CHAPITRE XXV.

Le jour suivant, Emilie fut surprise en découvrant qu'Annette savait

l'emprisonnement de madame Montoni dans la chambre du portail, et

qu'elle n'ignorait pas non plus le projet de visite nocturne. Que

Bernardin eût pu confier à l'indiscrète Annette un mystère aussi

important, et qu'il lui avait tant recommandé, cela était peu probable.

Il venait cependant de lui remettre un message relatif à leur entrevue.

Il demandait qu'Emilie vînt le trouver seule, une heure après minuit,

sur la terrasse, et ajoutait qu'il se conduirait comme il l'avait

promis. Emilie frémit d'une telle proposition. Mille craintes vagues,

semblables à celles qui toute la nuit l'avaient agitée, lui percèrent le

coeur à la fois. Elle ne savait quel parti prendre. Il lui venait

souvent à l'esprit que Bernardin avait pu la tromper; que peut-être déjà

il était l'assassin de madame Montoni; qu'il était en ce moment l'agent

de Montoni lui-même, et qu'il la voulait sacrifier à l'exécution de ses

projets. Le soupçon que madame Montoni ne vivait plus se réunit en elle

aux craintes personnelles qu'elle éprouvait.

--Comment se peut-il, Annette, que je traverse la terrasse aussi tard?

dit-elle en se recueillant; les sentinelles m'arrêteront, et M. Montoni

le saura.

--O mademoiselle, on y a pensé, reprit Annette; c'est ce que Bernardin

m'a dit. Il m'a donné cette clef, et m'a ordonné de vous dire qu'elle

ouvre une porte au bout de la galerie voûtée, et que cette porte mène au

rempart de l'orient; ainsi ne craignez pas de rencontrer les hommes de

garde. Il m'a chargée de vous dire aussi, que son motif pour vous

demander sur la terrasse était de vous conduire où vous devez aller sans

ouvrir la grande salle dont la grille fait tant de bruit.

Une telle explication, et si naturellement donnée, rendit le calme à

Emilie.--Mais pourquoi veut-il que je vienne seule, Annette? lui

dit-elle.

--Pourquoi? C'est ce que je lui ai demandé, mademoiselle. Je lui ai dit,

pourquoi faut-il que ma jeune dame vienne seule? Sûrement je puis venir

avec elle! Quel mal puis-je faire? Mais il me dit non, non.

Mais j'imagine, mademoiselle, que vous savez qui vous allez voir.

--Bernardin vous l'a-t-il dit?

--Eh non, mademoiselle, il ne me l'a pas dit.

Pendant le reste du jour, l'esprit d'Emilie fut en proie aux doutes, aux

craintes, aux déterminations contraires. Devait-elle suivre Bernardin,

devait-elle se confier à lui, sans savoir à peine où il la conduirait?

La pitié pour sa tante, l'inquiétude pour elle-même tour à tour

changeaient ses idées, et la nuit vint avant qu'elle eût pris un parti.

Elle entendit l'horloge frapper onze heures, frapper minuit, et elle

hésitait encore. Le temps néanmoins s'écoula: on ne pouvait plus

hésiter. L'intérêt de sa tante surmonta tout. Elle pria Annette de la

suivre jusqu'à la porte de la galerie, et d'y attendre son retour. Elle

sortit de sa chambre. Le château était dans le calme, et la grande

salle, récemment le théâtre du tumulte le plus affreux, ne résonnait

alors que des pas solitaires de deux figures timides qui se glissaient

entre les piliers à la faible clarté d'une lampe. Emilie, abusée par les

ombres prolongées des colonnes, et par les renvois de la lumière,

s'arrêtait souvent, et croyait voir dans l'ombre quelque personne qui

s'éloignait. En passant auprès de ces piliers, elle craignait d'y porter

la vue, s'attendait presque à voir sortir quelqu'un caché derrière.

Elle marchait avec précaution vers le lieu convenu, écoutant avec

attention, et cherchant Bernardin au travers des ténèbres. Elle

tressaillit enfin au son d'une voix basse qui parlait auprès d'elle.

Elle était encore incertaine; mais la personne parla de nouveau, et elle

reconnut la voix rauque de Bernardin. Il avait été ponctuel à son

rendez-vous, et attendait appuyé sur le rempart. Il lui reprocha ses

délais, et lui dit qu'il avait perdu plus d'une demi-heure. Emilie ne

répliqua point; il lui dit de le suivre, et s'approcha de la porte par

laquelle il était entré sur la terrasse. Pendant qu'il la rouvrait,

Emilie tourna les yeux par où elle était sortie, et remarquant les

rayons de la lampe à travers l'étroite ouverture, elle fut certaine

qu'Annette ne l'avait pas quittée. Mais une fois hors de la terrasse,

l'éloignement devenait trop grand pour qu'elle pût lui devenir utile.

Quand la porte fut ouverte, le sombre aspect du passage, éclairé d'une

seule torche qui y brûlait sur le pavé, fit frémir Emilie. Elle refusa

d'entrer, à moins qu'Annette n'eût permission de l'accompagner.

Bernardin s'y opposa; mais il joignit adroitement à son refus tant de

particularités propres à exciter la pitié et la curiosité d'Emilie pour

sa tante, qu'elle se laissa déterminer à le suivre jusqu'au portail.

Il prit la torche, et marcha devant. A l'extrémité du passage, il ouvrit

une autre porte; et par quelques degrés ils descendirent dans une

chapelle. A la lueur du flambeau, Emilie observa qu'elle était toute en

ruine, et se rappela tout à coup, avec une émotion pénible, un entretien

d'Annette sur ce sujet. Elle contemplait avec effroi ces murs garnis

d'une mousse verdâtre qui n'avaient plus de voûte à soutenir. Elle

voyait ces fenêtres gothiques dont le lierre et la brioine avaient

longtemps suppléé les vitraux. Leurs guirlandes enlacées s'entremêlaient

maintenant aux chapiteaux brisés, qui autrefois avaient soutenu la

voûte. Bernardin se heurta sur le pavé détruit. Il fit un jurement

effroyable, et les sombres échos le rendirent plus terrible. Le coeur

d'Emilie se troubla; mais elle continua de le suivre, et il tourna vers

une des ailes de la chapelle. Descendez ces degrés, mademoiselle, lui

dit Bernardin; et il prit un escalier qui semblait mener à de profonds

souterrains. Emilie s'arrêta, et lui demanda d'une voix tremblante où il

prétendait la conduire.

--Au portail, lui dit Bernardin.

--Ne pouvons-nous y aller par la chapelle? dit Emilie.

--Non, signora, elle nous conduirait dans la seconde cour, où je n'ai

pas envie d'entrer par ce chemin; nous allons nous trouver à la cour

extérieure.

Emilie hésitait encore, craignant également d'aller plus loin, et

d'irriter Bernardin en refusant de le suivre.

--Venez, mademoiselle, dit cet homme qui était presque au bas de

l'escalier; dépêchez-vous un peu: je ne peux pas rester ici toute la

nuit.

--Mais où mènent ces degrés? dit Emilie toujours immobile.

--Au portail, reprit Bernardin avec un accent de colère. Je n'attendrai

pas plus longtemps. A ces mots il continua de marcher, emportant

toujours la lumière. Emilie craignant de le mécontenter par un plus long

délai, le suivit avec répugnance. De l'escalier, ils gagnèrent un

passage qui conduisait au souterrain. Les parois en étaient couverts

d'une humidité excessive. Les vapeurs qui s'élevaient de terre

obscurcissaient à tel point le flambeau, qu'à tout moment Emilie croyait

le voir éteindre, et Bernardin avait peine à retrouver son chemin. A

mesure qu'ils avançaient les vapeurs devenaient plus épaisses, et

Bernardin, croyant que sa torche allait s'éteindre, s'arrêta un moment

pour la ranimer. Pendant ce repos, Emilie, à la lueur incertaine du

flambeau, vit près d'elle une double grille, et plus loin sous la voûte

plusieurs monceaux de terre qui paraissaient entourer un tombeau ouvert.

Un tel objet, dans un tel lieu, l'eût en tout temps violemment affectée;

mais en ce moment elle eut le pressentiment subit que ce tombeau était

celui de sa tante, et que le perfide Bernardin la menait aussi à la

mort. Le lieu obscur et terrible dans lequel il l'avait conduite

semblait justifier sa pensée. Il semblait tout propre au crime; et l'on

pouvait y consommer un assassinat sans qu'aucun indice pût le faire

découvrir. Emilie, vaincue par la terreur, ne savait à quoi se résoudre.

Elle songeait que vainement elle essayerait de fuir Bernardin. La

longueur, les détours du chemin ne lui permettaient pas de s'échapper

sans guide, et sa faiblesse d'ailleurs ne lui permettait pas de courir.

Pâle d'horreur et d'inquiétude, elle attendait que Bernardin eût disposé

sa torche; et comme sa vue toujours se reportait sur le tombeau, elle nu

put s'empêcher de lui demander pour qui il était préparé. Bernardin leva

les yeux de dessus son flambeau, et les tourna sur elle sans parler.

Elle répéta faiblement sa question; mais l'homme secouant la torche

passa outre sans lui répondre. Elle marcha en tremblant jusqu'à de

nouveaux degrés qu'ils montèrent. Une porte en haut les introduisit dans

la première cour du château. Tout en la traversant, la lumière laissait

voir ses hautes et noires murailles tapissées de verdure et de longues

herbes humides qui trouvaient leur substance sur des pierres toutes

usées. Par intervalle, de pesantes arcades fermées de grilles étroites

laissaient circuler l'air, et montraient le château dont les tourelles

entassées faisaient opposition aux tours énormes du portail. Dans ce

tableau la figure épaisse et difforme de Bernardin éclairée par son

flambeau faisait un objet remarquable. Bernardin était enveloppé d'un

long manteau gris. A peine découvrait-on au-dessous ses demi-bottes ou

sandales, qui étaient lacées sur ses jambes, où passait la pointe du

large sabre qu'il portait constamment en bandoulière. Sur sa tête était

un bonnet plat de velours noir surmonté d'une courte plume. Ses traits

fortement dessinés indiquaient un esprit adroit et sournois; on voyait

sur sa figure l'empreinte d'une humeur difficile et d'un mécontentement

habituel.

La vue de la cour néanmoins ranima le coeur d'Emilie. Elle la traversa

en silence; et s'approchant du portail, elle commença à espérer que ses

propres craintes, et non la trahison de Bernardin, avaient réussi à la

tromper. Elle regarda avec inquiétude la première fenêtre au-dessus de

la voûte; elle était sombre, et Emilie demanda si elle tenait à la

chambre où était madame Montoni. Emilie parlait bas, et peut-être

Bernardin ne l'avait-il pas entendue, car il ne fit aucune réponse. Ils

entrèrent dans le bâtiment, et se virent au pied de l'escalier d'une des

tours.

--La signora est couchée là-haut, dit Bernardin.

--Est couchée! reprit Emilie qui montait.

--Elle est couchée dans la chambre en haut, dit Bernardin.

Le vent, qui à ce moment soufflait par les profondes cavités des

murailles, augmenta la flamme de la torche. Emilie en vit mieux

l'affreuse figure de Bernardin, la tristesse du lieu où elle était, des

murailles de pierres brutes, un escalier tournant noirci de vétusté, et

quelques restes d'antiques armures qui semblaient le trophée de quelque

ancienne victoire.

Parvenus au palier, Bernardin mit une clef dans la serrure d'une

chambre. Vous pouvez, lui dit-il, entrer ici et m'y attendre; je vais

dire à la signora que vous êtes arrivée.

--Ce préliminaire est inutile, dit Emilie; ma tante sera bien aise de me

voir.

--Je n'en suis pas bien sûr, dit Bernardin en lui montrant la chambre.

Entrez là, mademoiselle, et je m'en vais monter.

Emilie, fort surprise, et en quelque sorte offensée, n'osa pas résister;

mais comme il emportait la torche, elle le pria de ne point la laisser

dans cette obscurité. Il regarda autour de lui, et remarquant une triple

lampe posée au-dessus de l'escalier, il l'alluma et la donna à Emilie.

Elle entra dans une vieille chambre, il en ferma la porte: elle écouta

attentivement, et elle pensa qu'au lieu de monter il descendait

l'escalier; mais les tourbillons de vent qui s'engouffraient sous le

portail, ne lui permettaient pas de bien distinguer aucun son. Elle

écouta cependant, et n'entendant aucun mouvement dans la chambre du haut

où Bernardin disait qu'était madame Montoni, sa perplexité augmenta;

elle considéra ensuite que dans cette forteresse l'épaisseur des

planchers pouvait prévenir tous les bruits. Bientôt après, dans un

intervalle d'ouragan, elle distingua les pas de Bernardin qui descendait

jusqu'à la cour, et pensa même qu'elle entendait sa voix. De nouveaux

sifflements empêchèrent Emilie de s'en rendre certaine: elle approcha

doucement de la porte, et quand elle essaya de l'ouvrir, elle s'aperçut

qu'elle était fermée. Toutes les craintes qui l'avaient déjà accablée,

revinrent la frapper avec une nouvelle violence; elles ne lui parurent

plus une erreur de l'imagination, mais un avertissement du destin

qu'elle allait subir: elle n'eut plus aucun doute que madame Montoni

n'eût été immolée, et ne l'eût été peut-être en cette même chambre où on

l'amenait elle-même dans un semblable dessein.

A la lueur d'une torche qui semblait être sous le portail, elle vit sur

le pavé l'ombre allongée d'un homme, qui sans doute était sous la voûte.

Emilie, à cette ombre colossale, conclut que c'était Bernardin; mais

d'autres sons apportés par les vents, la convainquirent qu'il ne s'y

trouvait pas seul, et que son compagnon n'était pas une personne

susceptible de pitié.

Quand ses esprits se furent remis du premier choc, elle prit la lampe

pour examiner la possibilité de fuir. La chambre était spacieuse, et les

murs, recouverts d'une boiserie en chêne, ne s'ouvraient qu'à la fenêtre

grillée, et à la porte par laquelle Emilie était entrée; les faibles

rayons de la lampe ne lui permettaient pas d'en bien juger l'étendue.

Elle ne découvrit aucun meuble, à l'exception d'un grand fauteuil de

fer, scellé au milieu de la chambre, et sur lequel pendait une lourde

chaîne de fer, attachée au plafond avec un anneau de ce métal. Elle la

regarda longtemps avec horreur et surprise: elle observa des barres de

fer faites pour entraver les pieds, et de pareils anneaux sur les bras

du fauteuil; elle jugea bien que cette odieuse machine était un

instrument de torture, et elle pensa que quelque infortuné, enchaîné

dans cette place, y avait dû mourir de faim. Voyant soudain où elle

était, elle tressaillit dans l'excès de l'horreur, et se précipita à

l'autre bout de la chambre; là elle chercha un siége, et n'aperçut qu'un

très-sombre rideau qui descendait du haut en bas, et dérobait toute une

partie de cet appartement. Eperdue comme elle l'était, ce rideau la

frappa; et elle resta occupée à le regarder avec étonnement et frayeur.

Il lui parut que ce rideau cachait une retraite: elle désirait et

craignait de le lever et de découvrir ce qu'il voilait; deux fois elle

fut retenue par le souvenir du spectacle terrible que sa main téméraire

avait dévoilé dans l'appartement du château; mais conjecturant à

l'instant qu'il cachait le corps de sa tante poignardée, elle le saisit,

et dans son désespoir elle le tira. Derrière se trouvait un cadavre

étendu sur une couchette basse et toute inondée de sang, ainsi que le

plancher; ses traits déformés par la mort, étaient hideux et effrayants,

et plus d'une blessure livide se distinguait sur son visage. Emilie le

contempla d'un oeil avide et égaré; mais la lampe glissa de sa main, et

elle tomba sans connaissance au pied de l'horrible couchette.

[Illustration: Le cadavre.]

Quand ses sens lui revinrent, elle était environnée d'hommes, et dans

les bras de Bernardin qui l'emportait au travers de la chambre: elle

connut bien ce qui se passait; mais son extrême faiblesse ne lui

permettait ni cris ni efforts, et à peine sentait-elle une crainte. On

l'emporta par l'escalier qu'elle avait monté; on entra sous la voûte et

on s'arrêta. Un de ces hommes arrachant le flambeau de Bernardin, ouvrit

une porte latérale, et s'arrêtant sur la plate-forme, il laissa voir un

grand nombre d'hommes à cheval. Soit que la fraîcheur de l'air eût

ranimé Emilie, soit que ces étranges objets lui eussent rendu le

sentiment de son danger, elle parla tout à coup, et fit un effort sans

succès, pour s'arracher à ces brigands.

Bernardin, cependant, demandait la torche à grands cris, des voix

éloignées répondaient, plusieurs personnes s'approchaient, et dans le

même instant une lumière se fit voir dans la cour du château. On fit

sortir Emilie du portail à peu de distance, et encore sous les murs;

elle vit le même homme qui tenait le flambeau du portier, occupé à en

éclairer un qui sellait un cheval à la hâte; d'autres cavaliers

l'entouraient, et leurs physionomies effrayantes se distinguaient à la

clarté de la torche.

--Eh! à quoi donc perdez-vous le temps? dit Bernardin avec un jurement

effroyable et en s'approchant des cavaliers: dépêchez, dépêchez.

--La selle va être prête, répliqua l'homme qui la bouclait; et Bernardin

jura de nouveau contre une pareille négligence. Emilie, qui, d'une voix

faible, appelait au secours, fut entraînée vers les chevaux, et les

brigands disputèrent entre eux au sujet du cheval sur lequel on la

placerait. Celui qu'on lui destinait n'était pas prêt. A ce même moment

un groupe de lumières sortit de la grande porte, et Emilie entendit

par-dessus les autres la voix glapissante d'Annette; elle distingua

bientôt Montoni et Cavigni, suivis d'un détachement de leurs soldats.

Elle ne les voyait pas alors avec terreur, mais avec espérance, et ne

pensait plus aux dangers du château, dont récemment elle avait tant

désiré de fuir. Ceux qui la menaçaient avaient absorbé toutes ses

craintes.

Après un léger combat, Montoni et son parti remportèrent la victoire.

Les cavaliers se voyant les moins nombreux, et d'ailleurs peu zélés

peut-être pour l'entreprise dont ils étaient chargés, se sauvèrent au

galop. Bernardin disparut à l'aide de l'obscurité, et Emilie fut

reconduite au château. En repassant les cours, le souvenir de ce qu'elle

avait vu dans la chambre du portail revint à son esprit avec toute son

horreur; et quand, bientôt après, elle eut entendu retomber la herse qui

l'enfermait encore dans ces murs formidables, elle frémit pour

elle-même; et oubliant presque le danger nouveau auquel elle échappait,

elle eut peine à concevoir que la vie et la liberté ne se trouvassent

pas au delà de ces barrières.

Montoni ordonna qu'Emilie l'attendît dans le salon de cèdre. Il s'y

rendit lui-même, et la questionna avec beaucoup de sévérité sur ce

mystérieux événement. Quoiqu'elle le vît alors avec horreur comme le

meurtrier de sa tante, et qu'elle pût à peine satisfaire à ses

questions, cependant ses réponses, son maintien, le convainquirent

qu'elle n'avait eu volontairement aucune part au complot, et il la

renvoya en voyant paraître ses gens. Il les avait tous rassemblés pour

éclaircir une telle affaire et en découvrir les complices.

Forcée de concentrer en elle toute l'horreur de ce secret, la raison

d'Emilie fut prête à succomber sous ce fardeau insupportable. Elle

regardait par moment Annette avec un oeil hagard et insensé. Quand

Annette lui parlait, elle ne l'entendait point, ou répondait hors de

propos; de longues distractions succédaient. Annette parlait encore, et

sa voix ne paraissait pas atteindre les organes troublés d'Emilie.

Immobile et muette par intervalles seulement, elle poussait un soupir,

mais elle ne versait point de larmes.

Epouvantée de son état, Annette sortit pour en informer Montoni. Il

venait à l'instant de quitter tous ses serviteurs, sans avoir pu rien

découvrir. L'étonnante description que lui fit Annette l'engagea à la

suivre à l'appartement d'Emilie.

Au son de sa voix, Emilie leva les yeux. Un rayon de lumière sembla

éclairer son esprit, elle se leva de son siége, et se retira lentement à

l'extrémité de la chambre. Il lui parla d'un ton en quelque manière

adouci. Elle le regardait d'un air moitié curieux et moitié effrayé, et

répondait par _oui_ à tout ce qu'il disait. Son esprit ne paraissait

avoir retenu qu'une impression, celle de la crainte.

Annette ne pouvait exprimer ce désordre; et Montoni, après de vains

efforts pour engager Emilie à parler, ordonna à Annette de rester avec

elle toute la nuit, et de l'informer de son état le lendemain.

Après qu'il fut parti, Emilie se rapprocha; elle demanda qui était celui

qui était venu la troubler. Annette lui dit que c'était M. Montoni.

Emilie, après elle, répéta le nom plusieurs fois; et quand elle

l'oubliait, elle soupirait soudain, et retombait dans sa rêverie.

Elle se tourna ensuite toute tremblante vers Annette, qui alors plus

effrayée, s'avança vers la porte pour aller engager une des servantes à

passer la nuit avec elle. Emilie, la voyant s'éloigner, la rappela par

son nom, et de sa voix si douce et si plaintive, la conjura de ne pas

l'abandonner aussi. Depuis la mort de mon père lui dit-elle, tout le

monde m'abandonne.

--Votre père, mademoiselle! dit Annette, il était mort avant que vous me

connussiez.

--Il l'était! cela est vrai, dit Emilie. Et ses pleurs commencèrent à

couler. Elle pleura longtemps en silence, et devenue un peu plus calme,

elle finit par céder au sommeil. Annette avait eu la discrétion de ne

point interrompre ses larmes; et cette bonne fille, aussi affectionnée

qu'elle était simple, oublia en ce moment toutes les craintes que lui

inspirait cette chambre, et veilla seule près d'Emilie pendant toute la

nuit.

Les mystères d'Udolphe · 第 31 / 52 题