CHAPITRE XXIII.

Il devenait trop certain, par l'absence prolongée d'Annette, qu'il était

arrivé quelque accident à Ludovico, et qu'elle était encore en prison.

Emilie résolut donc de visiter la chambre où la pauvre Annette s'était

fait entendre, et si cette fille y gémissait encore, d'informer Montoni

de sa triste situation.

Elle sortit, et gagna la galerie du sud. Il était midi.

Les lamentations d'Annette s'entendaient à l'extrémité de la galerie:

elle déplorait son sort et celui de Ludovico. Elle dit à Emilie qu'elle

mourrait de faim si elle n'était libre à l'instant. Emilie répondit

qu'elle allait demander sa liberté à Montoni; mais la peur de la faim

céda pour le moment à la peur du signor; et quand Emilie la laissa, elle

la priait avec instance de ne pas découvrir l'asile où elle s'était

cachée.

Emilie s'approcha de la grande salle; et le bruit qu'elle entendit, les

gens qu'elle rencontra renouvelèrent toutes ses alarmes. Ces derniers

néanmoins paraissaient pacifiques. Ils la regardaient avec avidité, lui

parlaient même quelquefois. En traversant la salle pour se rendre au

salon de cèdre, où Montoni se tenait ordinairement, elle vit sur le pavé

des débris d'épée, des lambeaux teints de sang; elle s'attendait presque

à trouver un corps mort; mais elle n'eut pas cet affreux spectacle. En

avançant, elle distingua des voix. La crainte de paraître devant tant

d'étrangers, la crainte surtout d'irriter Montoni par une visite

imprévue, ébranlèrent presque sa résolution. Elle cherchait des yeux,

sous les longues arcades, un domestique, pour l'annoncer; il n'en

paraissait point. Les accents qu'elle entendait n'étaient point ceux de

la colère. Elle reconnut les voix de quelques convives de la veille.

Elle allait frapper quand Montoni parut lui-même. Emilie trembla, devint

muette; et Montoni, dans une extrême surprise, peignit sur sa

physionomie tous les mouvements qui l'agitaient.

Montoni lui demanda d'un ton sévère ce qu'elle avait entendu de

l'entretien. Elle l'assura qu'elle n'était point venue dans l'intention

d'écouter ses secrets, mais d'implorer sa clémence, et pour sa tante, et

pour Annette; Montoni parut en douter. Il la regarda fixement avec des

yeux perçants; et l'inquiétude qu'il ressentait ne pouvait venir d'un

intérêt frivole. Emilie finit par le conjurer de lui permettre de

visiter sa tante. Il répondit par un sourire plein d'amertume, qui

confirma ses craintes pour sa tante, et qui ne lui laissa pas le courage

de renouveler ses sollicitations.

--Pour Annette, dit-il, allez trouver Carlo, il la délivrera. L'insensé

qui l'a enfermée n'est plus. Emilie frémit.--Mais ma tante, signor, lui

dit-elle; ah! parlez-moi de ma tante.

--On en a soin, répondit Montoni: je n'ai pas le temps de répondre à vos

oiseuses questions.

Il voulait s'éloigner; Emilie le conjura de lui apprendre où était

madame Montoni. Il s'arrêta... Tout à coup la trompette sonna. Au même

instant elle entendit des chevaux et des voix confuses. Au son de la

trompette, Montoni avait traversé le vestibule. Emilie ne savait pas si

elle le suivrait. Elle aperçut, au delà des longues arcades qui

s'ouvraient sur la cour, un parti de cavaliers; elle crut voir, autant

que la distance et son trouble le lui permettaient, que c'étaient les

mêmes dont quelques jours avant elle avait vu le départ. Elle n'eut pas

le temps de prolonger son examen. Ceux qui se trouvaient dans le salon

étaient accourus dans la salle, et de toutes les parties du château, les

autres hommes s'y rendirent. Emilie se pressa de se réfugier dans son

appartement; elle y fut poursuivie par des images horribles. La manière,

les expressions de Montoni, quand il avait parlé de sa femme,

confirmaient ses plus noirs soupçons. Elle était absorbée dans ces

sombres pensées lorsqu'elle aperçut le vieux Carlo.

--Chère dame, lui dit-il, je n'ai pas encore pu m'occuper de vous. Je

vous apporte du fruit et du vin; vous devez en avoir besoin.

--Je vous remercie, Carlo, dit Emilie. Est-ce le signor qui vous a fait

souvenir de moi?

--Non, signora, reprit Carlo; Son _Excellence_ a trop d'affaires pour

cela.

Emilie renouvela ses questions sur le destin de madame Montoni; mais

Carlo, pendant qu'on l'enlevait, était à l'autre extrémité du château;

et depuis ce moment il n'en avait rien appris.

Pendant qu'il lui parlait, Emilie le regardait fixement, et ne pouvait

démêler si c'était de sa part ignorance où dissimulation, ou crainte

d'offenser son maître. Il répondit très-laconiquement à ses questions

sur les débats de la veille; mais il lui dit que les disputes étaient

pacifiées, et que le signor croyait s'être trompé en soupçonnant ses

hôtes.--Le combat n'a pas eu d'autre cause, ajouta Carlo. Mais je me

flatte de ne jamais voir un tel spectacle dans ce château, quoiqu'on y

prépare d'étranges choses. Elle le pria de s'expliquer.--Ah! signora;

dit-il, il ne me convient pas de trahir aucun secret ni d'exprimer toute

ma pensée. Le temps dévoilera tout.

Elle le pria de délivrer Annette, lui désigna la chambre où cette pauvre

fille était emprisonnée; Carlo lui promit de la satisfaire. Comme il

partait, elle lui demanda quelles étaient les personnes nouvellement

arrivées; sa conjecture se vérifia, c'était Verezzi avec sa troupe.

Les deux jours suivants s'écoulèrent sans aucun incident remarquable, et

sans qu'elle pût se procurer le moindre éclaircissement sur madame

Montoni. Le soir du deuxième jour, Emilie se mit au lit après le départ

d'Annette; mais son esprit fut assailli des images les plus effrayantes,

et telles qu'une si longue incertitude pouvait bien les lui suggérer.

Incapable de s'oublier, incapable de vaincre les fantômes qui

l'obsédaient, elle se leva de son lit, et ouvrit sa fenêtre pour

respirer un air plus frais.

L'air la rafraîchit; elle resta à sa fenêtre; elle considérait tant

d'astres éclatants, étincelant sur l'azur des cieux, et roulant sans se

confondre dans l'espace. Elle se rappela combien de fois, avec son père

chéri, elle avait observé leur marche et remarqué leur cours. Ces

réflexions la conduisirent à d'autres, et réveillèrent presque également

et sa douleur et sa surprise.

Elle leva les yeux vers le ciel, et observa la même planète qu'elle

avait remarquée en Languedoc la nuit qui précéda la mort de son père.

Elle se trouvait au-dessus des tours orientales du château. Emilie se

rappela l'entretien relatif à l'état des âmes; elle se rappela aussi la

musique qu'elle avait entendue, et dont sa tendresse, en dépit de sa

raison, avait admis le sens superstitieux. Ces souvenirs redoublèrent

ses larmes; elle céda à sa rêverie. Tout à coup les sons d'une musique

douce parurent traverser les airs. Une crainte superstitieuse s'empara

d'elle; elle écouta quelques moments dans une attente pénible, et

s'efforça de recueillir ses pensées et de recourir à sa raison. Mais la

raison humaine n'a pas plus d'empire sur les fantômes de l'imagination,

que les sens n'ont de moyens pour juger la forme de ces corps lumineux

qui brillent et s'éteignent tout à coup pendant l'obscurité des nuits.

La surprise d'Emilie à ces accords si doux et si délicieux, était pour

le moins excusable. Il y avait longtemps, bien longtemps, qu'elle

n'avait entendu la moindre mélodie. Les sons aigus du fifre et de la

trompette étaient la seule musique que l'on connût dans Udolphe.

Emilie continuait d'écouter, plongée dans ce doux repos où une musique

suave laisse l'esprit. Les sons ne revinrent plus. Ses pensées errèrent

longtemps sur une circonstance si étrange; il était singulier d'entendre

à minuit de la musique, lorsque tout le monde devait, depuis plusieurs

heures, être endormi, et dans un château où, depuis tant d'années, on

n'avait rien entendu qui ressemblât à de l'harmonie. De longues

souffrances avaient rendu son esprit sensible à la terreur, et

susceptible de superstition. Il lui sembla que son père avait pu lui

parler par ces accords, pour lui inspirer de la consolation et de la

confiance sur le sujet dont alors elle était occupée. La raison lui dit

néanmoins que cette conjecture était ridicule, et elle ne s'y attacha

pas; mais par une inconséquence naturelle à une imagination vive, elle

se livra à de plus bizarres idées; elle se rappela l'événement singulier

qui avait donné le château à son possesseur actuel; elle considéra la

manière mystérieuse dont l'ancienne propriétaire avait disparu; jamais

on n'avait rien su d'elle; et son esprit fut frappé d'une sorte de

crainte. Il n'y avait nulle liaison apparente entre cet événement et la

musique qu'elle venait d'entendre, et pourtant elle crut que ces deux

choses se tenaient par quelque lien secret. A cette idée une sueur

froide la saisit: elle porta des yeux égarés sur l'obscurité de sa

chambre, et le silence morne qui y régnait ne fit qu'affecter de plus en

plus son imagination.

A la fin elle quitta la fenêtre; mais ses jambes lui manquèrent en

approchant de son lit. Honteuse bientôt de sa faiblesse, elle se mit au

lit, et ne put y trouver le sommeil. Elle rêva sur le nouvel incident

qui venait de se présenter, et résolut d'attendre la nuit suivante à la

même heure, pour épier le retour de la musique. Si ces accords sont

humains, disait-elle, probablement ils se feront encore entendre.

Les mystères d'Udolphe · 第 29 / 52 题