CHAPITRE XXVI.

Les forces, les esprits d'Emilie se rafraîchirent par le sommeil. En se

réveillant elle vit avec surprise Annette endormie sur un fauteuil près

d'elle, et s'efforça de se rappeler les circonstances de la soirée, qui

étaient tellement sorties de sa mémoire, qu'il ne paraissait pas en

rester aucune trace; elle fixait encore sur Annette des yeux surpris,

quand cette dernière s'éveilla.

--Oh! ma chère demoiselle, me reconnaissez-vous? s'écria-t-elle.

--Si je vous reconnais! Assurément, dit Emilie: vous êtes Annette; mais

comment donc êtes-vous ici?

--Oh! vous avez été bien mal, mademoiselle, bien mal, en vérité; et j'ai

cru...

--C'est singulier, dit Emilie, essayant de se rappeler le passé; mais je

crois me souvenir qu'un songe pénible a fatigué mon imagination. Grand

Dieu, ajouta-t-elle, en tressaillant soudain! Certainement, ce n'était

qu'un songe.

Elle fixa alors un regard d'effroi sur Annette, qui voulant la

tranquilliser, lui répondit:--Ce n'était pas un songe; mais tout est

fini maintenant.

--Elle est donc tuée, dit Emilie d'une vois concentrée et tremblante.

Annette fit un cri: elle ignorait la circonstance que se rappelait

Emilie, et attribuait son mouvement à un accès de délire. Quand Annette

eut bien expliqué ce qu'elle avait voulu lui dire, Emilie se rappela la

tentative qu'on avait faite pour l'enlever, et demanda si l'auteur du

projet avait été découvert. Annette répondit que non, quoiqu'on pût le

deviner, et dit à Emilie qu'elle lui devait sa délivrance. Emilie

s'efforçant de commander à l'émotion où le souvenir de sa tante l'avait

mise, parut écouter Annette avec colère, et dans la vérité, elle

entendit à peine un seul mot de qu'elle lui disait.

--Et ainsi, mademoiselle, continua Annette, j'étais déterminée à être

plus fine que Bernardin qui n'avait pas voulu me confier son secret, et

je voulais le découvrir moi-même. Je vous veillais sur la terrasse, et

aussitôt qu'il eut ouvert la porte du bout, je sortis du château pour

essayer de vous suivre; car disais-je, je suis bien sûre qu'on ne

projette rien de bien avec un tel mystère. Ainsi, bien assurée qu'il

n'avait pas verrouillé la porte après lui, je l'ouvris, et vis à la

lueur de la torche quel chemin il vous faisait prendre; je suivis de

loin à l'aide de la clarté, jusqu'au moment où vous parvîntes sous les

voûtes de la chapelle. Quand on fut là, j'eus peur d'aller plus loin,

j'avais entendu d'étranges choses au sujet de cette chapelle; mais aussi

j'avais peur de m'en retourner toute seule. Ainsi pendant le temps que

Bernardin arrangea son flambeau, je me décidai à vous suivre, et je le

fis jusqu'à la grande cour. Là j'eus peur qu'il ne me vît, je m'arrêtai

contre la porte, et quand vous fûtes dans l'escalier je me glissai bien

doucement. A peine étais-je sous la porte que j'entendis des pieds de

chevaux en dehors et des hommes qui juraient: ils juraient contre

Bernardin qui ne vous amenait pas assez vite; mais là je fus presque

surprise: Bernardin descendit, et j'eus à peine le temps de m'ôter de

son chemin: j'en avais assez entendu, je me décidai à l'attraper

moi-même, et à vous sauver aussi, mademoiselle; car je ne doutais pas

que ce projet ne vînt encore du comte Morano, quoiqu'il fût reparti. Je

courus au château, et ce ne fut pas sans peine que je retrouvai mon

chemin dans le passage sous la chapelle. Ce qu'il y a d'étonnant, c'est

que j'oubliai alors tous les revenants dont on m'avait parlé, et

pourtant, pour le monde entier, je n'y retournerais sûrement pas.

Heureusement monsieur et le signor Cavigni étaient levés: nous avons eu

bientôt du monde sur nos talons, et nous avons fait peur à ce Bernardin

et à tous les brigands.

Annette avait cessé de parler, et Emilie paraissait écouter encore. A la

fin, elle dit tout à coup:--Je pense qu'il faut que j'aille le trouver

moi-même: où est-il?

Annette demanda de qui elle parlait.

--Le signor Montoni, reprit-elle, je voudrais lui parler. Annette se

rappelant alors l'ordre qu'elle avait reçu la veille, se leva aussitôt,

et lui dit qu'elle se chargeait de l'aller chercher.

Les soupçons de cette honnête fille sur le comte Morano étaient

parfaitement justes: Emilie n'en avait aussi que sur lui; et Montoni,

qui n'en formait pas un seul doute, commença même à présumer que le

poison mêlé avec son vin y avait été mis par ordre de Morano.

Les protestations de repentir que Morano avait faites à Emilie pendant

l'angoisse de sa blessure étaient sincères au moment qu'il les faisait;

mais il s'était mépris lui-même. Il avait cru condamner ses cruels

projets, et s'affligeait seulement de leurs pénibles résultats. Quand sa

souffrance fut apaisée, ses premières vues se ranimèrent, et quand il

fut complétement rétabli, il se trouva encore tout disposé à tout

entreprendre. Le portier du château, le même dont il s'était déjà servi,

accepta volontiers un second présent, et quand il eut concerté

l'enlèvement d'Emilie, le comte quitta ouvertement le hameau qu'il avait

habité, et se retira avec ses gens à quelques milles de distance. Le

bavardage inconsidéré d'Annette ayant fourni à Bernardin un moyen

presque sûr de tromper Emilie, le comte, pendant la nuit convenue,

renvoya tous ses serviteurs au château, et resta lui-même dans le hameau

pour y attendre Emilie, qu'il se proposait de conduire à Venise. On a

déjà vu comment il avait échoué dans ce projet; mais les violentes et

diverses passions dont fut agitée l'âme jalouse de cet Italien ne se

peuvent exprimer.

Annette fit son rapport à Montoni, et lui demanda pour Emilie la

permission de l'entretenir: il répondit qu'il se rendrait dans une heure

au salon de cèdre; c'était sur le sujet qui oppressait son coeur,

qu'Emilie voulait lui parler. Elle ne savait pourtant pas bien quel bon

effet elle en devait attendre, et frémissait d'horreur à la seule idée

de sa présence. Elle désirait aussi solliciter une grâce qu'à peine elle

osait espérer, celle de retourner dans sa patrie, puisque sa tante

n'était plus.

Comme le moment de l'entrevue approchait, son agitation augmenta à tel

point qu'elle se décida presque à s'excuser sous un prétexte

d'indisposition. Quand elle considérait ce qu'elle avait à dire, soit à

l'égard d'elle-même ou relativement à madame Montoni, elle était sans

espoir sur le succès de sa demande et dans l'effroi des vengeances

qu'elle pourrait s'attirer. Cependant, prétendre ignorer cette mort,

c'était en quelque sorte en partager le crime; cet événement,

d'ailleurs, était le seul fondement sur lequel Emilie pût appuyer la

demande de sa retraite.

Pendant qu'elle réfléchissait à toutes ces idées, Montoni lui fit dire

qu'il ne pourrait la voir que le lendemain. Emilie se crut soulagée d'un

poids insupportable.

Quand la nuit revint, Emilie se rappela la musique mystérieuse qu'elle

avait déjà entendue; elle y prenait encore une espèce d'intérêt, et

espérait sentir quelque soulagement de sa douceur. Elle alla mille fois

à la fenêtre pour écouter les sons qu'elle attendait; elle crut un

moment avoir entendu une voix, mais tout resta tranquille, et elle se

crut trompée par son imagination.

Ainsi passa le temps jusqu'à minuit. A ce moment, tous les bruits

éloignés qui murmuraient dans l'enceinte du château s'assoupirent

presque à la fois, et le sommeil sembla régner partout. Emilie se mit à

la fenêtre, et fut tirée de sa rêverie par des sons fort

extraordinaires; ce n'était pas une harmonie, mais les murmures secrets

d'une personne désolée. En écoutant, le coeur lui manqua de terreur, et

elle demeura convaincue que les premiers accords n'avaient été

qu'imaginaires. Elle se pencha sur la fenêtre pour découvrir quelque

lumière: les chambres, autant qu'elle en pouvait juger, étaient toutes

dans les ténèbres; mais à peu de distance, sur le rempart, elle crut

apercevoir quelque chose en mouvement.

Le faible éclat que donnaient les étoiles ne lui permettait pas de

distinguer précisément: elle jugea que c'était une sentinelle de garde,

et mit de côté la lumière, pour observer avec loisir sans être elle-même

remarquée.

Le même objet reparut; il se glissa tout le long du rempart et se trouva

près de la fenêtre. Elle reconnut une figure humaine; mais le silence

avec lequel elle s'avançait lui fit penser que ce n'était pas une

sentinelle. On approcha, Emilie hésitait, une vive curiosité l'engageait

à rester; une crainte qu'elle ne pouvait pas expliquer l'avertissait de

se retirer.

Pendant cette irrésolution, la figure se plaça en face et y resta sans

mouvement. Tout était en repos; ce silence profond, cette figure

mystérieuse la frappèrent tellement, qu'elle allait quitter sa fenêtre,

lorsqu'elle vit la figure se glisser le long du parapet et s'évanouir

enfin dans l'obscurité de la nuit. Emilie rêva quelque temps, et rentra

dans sa chambre occupée de cette étrange circonstance: elle ne doutait

presque pas qu'elle n'eût vu une apparition surnaturelle.

Lorsqu'elle fut plus tranquille, elle chercha quelque autre explication;

elle se rappela ce qu'elle avait appris des entreprises audacieuses de

Montoni. Il lui vint à l'idée qu'elle avait vu un des infortunés pillés

par les bandits et devenu leur captif, et que la musique était de lui.

Elle crut ensuite que le comte Morano avait trouvé moyen de s'introduire

dans ce château; mais les difficultés, les dangers d'une telle

entreprise se présentèrent bientôt à elle.

Elle pensa ensuite que c'était une personne qui voulait s'emparer du

château; mais ses tristes soupirs détruisaient cette nouvelle idée.

Elle se détermina à veiller toute la nuit suivante pour s'éclaircir,

s'il était possible. Elle se résolut presque à interroger la figure, si

elle se montrait de nouveau.

Les mystères d'Udolphe · 第 32 / 52 题