oublier
ses inquiétudes en se livrant aux scènes imaginaires que les poëtes ont
aimé à peindre.
Sur le soir, craignant de se hasarder aux remparts où elle se trouverait
exposée aux regards des associés de Montoni, elle se promena, pour
prendre l'air, dans la galerie qui menait à sa chambre. En arrivant au
bout, elle entendit de loin de longs éclats de rire et de gaieté.
C'étaient des transports de débauche et non les élans modérés d'une joie
douce et honnête. Ils semblaient venir du côté que Montoni habitait
ordinairement. Un tel bruit, à ce moment, lorsque sa tante était à peine
expirée, la choqua extrêmement, et lui parut une conséquence de la
dernière conduite tenue par Montoni.
En écoutant, elle crut qu'elle distinguait différentes voix de femmes
mêlées avec les autres; cette découverte confirma ses soupçons sur
Livona et ses compagnes: il était évident que ce n'était pas de force
qu'elles se trouvaient dans le château. Emilie se voyait dans les
sauvages retraites des Apennins, entourée par des hommes qu'elle
regardait comme des brigands, et au milieu d'un théâtre de vice qui la
faisait frémir d'horreur. A ce moment, le présent et l'avenir se
développèrent à son imagination; l'image de Valancourt perdit son
influence, et la crainte ébranla toutes ses résolutions: elle pensa
qu'elle comprenait toutes les horreurs que Montoni préparait contre
elle, et trembla de la vengeance à laquelle il pourrait se livrer sans
remords. Elle se décida presque à lui céder les propriétés contestées,
s'il l'en sommait encore, et à racheter ainsi sa sûreté et sa liberté;
mais alors le souvenir de Valancourt revenait déchirer son âme et la
replonger dans les angoisses du doute.
Elle continua sa promenade, jusqu'à ce que les ombres du soir eussent
répandu leur obscurité incertaine sur les vitrages colorés des fenêtres,
et rembruni les boiseries de chêne qui l'entouraient. L'extrémité du
corridor était devenue tellement sombre, qu'à peine distinguait-on la
fenêtre qui le terminait.
Tout le long des voûtes et des passages au-dessous, les éclats de rire
se prolongeaient et venaient retentir jusqu'aux parties les plus
écartées. Le calme absolu qui suivait, en paraissait plus effrayant.
Emilie cependant, qui ne voulait point retourner à sa chambre isolée
avant qu'Annette fût revenue, arpentait toujours la galerie. Elle passa
devant l'appartement où elle avait une fois osé lever un voile, et où
elle avait vu un si hideux spectacle, qu'elle ne pouvait encore se le
rappeler sans horreur. Ce souvenir lui revint tout à coup. Il amena avec
lui des réflexions plus terribles que jamais, et telles que la dernière
conduite de Montoni pouvait bien les lui suggérer. Elle se hâta de
quitter la galerie pendant qu'elle conservait encore assez de force pour
le faire; elle entendit quelques pas derrière elle. Ce pouvait être ceux
d'Annette; mais tournant les yeux avec crainte, elle démêla, au travers
de l'obscurité, une grande figure qui la suivait; toutes les horreurs de
cette chambre lui revinrent à l'esprit, et le moment d'après, elle se
trouva serrée dans les bras d'une personne et entendit une voix qui
murmurait à son oreille.
Quand elle eut le pouvoir de parler ou de distinguer quelques sons, elle
demanda qui est-ce qui la tenait?
--C'est moi, reprit la voix. Pourquoi donc vous alarmez-vous?
Elle regarda la figure qui parlait; mais la faible clarté que répandait
une haute fenêtre, ne laissait pas reconnaître ses traits.
--Qui que vous soyez, dit Emilie d'une voix tremblante, pour l'amour de
Dieu, laissez-moi.
--Ma charmante Emilie, dit l'homme, pourquoi vous séquestrer ainsi dans
ce lieu obscur, lorsque tant de gaieté règne en bas? Suivez-moi au salon
de cèdre. Vous en serez le plus bel ornement; vous ne regretterez pas
l'échange.
Emilie dédaigna de répondre, et s'efforça de se délivrer.
--Promettez que vous viendrez, continua-t-il, et je vous lâcherai au
même instant. Mais, d'abord, donnez-m'en la récompense.
--Qui êtes-vous? demanda Emilie avec autant d'indignation que d'effroi,
et faisant effort pour s'échapper; qui êtes-vous, vous qui avez la
cruauté de m'insulter ainsi?
--Pourquoi m'appeler cruel? dit l'homme. Je voudrais vous tirer de cette
solitude affreuse, et vous mener dans une société riante. Ne me
connaissez-vous pas?
Emilie se ressouvint alors faiblement qu'il était un des officiers qui
se trouvaient rangés autour de Montoni le matin qu'elle l'alla trouver.
--Je vous rends grâce d'une si bonne intention, répliqua-t-elle sans
paraître le comprendre; mais ce que je désire le plus, c'est que vous me
lâchiez à cet instant.
--Charmante Emilie, lui dit-il, abandonnez ce goût de solitude.
Suivez-moi dans la compagnie, et venez éclipser toutes les beautés qui
la composent; vous seule méritez mon amour.
Il essaya de baiser sa main; mais la force de l'indignation lui donna
celle de se dégager, et elle se sauva dans sa chambre. Elle en ferma la
porte avant qu'il y fût arrivé. Elle se barricada, et se jeta sur une
chaise, épuisée de frayeur et d'efforts. Elle entendait sa voix et ses
essais pour ouvrir cette porte, sans avoir la force de se lever. Elle
aperçut enfin qu'il s'était éloigné; elle écouta longtemps, n'entendit
aucun son, et se sentit ranimée. Mais elle se rappela subitement la
porte du petit escalier, par laquelle il pourrait pénétrer aisément.
Elle s'occupa à s'en assurer, comme elle l'avait fait. Il lui semblait
que Montoni exécutait déjà ses projets de vengeance, en la privant de sa
protection. Elle se repentait d'avoir témérairement bravé le pouvoir
d'un tel homme. Retenir ses propriétés, lui paraissait désormais
impossible. Pour conserver sa vie, peut-être son honneur, elle se promit
que si elle échappait aux horreurs de la nuit prochaine, elle ferait sa
cession le lendemain, pourvu que Montoni lui permît de quitter Udolphe.
Elle resta quelques heures dans une entière obscurité. Annette ne venait
point; et elle commença à concevoir de sérieuses appréhensions pour
elle. Mais n'osant pas se risquer à parcourir le château, il lui fallut
rester dans son incertitude sur les motifs de cette absence.
Emilie s'approchait souvent de l'escalier pour écouter si personne ne
montait. Elle n'entendit aucune espèce de son. Néanmoins, déterminée à
veiller toute la nuit, elle s'étendit sur sa triste couche et la baigna
de ses innocentes larmes. Elle pensait aux parents qu'elle ne possédait
plus. Elle pensait à Valancourt, éloigné d'elle. Elle les appelait
fréquemment par leur nom, et le calme profond que ses plaintes seules
interrompaient, aidait ses tendres rêveries.
Dans cet état, son oreille saisit tout à coup les accords d'une musique
éloignée. Elle écouta attentivement; et reconnaissant bientôt
l'instrument qu'elle avait entendu à minuit, elle se leva et ouvrit
doucement sa fenêtre. Les sons parurent venir de la chambre au-dessous
de la sienne.
Peu de moments après, cette touchante mélodie fut accompagnée d'une
voix; et elle était si expressive, qu'on ne pouvait supposer qu'elle
chantât des maux imaginaires. Emilie crut qu'elle connaissait déjà des
accents si doux et si extraordinaires. Pourtant si c'était un souvenir,
c'était un souvenir bien faible. Cette musique pénétra son coeur au
milieu de son angoisse actuelle, comme une céleste harmonie qui console
et qui encourage, «Flatteuse comme le souffle du zéphyr qui murmure à
l'oreille du chasseur, quand il s'éveille d'un songe heureux, et qu'il a
entendu les concerts des esprits qui habitent les montagnes.» (Ossian.)
Mais pourra-t-on imaginer son émotion, lorsqu'elle entendit chanter avec
le goût et la simplicité du véritable sentiment un des airs populaires
de sa province natale; un de ces airs qu'elle avait appris dans son
enfance avec délices, et que si souvent son père lui avait répétés? A ce
chant bien connu, que jamais jusque-là elle n'avait entendu hors de sa
chère patrie, tout son coeur s'épanouit à la mémoire des temps passés.
Les charmantes, les paisibles solitudes de Gascogne; la tendresse, la
bonté de ses parents, le bonheur, la simplicité de sa vie première, tout
se présentait à son imagination, et formait un tableau si gracieux, si
brillant, si fortement en contraste avec les scènes, les caractères, les
dangers qui maintenant l'environnaient! Son esprit n'avait plus la force
de revenir sur le passé, et ressentait à tout moment l'aiguillon de ses
cruelles souffrances.
A mesure que ses réflexions se consolidaient, la joie, la crainte et la
tendresse se réunissaient dans son coeur; elle se penchait à la fenêtre
pour entendre des sons qui confirmassent ou détruisissent son espérance.
Jamais devant elle Valancourt n'avait chanté; mais la voix et
l'instrument cessèrent bientôt de se faire entendre. Elle considéra un
moment si elle risquerait de parler. Ne voulant pas, si c'était
Valancourt, faire l'imprudence de le nommer; trop intéressée néanmoins
pour négliger l'occasion de s'éclaircir, elle cria de sa fenêtre: Est-ce
une chanson de Gascogne? Inquiète, attentive, elle attend une réponse,
elle n'entend rien. Le silence continua de régner: son impatience
augmenta avec ses inquiétudes, elle répéta la question; mais elle
n'entendit d'autre bruit que les sifflements de l'air à travers les
créneaux qui s'avançaient au-dessus d'elle, elle s'efforça de se
consoler, en se persuadant que l'étranger, quel qu'il fût, s'était trop
éloigné avant qu'elle lui parlât. Si Valancourt eût entendu et reconnu
sa voix, il était sûr qu'il aurait répondu.
Elle resta à la fenêtre, toujours prête à écouter, jusqu'au moment où
l'air se rafraîchit, et où la plus haute montagne se colora des
premières teintes de l'aurore. Emilie fatiguée retourna à son lit; elle
ne put y trouver le sommeil: la joie, la tendresse, le doute,
l'appréhension, l'avaient occupée toute la nuit. Elle se relevait
souvent, ouvrait sa fenêtre, écoutait; et après avoir vivement traversé
la chambre, elle retournait tristement à son chevet. Jamais heures ne
lui parurent si longues que celles de cette nuit fatigante: elle
espérait voir revenir Annette, et recevoir d'elle une certitude
quelconque, qui mît un terme à ses tourments actuels.