CHAPITRE XXVIII.

Le lendemain Emilie trouva madame Montoni à peu près dans le même état:

elle avait peu dormi, et ces trop courts instants de sommeil n'avaient

pu la rafraîchir. Elle sourit à sa nièce, et parut se ranimer à sa vue:

elle parla peu, et ne nomma point Montoni. Bientôt après lui-même entra

chez elle; sa femme apprenant que c'était lui, parut fort agitée, et

garda un silence absolu. Mais Emilie s'étant levée de la chaise qu'elle

occupait auprès de son lit, elle la pria d'une voix faible de ne la pas

abandonner.

Montoni ne venait point pour consoler sa femme, qu'il savait bien être

mourante, ou pour obtenir son pardon; il venait uniquement pour tenter

un dernier effort et arracher sa signature, afin qu'après sa mort tous

les biens du Languedoc lui appartinssent, au lieu de revenir à Emilie.

Ce fut une scène atroce, où l'un fit voir une imprudente barbarie, et

l'autre une opiniâtreté qui survivait même à ses forces physiques.

Emilie déclara mille fois qu'elle aimait mieux abandonner ses droits,

que de voir les derniers moments de sa tante troublés par ce cruel

débat. Montoni néanmoins ne quitta pas l'appartement jusqu'à ce que son

épouse, épuisée par une contestation fatigante, eut enfin perdu

connaissance.

Emilie crut qu'elle allait mourir dans ses bras. Elle retrouva pourtant

l'usage de la parole; et remise assez bien par un cordial qu'on lui

donna, elle entretint longtemps sa nièce avec précision et clarté sur

ses propriétés de France. Elle lui apprit où se trouvaient des papiers

importants qu'elle avait dérobés aux recherches de Montoni, et la

chargea expressément de ne jamais s'en dessaisir.

Après cette conversation, madame Montoni s'assoupit et sommeilla

jusqu'au soir; elle sembla se trouver mieux qu'elle n'avait encore fait

depuis son départ de la tour. Emilie ne la quitta pas jusque longtemps

après minuit; elle serait restée davantage, si sa tante ne l'eût

conjurée d'aller prendre un peu de repos: elle obéit d'autant plus

volontiers que la malade lui paraissait soulagée.

C'était alors la seconde garde, et l'heure où la figure avait déjà paru.

Emilie entendit les sentinelles qui se relevaient; et quand tout fut

rentré dans le calme, elle reprit sa place à la fenêtre, et mit sa lampe

de côté, afin de ne pas être aperçue. La lune donnait une lumière faible

et incertaine; d'épaisses vapeurs l'obscurcissaient, et quand elles

roulaient sur son disque, les ténèbres étaient absolues. Dans un de ces

sombres moments, elle remarqua une flamme légère qui voltigeait sur la

terrasse; pendant qu'elle regardait la flamme s'évanouit. La lune se

montrant au travers de nuages plombés, et chargés de tonnerres, Emilie

contempla les cieux; de nombreux éclairs sillonnaient une nuée noire, et

répandaient une lueur morne sur la masse des bois du vallon. Durant ces

éclats passagers, Emilie se plaisait à observer les grands effets du

paysage: quelquefois, au-dessus d'une montagne, un nuage ouvrait ses

feux ardents; cette splendeur subite illuminait jusqu'aux cavités, puis

tout était replongé dans une obscurité plus profonde. D'autres fois les

éclairs dessinaient tout le château, détachaient l'arcade gothique, la

tourelle au-dessus, les fortifications au-dessous, et alors l'édifice

entier, ses tours, sa masse, ses étroites fenêtres brillaient et

disparaissaient à l'instant.

Emilie, en regardant le rempart, revit encore la flamme qu'elle avait

remarquée; cette flamme était en mouvement. Bientôt après Emilie

entendit marcher; la lumière se montrait et s'éclipsait successivement.

Elle la vit passer sous sa fenêtre, et à l'instant elle entendit

marcher; mais l'obscurité était telle, qu'on ne pouvait distinguer que

la flamme. Tout à coup la lueur d'un éclair fit voir à Emilie quelqu'un

sur la terrasse. Toutes les anxiétés de la nuit se renouvelèrent; la

personne avança, et la flamme, qui semblait se jouer, paraissait et

s'évanouissait par moments. Emilie désirait parler pour terminer ses

doutes, et s'assurer si la figure était humaine ou bien surnaturelle. Le

courage lui manquait toutes les fois qu'elle ouvrait la bouche; la

lumière se trouvant enfin justement au-dessous de sa fenêtre, elle

demanda d'une voix languissante qui c'était.

--Ami, reprit une voix.

--Et quel ami? dit Emilie qui se sentait encouragée; qui êtes-vous?

quelle lumière portez-vous?

--Je suis Antonio, un des soldats du signor, reprit la voix.

--Et quelle est cette lumière? demanda Emilie; voyez donc comme elle

brille et comme elle s'évanouit.

--Cette lumière, mademoiselle, dit le soldat, a paru cette nuit comme

vous la voyez sur la pointe de ma lance. Elle y est depuis ma

patrouille; mais je ne sais pas ce qu'elle signifie.

--Cela est étrange, dit Emilie.

--Mon camarade, continua l'homme, a de même une flamme au bout de sa

pique; il dit qu'il a déjà remarqué le même prodige; je ne l'ai, moi,

jamais observé; mais je ne suis au château que depuis peu, je suis

encore nouveau soldat.

--Comment votre camarade s'explique-t-il? dit Emilie.

--Il dit que c'est un présage, mademoiselle, et que cela n'annonce rien

de bon.

--Et quel mal cela peut-il prédire?

--Il n'en sait pas si long, mademoiselle.

Elle demanda alors à la sentinelle si elle avait vu quelqu'un autre que

son compagnon se promener à minuit autour de la terrasse, et elle lui

raconta alors en très-peu de mots ce qu'elle-même avait observé.

--Je n'étais pas de garde hier, mademoiselle, reprit le soldat; mais

j'ai appris ce qui était arrivé. Il y en a parmi nous qui croient

d'étranges choses; on fait aussi de très-étranges histoires au sujet de

ce château; mais ce n'est pas à moi qu'il convient de les répéter. Pour

mon compte je n'ai pas à me plaindre, et notre chef en use

généreusement.

--Je vous recommande la prudence, dit Emilie. Bonne nuit! prenez ceci

pour m'obliger, ajouta-t-elle en lui jetant une petite pièce de monnaie;

elle referma ensuite sa fenêtre, et mit fin à de plus longs discours.

Dès que le soldat fut parti, elle la rouvrit, et écouta avec une sorte

de plaisir le tonnerre qui grondait au delà des montagnes: elle

observait les éclairs qui se croisaient au fond de ce tableau. Le

tonnerre roulait d'une manière terrible; les montagnes se le

renvoyaient, et l'on eût cru qu'un autre orage lui répondait à

l'horizon. Les nuages s'augmentant toujours, finirent par dérober la

lune, et prirent cette teinte sulfureuse et pourprée qui annonce les

violentes tempêtes.

Emilie resta à la fenêtre: mais la foudre éclatante qui, de moment en

moment découvrait l'horizon, la vallée et le paysage, ne permit plus de

s'y tenir avec sûreté; elle se jeta sur son lit. Incapable de dormir,

elle écoutait dans un respectueux silence les coups épouvantables qui

semblaient ébranler le château jusque dans ses fondements.

Il s'écoula ainsi un temps considérable; mais au milieu du fracas de

l'orage elle crut entendre une voix: elle se leva pour s'en assurer,

elle vit la porte s'ouvrir et Annette s'avancer avec toute l'horreur de

l'effroi.

--Elle se meurt, mademoiselle. Madame se meurt, dit-elle.

Emilie tressaillit, et courut chez sa tante. Quand elle entra, madame

Montoni paraissait évanouie; elle était calme et insensible. Emilie,

avec un courage qui ne savait point céder à la douleur, toutes les fois

que son devoir exigeait son activité, Emilie n'épargna aucun moyen de la

rappeler à la vie; mais le dernier effort était fait, elle avait fini

pour toujours.

Quand Emilie s'aperçut de l'inutilité de ses soins, elle fit plusieurs

questions à la tremblante Annette; elle apprit que madame Montoni était

tombée dans une sorte d'assoupissement bientôt après le départ d'Emilie,

et qu'elle était restée en cet état jusqu'à l'instant qui avait précédé

sa mort.

Après une courte délibération, elle décida que Montoni ne serait pas

informé de l'événement avant le lendemain matin; elle pensait qu'il lui

échapperait quelques expressions inhumaines, et que, dans l'état actuel

de ses esprits, elle ne pourrait pas les soutenir. Avec la seule

Annette, que son exemple encourageait, elle commença l'office des morts,

et veilla toute la nuit auprès du corps de sa tante. Cet acte solennel

était rendu encore plus imposant par l'effrayante secousse que la foudre

en courroux donnait à la nature. Emilie pria le ciel de répandre sur

elle sa force et ses secours et le Dieu des consolations entendit sa

fervente prière.

Les mystères d'Udolphe · 第 34 / 52 题