CHAPITRE XIV.

De très-bonne heure, le lendemain matin, on partit pour Turin. La riche

plaine qui s'étend des Alpes à cette magnifique cité n'était pas alors,

comme aujourd'hui, ombragée d'une longue avenue. Des plantations

d'oliviers, de mûriers et de figuiers festonnés de vignes ornaient le

paysage, à travers lequel l'impétueux Eridan s'élance des montagnes et

se joint, à Turin, aux eaux de l'humble rivière Doria. A mesure que nos

voyageurs avançaient, les Alpes prenaient à leurs yeux toute la majesté

de leur aspect. Les chaînes s'élevaient les unes au-dessus des autres

dans une longue succession. Les plus hautes flèches, couvertes de

nuages, se perdaient quelquefois dans leurs ondulations, et souvent

s'élançaient au-dessus d'eux. Leurs bases, dont les irrégulières cavités

présentaient toutes sortes de formes, se peignaient de pourpre et d'azur

au mouvement de la lumière et des ombres, et variaient à tout moment,

leurs tableaux. A l'Orient se déployaient les plaines de Lombardie;

Turin élevait ses tours, et plus loin les Apennins bordaient un immense

horizon.

En entrant dans le Milanais, Montoni et Cavigni quittèrent leurs

chapeaux français pour la cape italienne écarlate brodée d'or. Emilie

fut surprise de voir Montoni y joindre le plumet militaire, et Cavigni

se contenter des plumes qu'on y portait habituellement. Elle crut enfin

que Montoni prenait l'équipage d'un soldat pour traverser avec plus de

sécurité une contrée inondée de troupes et saccagée par tous les partis.

On voyait dans ces belles plaines la dévastation de la guerre. Là où les

terres ne restaient pas incultes, on reconnaissait les pas du

spoliateur. Les vignes étaient arrachées des arbres qui les devaient

soutenir; les olives étaient foulées aux pieds; les bosquets de mûriers

étaient brisés par l'ennemi pour allumer les flammes qui devaient

consumer les hameaux et les villages. Emilie détourna les yeux en

soupirant et les porta sur les Alpes des Grisons, vers le nord. Leurs

solitudes sévères semblaient être le sûr asile d'un malheureux

persécuté.

Les voyageurs remarquaient fort souvent des détachements qui marchaient

à quelque distance, et ils éprouvèrent dans les petites auberges de la

route l'extrême disette et les autres inconvénients qui sont la suite

d'une guerre intestine. Ils n'eurent pourtant jamais aucun motif de

craindre pour leur sûreté. Arrivés à Milan, ils ne s'arrêtèrent ni pour

considérer la grandeur de cette ville, ni pour visiter la cathédrale,

qu'on bâtissait encore.

Au delà de Milan, le pays portait le caractère d'un ravage plus affreux.

Tout alors y paraissait tranquille; mais ce repos était celui de la mort

sur des traits qui conservent encore la hideuse empreinte des dernières

convulsions.

Ce ne fut qu'après avoir quitté le Milanais que les voyageurs

rencontrèrent des troupes. La soirée était avancée; ils aperçurent une

armée qui défilait au loin dans la plaine, et dont les lances et les

casques brillaient encore des derniers rayons du soleil. La colonne

avança sur une partie de la route que resserraient deux tertres élevés.

On distinguait les commandants qui dirigeaient la marche. Plusieurs

officiers galopaient sur les flancs, et transmettaient les ordres qu'ils

avaient reçus de leurs chefs; d'autres, séparés de l'avant-garde,

voltigeaient dans la plaine à la droite de l'armée.

En approchant, Montoni, par les plumets qui flottaient sur les capes,

les bannières, et les couleurs des corps qui suivaient, crut reconnaître

la petite armée que commandait le fameux capitaine Utaldo. Il était lié

avec lui et avec les principaux chefs. Il fit ranger les voitures sur un

côté de la route pour les attendre et leur laisser passage. Un bruit

léger de musique guerrière fut bientôt entendu; il augmenta par degrés.

Emilie discerna les tambours, les trompettes, le son des timbales et le

cliquetis des armes.

Montoni, certain que c'était la bande du célèbre Utaldo, mit la tête à

la portière, et salua le général en agitant sa cape en l'air. Le chef

répondit de son épée, et plusieurs officiers s'approchant du carrosse,

accueillirent Montoni comme une ancienne connaissance: le capitaine

lui-même arriva bientôt; la troupe fit halte et le chef s'entretint avec

Montoni, qu'il paraissait charmé de revoir. Emilie comprit par leur

conversation que c'était une armée victorieuse qui s'en retournait dans

ses foyers; et les nombreux chariots qui l'accompagnaient étaient

chargés des opulentes dépouilles de l'ennemi, des soldats blessés et des

prisonniers qui seraient rachetés à la paix. Les chefs devaient se

séparer le jour suivant, partager le butin, et se cantonner avec leurs

bandes dans leurs châteaux: La soirée devait donc être consacrée au

plaisir, en mémoire de leur commune victoire et des adieux qu'ils

allaient se faire.

Utaldo dit à Montoni que son armée allait camper pour la nuit près d'un

village à un mille de là; il l'invita à revenir sur ses pas, à prendre

part au festin, en assurant que les dames seraient très-bien servies.

Montoni s'excusa sur ce qu'il voulait gagner Vérone le soir même; et,

après quelques questions sur l'état des environs de cette ville, il prit

congé de cette troupe et partit.

Les voyageurs marchèrent sans interruption; mais ils n'arrivèrent à

Vérone que longtemps après le soleil couché. Emilie n'en vit les

délicieux environs que le lendemain. Ils quittèrent cette charmante

ville de bonne heure, se rendirent à Padoue, et s'embarquèrent sur la

Brenta pour gagner Venise. Ici la scène était entièrement changée; ce

n'étaient plus ces vestiges de guerre répandus dans les plaines du

Milanais, et tout respirait au contraire le luxe et l'élégance. Les

bords verdoyants de la Brenta n'offraient que beautés, agréments et

richesses. Emilie considérait avec plaisir les maisons de campagne de la

noblesse vénitienne, leurs frais portiques, leurs colonnades entourées

de peupliers et de cyprès d'une hauteur majestueuse et d'une verdure

animée; leurs orangers, dont les fleurs embaumaient les airs; les saules

touffus qui baignaient leur longue chevelure dans le fleuve, et

formaient de sombres retraites. Le carnaval de Venise paraissait

transporté sur ces rivages enchanteurs. Les bateaux, dans un perpétuel

mouvement, en augmentaient la vie. Toutes les bizarreries des mascarades

s'épuisaient dans leurs décorations; et sur le soir, des groupes de

danseurs se faisaient remarquer sous des arbres immenses.

Cavigni instruisait Emilie du nom des gentilshommes à qui ces maisons de

campagne appartenaient. Il y joignait pour l'amuser une légère esquisse

de leurs caractères. Emilie se divertissait quelquefois à l'entendre;

mais sa gaieté ne faisait plus sur madame Montoni le même effet

qu'autrefois; elle était souvent sérieuse, et Montoni gardait sa réserve

ordinaire.

Rien n'égala l'étonnement d'Emilie en découvrant Venise, ses îlots, ses

palais, ses tours, qui tous ensemble s'élevaient de la mer, et

réfléchissaient leurs couleurs sur la surface claire et tremblante. Le

soleil couchant donnait aux vagues, aux montagnes élevées du Frioul, qui

bornent au nord la mer Adriatique, une teinte légère de safran. Les

portiques de marbre et les colonnes de Saint-Marc étaient revêtus des

riches nuances et des ombres du soir. A mesure qu'on voguait, les grands

traits de cette ville se dessinaient avec plus de détail. Ses terrasses,

surmontées d'édifices aériens et pourtant majestueux, éclairés comme ils

l'étaient alors des derniers rayons du soleil, paraissaient plutôt

tirées de la mer par la baguette d'un enchanteur que construites par une

main mortelle.

Le soleil ayant enfin disparu, l'ombre s'étendit graduellement sur les

flots et sur les montagnes; elle éteignit les derniers feux qui doraient

leurs sommets, et le violet mélancolique du soir s'étendit comme un

voile. Qu'elle était profonde, qu'elle était belle, la tranquillité qui

enveloppait la scène! La nature semblait dans le repos. Les plus douces

émotions de l'âme étaient les seules qui s'éveillassent. Les yeux

d'Emilie se remplissaient de larmes; elle éprouvait les élans d'une

dévotion sublime, en élevant ses regards vers la voûte des cieux, tandis

qu'une musique touchante accompagnait le murmure des eaux. Elle écoutait

dans un ravissement muet, et personne ne rompait le silence. Les sons

paraissaient flotter sur les airs. La barque avançait d'un mouvement si

doux qu'à peine pouvait-on la sentir; et la brillante cité semblait

s'approcher elle-même pour recevoir les étrangers. On distingua alors

une voix de femme, qui, soutenue de quelques instruments, chantait une

douce et langoureuse romance. Le pathétique de son expression, qui

semblait tantôt celle d'un amour passionné, et tantôt l'accent plaintif

d'une douleur sans espérance, annonçait bien que le sentiment qui la

dictait n'était pas feint. Ah! dit Emilie en soupirant et se rappelant

Valancourt, certainement ce chant-là part du coeur!

Elle regardait autour d'elle avec une attentive curiosité. Le crépuscule

obscur ne laissait plus distinguer que d'imparfaites images. Cependant,

à quelque distance sur la mer, elle crut apercevoir une gondole. Un

choeur de voix et d'instruments s'enfla successivement dans les airs. Il

était si doux! si solennel! c'était comme l'hymne des anges descendant

au milieu du silence des nuits. La musique finit, et l'on eût dit que le

choeur sacré remontait au ciel.

Le calme profond qui succéda était aussi expressif que les chants qui

avaient cessé; rien ne l'interrompit pendant quelques minutes; mais

enfin un soupir général sembla tirer tout le monde d'une sorte

d'enchantement. Emilie pourtant se livra longtemps à l'aimable tristesse

qui s'était emparée de ses esprits; mais le spectacle riant et

tumultueux que lui offrait la place Saint-Marc, dissipa sa rêverie. La

lune à son lever jetait une faible lueur sur les terrasses, sur les

portiques illuminés, sur les magnifiques arcades qui les couronnaient,

et laissait voir les sociétés nombreuses dont les pas légers, les douces

guitares, les voix plus douces encore se mêlaient confusément.

La musique que les voyageurs avaient d'abord entendue passa près de la

barque de Montoni dans une des gondoles qu'on voyait errer sur la mer au

clair de la lune, et tous les brillants acteurs allaient prendre le

frais du soir. Presque toutes avaient leurs musiques. Le bruit des

vagues sur lesquelles on voguait, le battement mesuré des rames sur les

flots écumants, y joignaient un charme particulier. Emilie regardait,

écoutait, et se croyait au temple des fées. Madame Montoni même

éprouvait du plaisir. Montoni se félicitait d'être enfin de retour à

Venise: il l'appelait _la première ville du monde_, et Cavigni était

plus sémillant et plus animé qu'à l'ordinaire.

La barque passa sur le grand canal où la maison de Montoni était située.

En voguant toujours, les palais de Sansovino et Palladio déployèrent aux

yeux d'Emilie un genre de beauté et de grandeur dont son imagination

même n'avait pu se former l'idée. L'air n'était agité que par des sons

doux, que répétaient les échos du canal; et des groupes de masques

dansant au clair de lune réalisaient les brillantes fictions de la

féerie.

La barque s'arrêta devant le portique d'une grande maison, et les

voyageurs débarquèrent. La terrasse les conduisit, par un escalier de

marbre, dans un salon dont la magnificence étonna Emilie. Les murs et

les lambris étaient ornés de peintures à fresque. Des lampes d'argent,

suspendues à des chaînes de même métal, illuminaient l'appartement. Le

plancher était couvert de nattes indiennes, peintes de mille couleurs.

La draperie des jalousies était de soie vert pâle, brodée d'or, enrichie

de franges vertes et or. Le balcon s'ouvrait sur le grand canal. Emilie,

frappée du caractère sombre de Montoni, regardait avec surprise le luxe

et l'élégance de son ameublement. Elle se rappelait avec étonnement

qu'on l'avait représenté comme un homme ruiné. Ah! se disait-elle, si

Valancourt voyait cette maison, quelle paix il ressentirait! comme il

serait convaincu de la fausseté des rapports!

Madame Montoni prit les airs d'une princesse; Montoni, impatient et

contrarié, n'eut pas même la civilité de la saluer et de la complimenter

à son entrée dans la maison.

A peine arrivé, il commanda la gondole, et sortit avec Cavigni pour

prendre part aux plaisirs de la soirée. Madame Montoni devint alors et

sérieuse et pensive: Emilie, que tout enchantait, s'efforça de l'égayer;

mais la réflexion chez madame Montoni ne subjuguait ni le caprice ni

l'humeur, et ses réponses en furent tellement remplies, qu'Emilie

renonçant au projet de la distraire, alla se placer à la fenêtre pour

jouir elle-même d'un spectacle si nouveau et si charmant.

Le premier objet qui attira son attention fut un groupe de danseurs que

menaient une guitare et d'autres instruments. La fille qui tenait la

guitare, et celle qui frappait le tambourin, dansaient elles-mêmes avec

beaucoup de légèreté, de grâce et de gaieté. Après ceux-ci vinrent des

masques: les uns étaient en gondoliers, d'autres en ménétriers; ils

chantaient en parties, accompagnés de peu d'instruments. Ils

s'arrêtèrent à quelque distance du portique, et dans leurs chants Emilie

reconnut des vers de l'Arioste; ils chantaient les guerres des Maures

contre Charlemagne et les malheurs du paladin Roland. La mesure changea

et fit place à la douce mélancolie de Pétrarque; la magie de ses

douloureux accents était encore soutenue d'une musique et d'une

expression italienne, et le clair de lune mettait le comble à cet

enchantement.

Emilie ressentait un profond enthousiasme; ses larmes coulaient en

silence, et son imagination la ramenait en France auprès de Valancourt;

elle vit avec regret s'éloigner les musiciens, et son attention les

suivit jusqu'à ce que toute l'harmonie se fût successivement évanouie

dans les airs. Emilie resta plongée dans une tranquillité pensive.

D'autres sons bientôt la rendirent encore attentive: c'était une

majestueuse harmonie de cors. Elle observa que les gondoles se

rangeaient en file sur les bords du canal; elle releva son voile et

s'avança sur le balcon; elle reconnut dans la perspective du canal une

espèce de procession qui flottait sur la surface des eaux; à mesure

qu'elle approchait, les cors et d'autres instruments se mêlèrent.

Bientôt après les déités fabuleuses de la ville semblèrent s'élever des

eaux. Neptune, avec Venise son épouse, s'avançait sur la plaine liquide,

entouré des tritons et des nymphes de la mer. La bizarre magnificence de

ce spectacle semblait avoir subitement réalisé toutes les visions des

poëtes; les riantes images dont l'âme d'Emilie se trouvait remplie, s'y

conservèrent encore longtemps après que la troupe se fut écoulée.

Après le souper, sa tante veilla longtemps, mais Montoni ne revint pas.

Si Emilie avait admiré la magnificence du salon, elle ne fut pas moins

surprise en observant l'air nu et dégradé de tous les appartements

qu'elle traversa pour gagner sa chambre: elle vit une longue suite de

grandes pièces dont le délabrement indiquait assez qu'elles n'étaient

pas occupées depuis longtemps: c'étaient, sur quelques murailles, les

lambeaux fanés d'une ancienne tapisserie; sur d'autres, quelques

peintures à fresque presque enlevées par l'humidité, et dont les

couleurs et le dessin étaient presque entièrement effacés. A la fin,

elle atteignit sa chambre, spacieuse, élevée, dégarnie comme le reste;

elle avait de hautes jalousies sur la mer. Cet appartement lui forma de

sombres idées, mais la vue de la mer les dissipa.

Les mystères d'Udolphe · 第 20 / 52 题