De très-bonne heure, le lendemain matin, on partit pour Turin. La riche
plaine qui s'étend des Alpes à cette magnifique cité n'était pas alors,
comme aujourd'hui, ombragée d'une longue avenue. Des plantations
d'oliviers, de mûriers et de figuiers festonnés de vignes ornaient le
paysage, à travers lequel l'impétueux Eridan s'élance des montagnes et
se joint, à Turin, aux eaux de l'humble rivière Doria. A mesure que nos
voyageurs avançaient, les Alpes prenaient à leurs yeux toute la majesté
de leur aspect. Les chaînes s'élevaient les unes au-dessus des autres
dans une longue succession. Les plus hautes flèches, couvertes de
nuages, se perdaient quelquefois dans leurs ondulations, et souvent
s'élançaient au-dessus d'eux. Leurs bases, dont les irrégulières cavités
présentaient toutes sortes de formes, se peignaient de pourpre et d'azur
au mouvement de la lumière et des ombres, et variaient à tout moment,
leurs tableaux. A l'Orient se déployaient les plaines de Lombardie;
Turin élevait ses tours, et plus loin les Apennins bordaient un immense
horizon.
En entrant dans le Milanais, Montoni et Cavigni quittèrent leurs
chapeaux français pour la cape italienne écarlate brodée d'or. Emilie
fut surprise de voir Montoni y joindre le plumet militaire, et Cavigni
se contenter des plumes qu'on y portait habituellement. Elle crut enfin
que Montoni prenait l'équipage d'un soldat pour traverser avec plus de
sécurité une contrée inondée de troupes et saccagée par tous les partis.
On voyait dans ces belles plaines la dévastation de la guerre. Là où les
terres ne restaient pas incultes, on reconnaissait les pas du
spoliateur. Les vignes étaient arrachées des arbres qui les devaient
soutenir; les olives étaient foulées aux pieds; les bosquets de mûriers
étaient brisés par l'ennemi pour allumer les flammes qui devaient
consumer les hameaux et les villages. Emilie détourna les yeux en
soupirant et les porta sur les Alpes des Grisons, vers le nord. Leurs
solitudes sévères semblaient être le sûr asile d'un malheureux
persécuté.
Les voyageurs remarquaient fort souvent des détachements qui marchaient
à quelque distance, et ils éprouvèrent dans les petites auberges de la
route l'extrême disette et les autres inconvénients qui sont la suite
d'une guerre intestine. Ils n'eurent pourtant jamais aucun motif de
craindre pour leur sûreté. Arrivés à Milan, ils ne s'arrêtèrent ni pour
considérer la grandeur de cette ville, ni pour visiter la cathédrale,
qu'on bâtissait encore.
Au delà de Milan, le pays portait le caractère d'un ravage plus affreux.
Tout alors y paraissait tranquille; mais ce repos était celui de la mort
sur des traits qui conservent encore la hideuse empreinte des dernières
convulsions.
Ce ne fut qu'après avoir quitté le Milanais que les voyageurs
rencontrèrent des troupes. La soirée était avancée; ils aperçurent une
armée qui défilait au loin dans la plaine, et dont les lances et les
casques brillaient encore des derniers rayons du soleil. La colonne
avança sur une partie de la route que resserraient deux tertres élevés.
On distinguait les commandants qui dirigeaient la marche. Plusieurs
officiers galopaient sur les flancs, et transmettaient les ordres qu'ils
avaient reçus de leurs chefs; d'autres, séparés de l'avant-garde,
voltigeaient dans la plaine à la droite de l'armée.
En approchant, Montoni, par les plumets qui flottaient sur les capes,
les bannières, et les couleurs des corps qui suivaient, crut reconnaître
la petite armée que commandait le fameux capitaine Utaldo. Il était lié
avec lui et avec les principaux chefs. Il fit ranger les voitures sur un
côté de la route pour les attendre et leur laisser passage. Un bruit
léger de musique guerrière fut bientôt entendu; il augmenta par degrés.
Emilie discerna les tambours, les trompettes, le son des timbales et le
cliquetis des armes.
Montoni, certain que c'était la bande du célèbre Utaldo, mit la tête à
la portière, et salua le général en agitant sa cape en l'air. Le chef
répondit de son épée, et plusieurs officiers s'approchant du carrosse,
accueillirent Montoni comme une ancienne connaissance: le capitaine
lui-même arriva bientôt; la troupe fit halte et le chef s'entretint avec
Montoni, qu'il paraissait charmé de revoir. Emilie comprit par leur
conversation que c'était une armée victorieuse qui s'en retournait dans
ses foyers; et les nombreux chariots qui l'accompagnaient étaient
chargés des opulentes dépouilles de l'ennemi, des soldats blessés et des
prisonniers qui seraient rachetés à la paix. Les chefs devaient se
séparer le jour suivant, partager le butin, et se cantonner avec leurs
bandes dans leurs châteaux: La soirée devait donc être consacrée au
plaisir, en mémoire de leur commune victoire et des adieux qu'ils
allaient se faire.
Utaldo dit à Montoni que son armée allait camper pour la nuit près d'un
village à un mille de là; il l'invita à revenir sur ses pas, à prendre
part au festin, en assurant que les dames seraient très-bien servies.
Montoni s'excusa sur ce qu'il voulait gagner Vérone le soir même; et,
après quelques questions sur l'état des environs de cette ville, il prit
congé de cette troupe et partit.
Les voyageurs marchèrent sans interruption; mais ils n'arrivèrent à
Vérone que longtemps après le soleil couché. Emilie n'en vit les
délicieux environs que le lendemain. Ils quittèrent cette charmante
ville de bonne heure, se rendirent à Padoue, et s'embarquèrent sur la
Brenta pour gagner Venise. Ici la scène était entièrement changée; ce
n'étaient plus ces vestiges de guerre répandus dans les plaines du
Milanais, et tout respirait au contraire le luxe et l'élégance. Les
bords verdoyants de la Brenta n'offraient que beautés, agréments et
richesses. Emilie considérait avec plaisir les maisons de campagne de la
noblesse vénitienne, leurs frais portiques, leurs colonnades entourées
de peupliers et de cyprès d'une hauteur majestueuse et d'une verdure
animée; leurs orangers, dont les fleurs embaumaient les airs; les saules
touffus qui baignaient leur longue chevelure dans le fleuve, et
formaient de sombres retraites. Le carnaval de Venise paraissait
transporté sur ces rivages enchanteurs. Les bateaux, dans un perpétuel
mouvement, en augmentaient la vie. Toutes les bizarreries des mascarades
s'épuisaient dans leurs décorations; et sur le soir, des groupes de
danseurs se faisaient remarquer sous des arbres immenses.
Cavigni instruisait Emilie du nom des gentilshommes à qui ces maisons de
campagne appartenaient. Il y joignait pour l'amuser une légère esquisse
de leurs caractères. Emilie se divertissait quelquefois à l'entendre;
mais sa gaieté ne faisait plus sur madame Montoni le même effet
qu'autrefois; elle était souvent sérieuse, et Montoni gardait sa réserve
ordinaire.
Rien n'égala l'étonnement d'Emilie en découvrant Venise, ses îlots, ses
palais, ses tours, qui tous ensemble s'élevaient de la mer, et
réfléchissaient leurs couleurs sur la surface claire et tremblante. Le
soleil couchant donnait aux vagues, aux montagnes élevées du Frioul, qui
bornent au nord la mer Adriatique, une teinte légère de safran. Les
portiques de marbre et les colonnes de Saint-Marc étaient revêtus des
riches nuances et des ombres du soir. A mesure qu'on voguait, les grands
traits de cette ville se dessinaient avec plus de détail. Ses terrasses,
surmontées d'édifices aériens et pourtant majestueux, éclairés comme ils
l'étaient alors des derniers rayons du soleil, paraissaient plutôt
tirées de la mer par la baguette d'un enchanteur que construites par une
main mortelle.
Le soleil ayant enfin disparu, l'ombre s'étendit graduellement sur les
flots et sur les montagnes; elle éteignit les derniers feux qui doraient
leurs sommets, et le violet mélancolique du soir s'étendit comme un
voile. Qu'elle était profonde, qu'elle était belle, la tranquillité qui
enveloppait la scène! La nature semblait dans le repos. Les plus douces
émotions de l'âme étaient les seules qui s'éveillassent. Les yeux
d'Emilie se remplissaient de larmes; elle éprouvait les élans d'une
dévotion sublime, en élevant ses regards vers la voûte des cieux, tandis
qu'une musique touchante accompagnait le murmure des eaux. Elle écoutait
dans un ravissement muet, et personne ne rompait le silence. Les sons
paraissaient flotter sur les airs. La barque avançait d'un mouvement si
doux qu'à peine pouvait-on la sentir; et la brillante cité semblait
s'approcher elle-même pour recevoir les étrangers. On distingua alors
une voix de femme, qui, soutenue de quelques instruments, chantait une
douce et langoureuse romance. Le pathétique de son expression, qui
semblait tantôt celle d'un amour passionné, et tantôt l'accent plaintif
d'une douleur sans espérance, annonçait bien que le sentiment qui la
dictait n'était pas feint. Ah! dit Emilie en soupirant et se rappelant
Valancourt, certainement ce chant-là part du coeur!
Elle regardait autour d'elle avec une attentive curiosité. Le crépuscule
obscur ne laissait plus distinguer que d'imparfaites images. Cependant,
à quelque distance sur la mer, elle crut apercevoir une gondole. Un
choeur de voix et d'instruments s'enfla successivement dans les airs. Il
était si doux! si solennel! c'était comme l'hymne des anges descendant
au milieu du silence des nuits. La musique finit, et l'on eût dit que le
choeur sacré remontait au ciel.
Le calme profond qui succéda était aussi expressif que les chants qui
avaient cessé; rien ne l'interrompit pendant quelques minutes; mais
enfin un soupir général sembla tirer tout le monde d'une sorte
d'enchantement. Emilie pourtant se livra longtemps à l'aimable tristesse
qui s'était emparée de ses esprits; mais le spectacle riant et
tumultueux que lui offrait la place Saint-Marc, dissipa sa rêverie. La
lune à son lever jetait une faible lueur sur les terrasses, sur les
portiques illuminés, sur les magnifiques arcades qui les couronnaient,
et laissait voir les sociétés nombreuses dont les pas légers, les douces
guitares, les voix plus douces encore se mêlaient confusément.
La musique que les voyageurs avaient d'abord entendue passa près de la
barque de Montoni dans une des gondoles qu'on voyait errer sur la mer au
clair de la lune, et tous les brillants acteurs allaient prendre le
frais du soir. Presque toutes avaient leurs musiques. Le bruit des
vagues sur lesquelles on voguait, le battement mesuré des rames sur les
flots écumants, y joignaient un charme particulier. Emilie regardait,
écoutait, et se croyait au temple des fées. Madame Montoni même
éprouvait du plaisir. Montoni se félicitait d'être enfin de retour à
Venise: il l'appelait _la première ville du monde_, et Cavigni était
plus sémillant et plus animé qu'à l'ordinaire.
La barque passa sur le grand canal où la maison de Montoni était située.
En voguant toujours, les palais de Sansovino et Palladio déployèrent aux
yeux d'Emilie un genre de beauté et de grandeur dont son imagination
même n'avait pu se former l'idée. L'air n'était agité que par des sons
doux, que répétaient les échos du canal; et des groupes de masques
dansant au clair de lune réalisaient les brillantes fictions de la
féerie.
La barque s'arrêta devant le portique d'une grande maison, et les
voyageurs débarquèrent. La terrasse les conduisit, par un escalier de
marbre, dans un salon dont la magnificence étonna Emilie. Les murs et
les lambris étaient ornés de peintures à fresque. Des lampes d'argent,
suspendues à des chaînes de même métal, illuminaient l'appartement. Le
plancher était couvert de nattes indiennes, peintes de mille couleurs.
La draperie des jalousies était de soie vert pâle, brodée d'or, enrichie
de franges vertes et or. Le balcon s'ouvrait sur le grand canal. Emilie,
frappée du caractère sombre de Montoni, regardait avec surprise le luxe
et l'élégance de son ameublement. Elle se rappelait avec étonnement
qu'on l'avait représenté comme un homme ruiné. Ah! se disait-elle, si
Valancourt voyait cette maison, quelle paix il ressentirait! comme il
serait convaincu de la fausseté des rapports!
Madame Montoni prit les airs d'une princesse; Montoni, impatient et
contrarié, n'eut pas même la civilité de la saluer et de la complimenter
à son entrée dans la maison.
A peine arrivé, il commanda la gondole, et sortit avec Cavigni pour
prendre part aux plaisirs de la soirée. Madame Montoni devint alors et
sérieuse et pensive: Emilie, que tout enchantait, s'efforça de l'égayer;
mais la réflexion chez madame Montoni ne subjuguait ni le caprice ni
l'humeur, et ses réponses en furent tellement remplies, qu'Emilie
renonçant au projet de la distraire, alla se placer à la fenêtre pour
jouir elle-même d'un spectacle si nouveau et si charmant.
Le premier objet qui attira son attention fut un groupe de danseurs que
menaient une guitare et d'autres instruments. La fille qui tenait la
guitare, et celle qui frappait le tambourin, dansaient elles-mêmes avec
beaucoup de légèreté, de grâce et de gaieté. Après ceux-ci vinrent des
masques: les uns étaient en gondoliers, d'autres en ménétriers; ils
chantaient en parties, accompagnés de peu d'instruments. Ils
s'arrêtèrent à quelque distance du portique, et dans leurs chants Emilie
reconnut des vers de l'Arioste; ils chantaient les guerres des Maures
contre Charlemagne et les malheurs du paladin Roland. La mesure changea
et fit place à la douce mélancolie de Pétrarque; la magie de ses
douloureux accents était encore soutenue d'une musique et d'une
expression italienne, et le clair de lune mettait le comble à cet
enchantement.
Emilie ressentait un profond enthousiasme; ses larmes coulaient en
silence, et son imagination la ramenait en France auprès de Valancourt;
elle vit avec regret s'éloigner les musiciens, et son attention les
suivit jusqu'à ce que toute l'harmonie se fût successivement évanouie
dans les airs. Emilie resta plongée dans une tranquillité pensive.
D'autres sons bientôt la rendirent encore attentive: c'était une
majestueuse harmonie de cors. Elle observa que les gondoles se
rangeaient en file sur les bords du canal; elle releva son voile et
s'avança sur le balcon; elle reconnut dans la perspective du canal une
espèce de procession qui flottait sur la surface des eaux; à mesure
qu'elle approchait, les cors et d'autres instruments se mêlèrent.
Bientôt après les déités fabuleuses de la ville semblèrent s'élever des
eaux. Neptune, avec Venise son épouse, s'avançait sur la plaine liquide,
entouré des tritons et des nymphes de la mer. La bizarre magnificence de
ce spectacle semblait avoir subitement réalisé toutes les visions des
poëtes; les riantes images dont l'âme d'Emilie se trouvait remplie, s'y
conservèrent encore longtemps après que la troupe se fut écoulée.
Après le souper, sa tante veilla longtemps, mais Montoni ne revint pas.
Si Emilie avait admiré la magnificence du salon, elle ne fut pas moins
surprise en observant l'air nu et dégradé de tous les appartements
qu'elle traversa pour gagner sa chambre: elle vit une longue suite de
grandes pièces dont le délabrement indiquait assez qu'elles n'étaient
pas occupées depuis longtemps: c'étaient, sur quelques murailles, les
lambeaux fanés d'une ancienne tapisserie; sur d'autres, quelques
peintures à fresque presque enlevées par l'humidité, et dont les
couleurs et le dessin étaient presque entièrement effacés. A la fin,
elle atteignit sa chambre, spacieuse, élevée, dégarnie comme le reste;
elle avait de hautes jalousies sur la mer. Cet appartement lui forma de
sombres idées, mais la vue de la mer les dissipa.