CHAPITRE XXX.

Emilie, dans la matinée, fut délivrée des craintes qu'elle avait conçues

pour Annette. Elle la vit entrer de bonne heure.

--Sauriez-vous par hasard s'il est des prisonniers dans le château et

s'ils sont enfermés dans cette partie du bâtiment? demanda Emilie à sa

camériste.

--Je n'étais pas en bas, mademoiselle, dit Annette, quand la première

troupe revint de la course, et la dernière n'est pas encore de retour,

ainsi j'ignore s'il y a des prisonniers: mais on l'attend ce soir ou

demain, et alors je le saurai peut-être.

Emilie s'informa si les domestiques avaient parlé de prisonniers.

--Ah! mademoiselle, dit Annette assez finement; maintenant je l'ose

dire, vous pensez à M. Valancourt. Vous croyez qu'il est venu avec les

troupes qu'on dit arrivées de France pour faire la guerre à ce pays-ci.

Vous croyez qu'il a rencontré de nos gens, et qu'ils l'auront fait

prisonnier. O Seigneur, que je serais contente si c'était vrai?

--Vous en seriez contente? dit Emilie avec un accent de tristesse et de

reproche.

--Oui, mademoiselle, soyez-en sûre, reprit Annette; et ne seriez-vous

pas contente de voir M. Valancourt? Je ne connais pas un chevalier que

j'aime davantage; j'ai vraiment pour lui une très-grande considération.

--On n'en saurait douter, dit Emilie; vous désirez de le voir

prisonnier.

--Non pas de le voir prisonnier, mademoiselle; mais vous savez qu'on

doit être bien aise de le voir. L'autre nuit, pas plus tard, je rêvais;

je rêvais que je le voyais dans un carrosse à six chevaux, qui tournait

dans la cour du château... il avait un habit brodé, et une épée, comme

un seigneur qu'il est.

Emilie ne put s'empêcher de sourire aux idées d'Annette sur Valancourt.

--Ah! ma chère demoiselle, dit Annette, j'oubliais de vous dire ce que

j'ai appris relativement à ces prétendues dames qui sont arrivées à

Udolphe. C'est la signora Livona que monsieur amena chez madame à

Venise: elle est à présent sa maîtresse, et alors c'était, j'ose le

dire, à peu près la même chose. Ludovico me dit (mais de grâce,

mademoiselle, ne le dites pas) que Son Excellence ne l'y avait présentée

que pour en imposer au monde. On commençait à s'égayer sur son compte;

mais quand on vit que madame la voyait, on crut que tous ces discours

n'étaient que des calomnies. Les deux autres sont les maîtresses des

deux signors Bertolini et Verezzi. Le signor Montoni les a toutes

invitées: hier il a donné un grand repas; il y avait tous les vins de

Toscane, des ris, des chants qui ébranlaient le château. Pour moi, je

trouvais ce bruit indécent, si peu de temps après la mort de notre

pauvre dame; il me venait à l'esprit tout ce qu'elle aurait pensé si

elle avait pu l'entendre; mais la pauvre âme, disais-je, elle n'entend

rien.

Emilie se détourna pour dérober son émotion, et pria Annette de faire

d'amples recherches au sujet des prisonniers qui pourraient se trouver

au château; mais elle la conjura de les faire avec prudence, et de ne

pas prononcer son nom ni celui de M. de Valancourt.

--A présent j'y pense, mademoiselle, dit Annette: je crois qu'il y a des

prisonniers. J'ai entendu hier dans l'antichambre un des gens de

monsieur qui parlait de rançons: il disait que c'était une bonne chose

pour Son Excellence que de prendre des hommes, et que c'était le

meilleur butin à cause des rançons. Son camarade murmurait, et disait

que cela était fort bon pour le capitaine, mais beaucoup moins bon pour

les soldats. Nous autres, disait-il, nous ne partageons pas dans les

rançons.

Cette ouverture augmenta l'impatience d'Emilie. Annette la quitta

aussitôt pour en apprendre davantage.

La résolution qu'avait prise Emilie de tout céder à Montoni fut soumise

en ce moment à des considérations nouvelles. La possibilité que

Valancourt fût près d'elle ranima son courage, et elle se décida à

braver sa vengeance et ses menaces jusqu'au moment du moins où elle

pourrait être assurée s'il était vraiment au château. Elle était dans

cette disposition lorsque Montoni lui fit dire qu'il l'attendait au

salon de cèdre: elle s'y rendit en tremblant.

Montoni était seul.--Je vous ai fait demander, lui dit-il, pour vous

donner l'occasion de revenir sur vos ridicules déclarations au sujet des

biens de Languedoc. Je veux bien ne vous donner qu'un conseil, quoique

je puisse donner des ordres. Si réellement vous avez été dans l'erreur;

si vous avez cru réellement que ces biens vous appartenaient, du moins

n'y persistez pas: cette erreur, vous le comprendrez trop tard, vous

deviendrait enfin fatale. Ne provoquez pas ma colère, et signez ce

papier.

--Si je n'ai aucun droit, monsieur, dit Emilie, de quelle nécessité

est-il pour vous que je signe un abandon? Si les terres sont à vous,

vous les pouvez certainement posséder et sans mon entremise et sans mon

consentement.

--Je n'argumenterai plus, dit Montoni avec un regard qui la fit

trembler. J'aurais dû voir que c'était prendre une peine inutile que de

vouloir raisonner avec un enfant; on ne m'abusera pas plus longtemps.

Que le souvenir de ce que votre tante a souffert en conséquence de son

opiniâtre folie, vous serve en ce moment de leçon... Signez ce papier.

La résolution d'Emilie fut pour un moment ébranlée: elle frémit au

souvenir et aux menaces qu'on lui mettait devant les yeux; mais l'image

de Valancourt, qui l'avait animée si longtemps, et qui peut-être était

près d'elle, vint soudain assaillir son coeur, et la forte indignation

que dès l'enfance lui avait inspirée l'injustice, lui donna dans ce

moment un courage imprudent, mais noble.

--Signez ce papier, dit Montoni avec plus d'impatience.

--Jamais, monsieur, dit Emilie; votre procédé me prouverait l'injustice

de vos prétentions si j'avais ignoré mes droits.

Montoni pâlit de fureur; ses lèvres tremblaient, et ses yeux enflammés

firent presque repentir Emilie de la hardiesse de sa réplique.

--Toute ma vengeance tombera sur vous, s'écria-t-il avec un serment

exécrable; elle ne sera point différée. Ni les biens du Languedoc, ni

ceux de Gascogne ne seront à vous. Vous avez osé mettre en question mes

droits; osez maintenant y mettre mon pouvoir. J'ai un châtiment prêt, et

auquel vous ne vous attendez guère; il est terrible! Cette nuit, cette

nuit même!...

--Cette nuit! dit une autre voix.

Montoni s'arrêta et se tourna à demi; puis semblant se recueillir, il

prononça d'un ton plus bas:

--Vous avez vu dernièrement un exemple terrible d'obstination et de

folie; il ne me paraît pourtant pas qu'il ait suffi pour vous

épouvanter. Je pourrais vous en citer d'autres, et vous faire trembler

seulement par ce récit.

Il fut interrompu par un gémissement qui semblait s'élever de dessous la

chambre où ils étaient. Il porta ses regards autour de lui. L'impatience

et la rage étincelaient dans ses yeux; quelque chose, néanmoins, comme

une ombre de crainte, sembla passer dans sa physionomie. Emilie s'assit

sur une chaise près de la porte, parce que les mouvements qu'elle avait

ressentis avaient, pour ainsi dire, anéanti ses forces. Montoni fit à

peine une pause d'un instant, et commandant à ses traits, il reprit son

discours d'une voix plus basse, mais plus sévère:

--J'ai dit que je pouvais vous fournir d'autres exemples de mon pouvoir

et de mon caractère; vous ne le concevez pas, ou vous n'oseriez le

défier. Je pourrais vous prouver que ma résolution prise... Mais je

parle à un enfant. Je le répète, ces exemples terribles que je pourrais

vous citer maintenant ne vous serviraient à rien; votre repentir

finirait vos oppositions, que maintenant il ne m'apaiserait pas. Je

serai vengé; je me ferai justice.

Un autre gémissement succéda au discours de Montoni.

--Sortez, dit-il, sans paraître prendre garde à un incident si étrange.

Hors d'état d'implorer sa pitié, Emilie se leva pour sortir, mais elle

ne pouvait se soutenir; succombant sous le poids de la terreur, elle

retomba sur la même chaise.

--Otez-vous de ma présence, continua Montoni; cette affectation de

crainte convient mal à une héroïne qui a osé braver toute mon

indignation.

--N'avez-vous rien entendu, signor? dit Emilie tremblante et hors d'état

de se retirer.

--J'entends ma voix, dit Montoni avec sévérité.

--Rien autre chose? dit Emilie, qui s'énonçait avec difficulté. Encore!

n'entendez-vous rien maintenant?

--Obéissez, répéta Montoni. Quant à ces indécentes plaisanteries, je

saurai bientôt découvrir quel est celui qui se les permet.

Emilie se leva encore, et fit un effort pour sortir. Montoni la suivit;

mais au lieu d'appeler ses domestiques pour faire une recherche dans sa

chambre, comme une première fois il l'avait pratiqué, il se retira sur

le rempart.

Emilie, dans son corridor, s'arrêta un moment près d'une fenêtre

ouverte; elle vit un détachement des troupes de Montoni qui descendait

des montagnes éloignées. Elle n'y fit attention que parce qu'elle pensa

aux infortunés prisonniers que peut-être ils amenaient au château. A la

fin, arrivée chez elle, elle se jeta sur un fauteuil, accablée des

horreurs nouvelles qui aggravaient sa situation. Elle ne pouvait ni se

repentir, ni s'applaudir de sa conduite; elle se rappelait seulement

qu'elle était au pouvoir d'un homme qui ne connaissait de règle que sa

propre volonté. La surprise, les terreurs de la superstition, qui

d'abord l'avaient agitée, cédèrent un instant à celles de la raison.

Elle fut à la fin tirée de sa rêverie par un mélange de voix et de

hennissements de chevaux, que le vent apportait des cours. Une soudaine

espérance de quelque heureux changement s'offrit à elle; mais elle

songea aux troupes qu'elle avait vues de la fenêtre, et pensa qu'elles

étaient celles dont Annette avait dit qu'on attendait le retour.

Bientôt après, elle entendit faiblement un grand nombre de voix dans les

salles. Le bruit des chevaux cessa, et un silence complet suivit. Emilie

écoutait attentivement, tâchant de reconnaître les pas d'Annette dans le

corridor. Tout était calme. Tout à coup le château sembla s'ébranler de

confusion. Elle entendit retentir les échos de pas précipités, d'allées,

de venues, dans les salles, dans les passages, des discours véhéments

sur le rempart. Elle courut à la fenêtre; elle vit Montoni et d'autres

officiers, appuyés sur les parapets, et occupés des retranchements,

tandis que des soldats disposaient des canons. Elle regardait presque

sans réfléchir.

Annette à la fin arriva; mais elle ne savait rien au sujet de

Valancourt.--Ils prétendent tous, mademoiselle, dit Annette, ne rien

savoir touchant les prisonniers: mais il y a ici de belles affaires! La

troupe est arrivée, mademoiselle, elle revenait bon train, au risque de

tout écraser; on ne savait qui, du cheval ou du cavalier, entrerait le

premier sous la voûte. Ils ont apporté des nouvelles.--Quelles

nouvelles?--Ils ont apporté la nouvelle qu'un parti des ennemis, comme

ils disent, vient sur leurs pas attaquer le château. Ainsi, je pense,

tous les officiers de justice vont l'assiéger, tous ces terribles

personnages qu'on rencontrait souvent à Venise.

--Mon Dieu! je vous rends grâce, dit Emilie avec ferveur. Il me reste

quelque espérance.

--Que voulez-vous dire, mademoiselle? Voudriez-vous tomber dans les

mains de ces gens-là? Je tremblais en passant près d'eux, et j'aurais

deviné ce qu'ils étaient, si Ludovico ne me l'eût pas dit.

--Nous ne pouvons pas être plus mal que nous ne sommes ici, dit Emilie.

Mais quelle raison avez-vous de croire que ce soient des officiers de

justice?

--C'est que tous nos gens, mademoiselle, sont dans une frayeur, dans un

trouble! Je ne connais que la justice qui puisse les faire trembler

ainsi. Je pensais que rien ne les épouvanterait, à moins que ce ne fût

un revenant; mais à présent il y en a qui se fourrent dans les caves. Ne

dites pas cela à monsieur, mademoiselle. J'en ai entendu deux qui

disaient...--Sainte Vierge! qu'avez-vous, mademoiselle; vous êtes

bouleversée? Vous ne m'écoutez pas.

--Je vous écoute, Annette; continuez, je vous prie.

--Eh bien! mademoiselle, tout le château est en l'air. Les uns chargent

le canon; d'autres examinent les portes, les murs; ils frappent, ils

garnissent, ils bouchent, comme si on n'eût pas fait de si longues

réparations. Mais qu'arrivera-t-il à moi, mademoiselle, à vous, à

Ludovico? Oh! si j'entends tirer le canon, je mourrai de peur. Si je

pouvais trouver la grande porte ouverte une minute, j'aurais bientôt

fait de me glisser le long des murailles. On ne me reverrait jamais ici.

Emilie saisit ces derniers mots.--Oh! si je pouvais, s'écria-t-elle, la

trouver ouverte un moment, mon repos serait assuré!--Le profond soupir

qu'elle poussa, l'égarement de ses regards, effrayèrent Annette encore

plus que ses paroles. Elle pria Emilie de s'expliquer. Frappée

sur-le-champ du secours dont serait Ludovico s'il y avait moyen

d'échapper, Emilie rendit à Annette la substance de son entretien avec

M. Montoni. Elle la conjura en même temps de ne le confier qu'au seul

Ludovico.--Peut-être, ajouta-t-elle, peut-être il pourra nous sauver.

Allez le trouver, Annette; dites-lui ce que j'ai à craindre, et ce que

j'ai déjà souffert, et priez-le d'être discret, et de songer à votre

délivrance sans perdre un moment. S'il veut l'entreprendre, il en sera

récompensé. Je ne puis lui parler moi-même; nous serions observés, et

l'on empêcherait notre fuite. Mais allez vite, Annette; surtout soyez

discrète. J'attendrai votre retour dans cet appartement.

Cette bonne fille, dont l'âme honnête avait été pénétrée de ce récit,

était alors aussi empressée d'obéir qu'Emilie de l'employer. Elle sortit

à l'instant.

Montoni, sans être précisément, comme Emilie le supposait, un capitaine

de voleurs, avait employé ses troupes à des expéditions aussi atroces

qu'audacieuses.

Non-seulement elles avaient pillé dans l'occasion tous les voyageurs

sans défense, mais elles avaient saccagé des habitations qui, situées au

fond des montagnes, n'étaient disposées à aucune résistance. Dans ces

expéditions, les chefs ne se montraient pas, les soldats, en partie

déguisés, étaient pris quelquefois pour des bandits ordinaires, d'autres

fois pour des bandes étrangères, qui à cette époque inondaient l'Italie.

Ils avaient pillé des maisons, et rapporté d'immenses trésors; mais ils

n'avaient encore attaqué qu'un château avec des auxiliaires de leur

sorte. Ils en avaient été vigoureusement repoussés et poursuivis par des

ennemis, alliés de ceux qu'ils assiégeaient. Les troupes de Montoni se

retirèrent précipitamment sur Udolphe; mais elles furent suivies de si

près dans les défilés des montagnes, qu'étant à peine sur les hauteurs

qui entouraient la forteresse, elles aperçurent dans le vallon l'ennemi

qui gravissait les rochers, et qui n'était qu'à une lieue. A cette

découverte, elles redoublèrent de diligence pour avertir Montoni de se

préparer; et c'était leur prompte arrivée qui avait jeté le château dans

une si grande confusion.

Pendant qu'Emilie attendait avec anxiété le résultat de quelques

informations d'Annette, elle vit de sa fenêtre un corps de troupes qui

descendait des hauteurs. Annette était sortie depuis quelques moments.

Elle avait à remplir une mission délicate et dangereuse, et cependant

Emilie était déjà tourmentée d'impatience. Elle écoutait, ouvrait sa

porte, et s'avançait au bout du corridor au-devant d'elle.

Elle entendit enfin marcher auprès de sa chambre. Elle ouvrit; elle vit,

non pas Annette, mais le vieux Carlo. De nouvelles craintes s'emparèrent

d'elle. Il lui dit que M. Montoni l'envoyait pour l'avertir de se

préparer à quitter Udolphe à l'instant, parce que le château allait être

assiégé. Il ajouta qu'on préparait des mules pour la conduire avec ses

guides en lieu de sûreté.

--De sûreté! s'écria Emilie sans y réfléchir. M. Montoni a-t-il donc

tant de considération pour moi?

Carlo baissa les yeux et ne répondit rien. Mille différentes émotions

agitèrent successivement Emilie à ce message. Celles de la joie, de la

douleur, de la défiance, de l'appréhension, paraissaient et

disparaissaient avec la rapidité de l'éclair. Un moment elle crut

impossible que Montoni prît des mesures pour sa sûreté. Il était si

étrange qu'il la fît sortir du château, qu'elle n'attribuait cette

conduite qu'au dessein d'exécuter quelque nouveau projet de vengeance,

ainsi qu'il l'en avait menacée.

Carlo la fit souvenir qu'elle avait peu de temps à perdre, et que

l'ennemi était à la vue du château. Emilie le pria de lui dire en quel

lieu on devait la conduire. Il hésita un peu, et il lui dit qu'il

n'avait pas d'ordre pour le lui annoncer. Mais elle renouvela la

question, et il lui répondit qu'il croyait qu'elle allait en Toscane.

--En Toscane! s'écria Emilie; et pourquoi dans ce pays?

Carlo lui répondit qu'il n'en savait pas davantage. Qu'elle allait être

menée sur les frontières de Toscane, dans une chaumière, aux pieds des

Apennins.--Il n'y a pas, dit-il, pour une journée de marche.

Emilie le congédia. Ses tremblantes mains préparèrent le petit paquet

qu'elle voulait emporter avec elle; et elle s'occupait de ce soin

lorsque Annette rentra.

--Oh! mademoiselle, il n'y a rien à tenter. Ludovico assure que le

nouveau portier est encore plus vigilant que Bernardin lui-même. Autant

se jeter dans la gueule du loup que dans la sienne. Ludovico,

mademoiselle, est presque aussi désolé pour mon compte que vous l'êtes.

Il dit que je ne survivrai pas au premier coup de canon.

Elle se mit à pleurer; mais apprenant ce qui venait de se passer, elle

pria Emilie de l'emmener avec elle.

--Bien volontiers, dit Emilie, si M. Montoni y veut consentir.--Annette

ne lui répondit pas, et courut chercher Montoni qui était sur la

terrasse, environné de ses officiers. Elle commença une supplique. Il

lui ordonna vertement de rentrer, et la refusa absolument. Annette ne

plaidait pas seulement pour elle, mais encore pour Ludovico. Montoni fut

contraint de commander qu'on l'emportât avant qu'elle voulût se retirer.

Dans son désespoir, elle retourna près d'Emilie. Celle-ci ne jugea pas

d'un bon augure le refus fait à Annette. On vint bientôt après l'avertir

de descendre à la grande cour, où les mules et les conducteurs

l'attendaient. Emilie essaya vainement de consoler Annette qui, fondant

en larmes, persistait à répéter qu'elle ne reverrait jamais sa chère

demoiselle. Emilie pensait en elle-même que sa crainte n'était que trop

fondée. Elle s'efforça pourtant de la calmer, et lui fit ses adieux avec

une sérénité apparente. Annette la suivit dans les cours où les

préparatifs réunissaient la foule. Elle la vit monter sur sa mule,

partir avec les conducteurs, et elle rentra au château pour y pleurer

encore.

Emilie pendant ce temps regardait les sombres cours du château. Ce

n'était plus ce silence morne, comme la première fois qu'elle y avait

pénétré. C'était le bruit des préparatifs d'une défense, des soldats et

des ouvriers qui se heurtaient en courant à leurs postes. Quand elle eut

passé le portail, qu'elle eut mis derrière elle cette herse imposante

dont elle avait eu tant d'effroi, quand en regardant autour d'elle elle

ne vit plus de murailles pour arrêter ses pas; en dépit de l'avenir,

elle sentit une joie soudaine, comme celle d'un captif qui recouvre sa

liberté. Cette vive émotion ne lui permettait plus de réfléchir aux

dangers qui pouvaient l'attendre encore: les montagnes infestées

d'ennemis qui ne demandaient que le pillage; un voyage commencé avec des

guides dont le seul extérieur donnait une effroyable idée. Dans le

premier moment, elle ne pouvait éprouver que de la joie. Elle était hors

de ces murailles où elle était entrée avec de si tristes présages. Elle

se rappelait de quels superstitieux pressentiments elle avait alors été

saisie, et souriait de l'impression que son coeur en avait reçue.

Elle regardait avec ce sentiment les tourelles du château, plus élevées

que les bois au milieu desquels elle cheminait. Elle se souvint de

l'étranger qu'elle y croyait détenu; et la pensée que ce pouvait être

Valancourt, répandit un nuage sur sa joie. Elle réunit toutes les

circonstances relatives à cet inconnu depuis la nuit où elle l'avait

entendu chanter la chanson de son pays. Elle les avait souvent rappelées

et comparées sans en tirer une sorte de conviction; et elle croyait

seulement que Valancourt pouvait être prisonnier à Udolphe. Il était

possible cependant qu'elle recueillît de ses conducteurs des

informations plus précises. Mais craignant de les interroger trop tôt,

de peur qu'une défiance réciproque ne les empêchât de s'expliquer, en la

présence l'un de l'autre, elle attendit l'occasion favorable de les

entretenir séparément.

Bientôt après une trompette retentit au travers des échos des montagnes,

mais de fort loin. Les deux guides s'arrêtèrent et regardèrent derrière

eux. Les bois épais dont ils étaient entourés ne laissaient rien

découvrir. Un d'eux gravit au haut d'une éminence pour observer si

l'ennemi s'avançait, puisque sans aucun doute la trompette était de son

avant-garde. L'autre, pendant cet intervalle, restait seul avec Emilie.

Elle hasarda une question au sujet de l'étranger d'Udolphe. Ugo, c'était

son nom, répondit que le château renfermait plusieurs prisonniers; mais

il ne se rappelait ni leur figure ni le temps de leur arrivée; il ne

pouvait conséquemment donner aucune information, mais il y avait dans

ses discours une discrétion sournoise qui l'eût probablement empêché de

la satisfaire, lors même qu'il en eût eu le pouvoir.

Elle lui demanda quels prisonniers on avait faits depuis le temps

qu'elle indiqua, c'est-à-dire depuis celui où elle avait entendu pour la

première fois la musique.--Toute la semaine, dit Ugo, j'ai été dehors

avec la troupe, et je ne sais rien de ce qui s'est passé au château.

Nous avions assez de besogne sur les bras, et une rude besogne!

Bertrand, l'autre homme, était alors de retour, Emilie ne demanda plus

rien. Bertrand fit à son compagnon le rapport de ce qu'il avait vu, et

l'on continua à marcher dans un profond silence. Entre les ouvertures

des bois, Emilie découvrait souvent quelques aperçus du château, les

tours occidentales dont les fortifications étaient alors couvertes

d'archers, et les remparts au-dessous, dont les soldats tout en rumeur

garnissaient les murailles et préparaient le canon.

Les voyageurs sortirent des bois et tournèrent dans une vallée par une

direction contraire à celle que l'ennemi devait suivre; Emilie eut alors

la vue complète du château; ses murailles grises, ses tours, ses

terrasses, ses effrayants précipices et les sombres forêts qui

l'entouraient; enfin les armures étincelantes de ces Condottieri que

frappaient les rayons du soleil. Elle contemplait, les larmes aux yeux,

ces murailles où peut-être était enfermé Valancourt; les nuages

flottaient avec vitesse, un éclat subit enrichissait les dehors de cette

masse, et tout à coup un voile sombre l'enveloppait.

Le bruit du canon affectait Ugo, comme le son de la trompette excite un

cheval de guerre; son âme s'enflammait, il brûlait de voler au combat,

et maudissait Montoni qui l'avait envoyé si loin. Les sentiments de son

compagnon paraissaient d'une autre nature, et bien plus faits pour la

cruauté que pour les dangers de la guerre.

Emilie faisait de fréquentes questions sur le lieu de sa destination:

tout ce qu'elle put apprendre, c'est qu'elle allait à une chaumière en

Toscane; et toutes les fois qu'elle en parlait, elle croyait découvrir

sur la figure de ces deux hommes une expression de malice et de finesse

dont elle se sentait alarmée.

C'était durant l'après-midi qu'ils étaient sortis du château. On voyagea

pendant plusieurs heures à travers des régions d'une profonde solitude;

ni le bêlement des brebis, ni l'aboiement des chiens, ne rompaient

l'absolu silence, et alors on était trop loin pour saisir le bruit du

canon. Vers le soir on s'enfonça parmi des précipices, en de noires

forêts de cyprès, de pins, et de mélèses; c'était un désert si sauvage,

si reculé, que si la mélancolie pouvait se choisir une résidence, ce

lieu aurait été son séjour de prédilection.

Ce fut dans ce désert qu'ils se proposèrent de se reposer. La nuit va

venir, dit Ugo, et les loups seraient à craindre au moment d'une halte.

C'était pour Emilie une alarme nouvelle, mais inférieure à celle de se

trouver livrée la nuit, et en de tels lieux, à de tels gens. Les

horribles soupçons qu'elle avait conçus sur les desseins de Montoni se

présentèrent avec plus de force; elle s'efforça d'empêcher le repos que

les hommes voulaient prendre, et demanda avec inquiétude combien de

chemin il lui restait à faire.

--Plusieurs lieues encore, dit Bertrand: vous pouvez, signora, ne pas

manger, si cela vous plaît; mais pour nous, nous voulons souper tandis

que nous le pouvons; nous en aurons un peu besoin avant que de finir ce

voyage. Le soleil va se coucher: arrêtons-nous sous cette roche.

L'incertitude avait tant augmenté son anxiété au sujet du prisonnier

d'Udolphe, que, ne pouvant s'entretenir seule avec Bertrand, elle lui

fit des questions en la présence d'Ugo; il affecta une ignorance entière

à cet égard.

Le soleil était couché depuis longtemps; les nuages étaient lourds,

leurs bords étaient rougis d'un cramoisi sulfureux, et répandaient une

teinte enflammée sur les pins des forêts. Le zéphyr, qui agitait les

arbres, murmurait sourdement entre leurs branches, et faisait entendre

une sorte de gémissement qui ne faisait qu'ajouter à l'effroi d'Emilie.

Les montagnes enveloppées dans l'ombre, les torrents qui mugissaient au

loin, les sombres forêts et les profondes vallées, où se rencontraient

des cavernes qu'ombrageaient des cyprès avec des sycomores, tout se

confondait avec l'obscurité. Emilie, d'un oeil inquiet, cherchait à

découvrir l'extrémité de ce vallon; elle crut qu'il n'en avait aucune:

ni hameau ni chaumière ne se découvraient. On n'entendait ni aboyer les

chiens, ni retentir le plus léger bruit. Emilie, d'une voix tremblante,

hasarda de rappeler à ses guides qu'il commençait à être tard, et à leur

demander jusqu'où ils avaient à aller. Ils étaient trop occupés de leur

entretien pour prendre garde à sa question. Elle s'abstint de la

répéter, pour s'épargner quelque réponse insolente. Ils finirent

pourtant leur souper, en recueillirent les débris, et reprirent la route

du vallon, dans un morne silence. Emilie continuait de rêver à sa propre

situation et aux motifs que pouvait avoir Montoni pour l'y réduire. Il

avait un mauvais dessein contre elle, on ne pouvait en douter. S'il ne

la faisait pas périr pour hériter d'elle à l'instant, il ne la faisait

cacher pendant un temps que pour la réserver à de plus sinistres

projets, aussi dignes de son avarice, et mieux assortis à sa vengeance.

Elle se rappela le signor Brochio, et sa conduite dans le corridor. Son

horrible supposition en prit une force nouvelle. Cependant, à quel but

l'éloigner du château, où tant de crimes secrets s'étaient probablement

déjà commis?

L'effroi de ce qu'elle allait trouver devint alors si excessif, qu'elle

se vit prête à perdre connaissance. Elle pensait en même temps à son

bien-aimé père, et à ce qu'il aurait souffert s'il avait pu prévoir les

étranges et cruels événements de sa vie. Avec quel soin n'eût-il pas

évité de confier sa fille orpheline à une femme aussi faible que madame

Montoni! Sa position actuelle lui paraissait à elle-même si romanesque,

si invraisemblable, elle se rappelait si bien le calme et la sérénité de

ses premiers ans, que, dans certains moments, elle se croyait presque

victime de quelque songe épouvantable, et d'une imagination en délire.

La contrainte que lui imposait la présence de ses guides changea sa

terreur en un sombre désespoir. La perspective affreuse de ce qui

pouvait l'attendre la rendait presque indifférente aux dangers qui

l'environnaient; elle considérait sans émotion les difficultés et

l'obscurité de la route, et les montagnes, dont les contours se

distinguaient à peine dans les ténèbres; objets pourtant qui avaient si

vivement affecté ses esprits, et dont la teinte sévère avait ajouté

récemment aux horreurs de son avenir.

Il faisait alors si noir, qu'en avançant au plus petit pas, les

voyageurs voyaient à peine assez pour se conduire. Les nuages, qui

semblaient chargés de foudre, passaient lentement sous la voûte des

cieux, et, dans leurs intervalles, laissaient voir les tremblantes

étoiles. Les masses de cyprès et de sycomores qui ombrageaient les

rochers se balançaient au gré des vents, et les bois où ils

s'engouffraient rendaient au loin le plus triste murmure. Emilie

frissonnait malgré elle.

--Où est la torche? dit Ugo; le temps se couvre.

--Non, pas encore, reprend Bertrand; nous voyons le chemin. Il vaut

mieux ne pas allumer tout le temps qu'on le pourra. Si quelque parti

ennemi se trouvait en campagne, notre flambeau pourrait nous trahir.

Ugo lui dit quelques paroles, qu'Emilie ne put entendre. Ils

continuèrent d'avancer dans l'obscurité; et Emilie désirant presque que

quelque ennemi pût les surprendre, l'idée d'un changement prêtait à

l'espérance; elle pouvait à peine imaginer une position plus effroyable

que la sienne.

Tout en allant, son attention fut attirée par une légère flamme qui

brillait par moments à la pointe de la pique portée par Bertrand; elle

ressemblait à celle qu'elle avait observée sur la lance de la

sentinelle, la nuit où madame Montoni mourut. La sentinelle lui avait

dit que cette flamme était un présage. L'événement qui avait suivi avait

paru justifier l'assertion, et l'esprit d'Emilie en avait conservé une

impression superstitieuse. L'apparition actuelle la confirma; elle crut

voir le présage de son propre destin. Elle remarquait dans un morne

silence l'éclat et la disparition de la flamme. Bertrand dit à la fin:

--Allumons la torche, et cherchons un abri dans les bois. Il se prépare

un grand orage: voyez ma lance.

Il la montra, et la flamme brillait à la pointe.

--A la bonne heure, dit Ugo, vous n'êtes pas de ceux qui croient aux

pronostics; nous avons laissé des poltrons au château, qui pâliraient à

cet aspect. J'ai souvent aperçu la même chose avant le tonnerre; elle en

est le présage. Nous en aurons, soyez-en sûr; les nuages se fendent en

éclairs.

Ugo trouva enfin une pierre, et la torche fut allumée. Les hommes mirent

pied à terre, aidèrent Emilie à descendre, et conduisirent les mules à

la bordure du bois, à gauche. Le sol, inégal et rompu, était embarrassé

de buissons et de plantes sauvages; il fallut faire un détour pour ne

pas tomber au milieu.

Emilie ne pouvait approcher de ce bois sans éprouver de plus en plus le

sentiment de son danger. Le profond silence qui y régnait, leur épais

feuillage que n'agitait pas le moindre souffle, leur ombre noire que

rembrunissaient encore la vive clarté des éclairs, la flamme rougeâtre

de la torche, tout contribuait à renouveler ses plus terribles

appréhensions. Elle crut qu'à ce moment la figure de ses conducteurs

déployait une fierté plus farouche, et la joie d'un triomphe qu'ils

cherchaient à dissimuler. Son imagination troublée lui suggéra qu'on la

menait dans un bois pour y compléter, par un meurtre, la vengeance de

Montoni. Cette horrible pensée arracha un soupir de son coeur. Ses

compagnons, surpris, revinrent promptement à elle. Elle leur demanda

pourquoi ils la menaient à ces bois, les engagea à continuer leur chemin

sur la route, et leur représenta que, pendant un orage, elle serait

moins dangereuse que les bois.

--Non, non, lui dit Bertrand, nous savons bien où est le danger. Voyez

les nuages qui s'ouvrent sur nos têtes; en outre, sous les bois, nous

risquons moins d'être vus par l'ennemi, si par hasard il passait dans le

chemin. Par saint Pierre et sa compagnie! j'ai autant de coeur que les

plus braves: il y a bien quelques pauvres diables qui pourraient en

convenir s'ils étaient vivants; mais que peut-on contre le nombre?

--Que marmottez-vous donc là? dit Ugo d'un air de mépris. Et qui est-ce

qui craint le nombre? Qu'ils viennent, qu'ils viennent; et tant qu'il en

tiendrait au château du signor Montoni, je voudrais leur montrer à quel

homme ils auraient affaire. Pour vous, je vous laisserais tranquillement

au fond de quelque trou; vous regarderiez, et vous verriez comme je

ferais fuir mes coquins... Qui parle de crainte?

Bertrand lui répliqua, avec un serment effroyable, qu'il n'aimait pas

les plaisanteries. Il y eut entre eux une très-violente altercation, le

tonnerre la fit cesser; la foudre tout à coup éclata au-dessus de leurs

têtes avec un tel fracas, que la terre parut ébranlée jusque dans ses

fondements. Les brigands firent une pause, et se regardèrent tous deux.

Les lueurs bleues de l'éclair sillonnaient le sol entre les touffes des

arbres, et Emilie, qui regardait à travers le feuillage, voyait à tout

moment les montagnes se couvrir d'une flamme livide et sulfureuse.

Alors, peut-être, elle avait moins peur de l'orage que de ses guides, et

d'autres craintes occupèrent son esprit.

Les hommes s'étaient placés sous un grand châtaignier; ils avaient mis

leurs piques en terre. Emilie plusieurs fois remarqua la flamme légère

qui se jouait autour de leurs pointes.

--Je voudrais bien que nous fussions au château, dit Bertrand, et je ne

sais pourquoi le signor nous a chargés de cette affaire. O mon Dieu!

quel vacarme là-haut! Je me ferais prêtre, en vérité! Ugo, dis-moi,

aurais-tu un rosaire?

--Non, répliqua Ugo. Je laisse à des poltrons comme toi le soin de

porter des rosaires; moi, je porte une épée.

--Elle te servira bien pour combattre une tempête, dit Bertrand.

Un autre coup, répercuté dans les immenses cavités des montagnes, les

fit taire pour un moment. Le tonnerre roulait toujours. Ugo proposa

d'avancer: Nous perdons notre temps, dit-il; les sentiers, dans les

bois, sont aussi bien garantis par les feuilles, qu'on l'est ici par

celles du châtaignier.

Ils firent marcher les mules entre des massifs d'arbres, sur un gazon

glissant qui en cachait les hautes racines. Le vent s'était élevé, et

disputait avec la foudre; il précipitait avec rage ses tourbillons

au-dessus des bois; la lueur rougeâtre de la torche en jetait un éclat

plus fort, et laissait voir alors des retraites faites uniquement pour

les loups, dont Ugo avait d'abord parlé.

A la fin la force du vent parut écarter les orages; la foudre résonnait

au loin, et ne se faisait que faiblement entendre. Après une heure de

marche dans les bois, les éléments parurent un peu calmés; les voyageurs

du vallon se trouvèrent à la crête brune d'une montagne; une large

vallée s'étendait à leurs pieds, et se laissait voir à la clarté

douteuse de la lune encore voilée. Quelques nuages parcouraient encore

le ciel éclairci de la tempête, et se retiraient lentement aux bords de

l'horizon.

Quand Emilie se vit hors de ces bois, elle se sentit ranimée; elle

pensait que, si ces deux hommes avaient eu l'ordre de la détruire, ils

auraient certainement exécuté ce dessein barbare dans le désert affreux

dont elle venait de sortir, et où jamais un regard humain n'en aurait pu

trouver la trace. Rassurée par cette réflexion et par la tranquillité de

ses guides, elle descendit en silence par un chemin fait pour les

troupeaux, et pratiqué à droite aux bords des bois. Emilie ne put sans

plaisir contempler la beauté de la vallée, qui lui semblait entrecoupée

de bois, de prairies et de terres cultivées: elle était couronnée au

nord et à l'orient par l'amphithéâtre des Apennins. Au couchant et au

sud, le paysage s'étendait dans les belles plaines de la Toscane.

--Voilà la mer au delà, dit Bertrand, comme s'il avait deviné que Emilie

examinait les objets que le clair de lune lui permettait d'apercevoir,

elle est au couchant, quoique nous ne puissions la distinguer.

Emilie aperçut déjà une différence dans le climat. Ce n'était plus la

température des montagnes affreuses qu'elle quittait; on descendait

toujours, et l'air la parfumait des odeurs de mille plantes qui

parsemaient la pelouse, et dont la dernière pluie augmentait

l'exhalaison. Le pays qui l'environnait annonçait une beauté si douce;

elle contrastait si fortement avec la grandeur effrayante des lieux où

elle s'était vue confinée, et avec les moeurs de ceux qui les

habitaient, qu'Emilie se crut transportée à la vallée, sa demeure

chérie: elle s'étonnait que Montoni l'eût envoyée dans cette contrée

charmante, et ne pouvait croire qu'un théâtre si enchanteur fût choisi

pour le théâtre d'un crime. Hélas! ce n'était pas le pays, mais les

personnes qu'il avait dû choisir pour l'exécution de ses plans.

Emilie osa demander s'ils approchaient de leur destination. Ugo lui

répondit qu'ils n'en étaient pas loin. A ce bois de châtaigniers dans le

vallon, dit-il, près du ruisseau où se réfléchit la lune. Je désire bien

m'y voir en repos avec un flacon de bon vin et une tranche de jambon.

Emilie reprit courage en apprenant que son voyage allait finir; elle vit

le bois de châtaigniers dans une partie ouverte du vallon, et au bord du

ruisseau.

En peu de moments ils atteignirent l'entrée du bois. Ils aperçurent au

travers du feuillage une lumière dans une chaumière éloignée. Ils

s'avancèrent en côtoyant le ruisseau. Les arbres qui le couvraient

dérobaient les rayons de la lune; mais une longue ligne de lumière qui

venait de la cabane se distinguait sur sa surface tremblante et sombre.

Bertrand s'arrêta le premier; Emilie entendit qu'il frappait fortement

et appelait à la porte. On ouvrit la petite fenêtre où paraissait une

lumière. Un homme demanda ce que l'on voulait, descendit aussitôt, et

les reçut dans une chaumière propre, mais rustique. Il appela sa femme

pour apporter quelques rafraîchissements aux voyageurs. Cet homme

causait souvent à part avec Bertrand. Emilie l'observa: c'était un

paysan grand, mais non pas robuste, d'une complexion pâle et d'un regard

perçant. Son extérieur n'annonçait pas un caractère qui pût gagner la

confiance d'une jeune personne; il n'y avait rien dans ses manières qui

pût lui concilier la bienveillance.

Ugo s'impatientant demandait à souper, et prenait même un ton d'autorité

qui ne semblait admettre aucune réplique.--Je vous attendais il y a une

heure, dit le paysan; car j'avais eu vers les trois heures une lettre du

signor Montoni. Moi et ma femme, nous ne comptions plus sur vous, nous

avions été nous coucher. Comment vous êtes-vous trouvés de l'orage?

--Mal, répliqua Ugo, fort mal; et nous serons aussi mal ici, si vous ne

vous dépêchez pas davantage. Donnez plus de vin, et dites-nous ce que

nous mangerons.

Le paysan plaça devant eux tout ce que contenait la chaumière: lard,

vin, figues, et des raisins d'un goût exquis et d'une grosseur

prodigieuse.

Après qu'Emilie se fut un peu rafraîchie, la femme du paysan lui indiqua

sa chambre, Emilie fit quelques questions au sujet de Montoni; la femme,

qui se nommait Dorine, répondit avec réserve, et prétendit qu'elle

ignorait les intentions de Son _Excellence_ en envoyant Emilie en ce

lieu: elle convint que son époux les connaissait. Emilie s'aperçut

bientôt qu'elle n'obtiendrait aucun renseignement sur sa destinée, elle

congédia Dorine, et se mit au lit; mais les scènes étonnantes qui

venaient de se passer, toutes celles qu'elle prévoyait, se présentèrent

ensemble à son esprit inquiet, et concoururent avec le sentiment de la

situation nouvelle pour la priver de tout sommeil.

Les mystères d'Udolphe · 第 36 / 52 题