CHAPITRE XXVII.

Le jour suivant, Montoni envoya une seconde excuse à Emilie, qui en fut

très-surprise.

Vers le soir, une des bandes qui avait fait la première excursion des

montagnes revint dans le château. De sa chambre écartée, Emilie entendit

leurs cris bruyants, leurs chants de victoire, tels que les orgies des

furies après un affreux sacrifice. Elle craignait même qu'ils ne se

disposassent à quelque acte barbare. Annette pourtant la soulagea

bientôt de cette idée, en lui disant qu'on se réjouissait à la vue d'un

immense butin. Cette circonstance la confirma dans l'opinion où elle

était que Montoni était bien réellement capitaine de bandits et se

proposait de rétablir sa fortune par le pillage des voyageurs. A la

vérité, quand elle y songeait bien, dans un château très-fort et presque

inaccessible, isolé parmi des montagnes aussi sauvages que solitaires,

des villes, des bourgs épars à de grandes distances, le passage

continuel des plus riches voyageurs; il lui semblait qu'une telle

situation était bien assortie à des projets de rapine, et elle ne

doutait plus que Montoni ne fût chef de voleurs. Son caractère sans

frein, audacieux, cruel, entreprenant, était convenable à une pareille

profession; il aimait le tumulte et la vie orageuse; il était étranger à

la pitié comme à la crainte; son courage ressemblait à une férocité

animale.

La supposition d'Emilie, quoique naturelle, n'était pourtant pas bien

exacte: elle ignorait la situation de l'Italie et les intérêts

respectifs de tant de contrées belligérantes. Les revenus de plusieurs

Etats n'étaient pas suffisants pour maintenir des armées durant même les

trop courts périodes où le génie turbulent des gouvernements et des

peuples permettait de goûter la paix. Il s'éleva, à cette époque, un

ordre d'hommes inconnus à notre siècle et mal dépeints dans l'histoire

de celui-ci. Parmi les soldats licenciés à l'issue de chaque guerre, un

petit nombre se remettait aux arts peu lucratifs de la paix et du repos.

Les autres quelquefois passaient au service des puissances qui se

trouvaient en campagne. Quelquefois ils formaient des bandes de

brigands, et maîtres de quelque forteresse, leur caractère désespéré, la

faiblesse des lois offensées, la certitude qu'au premier signal on les

verrait sous les drapeaux, les mettaient à l'abri de toute poursuite

civile. Ils s'attachaient parfois à la fortune d'un chef populaire, qui

les menait au service d'un Etat et marchandait le prix de leur courage.

Cet usage amena le nom de _Condottieri_, nom formidable en Italie durant

un période très-long. On en fixe la fin au commencement du dix-septième

siècle; mais il serait plus difficile d'en indiquer la première origine.

Quand ils n'étaient pas engagés, le chef, pour l'ordinaire, était dans

son château; et là, ou bien dans le voisinage, tous jouissaient du repos

et de l'oisiveté. Leurs besoins, quelquefois, ne se trouvaient

satisfaits qu'aux dépens des villages, mais d'autres fois leur

prodigalité, quand ils partageaient le butin, les empêchait de se rendre

à charge, et leurs hôtes prenaient peu à peu quelques nuances du

caractère guerrier.

Au retour de la nuit Emilie se remit à la fenêtre. Il faisait un peu

clair de lune; et comme elle s'élevait au-dessus des bois touffus, sa

lumière découvrait la terrasse et les objets environnants avec plus de

clarté que ne faisaient la veille les étoiles. Emilie se promettait

d'observer plus exactement, dans le cas où la figure reviendrait encore

à sa vue; elle s'égara en conjectures à ce sujet, et hésita si elle

devrait parler: un penchant presque irrésistible la pressait d'essayer;

mais la terreur, par intervalles, la détournait aussi de le faire.

Si c'est une personne, disait-elle, qui ait des desseins sur ce château,

ma curiosité peut me devenir fatale; et pourtant ces lamentations, cette

musique que j'ai entendues ne peuvent être venues que de cette personne.

Sûrement ce n'est pas un ennemi.

Elle pensa en ce moment à sa malheureuse tante, et tressaillant de

douleur et d'horreur, le délire de l'imagination l'emporta, et elle ne

douta plus qu'elle n'eût vu un objet surnaturel. Elle tremblait, elle

respirait avec difficulté; ses joues étaient glacées. La crainte pour un

moment surmonta son jugement; mais sa résolution ne l'abandonna pas, et

elle resta bien décidée à interroger la figure, si elle se présentait

encore.

Telle était néanmoins l'impression qu'elle avait reçue et de la musique,

et des lamentations, et de la figure qu'elle croyait avoir vue, qu'elle

se détermina à tenter une nouvelle épreuve.

Le jour suivant, Montoni ne parut pas songer à la conversation qu'Emilie

lui avait demandée. Plus empressée que jamais de le voir, elle fit

demander par Annette à quelle heure il pourrait la recevoir. Il indiqua

onze heures. Emilie fut ponctuelle et rappela son courage pour supporter

le choc de sa présence et des souvenirs qu'elle amènerait. Il était au

salon de cèdre, entouré d'officiers. Elle garda un profond silence; son

agitation augmenta, et Montoni, qui sans doute ne la voyait pas,

continua sa conversation. Quelques officiers se retournèrent, virent

Emilie et firent une exclamation. Elle allait se retirer, la voix de

Montoni l'arrêta; et elle lui dit à mots entrecoupés: Je voudrais vous

parler, signor, si vous en aviez le loisir.

--Je suis avec de bons amis; vous pouvez, reprit-il, me parler devant

eux.

Emilie, sans lui répliquer, se déroba aux regards avides des chevaliers,

et Montoni alors la suivant dans la salle, la conduisit dans un petit

cabinet dont il ferma la porte avec violence. Elle leva les yeux sur sa

physionomie barbare, et elle pensa qu'elle regardait le meurtrier de sa

tante. Son esprit bouleversé d'horreur perdit le souvenir du dessein de

sa visite, et elle n'osa plus nommer madame Montoni.

Le signor à la fin lui demanda avec impatience ce qu'elle avait à lui

communiquer.--Je n'ai pas de temps à perdre en bagatelles, dit-il; tous

mes moments sont importants.

Emilie lui dit alors qu'elle désirait de retourner en France, et qu'elle

venait lui en demander la permission. Il la regarda avec surprise, et

lui demanda le motif d'une telle requête. Elle hésita, pâlit, trembla,

et s'évanouit presque à ses pieds. Il vit son émotion avec une apparente

indifférence, et rompit le silence pour lui dire qu'il lui tardait de

retourner au salon. Emilie eut la force de répéter alors la demande

qu'elle avait faite. Montoni lui donna un refus absolu, et elle reprit

tout son courage.

--Je ne puis, monsieur, dit-elle, rester ici avec convenance, et je

pourrais vous demander de quel droit vous m'y voulez retenir.

--C'est par ma volonté, répondit Montoni en mettant la main sur la

serrure: cela doit vous suffire.

Emilie, voyant bien qu'une pareille décision n'admettait point d'appel,

n'essaya pas de soutenir ses droits, et fit un faible effort pour en

démontrer la justice.

--Pendant que ma tante vivait, monsieur, dit-elle d'une voix tremblante,

ma résidence ici pouvait être décente; mais maintenant qu'elle n'est

plus, il doit m'être permis de partir. Ma présence, monsieur, ne saurait

vous être agréable, et un plus long séjour ne servirait qu'à m'affliger.

--Qui vous a dit que madame Montoni fût morte? dit-il avec un regard

perçant. Emilie hésita; personne ne le lui avait dit, et elle n'osait

avouer qu'elle avait vu dans la chambre du portail l'affreux spectacle

qui le lui avait appris.

--Qui vous l'a dit? répéta Montoni avec une sévérité plus imposante.

--Hélas! je le sais trop bien, dit Emilie; épargnez-moi sur ce sujet

terrible.

Elle s'assit sur un banc pour pouvoir se soutenir.

--Si vous désirez la voir, dit Montoni, vous le pouvez; elle est dans la

tour de l'orient.

Il la quitta sans attendre de réponse, et rentra au salon de cèdre.

Plusieurs des chevaliers, qui n'avaient point encore vu Emilie,

commencèrent à le railler sur une telle découverte; mais Montoni ne

souriant point à cette gaieté, ils changèrent de conversation.

Après une lutte intérieure, Emilie se détermina à profiter de sa

permission et à donner un dernier regard à cette tante infortunée. Elle

retourna chez elle dans ce dessein; et pendant le temps qu'elle

attendait Annette, elle s'efforça d'acquérir assez de force pour

soutenir le spectacle qu'elle allait essuyer. Elle frémissait, mais elle

sentait que le souvenir d'avoir rempli son dernier devoir serait pour

elle une consolation dans l'avenir.

Annette monta; Emilie lui dit son dessein, et Annette essaya vainement

de l'en détourner. Annette, avec beaucoup de difficulté, se laissa

engager à venir jusqu'à la tour; mais aucune considération ne l'aurait

fait entrer dans la chambre d'un mort.

Elles sortirent du corridor et arrivèrent au pied de l'escalier

qu'Emilie connaissait déjà. Annette lui déclara qu'elle n'irait pas plus

loin. Emilie monta seule. Quand elle revit la trace de sang, le courage

lui manqua; elle fut contrainte de s'arrêter et fut au moment de

descendre. Une pause de quelques minutes ranima sa résolution, et elle

continua de monter.

En arrivant sur le palier du haut, Emilie se souvint que cette porte

avait été fermée; elle craignait qu'elle ne le fût encore. Elle fut

trompée sous ce rapport. La porte s'ouvrit sous sa main et l'introduisit

dans une chambre sombre et déserte. Elle la considéra avec une extrême

crainte, avança lentement, et entendit une voix sourde qui parlait.

Incapable de parler elle-même ou de faire un seul mouvement, Emilie ne

jeta pas un cri. La voix parla encore: et lui trouvant une ressemblance

à celle de madame Montoni, Emilie reprit du courage. Elle s'approcha du

lit, qui se trouvait au bout; elle ouvrit les rideaux; elle y trouva une

figure maigre et pâle: elle tressaillit: elle avança et prit en

frémissant la main que tendait le squelette. Elle quitta ensuite cette

main et considéra le visage avec des regards incertains. C'était madame

Montoni, mais à tel point défigurée qu'à peine ses traits actuels

donnaient-ils le souvenir de ce qu'elle avait été. Elle vivait encore;

et, levant les yeux, elle les tourna sur sa nièce.

--Où avez-vous donc été si longtemps? dit-elle du même son de voix. Je

pensais que vous m'aviez abandonnée.

--Vivez-vous, dit enfin Emilie, ou bien n'est-ce qu'une apparition?

--Je vis, lui dit madame Montoni; mais je sens que je vais mourir.

Emilie lui saisit la main et la pressa en gémissant. Elles furent

quelque temps en silence. Emilie tâcha de la consoler, et lui demanda ce

qui l'avait réduite à l'état où elle la voyait.

En la faisant enlever sur l'invraisemblable soupçon qu'elle avait

attenté à sa vie, Montoni avait exigé de ses agents le plus profond

secret sur elle. Il avait alors deux motifs, la priver des consolations

d'Emilie, et se ménager l'occasion de la faire périr sans éclat, si

quelque circonstance confirmait ses soupçons actuels. La conscience de

la haine qu'il avait dû mériter d'elle, l'avait conduit naturellement à

l'accuser d'une tentative qu'on essayait contre sa vie. Il n'avait pas

d'autres raisons pour la supposer criminelle, et ne laissait pas de

croire encore qu'elle l'était. Il l'abandonna dans cette tour à la plus

rigoureuse captivité. Sans remords, sans pitié, il la laissa languir en

proie à une fièvre dévorante qui l'avait mise enfin aux portes du

tombeau.

La trace de sang qu'Emilie vit dans l'escalier avait coulé d'une

blessure que l'un des satellites de Montoni avait reçue pendant le

combat, et qui s'était débandée en marchant. Pendant la nuit, ces hommes

se contentèrent d'enfermer bien leur prisonnière, et cessèrent de la

garder. C'est donc ainsi qu'à la première recherche Emilie trouva cette

tour déserte et silencieuse.

Emilie, après mille questions à madame Montoni sur elle-même, la laissa

seule, et chercha Montoni. L'intérêt si touchant qu'elle sentait pour sa

tante, lui faisait oublier à quel ressentiment ses remontrances

l'exposeraient, et le peu d'apparence qu'elle pût obtenir ce qu'elle

allait lui demander.

--Madame Montoni est mourante, monsieur, dit Emilie aussitôt qu'elle le

vit; votre courroux sans doute ne la poursuivra pas jusqu'au dernier

moment. Souffrez qu'on la reporte à son appartement, et qu'on lui

procure sans délai tous les soulagements nécessaires.

--A quoi cela servira-t-il, si elle se meurt? dit Montoni avec une

apparente indifférence.

--Cela servira, monsieur, à vous épargner quelques-uns des remords que

vous souffrirez certainement lorsque vous serez dans sa situation.

Pendant longtemps il résista à ses paroles et à ses regards. Mais à la

fin, la pitié qui semblait avoir emprunté les traits expressifs

d'Emilie, réussit à toucher son coeur. Il se tourna, honteux d'un bon

mouvement; et tour à tour inflexible, attendri, il consentit qu'on la

remît chez elle, et qu'Emilie pût lui rendre des soins. Craignant tout à

la fois, et que ce secours ne vînt trop tard, et que Montoni ne se

rétractât, Emilie prit à peine le temps de l'en remercier; mais, aidée

par Annette, elle prépara promptement le lit de madame Montoni, et lui

porta un restaurant qui la mit en état de soutenir le transport.

A peine était-elle arrivée chez elle, que son époux redonna l'ordre de

la laisser au fond de la tour. Emilie, satisfaite d'avoir pris une telle

diligence, se hâta de l'aller trouver. Elle lui représenta qu'un second

trajet deviendrait fatal, et il permit que sa femme restât dans son

appartement.

Quand la nuit fut venue, elle voulait la passer près d'elle, mais sa

tante s'y opposa absolument; elle exigea qu'elle allât prendre du repos,

et qu'Annette seule restât près d'elle. Le repos véritablement était

bien nécessaire à Emilie, après les secousses et les mouvements de ce

jour; mais elle ne voulut pas quitter madame Montoni avant l'heure de

minuit, époque que les médecins regardent comme critique.

Bientôt après minuit, Emilie ayant bien recommandé à Annette de veiller

avec soin, et de venir la chercher au moindre symptôme de danger, elle

souhaita une bonne nuit à madame Montoni, et la quitta avec tristesse

pour regagner sa chambre.

Occupée de réflexions mélancoliques, anticipant tristement sur l'avenir,

Emilie ne se mit pas au lit, et s'appuya, dans sa rêverie, au bord de sa

fenêtre ouverte. Les bois et les montagnes, tranquillement éclairés par

l'astre des nuits, formaient un constraste pénible avec l'état de son

esprit; mais le murmure des bois et le sommeil de la nature, adoucirent

graduellement les émotions qu'elle ressentait, et soulagèrent enfin son

coeur jusqu'à lui faire verser des larmes.

Elle resta à pleurer pendant assez longtemps sans suivre aucune idée, et

ne conservant que le sentiment vague des malheurs qui pesaient sur elle.

Quand à la fin elle ôta le mouchoir de ses yeux, elle aperçut devant

elle, sur la terrasse, la figure qu'elle avait déjà observée. Elle était

immobile et muette en face de sa fenêtre. En la voyant, elle

tressaillit, et la terreur, pour un moment, surmonta sa curiosité. Elle

revint ensuite à la fenêtre, et la figure y était encore; elle put

l'examiner, mais non pas lui parler, comme d'abord elle se le proposait.

La lune était brillante, et l'agitation de son esprit était peut-être

l'unique obstacle à ce qu'elle distinguât nettement la figure qui était

devant elle. Cette figure ne faisait aucun mouvement, et Emilie douta

qu'elle pût être animée. Toutes ses pensées errantes se recueillirent

alors; elle jugea que sa lumière l'exposait au danger d'être vue: elle

allait la changer de place, quand la figure fit un mouvement, lui tendit

quelque chose qui ressemblait à une main, comme pour la saluer; et

pendant qu'elle restait immobile de crainte et de surprise, le geste se

répéta. Elle essaya de parler; les mots expirèrent sur ses lèvres; elle

sortit de la fenêtre pour écarter sa lampe, et entendit un faible

gémissement. Elle écouta sans oser revenir; elle en entendit un second.

--Grand dieu, dit-elle, qu'est-ce que cela veut dire?

Elle écouta encore, mais n'entendit plus rien. Après un fort long

intervalle, elle eut assez de courage pour revenir à la fenêtre; elle

revit la figure. Elle en reçut un nouveau salut, et entendit de nouveaux

soupirs.

--Ce gémissement est bien sûrement humain! Je _veux_ parler, dit-elle.

Qui est là? cria Emilie d'une voix faible; qui se promène à une telle

heure?

La figure releva la tête; mais aussitôt elle tressaillit, et se glissa

sur la terrasse. Emilie la suivit des yeux, et la vit au clair de la

lune qui se dérobait légèrement. Elle n'entendit marcher que lorsque la

sentinelle s'avança à pas lents. L'homme s'arrêta sous sa fenêtre, et

l'appela par son nom; elle allait se retirer. Un second appel l'engagea

à répondre. Le soldat lui demanda avec respect si elle n'avait rien vu

passer. Elle répondit qu'elle avait cru voir quelque chose. Il n'en dit

pas davantage, et retourna sur la terrasse, où enfin Emilie le perdit de

vue. Mais comme cet homme était de garde, elle savait bien qu'il ne

pouvait passer le rempart, et elle attendit son retour.

Bientôt après elle l'entendit qui poussait de grands cris. Une voix plus

éloignée répondit; le corps de garde s'ébranla; tout le détachement

traversa la terrasse. Emilie demanda ce que c'était; mais les soldats

passèrent sans la regarder.

Si Emilie eût eu plus de vanité, elle aurait cru que quelque habitant du

château se promenait sous sa fenêtre, dans l'espérance de la considérer,

et de pouvoir lui déclarer ses sentiments. Mais cette idée ne vint pas à

Emilie; et quand elle l'aurait eue, elle l'aurait abandonnée comme

improbable, puisque le personnage avait pu lui parler, et s'était tenu

dans le silence, et qu'à l'instant où elle-même avait dit un mot, la

figure tout à coup avait quitté la place.

Pendant qu'elle rêvait ainsi, deux sentinelles passèrent sur le rempart

en s'entretenant avec vivacité. Elle saisit quelques mots, et apprit

qu'un de leurs camarades était tombé sans connaissance. Bientôt après,

trois autres soldats s'avancèrent fort lentement, et elle ne distingua

qu'une voix basse par intervalles. A mesure qu'ils approchaient, elle

vit que celui qui parlait était soutenu de ses camarades; elle les

appela, et demanda ce qui était arrivé. Au son de sa voix, ils

s'arrêtèrent, ils regardèrent; elle leur répéta sa question. On répondit

que Roberto, leur camarade, avait éprouvé un accès, et que le cri qu'il

avait fait en tombant avait donné une fausse alarme.

--Est-il sujet à ces accès? dit Emilie.

--Oui, signora, répliqua le soldat; mais quand je ne le serais pas, ce

que j'ai vu eût effrayé le pape lui-même.

--Qu'est-ce que vous avez vu? dit Emilie tremblante.

--Je ne puis dire, ni ce que c'était, ni ce que j'ai vu, ni comment cela

a disparu, dit le soldat, qui semblait frissonner à ce souvenir.

--Est-ce la personne que vous suiviez sur le rempart, qui vous a causé

cette alarme? dit Emilie, en tâchant de cacher la sienne.

--Quand je vous ai quittée, mademoiselle, dit le soldat, vous avez pu me

voir aller sur le rempart; mais je n'ai rien vu avant de me trouver à la

terrasse d'orient. La lune était brillante, et j'ai vu comme une ombre

qui fuyait devant moi d'un peu loin; je me suis arrêté au coin de la

tour où je venais de voir la figure, elle avait disparu; j'ai regardé

sous cette vieille arcade où j'étais sûr de l'avoir vu passer; tout de

suite j'ai entendu un bruit: ce n'était pas un soupir, un cri, un

accent, quelque chose, en un mot, que j'eusse entendu dans ma vie. Je ne

l'ai entendu qu'une fois, mais c'est assez; je ne sais pas plus ce qui

m'est arrivé jusqu'au moment où je me suis trouvé environné de mes

camarades.

--Venez, dit Sébastien, retournons à nos postes, la lune va se coucher.

Bonsoir, mademoiselle.

--Bonsoir, dit Emilie; que la sainte Vierge vous assiste! Elle referma

la fenêtre et se retira pour réfléchir à cette étrange circonstance qui

se liait précisément avec les événements des autres nuits; elle

s'efforçait d'en tirer quelque résultat plus certain qu'une conjecture:

mais son imagination était alors trop enflammée, son jugement était

obscurci, et les terreurs de la superstition maîtrisaient encore ses

idées.

Les mystères d'Udolphe · 第 33 / 52 题