Le jour suivant, Emilie fut surprise en découvrant qu'Annette savait
l'emprisonnement de madame Montoni dans la chambre du portail, et
qu'elle n'ignorait pas non plus le projet de visite nocturne. Que
Bernardin eût pu confier à l'indiscrète Annette un mystère aussi
important, et qu'il lui avait tant recommandé, cela était peu probable.
Il venait cependant de lui remettre un message relatif à leur entrevue.
Il demandait qu'Emilie vînt le trouver seule, une heure après minuit,
sur la terrasse, et ajoutait qu'il se conduirait comme il l'avait
promis. Emilie frémit d'une telle proposition. Mille craintes vagues,
semblables à celles qui toute la nuit l'avaient agitée, lui percèrent le
coeur à la fois. Elle ne savait quel parti prendre. Il lui venait
souvent à l'esprit que Bernardin avait pu la tromper; que peut-être déjà
il était l'assassin de madame Montoni; qu'il était en ce moment l'agent
de Montoni lui-même, et qu'il la voulait sacrifier à l'exécution de ses
projets. Le soupçon que madame Montoni ne vivait plus se réunit en elle
aux craintes personnelles qu'elle éprouvait.
--Comment se peut-il, Annette, que je traverse la terrasse aussi tard?
dit-elle en se recueillant; les sentinelles m'arrêteront, et M. Montoni
le saura.
--O mademoiselle, on y a pensé, reprit Annette; c'est ce que Bernardin
m'a dit. Il m'a donné cette clef, et m'a ordonné de vous dire qu'elle
ouvre une porte au bout de la galerie voûtée, et que cette porte mène au
rempart de l'orient; ainsi ne craignez pas de rencontrer les hommes de
garde. Il m'a chargée de vous dire aussi, que son motif pour vous
demander sur la terrasse était de vous conduire où vous devez aller sans
ouvrir la grande salle dont la grille fait tant de bruit.
Une telle explication, et si naturellement donnée, rendit le calme à
Emilie.--Mais pourquoi veut-il que je vienne seule, Annette? lui
dit-elle.
--Pourquoi? C'est ce que je lui ai demandé, mademoiselle. Je lui ai dit,
pourquoi faut-il que ma jeune dame vienne seule? Sûrement je puis venir
avec elle! Quel mal puis-je faire? Mais il me dit non, non.
Mais j'imagine, mademoiselle, que vous savez qui vous allez voir.
--Bernardin vous l'a-t-il dit?
--Eh non, mademoiselle, il ne me l'a pas dit.
Pendant le reste du jour, l'esprit d'Emilie fut en proie aux doutes, aux
craintes, aux déterminations contraires. Devait-elle suivre Bernardin,
devait-elle se confier à lui, sans savoir à peine où il la conduirait?
La pitié pour sa tante, l'inquiétude pour elle-même tour à tour
changeaient ses idées, et la nuit vint avant qu'elle eût pris un parti.
Elle entendit l'horloge frapper onze heures, frapper minuit, et elle
hésitait encore. Le temps néanmoins s'écoula: on ne pouvait plus
hésiter. L'intérêt de sa tante surmonta tout. Elle pria Annette de la
suivre jusqu'à la porte de la galerie, et d'y attendre son retour. Elle
sortit de sa chambre. Le château était dans le calme, et la grande
salle, récemment le théâtre du tumulte le plus affreux, ne résonnait
alors que des pas solitaires de deux figures timides qui se glissaient
entre les piliers à la faible clarté d'une lampe. Emilie, abusée par les
ombres prolongées des colonnes, et par les renvois de la lumière,
s'arrêtait souvent, et croyait voir dans l'ombre quelque personne qui
s'éloignait. En passant auprès de ces piliers, elle craignait d'y porter
la vue, s'attendait presque à voir sortir quelqu'un caché derrière.
Elle marchait avec précaution vers le lieu convenu, écoutant avec
attention, et cherchant Bernardin au travers des ténèbres. Elle
tressaillit enfin au son d'une voix basse qui parlait auprès d'elle.
Elle était encore incertaine; mais la personne parla de nouveau, et elle
reconnut la voix rauque de Bernardin. Il avait été ponctuel à son
rendez-vous, et attendait appuyé sur le rempart. Il lui reprocha ses
délais, et lui dit qu'il avait perdu plus d'une demi-heure. Emilie ne
répliqua point; il lui dit de le suivre, et s'approcha de la porte par
laquelle il était entré sur la terrasse. Pendant qu'il la rouvrait,
Emilie tourna les yeux par où elle était sortie, et remarquant les
rayons de la lampe à travers l'étroite ouverture, elle fut certaine
qu'Annette ne l'avait pas quittée. Mais une fois hors de la terrasse,
l'éloignement devenait trop grand pour qu'elle pût lui devenir utile.
Quand la porte fut ouverte, le sombre aspect du passage, éclairé d'une
seule torche qui y brûlait sur le pavé, fit frémir Emilie. Elle refusa
d'entrer, à moins qu'Annette n'eût permission de l'accompagner.
Bernardin s'y opposa; mais il joignit adroitement à son refus tant de
particularités propres à exciter la pitié et la curiosité d'Emilie pour
sa tante, qu'elle se laissa déterminer à le suivre jusqu'au portail.
Il prit la torche, et marcha devant. A l'extrémité du passage, il ouvrit
une autre porte; et par quelques degrés ils descendirent dans une
chapelle. A la lueur du flambeau, Emilie observa qu'elle était toute en
ruine, et se rappela tout à coup, avec une émotion pénible, un entretien
d'Annette sur ce sujet. Elle contemplait avec effroi ces murs garnis
d'une mousse verdâtre qui n'avaient plus de voûte à soutenir. Elle
voyait ces fenêtres gothiques dont le lierre et la brioine avaient
longtemps suppléé les vitraux. Leurs guirlandes enlacées s'entremêlaient
maintenant aux chapiteaux brisés, qui autrefois avaient soutenu la
voûte. Bernardin se heurta sur le pavé détruit. Il fit un jurement
effroyable, et les sombres échos le rendirent plus terrible. Le coeur
d'Emilie se troubla; mais elle continua de le suivre, et il tourna vers
une des ailes de la chapelle. Descendez ces degrés, mademoiselle, lui
dit Bernardin; et il prit un escalier qui semblait mener à de profonds
souterrains. Emilie s'arrêta, et lui demanda d'une voix tremblante où il
prétendait la conduire.
--Au portail, lui dit Bernardin.
--Ne pouvons-nous y aller par la chapelle? dit Emilie.
--Non, signora, elle nous conduirait dans la seconde cour, où je n'ai
pas envie d'entrer par ce chemin; nous allons nous trouver à la cour
extérieure.
Emilie hésitait encore, craignant également d'aller plus loin, et
d'irriter Bernardin en refusant de le suivre.
--Venez, mademoiselle, dit cet homme qui était presque au bas de
l'escalier; dépêchez-vous un peu: je ne peux pas rester ici toute la
nuit.
--Mais où mènent ces degrés? dit Emilie toujours immobile.
--Au portail, reprit Bernardin avec un accent de colère. Je n'attendrai
pas plus longtemps. A ces mots il continua de marcher, emportant
toujours la lumière. Emilie craignant de le mécontenter par un plus long
délai, le suivit avec répugnance. De l'escalier, ils gagnèrent un
passage qui conduisait au souterrain. Les parois en étaient couverts
d'une humidité excessive. Les vapeurs qui s'élevaient de terre
obscurcissaient à tel point le flambeau, qu'à tout moment Emilie croyait
le voir éteindre, et Bernardin avait peine à retrouver son chemin. A
mesure qu'ils avançaient les vapeurs devenaient plus épaisses, et
Bernardin, croyant que sa torche allait s'éteindre, s'arrêta un moment
pour la ranimer. Pendant ce repos, Emilie, à la lueur incertaine du
flambeau, vit près d'elle une double grille, et plus loin sous la voûte
plusieurs monceaux de terre qui paraissaient entourer un tombeau ouvert.
Un tel objet, dans un tel lieu, l'eût en tout temps violemment affectée;
mais en ce moment elle eut le pressentiment subit que ce tombeau était
celui de sa tante, et que le perfide Bernardin la menait aussi à la
mort. Le lieu obscur et terrible dans lequel il l'avait conduite
semblait justifier sa pensée. Il semblait tout propre au crime; et l'on
pouvait y consommer un assassinat sans qu'aucun indice pût le faire
découvrir. Emilie, vaincue par la terreur, ne savait à quoi se résoudre.
Elle songeait que vainement elle essayerait de fuir Bernardin. La
longueur, les détours du chemin ne lui permettaient pas de s'échapper
sans guide, et sa faiblesse d'ailleurs ne lui permettait pas de courir.
Pâle d'horreur et d'inquiétude, elle attendait que Bernardin eût disposé
sa torche; et comme sa vue toujours se reportait sur le tombeau, elle nu
put s'empêcher de lui demander pour qui il était préparé. Bernardin leva
les yeux de dessus son flambeau, et les tourna sur elle sans parler.
Elle répéta faiblement sa question; mais l'homme secouant la torche
passa outre sans lui répondre. Elle marcha en tremblant jusqu'à de
nouveaux degrés qu'ils montèrent. Une porte en haut les introduisit dans
la première cour du château. Tout en la traversant, la lumière laissait
voir ses hautes et noires murailles tapissées de verdure et de longues
herbes humides qui trouvaient leur substance sur des pierres toutes
usées. Par intervalle, de pesantes arcades fermées de grilles étroites
laissaient circuler l'air, et montraient le château dont les tourelles
entassées faisaient opposition aux tours énormes du portail. Dans ce
tableau la figure épaisse et difforme de Bernardin éclairée par son
flambeau faisait un objet remarquable. Bernardin était enveloppé d'un
long manteau gris. A peine découvrait-on au-dessous ses demi-bottes ou
sandales, qui étaient lacées sur ses jambes, où passait la pointe du
large sabre qu'il portait constamment en bandoulière. Sur sa tête était
un bonnet plat de velours noir surmonté d'une courte plume. Ses traits
fortement dessinés indiquaient un esprit adroit et sournois; on voyait
sur sa figure l'empreinte d'une humeur difficile et d'un mécontentement
habituel.
La vue de la cour néanmoins ranima le coeur d'Emilie. Elle la traversa
en silence; et s'approchant du portail, elle commença à espérer que ses
propres craintes, et non la trahison de Bernardin, avaient réussi à la
tromper. Elle regarda avec inquiétude la première fenêtre au-dessus de
la voûte; elle était sombre, et Emilie demanda si elle tenait à la
chambre où était madame Montoni. Emilie parlait bas, et peut-être
Bernardin ne l'avait-il pas entendue, car il ne fit aucune réponse. Ils
entrèrent dans le bâtiment, et se virent au pied de l'escalier d'une des
tours.
--La signora est couchée là-haut, dit Bernardin.
--Est couchée! reprit Emilie qui montait.
--Elle est couchée dans la chambre en haut, dit Bernardin.
Le vent, qui à ce moment soufflait par les profondes cavités des
murailles, augmenta la flamme de la torche. Emilie en vit mieux
l'affreuse figure de Bernardin, la tristesse du lieu où elle était, des
murailles de pierres brutes, un escalier tournant noirci de vétusté, et
quelques restes d'antiques armures qui semblaient le trophée de quelque
ancienne victoire.
Parvenus au palier, Bernardin mit une clef dans la serrure d'une
chambre. Vous pouvez, lui dit-il, entrer ici et m'y attendre; je vais
dire à la signora que vous êtes arrivée.
--Ce préliminaire est inutile, dit Emilie; ma tante sera bien aise de me
voir.
--Je n'en suis pas bien sûr, dit Bernardin en lui montrant la chambre.
Entrez là, mademoiselle, et je m'en vais monter.
Emilie, fort surprise, et en quelque sorte offensée, n'osa pas résister;
mais comme il emportait la torche, elle le pria de ne point la laisser
dans cette obscurité. Il regarda autour de lui, et remarquant une triple
lampe posée au-dessus de l'escalier, il l'alluma et la donna à Emilie.
Elle entra dans une vieille chambre, il en ferma la porte: elle écouta
attentivement, et elle pensa qu'au lieu de monter il descendait
l'escalier; mais les tourbillons de vent qui s'engouffraient sous le
portail, ne lui permettaient pas de bien distinguer aucun son. Elle
écouta cependant, et n'entendant aucun mouvement dans la chambre du haut
où Bernardin disait qu'était madame Montoni, sa perplexité augmenta;
elle considéra ensuite que dans cette forteresse l'épaisseur des
planchers pouvait prévenir tous les bruits. Bientôt après, dans un
intervalle d'ouragan, elle distingua les pas de Bernardin qui descendait
jusqu'à la cour, et pensa même qu'elle entendait sa voix. De nouveaux
sifflements empêchèrent Emilie de s'en rendre certaine: elle approcha
doucement de la porte, et quand elle essaya de l'ouvrir, elle s'aperçut
qu'elle était fermée. Toutes les craintes qui l'avaient déjà accablée,
revinrent la frapper avec une nouvelle violence; elles ne lui parurent
plus une erreur de l'imagination, mais un avertissement du destin
qu'elle allait subir: elle n'eut plus aucun doute que madame Montoni
n'eût été immolée, et ne l'eût été peut-être en cette même chambre où on
l'amenait elle-même dans un semblable dessein.
A la lueur d'une torche qui semblait être sous le portail, elle vit sur
le pavé l'ombre allongée d'un homme, qui sans doute était sous la voûte.
Emilie, à cette ombre colossale, conclut que c'était Bernardin; mais
d'autres sons apportés par les vents, la convainquirent qu'il ne s'y
trouvait pas seul, et que son compagnon n'était pas une personne
susceptible de pitié.
Quand ses esprits se furent remis du premier choc, elle prit la lampe
pour examiner la possibilité de fuir. La chambre était spacieuse, et les
murs, recouverts d'une boiserie en chêne, ne s'ouvraient qu'à la fenêtre
grillée, et à la porte par laquelle Emilie était entrée; les faibles
rayons de la lampe ne lui permettaient pas d'en bien juger l'étendue.
Elle ne découvrit aucun meuble, à l'exception d'un grand fauteuil de
fer, scellé au milieu de la chambre, et sur lequel pendait une lourde
chaîne de fer, attachée au plafond avec un anneau de ce métal. Elle la
regarda longtemps avec horreur et surprise: elle observa des barres de
fer faites pour entraver les pieds, et de pareils anneaux sur les bras
du fauteuil; elle jugea bien que cette odieuse machine était un
instrument de torture, et elle pensa que quelque infortuné, enchaîné
dans cette place, y avait dû mourir de faim. Voyant soudain où elle
était, elle tressaillit dans l'excès de l'horreur, et se précipita à
l'autre bout de la chambre; là elle chercha un siége, et n'aperçut qu'un
très-sombre rideau qui descendait du haut en bas, et dérobait toute une
partie de cet appartement. Eperdue comme elle l'était, ce rideau la
frappa; et elle resta occupée à le regarder avec étonnement et frayeur.
Il lui parut que ce rideau cachait une retraite: elle désirait et
craignait de le lever et de découvrir ce qu'il voilait; deux fois elle
fut retenue par le souvenir du spectacle terrible que sa main téméraire
avait dévoilé dans l'appartement du château; mais conjecturant à
l'instant qu'il cachait le corps de sa tante poignardée, elle le saisit,
et dans son désespoir elle le tira. Derrière se trouvait un cadavre
étendu sur une couchette basse et toute inondée de sang, ainsi que le
plancher; ses traits déformés par la mort, étaient hideux et effrayants,
et plus d'une blessure livide se distinguait sur son visage. Emilie le
contempla d'un oeil avide et égaré; mais la lampe glissa de sa main, et
elle tomba sans connaissance au pied de l'horrible couchette.
[Illustration: Le cadavre.]
Quand ses sens lui revinrent, elle était environnée d'hommes, et dans
les bras de Bernardin qui l'emportait au travers de la chambre: elle
connut bien ce qui se passait; mais son extrême faiblesse ne lui
permettait ni cris ni efforts, et à peine sentait-elle une crainte. On
l'emporta par l'escalier qu'elle avait monté; on entra sous la voûte et
on s'arrêta. Un de ces hommes arrachant le flambeau de Bernardin, ouvrit
une porte latérale, et s'arrêtant sur la plate-forme, il laissa voir un
grand nombre d'hommes à cheval. Soit que la fraîcheur de l'air eût
ranimé Emilie, soit que ces étranges objets lui eussent rendu le
sentiment de son danger, elle parla tout à coup, et fit un effort sans
succès, pour s'arracher à ces brigands.
Bernardin, cependant, demandait la torche à grands cris, des voix
éloignées répondaient, plusieurs personnes s'approchaient, et dans le
même instant une lumière se fit voir dans la cour du château. On fit
sortir Emilie du portail à peu de distance, et encore sous les murs;
elle vit le même homme qui tenait le flambeau du portier, occupé à en
éclairer un qui sellait un cheval à la hâte; d'autres cavaliers
l'entouraient, et leurs physionomies effrayantes se distinguaient à la
clarté de la torche.
--Eh! à quoi donc perdez-vous le temps? dit Bernardin avec un jurement
effroyable et en s'approchant des cavaliers: dépêchez, dépêchez.
--La selle va être prête, répliqua l'homme qui la bouclait; et Bernardin
jura de nouveau contre une pareille négligence. Emilie, qui, d'une voix
faible, appelait au secours, fut entraînée vers les chevaux, et les
brigands disputèrent entre eux au sujet du cheval sur lequel on la
placerait. Celui qu'on lui destinait n'était pas prêt. A ce même moment
un groupe de lumières sortit de la grande porte, et Emilie entendit
par-dessus les autres la voix glapissante d'Annette; elle distingua
bientôt Montoni et Cavigni, suivis d'un détachement de leurs soldats.
Elle ne les voyait pas alors avec terreur, mais avec espérance, et ne
pensait plus aux dangers du château, dont récemment elle avait tant
désiré de fuir. Ceux qui la menaçaient avaient absorbé toutes ses
craintes.
Après un léger combat, Montoni et son parti remportèrent la victoire.
Les cavaliers se voyant les moins nombreux, et d'ailleurs peu zélés
peut-être pour l'entreprise dont ils étaient chargés, se sauvèrent au
galop. Bernardin disparut à l'aide de l'obscurité, et Emilie fut
reconduite au château. En repassant les cours, le souvenir de ce qu'elle
avait vu dans la chambre du portail revint à son esprit avec toute son
horreur; et quand, bientôt après, elle eut entendu retomber la herse qui
l'enfermait encore dans ces murs formidables, elle frémit pour
elle-même; et oubliant presque le danger nouveau auquel elle échappait,
elle eut peine à concevoir que la vie et la liberté ne se trouvassent
pas au delà de ces barrières.
Montoni ordonna qu'Emilie l'attendît dans le salon de cèdre. Il s'y
rendit lui-même, et la questionna avec beaucoup de sévérité sur ce
mystérieux événement. Quoiqu'elle le vît alors avec horreur comme le
meurtrier de sa tante, et qu'elle pût à peine satisfaire à ses
questions, cependant ses réponses, son maintien, le convainquirent
qu'elle n'avait eu volontairement aucune part au complot, et il la
renvoya en voyant paraître ses gens. Il les avait tous rassemblés pour
éclaircir une telle affaire et en découvrir les complices.
Forcée de concentrer en elle toute l'horreur de ce secret, la raison
d'Emilie fut prête à succomber sous ce fardeau insupportable. Elle
regardait par moment Annette avec un oeil hagard et insensé. Quand
Annette lui parlait, elle ne l'entendait point, ou répondait hors de
propos; de longues distractions succédaient. Annette parlait encore, et
sa voix ne paraissait pas atteindre les organes troublés d'Emilie.
Immobile et muette par intervalles seulement, elle poussait un soupir,
mais elle ne versait point de larmes.
Epouvantée de son état, Annette sortit pour en informer Montoni. Il
venait à l'instant de quitter tous ses serviteurs, sans avoir pu rien
découvrir. L'étonnante description que lui fit Annette l'engagea à la
suivre à l'appartement d'Emilie.
Au son de sa voix, Emilie leva les yeux. Un rayon de lumière sembla
éclairer son esprit, elle se leva de son siége, et se retira lentement à
l'extrémité de la chambre. Il lui parla d'un ton en quelque manière
adouci. Elle le regardait d'un air moitié curieux et moitié effrayé, et
répondait par _oui_ à tout ce qu'il disait. Son esprit ne paraissait
avoir retenu qu'une impression, celle de la crainte.
Annette ne pouvait exprimer ce désordre; et Montoni, après de vains
efforts pour engager Emilie à parler, ordonna à Annette de rester avec
elle toute la nuit, et de l'informer de son état le lendemain.
Après qu'il fut parti, Emilie se rapprocha; elle demanda qui était celui
qui était venu la troubler. Annette lui dit que c'était M. Montoni.
Emilie, après elle, répéta le nom plusieurs fois; et quand elle
l'oubliait, elle soupirait soudain, et retombait dans sa rêverie.
Elle se tourna ensuite toute tremblante vers Annette, qui alors plus
effrayée, s'avança vers la porte pour aller engager une des servantes à
passer la nuit avec elle. Emilie, la voyant s'éloigner, la rappela par
son nom, et de sa voix si douce et si plaintive, la conjura de ne pas
l'abandonner aussi. Depuis la mort de mon père lui dit-elle, tout le
monde m'abandonne.
--Votre père, mademoiselle! dit Annette, il était mort avant que vous me
connussiez.
--Il l'était! cela est vrai, dit Emilie. Et ses pleurs commencèrent à
couler. Elle pleura longtemps en silence, et devenue un peu plus calme,
elle finit par céder au sommeil. Annette avait eu la discrétion de ne
point interrompre ses larmes; et cette bonne fille, aussi affectionnée
qu'elle était simple, oublia en ce moment toutes les craintes que lui
inspirait cette chambre, et veilla seule près d'Emilie pendant toute la
nuit.