CHAPITRE XXIV.

Annette vint le matin toute hors d'haleine à l'appartement d'Emilie.--O

mademoiselle, dit-elle à mots entrecoupés, que de nouvelles j'ai à vous

dire! J'ai découvert qui est le prisonnier, mais il n'était pas

prisonnier; c'est celui qui était enfermé dans cette chambre, et dont je

vous ai parlé. Je l'avais pris pour un revenant!

--Qui était ce prisonnier? demanda Emilie, qui songeait en elle-même à

l'événement de la nuit dernière.

--Vous vous trompez, mademoiselle, dit Annette, il n'était pas

prisonnier, pas du tout.

--Qui est-il, enfin?

--Sainte Vierge! reprit Annette, combien j'ai été étonnée. Je l'ai

rencontré tout à l'heure sur le rempart ici dessous; je n'ai jamais été

si surprise de ma vie! Ah! mademoiselle, ce lieu-ci est un lieu bien

étrange! quand j'y vivrais cent ans, je n'y finirais jamais de

m'étonner. Mais, comme je vous le disais, je l'ai rencontré sur le

rempart, et certes je ne pensais à personne moins qu'à lui.

--Ce verbiage est insupportable, dit Emilie; de grâce, Annette, n'abusez

pas ainsi de ma patience.

--Oui, mademoiselle, devinez, devinez qui c'était; c'est une personne

que vous connaissez bien.

--Je ne sais pas deviner, dit Emilie avec impatience.

--Eh bien, mademoiselle, je vous mettrai sur la voie. Un grand homme,

une face allongée, qui marche posément, qui porte un grand plumet sur

son chapeau, qui baisse les yeux pendant qu'on lui parle, et regarde les

gens par-dessous des sourcils si noirs et si épais. Vous l'avez vu mille

fois à Venise, mademoiselle; il était ami intime de monsieur. Et

maintenant, quand j'y pense! de quoi avait-il peur dans ce vieux château

sauvage, pour s'y enfermer comme il faisait? Mais il prend le large à

présent: je l'ai trouvé tout à l'heure sur le rempart. Je tremblais en

le voyant, il m'a toujours fait de la frayeur; mais je n'aurais pas

voulu qu'il le remarquât. J'ai donc été vers lui, je lui ai fait la

révérence. Soyez le bienvenu au château, signor Orsino! lui ai-je dit.

--Ah! c'était donc Orsino? dit Emilie.

--Oui, mademoiselle, le signor Orsino lui-même, celui qui a fait tuer ce

seigneur vénitien, et qui depuis ce temps, à ce que l'on dit, ne cesse

d'errer de tous côtés.

--Bon Dieu! s'écria Emilie, se remettant à peine, et il est venu à

Udolphe! Il fait bien de se tenir caché.

--Oui, mademoiselle; mais s'il ne veut que cela, ce château isolé le

cachera bien assez, sans qu'il s'enferme avec tant de soin. Qui

songerait donc à le découvrir ici?

Les discours d'Annette avaient ranimé les terribles soupçons d'Emilie

sur le destin de madame Montoni; elle résolut de faire un second effort

pour obtenir sur ce sujet une certitude, et de s'adresser encore une

fois à Montoni.

Quant Annette revint, au bout de quelques heures, elle dit à Emilie que

le portier du château désirait de lui parler, et qu'il avait quelque

chose d'important à lui révéler.

--Je lui parlerai, Annette, répondit-elle; faites-le monter dans le

corridor.

Annette partit, et revint bientôt après.

--Bernardin, mademoiselle, lui dit-elle, n'ose pas venir dans le

corridor, il craint d'être aperçu. Il serait trop loin de son poste: il

n'ose même pas le quitter en ce moment; mais si vous voulez venir le

trouver au portail par quelques petits passages qu'il m'a montrés, sans

traverser les cours, il vous dira des choses qui vous surprendront bien;

mais n'allez pas à travers des cours, de crainte que monsieur ne vous

voie.

Emilie n'approuvant ni ces petits passages, ni tout le reste, refusa

positivement de sortir.--Dites-lui, reprit-elle, que, s'il a quelque

confidence à me faire, je l'écouterai dans le corridor quand il aura le

temps de s'y rendre.

Annette reporta la réponse, et fut longtemps sans revenir. A son retour

elle dit à Emilie:--Je n'ai rien gagné, mademoiselle; Bernardin a passé

tout le temps à réfléchir sur ce qu'on pouvait faire. Il est bien

impossible qu'il quitte son poste maintenant; mais si ce soir, quand il

fera nuit, vous voulez vous trouver sur le rempart d'orient, il pourra

peut-être se dérober une minute et vous dire son secret.

Emilie, surprise autant qu'alarmée du mystère qu'exigeait cet homme,

hésitait encore à l'aller trouver; mais calculant que peut-être il

l'avertirait de quelque malheur qui la menaçait, elle résolut de le

voir.

--Après le soleil couché, dit-elle, je me trouverai au bout du rempart

d'orient; mais alors, ajouta-t-elle, la garde sera placée: que fera

Bernardin pour n'être pas remarqué?

--C'est justement ce que je lui ai dit, mademoiselle, et il m'a répondu

qu'il avait la clef de la porte qui communique du rempart avec la cour,

et qu'il entrerait par là. Quant aux sentinelles, on n'en met point au

bout de la terrasse, parce que les grands murs et la tour de l'orient

suffisent de ce côté pour garder le château, et s'il fait bien obscur,

on ne pourra le voir de l'autre extrémité.

--A la bonne heure, dit Emilie, j'entendrai ce qu'il veut me dire, et je

vous prie de m'accompagner ce soir sur la terrasse.

--Il voudrait qu'il fît un peu noir, reprit Annette, à cause des

sentinelles.

Emilie réfléchit encore, et dit qu'elle serait au rempart une heure

après le soleil couché.--Dites à Bernardin, ajouta-t-elle, d'être

ponctuel à l'heure, je pourrais bien aussi être remarquée par M.

Montoni. Où est-il? je voudrais lui parler.

--Il est dans la chambre de cèdre, qui tient conseil avec les deux

autres.

Emilie s'informa si Montoni attendait de nouveaux hôtes. Annette ne le

croyait pas.--Pauvre Ludovico! dit-elle, il serait aussi gai que

personne s'il était rétabli. Mais il peut bien se guérir, le comte

Morano était plus blessé que lui, et pourtant le voilà sur pied, et il

est retourné à Venise.

--Il l'est, dit Emilie: comment avez-vous su cela?

--Je l'ai appris hier au soir, mademoiselle: j'avais oublié de vous le

dire.

Montoni cependant fut si occupé tout le jour, qu'Emilie n'eut pas

l'occasion de calmer ses horribles doutes sur la destinée de sa tante.

A mesure que le moment du rendez-vous approchait, l'impatience d'Emilie

devenait plus vive. Le soleil disparut enfin: elle entendit les

sentinelles se ranger chacune à leur poste; elle attendit Annette qui

devait l'accompagner, et dès qu'elle fut venue, elles descendirent

ensemble. Emilie témoigna quelque crainte de trouver Montoni, ou

quelques-uns de ses compagnons.--N'ayez point d'inquiétude là-dessus,

lui dit Annette; ils sont tous encore à tenir table, et Bernardin ne

l'ignore pas.

Elles se trouvèrent à la première terrasse, et la sentinelle demanda qui

passait: Emilie répondit, et descendit au rempart oriental; on les y

arrêta encore, et après une seconde réponse, on les laissa continuer.

Emilie n'aimait point à s'exposer si tard à la discrétion de pareils

hommes; impatiente de se retirer, elle avança fort vite pour trouver

Bernardin; il n'était pas encore venu: elle s'appuya toute pensive sur

le parapet du rempart, et attendit qu'il y parût.

--Quelles voix entendons-nous? dit Emilie tremblante.

--Celles de monsieur et de ses hôtes qui se divertissent, lui dit

Annette.

Emilie regarda avec un sentiment d'horreur la tour d'orient près de

laquelle elle se trouvait; elle aperçut une lueur à travers les

grillages de la chambre du bas; mais ceux du haut étaient obscurs: elle

vit une personne qui traversait cette chambre basse avec une lampe;

cette circonstance ne ranima point son espoir au sujet de madame

Montoni; elle l'avait cherchée dans ce même appartement et n'y avait

trouvé que des habits de soldats. Emilie néanmoins se décida à tenter

d'ouvrir la tour par dehors, sitôt que Bernardin ne serait plus avec

elle.

Les moments s'écoulaient, et Bernardin ne paraissait pas: Emilie

devenant inquiète, hésita si elle attendrait plus longtemps.

Tandis qu'avec Annette elle raisonnait sur le retard de cet homme, elles

entendirent une clef tourner dans la serrure; elles virent bientôt un

homme qui s'avançait vers elles; c'était Bernardin. Emilie se hâta de

lui demander ce qu'il avait à lui dire, et le pria de ne pas perdre de

temps.--Cet air du soir me glace, lui dit-elle.

[Illustration: Bernardin.]

--Renvoyez votre suivante, mademoiselle, lui dit cet homme (le ton de

voix sépulcrale avec laquelle il lui parlait la fit frémir); ce que j'ai

à dire n'est que pour vous.

Emilie hésita un peu; mais enfin elle pria Annette de s'éloigner de

quelques pas.--Maintenant, mon ami, qu'avez-vous à me dire?

Il se tut un moment comme s'il eût réfléchi, puis il lui dit:

--Je perdrais certainement ma place si cela venait aux oreilles de

monsieur. Promettez-moi, mademoiselle, que rien au monde ne vous

arrachera une syllabe sur ce que j'ai à vous communiquer. On s'est fié à

moi en ceci; et si l'on venait à savoir que j'eusse trahi cette

confiance, ma vie peut-être en répondrait. Mais, mademoiselle, j'ai pris

de l'intérêt pour vous, et j'ai résolu de tout vous dire. Il se tut.

Emilie le remercia, l'assura de sa discrétion, et le pria de se hâter.

--Annette nous a dit dans la salle combien vous étiez en peine au sujet

de madame Montoni, et combien vous désiriez d'être instruite de son

sort.

--Cela est vrai, dit Emilie. Si vous le savez, dites-moi ce qu'il a

d'affreux: n'hésitez point. Elle s'appuya d'un bras tremblant sur la

muraille.

--Je puis vous le dire, dit Bernardin; puis il se tut.

--Mais, quoi! s'écria Emilie en recueillant son courage...

--Me voilà, mademoiselle, dit Annette qui, frappée de cette exclamation,

revint tout de suite joindre Emilie.

--Retirez-vous, dit sèchement Bernardin, on n'a pas besoin de vous.

Emilie ne dit rien, et Annette obéit.

--Je puis vous le dire, reprit le portier, mais je ne sais pas comment;

vous êtes si affligée!

--Je suis toute préparée, mon ami, lui dit Emilie d'une voix ferme et

imposante; je soutiendrai mieux une certitude que ce doute cruel.

--Eh bien! mademoiselle, s'il est ainsi, vous allez tout apprendre. Vous

savez que monsieur et sa femme s'accordaient mal entre eux: il n'est pas

de ma compétence d'en connaître le motif, mais je crois bien que vous

savez les résultats...

--C'est bon, dit Emilie. Après?

--Monsieur, à ce qu'il semble, avait eu dernièrement un grand courroux

contre elle; je vis tout, j'entendis tout, et beaucoup plus qu'on ne

pensait; mais ce n'était pas mon affaire, je ne disais rien. Il y a peu

de jours, monsieur m'envoya chercher: Bernardin, me dit-il, vous êtes un

honnête homme; je pense que je puis me fier à vous. J'assurai bien Son

Excellence qu'il le pouvait. Alors, dit-il, autant que je puis me

rappeler ses termes, j'ai une affaire sur les bras, et vous pouvez me

servir. Il me dit ce que j'avais à faire. Mais quant à cela, je n'en

dirai rien: ça ne regardait que madame.

--O ciel! qu'avez-vous fait? dit Emilie.

Bernardin hésita, et se tut.

--Quelle furie pouvait le porter et vous porter vous-même à un acte si

détestable? s'écria Emilie glacée d'horreur et presque incapable de se

soutenir.

--Ce fut une furie, dit Bernardin d'une voix sombre. Ils restaient tous

deux en silence. Emilie n'avait pas le courage d'en demander plus.

Bernardin semblait craindre de s'expliquer plus en détail; il lui dit à

la fin: il est inutile de revenir sur le passé; monsieur ne fut que trop

cruel, mais il voulait être obéi... Qu'aurait servi de m'y refuser? il

en aurait trouvé de moins scrupuleux que moi.

--Vous l'avez tuée? dit Emilie avec une voix capable à peine

d'articuler; c'est à un meurtrier que je parle! Bernardin se tut, et

Emilie se détournant fut prête à lui quitter.

--Restez, mademoiselle, lui dit-il; vous mériteriez de le croire encore,

puisque vous m'en jugez capable.

--Si vous êtes innocent, dites-le-moi vite, dit Emilie presque mourante;

je n'ai pas assez de force pour vous écouter plus longtemps.

--Je ne vous dirai plus rien, dit-il en s'éloignant. Emilie eut encore

assez de courage pour le rappeler et pour se rapprocher d'Annette. Elle

prit son bras, et toutes deux marchèrent sur le rempart, jusqu'à ce

qu'elles entendirent quelques pas derrière elles: c'était Bernardin de

retour.

--Renvoyez cette fille, dit-il à Emilie; je vous dirai tout.

--Non, reprit Emilie, elle peut entendre tout ce que vous avez à me

dire.

--Le peut-elle, mademoiselle? lui dit-il; vous n'en saurez donc pas

davantage. Il se retirait, quoique lentement; mais l'anxiété d'Emilie,

surmontant le ressentiment que la crainte de cet homme lui inspirait,

elle le pria de rester, et s'éloigna d'Annette.

--Madame, dit-il, est vivante pour moi seul; elle est ma prisonnière.

Son Excellence l'a enfermée dans la chambre au-dessus du portail, et

m'en a confié le soin. J'allais vous dire que vous pouviez la voir; mais

maintenant...

Emilie soulagée, à ces mots, d'une inexprimable angoisse, pria Bernardin

de vouloir bien lui pardonner, et le conjura de lui faire voir sa tante.

Il s'y prêta avec moins de répugnance qu'elle ne s'y attendait. Il lui

dit que la nuit suivante, quand M. Montoni serait au lit, si elle

voulait se rendre aux dernières portes du château, elle pourrait

peut-être voir madame Montoni.

Au milieu de la reconnaissance que cette faveur lui inspirait, Emilie

crut apercevoir dans ses regards une certaine satisfaction maligne

pendant qu'il prononça ces derniers mots. Dans le premier moment, elle

chassa cette pensée, elle le remercia de nouveau, recommanda sa tante à

sa pitié, l'assura bien qu'elle le récompenserait elle-même, et serait

exacte au rendez-vous; ensuite elle lui souhaita le bonsoir, et se

retira sans bruit dans son appartement.

Il lui revint mille fois à la pensée que madame Montoni pouvait bien

être déjà morte, et que le scélérat ne voulait que l'attirer en secret

pour faire d'elle une nouvelle victime, qu'il était peut-être chargé

d'immoler à l'avarice de Montoni, qui à ce moyen se trouverait

propriétaire de ses biens de Languedoc qui avaient fait le sujet d'une

si odieuse contestation. L'énormité de ce double crime lui en fit, à la

fin, rejeter la probabilité; mais elle ne perdit ni toutes les craintes,

ni tous les doutes que les manières de Bernardin faisaient naître dans

son esprit; de ce sujet, successivement ses pensées retournèrent à

d'autres. La nuit était fort avancée; elle s'étonna, elle s'affligea

presque de ce que la musique ne revenait point, et elle en attendit le

retour avec un sentiment plus fort que la curiosité.

Elle distingua longtemps les éclats de Montoni et de ses convives, leurs

entretiens bruyants, leur gaieté dissolue, leurs chansons reprises en

choeur, qui ébranlaient tous les échos; elle entendit les portes du

château se refermer pour toute la nuit. Ce bruit sourd à l'instant fit

place à un silence qu'interrompit seulement le passage des personnes qui

regagnaient leurs logements. Emilie, jugeant que la veille elle avait

entendu la musique à peu près à la même heure, dit à Annette de se

retirer, et ouvrit doucement la fenêtre pour entendre le retour des plus

charmants accords. La planète qu'elle avait remarquée au premier son de

la musique n'était point encore levée. Cédant à une impression

superstitieuse, elle fixait attentivement la partie du ciel où l'on

devait la découvrir, attendant presque la musique au moment de son

apparition. A la fin elle parut, et brilla sur les tours orientales du

château.

Emilie écouta; mais aucune musique ne se fit entendre.--Ce n'était pas

sûrement, se disait-elle, ce n'était pas une mélodie mortelle: aucun

habitant de ce château ne pouvait la produire. Mon père lui-même, mon

respectable père, m'a dit une fois, peu de temps après la mort de ma

mère, et dans une de ses insomnies, des sons d'une singulière douceur

l'avaient fait sortir de son lit. Il ouvrit la fenêtre, et une musique

céleste traversa les airs: ce fut pour lui une consolation, il me l'a

dit; et regardant le ciel avec confiance, il se convainquit que ma mère

reposait en paix dans le sein de Dieu.

A ce souvenir Emilie répandit des larmes.--Peut-être, reprit-elle,

peut-être que ces accords ont été envoyés pour me consoler, pour

m'encourager. Je n'oublierai jamais ceux qu'à une pareille heure j'ai

entendus dans le Languedoc. Peut-être que mon père veille sur moi en ce

moment! Elle pleura encore de tendresse. Le temps se passa dans une

attente et des souvenirs également touchants; aucune musique ne troubla

le calme de la nature. Emilie resta à la fenêtre jusqu'au moment où

l'aube du jour commença à dorer le sommet des montagnes, et à dissiper

les ténèbres.

Les mystères d'Udolphe · 第 30 / 52 题