Montoni et son compagnon n'étaient pas de retour à la maison, quand
l'aube du jour rougit les flots: les groupes charmants des danseurs se
dispersèrent avec le matin, comme autant d'esprits fantastiques. Montoni
avait été occupé ailleurs, son âme était peu susceptible de volupté
frivole. Il se plaisait dans le développement des passions énergiques;
les difficultés, les tempêtes de la vie qui renversent le bonheur des
autres, ranimaient tous les ressorts de son âme, et lui procuraient les
seules jouissances dont il fût capable. Sans un extrême intérêt, la vie
n'était pour lui qu'un sommeil. Quand un intérêt réel lui manquait, il
s'en formait d'artificiels, jusqu'à ce que, l'habitude venant à les
dénaturer, ils cessassent d'être fictifs: tel était l'amour du jeu. Il
ne s'y était d'abord livré que pour se tirer de l'inaction et de la
langueur, et il y avait persisté avec toute l'ardeur d'une passion
opiniâtre. C'est à jouer qu'il avait passé la nuit avec Cavigni, dans
une société de jeunes gens qui avaient plus d'écus que d'aïeux, et plus
de vices encore que d'argent. Montoni méprisait la plupart de ces gens,
plutôt pour la faiblesse de leurs talents que pour la bassesse de leurs
inclinations; il ne se les associait que pour en faire les instruments
de ses desseins. Dans ce nombre, cependant, il s'en trouvait de plus
habiles, et Montoni les admettait à son intimité; mais encore
conservait-il à leur égard cet air hautain et décidé qui commande la
soumission aux esprits lâches ou timides, et qui excite la haine et la
fierté des esprits élevés. Il avait donc de nombreux et de mortels
ennemis; mais l'ancienneté de leur haine était la preuve de sa
puissance; et, comme la puissance était son unique but, il était plus
glorieux d'une haine semblable que de toute l'estime qu'on aurait pu lui
témoigner. Il dédaignait un sentiment aussi modéré que celui de
l'estime, et se serait méprisé lui-même s'il s'était cru capable de s'en
contenter. Dans le petit nombre de ceux qu'il distinguait étaient les
signors Bertolini, Orsino et Verezzi. Le premier avait un caractère gai,
des passions vives; il était d'une dissipation, d'une extravagance sans
bornes; mais d'ailleurs généreux, brave et confiant. Orsino, réservé,
hautain, aimait le pouvoir plus que l'ostentation: son naturel était
cruel et soupçonneux; il ressentait vivement une injure, et la vengeance
ne lui laissait point de repos. Pénétrant, fécond en ressources,
patient, constant dans sa persévérance, il savait maîtriser ses traits
et ses passions. L'orgueil, la vengeance, l'avarice, étaient presque les
seules qu'il connût; peu de considérations avaient le pouvoir de
l'arrêter, peu d'obstacles pouvaient éluder la profondeur de ses
stratagèmes. Cet homme était surtout le favori de Montoni. Verezzi ne
manquait pas de talents; la violence de son imagination le rendait
esclave des passions opposées. Il était gai, voluptueux, entreprenant;
il n'avait néanmoins ni suite ni vrai courage, et le plus vil égoïsme
était l'unique principe de ses actions. Prompt dans ses projets,
pétulant dans ses espérances, le premier pressé d'entreprendre et
d'abandonner, non-seulement ses plans mais ceux des autres; orgueilleux,
impétueux, révolté contre toute espèce de subordination; et ceux
pourtant qui connaissaient à fond son caractère et qui savaient diriger
ses passions, le menaient comme un enfant. Tels étaient les amis que
Montoni introduisit dans sa maison et admit à sa table, dès le lendemain
de son arrivée à Venise. Il y avait aussi parmi eux un noble Vénitien,
appelé le comte Morano, et une signora Livona, que Montoni présenta à sa
femme comme une personne d'un mérite distingué. Elle était venue le
matin, pour la féliciter de son arrivée, et on l'avait invitée à dîner.
[Illustration: Morano.]
Madame Montoni reçut de très-mauvaise grâce les compliments des signors.
Il suffisait, pour lui déplaire, qu'ils fussent les amis de son époux;
elle les haïssait encore, parce qu'elle les accusait d'avoir contribué à
le retenir dehors toute la nuit précédente. Enfin elle leur portait
envie, parce que, bien convaincue de son peu d'influence sur Montoni,
elle supposait qu'il préférait leur société à la sienne. Le rang du
comte Morano lui valut un accueil qu'elle refusait à tout le reste; son
maintien, ses manières dédaigneuses, la recherche extravagante de sa
parure (elle n'avait pas encore adopté le costume vénitien),
contrastaient fortement avec la beauté, la modestie, la douceur, la
simplicité de sa nièce. Emilie observait avec plus d'attention que de
plaisir la société qui l'entourait: la beauté, néanmoins, les grâces
séduisantes de la signora Livona, l'attirèrent involontairement; la
douceur de ses accents, son air de complaisance, réveillèrent dans le
coeur d'Emilie les affections aimables qui semblaient sommeiller depuis
longtemps. Pour profiter de la fraîcheur de la soirée, toute la
compagnie s'embarqua dans la gondole de Montoni: le rouge brillant du
couchant colorait encore les vagues et s'affaiblissait à l'occident; les
dernières teintes semblaient se dégrader avec lenteur, tandis que le
bleu foncé de la voûte céleste commençait à briller d'étoiles. Emilie se
livrait à des émotions aussi douces qu'elles étaient sérieuses; le calme
de la mer sur laquelle elle voguait, les images qui venaient s'y
peindre, un nouveau ciel, des étoiles répétées dans les flots,
l'esquisse rembrunie des tours et des portiques, le silence enfin de
cette heure avancée, qu'interrompaient seulement le battement d'une
vague et les sons imparfaits d'une musique éloignée; tout élevait ses
pensées. Des larmes s'échappaient de ses yeux; les rayons de la lune,
qui prenaient plus de force à mesure que les ombres s'étendaient,
jetaient alors sur elle leur éclat argentin. A demi couverte d'un voile
noir, sa figure en recevait une inimitable douceur.
Le comte Morano, assis près d'Emilie, et, qui l'avait considérée en
silence, prit tout à coup son luth; il en toucha les cordes en chantant
d'une voix flatteuse un rondeau plein de mélancolie.
Quand il eut fini, il donna le luth à Emilie. En s'accompagnant sur cet
instrument, elle chanta une petite romance, puis une chanson populaire
de son pays, avec beaucoup de goût et de simplicité; mais ce chant
qu'elle aimait ramena vivement son imagination à des souvenirs
affligeants: alors sa voix tremblante expira sur ses lèvres, et les
cordes du luth ne résonnèrent plus sous sa main. Honteuse enfin de
l'émotion qui l'avait trahie, elle passa subitement à une chanson si
gaie, si légère, que des pas de danse semblaient répondre à toutes les
notes. _Bravissimo!_ s'écria son auditoire; et l'air fut redemandé. Au
milieu des compliments qu'on lui fit, ceux du comte ne furent pas les
moins empressés; ils duraient encore quand Emilie passa le luth à la
signora Livona, qui s'en servit avec tout le goût italien.
Le comte, Emilie, Cavigni et la signora chantèrent ensuite des
_canzonnettes_, accompagnés de deux luths et de quelques autres
instruments. Quelquefois les instruments cessaient, et les voix, dans un
parfait accord, s'adoucissaient jusqu'au dernier degré; elles se
relevaient après une pause: les instruments reprenaient successivement,
et le choeur général faisait retentir les airs.
Pendant ce temps, Montoni, las de cette musique, réfléchissait au moyen
de se dégager de la partie, pour suivre ceux qui voudraient aller au jeu
dans un casin. Il proposa de retourner au rivage: Orsino l'appuya de
grand coeur; mais le comte et tous les autres s'y opposèrent avec
vivacité.
Montoni méditait de nouveau comment il pourrait se dispenser
d'accompagner le comte plus longtemps: les gondoliers d'un bateau vide,
et qui revenait à Venise, passèrent à côté du sien. Sans se tourmenter
plus longtemps d'une excuse, il saisit l'occasion, et, confiant les
dames aux soins de ses amis, il partit avec Orsino. Emilie, pour la
première fois, le vit sortir avec regret; elle regardait sa présence
comme une protection, sans bien savoir ce qu'elle avait à craindre. Il
prit terre à la place Saint-Marc, et courant au casin, il se perdit dans
la foule des joueurs.
Le comte avait secrètement fait partir un de ses gens dans le bateau de
Montoni: il avait demandé sa gondole et ses musiciens. Emilie, qui ne
savait rien de ses projets, entendit les joyeuses chansons des
gondoliers qui s'approchaient, et qui, placés au bord de leur bateau,
troublaient avec leurs rames les flots d'argent où se peignait la lune:
bientôt elle distingua le son des instruments, une symphonie bruyante
partit; à l'instant même les bateaux se rencontrèrent, les gondoliers
les unirent; le comte alors expliqua tout, et l'on passa dans sa
gondole, que décoraient des ornements du meilleur goût.
Pendant qu'on partageait une collation de fruits et de glaces, les
musiciens dans l'autre barque faisaient entendre une mélodie charmante;
le comte, assis près d'Emilie, n'était occupé que d'elle, et lui
prodiguait d'une belle voix, mais passionnée, des compliments dont le
sens n'était pas douteux; pour les éviter, elle entretenait la signora
Livona, et prenait avec le comte une réserve imposante, mais trop douce
pour contenir ses empressements. Il ne pouvait voir, entendre qu'Emilie;
il ne pouvait parler qu'à elle. Cavigni l'observait avec humeur, Emilie
avec embarras: elle ne désirait rien tant que de retourner à Venise.
Ils prirent terre à la place Saint-Marc; la beauté de la nuit détermina
madame Montoni à agréer les propositions du comte de parcourir la
promenade avant que d'aller souper à son casin avec le reste de la
société. Si quelque chose avait pu dissiper les tourments d'Emilie,
c'était la nouveauté de tout ce qui l'entourait, les ornements des
palais et le tumulte des mascarades.
Enfin ils se rendirent au casin; il était orné dans le meilleur goût, un
souper splendide y était préparé: mais ici la réserve d'Emilie fit
comprendre au comte combien la faveur de madame Montoni lui était
nécessaire: la condescendance qu'elle lui avait déjà montrée l'empêchait
de juger l'entreprise bien difficile; il reporta donc sur la tante une
partie de ses attentions pour Emilie. Madame Montoni fut tellement
flattée de cette distinction, qu'elle ne put en dissimuler sa joie;
avant la fin de la soirée, le comte avait toute son estime.
S'adressait-il à madame Montoni? son visage morose s'épanouissait, elle
souriait à toutes ses paroles, agréait toutes ses propositions; il
l'invita avec la société à prendre le café dans sa loge, à l'opéra, le
jour suivant: Emilie entendit qu'elle acceptait, et ne fut plus occupée
que de trouver une excuse qui l'en dispensât.
Il était tard avant que la gondole fût demandée: la surprise d'Emilie
fut extrême quand, à la sortie du casin, elle vit le soleil s'élever des
flots adriatiques, et la place Saint-Marc encore remplie de monde. Le
sommeil depuis longtemps appesantissait ses yeux, la fraîcheur du vent
de mer la ranima, et elle aurait même quitté la place avec regret, sans
la présence du comte, qui voulut absolument escorter les dames jusque
chez elles. Là, elles apprirent que Montoni n'était point encore rentré:
sa femme rentra dans son appartement, et délivra Emilie de l'ennui de sa
compagnie.
Montoni revint tard, il était en fureur; il avait fait une perte
considérable; avant de se coucher, il voulut entretenir particulièrement
Cavigni, et l'air de ce dernier fit assez voir le jour suivant que le
sujet de la conférence lui avait été peu agréable.
Madame Montoni, qui tout le jour avait gardé le silence du
mécontentement, reçut vers le soir quelques Vénitiennes dont les douces
manières avaient enchanté Emilie. Ces dames avaient un grand air
d'aisance, de bienveillance avec les étrangers; il semblait qu'elles les
connussent depuis longtemps; leur conversation était tour à tour tendre,
sentimentale, sémillante. Madame Montoni même, qui n'avait aucun attrait
pour ce genre d'entretien, et dont la sécheresse et l'égoïsme
contrastaient souvent à l'excès avec leur extrême politesse, madame
Montoni ne put être insensible à leurs charmes.
Cavigni rejoignit les dames dans la soirée. Montoni avait d'autres
engagements. Elles s'embarquèrent dans la gondole pour se rendre à la
place Saint-Marc, où l'affluence était aussi considérable que la veille.
Après une courte promenade, on s'assit à la porte d'un casin; et pendant
que Cavigni se faisait apporter du café et des glaces, le comte Morano
arriva. Il aborda Emilie avec un air d'impatience et de plaisir, qui,
joint à ses attentions continuelles de la veille, l'obligèrent à le
recevoir avec la plus timide réserve.
Il était près de minuit lorsqu'on se rendit à l'opéra. Emilie, en y
entrant, se rappela tout ce qu'elle venait de quitter, et fut moins
éblouie. Toute la splendeur de l'art lui paraissait au-dessous du
sublime de la nature. Son coeur n'était pas ému; des larmes d'admiration
ne s'échappèrent pas de ses yeux comme à la vue d'un océan immense et de
la grandeur des cieux, au son des vagues tumultueuses, aux accords d'une
musique enivrante. De tels souvenirs devaient rendre insipide la scène
usée qui s'offrait à ses regards.
Plusieurs semaines s'écoulèrent dans le cours des visites ordinaires.
Emilie s'amusait à considérer un théâtre et des moeurs aussi opposées à
ceux de la France; mais le comte Morano s'y trouvait trop fréquemment
pour sa tranquillité. Ses grâces, sa figure, ses agréments, qui
faisaient l'admiration générale, eussent peut-être attiré aussi celle
d'Emilie, si son coeur n'eût été rempli de Valancourt. Peut-être encore
eût-il fallu qu'il eût mis plus de modération dans ses poursuites.
Quelques traits de son caractère qu'il découvrit dans sa persécution,
indisposèrent Emilie sur tout le reste, et la prévinrent contre ses
meilleures qualités.
Bientôt après son arrivée à Venise, Montoni reçut un paquet de M.
Quesnel. Il annonçait la mort de l'oncle de sa femme, à sa maison de la
Brenta, et le projet qu'il avait formé de venir promptement prendre
possession de cette maison et des autres biens qui devenaient son
partage. Cet oncle était frère de la mère de madame Quesnel. Montoni lui
était parent du côté de son père; et quoiqu'il n'eût rien à prétendre
sur cette riche succession, il ne put cacher toute l'envie que cette
nouvelle excitait dans son coeur.
Emilie avait observé que, depuis son départ de France, Montoni n'avait
pas même conservé d'égards pour sa tante: d'abord, il l'avait négligée;
maintenant, il ne lui montrait que de l'éloignement et de l'humeur. Elle
n'avait jamais supposé que les défauts de sa tante eussent échappé au
discernement de Montoni, et que son esprit et sa figure eussent mérité
son attention. La surprise que lui causa ce mariage avait été extrême;
mais le choix étant fait, elle n'imaginait pas comment il pouvait aussi
ouvertement lui témoigner son mépris. Montoni, attiré par l'apparente
richesse de madame Chéron, se trouva singulièrement déchu de ses
espérances. Séduit par les ruses qu'elle avait mises en oeuvre tant
qu'elle l'avait cru nécessaire, il s'était vu duper dans une affaire où
lui-même il avait voulu tromper. Il avait été joué par les finesses
d'une femme dont il estimait fort peu l'intelligence, et se trouvait
avoir sacrifié son orgueil et sa liberté, sans se préserver de la ruine
désastreuse suspendue sur sa tête. Madame Montoni avait placé sur
elle-même la plus grande partie de sa fortune. Montoni s'était emparé du
reste; et quoique la somme qu'il en avait réalisée fût inférieure à son
attente comme à ses besoins, il avait emporté cet argent à Venise, pour
en imposer au public et tenter la fortune par un dernier effort.
Les ouvertures qu'on avait faites à Valancourt sur le caractère et la
position de Montoni, n'étaient que trop exactes. C'était au temps,
c'était aux occasions à dévoiler le mystère.
Madame Montoni n'était pas de caractère à souffrir une injure avec
douceur, encore moins à la ressentir avec dignité. Son orgueil exaspéré
se déployait avec toute la violence, toute l'aigreur d'un esprit étroit
ou tout au moins fort mal réglé. Elle ne voulait pas même reconnaître
que sa duplicité avait en quelque sorte provoqué un pareil mépris. Elle
persista à croire qu'elle seule était à plaindre, et que Montoni était
seul à blâmer. Peu capable de saisir quelque idée morale d'obligation,
elle n'en concevait la force que lorsqu'on les violait à son égard. Sa
vanité souffrait déjà cruellement du mépris ouvert de son époux; il lui
restait à souffrir davantage en découvrant l'état de ses biens. Le
désordre de sa maison apprenait une partie de la vérité aux personnes
sans passion; mais celles qui voulaient très-décidément ne croire que
selon leurs désirs, étaient tout à fait aveuglées. Madame Montoni ne se
croyait guère moins qu'une princesse, étant souveraine d'un palais à
Venise et d'un château dans l'Apennin. Quelquefois Montoni parlait
d'aller pour quelques semaines à son château d'Udolphe. Il voulait en
examiner l'état et y recevoir ses revenus. Il paraissait que depuis deux
ans il n'en avait pas approché, et que le château était abandonné aux
soins d'un ancien domestique, que Montoni appelait son intendant.
Emilie entendait parler de ce voyage avec plaisir; il lui promettait des
idées nouvelles et quelque intervalle aux assiduités de Morano.
D'ailleurs, à la campagne, elle aurait plus de loisir pour s'occuper de
Valancourt, pour se livrer à la mélancolie en se peignant son image,
pour se retracer les environs de la vallée que sanctifiait la mémoire de
ses parents. Ces tableaux qu'elle se faisait étaient plus doux à son
coeur que toute la magnificence des assemblées.
Le comte Morano ne s'en tint pas longtemps au langage muet de
l'empressement. Il déclara sa passion à Emilie, et fit ses propositions
à Montoni, qui les agréa en dépit des refus d'Emilie. Encouragé par
Montoni, et surtout par une aveugle vanité, le comte ne désespéra point
de son succès. Emilie fut surprise et vivement offensée de sa
persévérance.
Morano passait presque tout son temps chez Montoni; il y dînait
habituellement, et il suivait partout madame Montoni et Emilie.
Une seconde lettre de M. Quesnel annonça son arrivée et celle de sa
femme à Miarenti: elle contenait quelques détails sur le heureux hasard
qui le conduisait en Italie, et finissait par une pressante invitation
pour Montoni, son épouse et sa nièce, de le visiter dans sa nouvelle
possession.
Emilie reçut, à peu près dans le même temps, une lettre bien plus
intéressante, et qui, pour quelque temps, adoucit l'amertume de son
coeur. Valancourt espérant qu'elle pouvait être encore à Venise, avait
hasardé une lettre par la poste: il lui parlait de son amour, de ses
inquiétudes et de sa constance. Il avait langui à Toulouse encore
quelque temps après son départ; il y avait goûté le plaisir d'errer dans
tous les lieux où elle avait eu l'habitude de se trouver; il en était
parti pour se rendre au château de son frère, dans le voisinage de la
vallée. Il ajoutait: «Si mon service et mon devoir ne m'obligeaient pas
à rejoindre mon régiment, je ne sais pas quand j'aurais assez de courage
pour m'éloigner d'un lieu que votre souvenir me rend si cher. Le
voisinage de la vallée est le seul motif qui m'ait retenu si longtemps à
Estuvière.»
Dans une autre partie de la lettre, il écrivait: «Vous devez voir que ma
lettre est datée de plusieurs jours différents. Regardez ces premières
lignes, et vous verrez que je les écrivis bientôt après votre départ de
France.
«Je viens d'apprendre une circonstance qui détruit à la fois toutes mes
illusions. Elle me résigne à la nécessité de rejoindre mon régiment. Je
ne puis plus errer sous ces ombrages chéris où je vous trouvais en
pensée. La vallée est louée. J'ai lieu de croire que c'est à votre insu,
d'après ce que Thérèse m'a dit ce matin, et c'est pour cela que je vous
en parle. Elle fondait en larmes en me racontant qu'elle allait quitter
le service de sa chère maîtresse et le château où elle avait passé tant
d'années heureuses: et tout ceci, ajoutait-elle, sans une lettre de
mademoiselle qui m'en adoucisse la douleur. C'est l'ouvrage de M.
Quesnel; et j'ose dire qu'elle ignore elle-même tout ce qui va se passer
ici.
«Thérèse m'apprit qu'elle avait reçu une lettre de lui. Il lui annonçait
que le château était loué; qu'on n'avait plus besoin de ses services, et
qu'elle eût à déloger dans la semaine où elle recevrait cette nouvelle.»
Cette lettre fit verser bien des larmes à Emilie, mais des larmes de
tendresse et de satisfaction, en apprenant que Valancourt se portait
bien, et que l'absence ni le temps n'avaient effacé son image. Cette
lettre était remplie de choses qui la touchèrent. Avec quelle
sensibilité Valancourt racontait ses visites à la vallée, rendait compte
des émotions délicates que ce lieu réveillait en lui! Elle eut bien de
la peine à se distraire de Valancourt. Quant à l'avis qu'il lui donnait
sur la vallée, elle était surprise et blessée que M. Quesnel eut loué
son habitation sans daigner même la consulter. Ce procédé montrait assez
à quel point il croyait son autorité absolue, et ses pouvoirs illimités
dans le maniement de ses affaires.
Emilie pleurait amèrement en faisant ces réflexions. Elle chercha ce
qu'elle pouvait faire pour Thérèse, comment elle s'expliquerait à ce
sujet avec M. Quesnel. Elle craignait beaucoup que son âme glacée ne
sentît rien. Elle voulut s'informer si, dans ses lettres à Montoni, M.
Quesnel faisait mention de ses affaires, et bientôt Montoni lui en
fournit l'occasion: il la fit prier de passer dans son cabinet. Elle ne
doutait pas qu'il n'eût à lui communiquer la partie de la lettre de M.
Quesnel, relative à son opération de la vallée; elle s'y rendit
promptement. Il était seul.
J'écrivais à M. Quesnel, lui dit-il quand elle parut; c'est une réponse
à la lettre que j'en ai reçue dernièrement. Je désirais vous entretenir
sur un article de cette lettre.
--Je désirais aussi, monsieur, vous entretenir à ce sujet, répondit
Emilie.
--C'est une chose très-intéressante pour vous, reprit Montoni; vous la
voyez, sans doute, sous le même rapport que moi; car on ne peut
l'envisager sous aucun autre: vous conviendrez que toute objection
fondée sur _le sentiment_, comme on l'appelle, doit céder à des
considérations d'un avantage plus solide.
--En accordant ceci, dit Emilie modestement, il me semble que les
considérations d'humanité doivent entrer aussi dans le calcul; mais je
crains qu'il ne soit trop tard pour délibérer sur ce plan, et je
regrette qu'il ne soit plus en mon pouvoir de le rejeter.
--Il est trop tard, dit Montoni; mais je suis bien aise de voir que vous
vous soumettez à la raison et à la nécessité, sans vous livrer à des
plaintes inutiles. J'applaudis singulièrement à cette conduite; elle
annonce une force d'âme dont votre sexe est rarement capable. Quand vous
aurez quelques années de plus, vous reconnaîtrez le service que vos amis
vous rendent en vous retirant des romanesques illusions du _sentiment_;
vous les regarderez comme des lisières d'enfance qu'il faudrait briser
en sortant de nourrice. Je n'ai pas fermé ma lettre, et vous pouvez y
ajouter quelques lignes pour informer votre oncle de votre consentement:
vous le verrez bientôt. Mon intention est de vous mener à Miarenti sous
peu de jours avec madame Montoni; vous pourrez causer de cette affaire.
Emilie écrivit sur le dos du papier les lignes suivantes:
«Il est à présent inutile, monsieur, de vous présenter des observations
sur l'objet dont le signor Montoni m'apprend qu'il vous écrit. J'aurais
pu désirer qu'on eût conclu l'affaire moins précipitamment; cela
m'aurait donné du temps pour vaincre ce que le signor appelle des
_préjugés_, et dont le poids accable mon coeur. Puisque la chose est
faite, je m'y soumets; mais, malgré ma soumission, j'ai bien des choses
à dire sur d'autres points relatifs au même sujet, et je les réserve
pour le moment où j'aurai l'honneur de vous voir. Je vous prie,
monsieur, en attendant, de vouloir bien prendre soin de la pauvre
Thérèse, en considération, monsieur, de votre nièce affectionnée
«EMILIE SAINT-AUBERT.»
Montoni sourit ironiquement à ce qu'avait écrit Emilie, mais il ne lui
fit aucune objection. Elle se retira dans son appartement, et commença
une lettre pour Valancourt; elle y rapportait les particularités de son
voyage et son arrivée à Venise. Elle y décrivait les scènes les plus
frappantes de son passage des Alpes, ses émotions à la première vue de
l'Italie, les moeurs et le caractère du peuple qui l'entourait, et
quelques détails sur la conduite de Montoni. Elle évita de nommer le
comte Morano; elle parla bien moins encore de la déclaration qu'il avait
faite; elle savait combien le véritable amour est prompt à s'effrayer.
Le jour suivant, le comte dîna chez Montoni; il était d'une rare gaieté.
Emilie remarqua, dans ses manières avec elle, un air de confiance et de
joie qu'il n'avait jamais eu: elle s'efforça de le réprimer en
redoublant sa froideur habituelle, mais elle n'y réussit pas. Il parut
épier l'occasion de l'entretenir sans témoins; mais Emilie lui répliqua
toujours qu'elle ne voulait rien entendre de ce qu'il ne voulait pas
dire tout haut.
Sur le soir, madame Montoni et sa société allèrent se promener sur la
mer; le comte en conduisant Emilie à son _zendaletto_, porta sa main
jusqu'à ses lèvres, et la remercia de la condescendance qu'elle avait
daigné lui montrer. Emilie, surprise et mécontente, se hâta de retirer
sa main, et crut qu'il plaisantait. Mais, quand au bas de la terrasse
elle vit à la livrée que c'était le _zendaletto_ du comte, et que le
reste de la société, s'étant arrêté dans les gondoles, était au moment
de partir, elle résolut de ne point souffrir un entretien particulier,
elle lui donna le bonsoir et retourna vers le portique. Le comte la
suivit, priant et suppliant Montoni, qui parut et fit trêve aux
sollicitations. Il prit Emilie par la main, et la mena au _zendaletto_;
Emilie priait tout bas Montoni de considérer l'inconvenance de cette
démarche.
--Ce caprice est intolérable, dit-il, et je n'y céderai point. Je ne
vois ici nulle inconvenance.
De ce moment, l'éloignement d'Emilie pour le comte devint une sorte
d'horreur; l'audace inconcevable avec laquelle il continuait de la
poursuivre en dépit de son refus, l'indifférence qu'il témoignait pour
son opinion particulière, tant que Montoni favoriserait ses prétentions,
tout se réunissait pour augmenter l'excessive répugnance qu'elle n'avait
jamais cessé de ressentir pour lui. Elle fut pourtant un peu moins
mécontente en apprenant que Montoni serait de la partie. Il se mit d'un
côté, Morano se plaça de l'autre; on ne dit pas un mot pendant que les
gondoliers préparaient leurs rames. Emilie frémissait de l'entretien qui
suivrait ce silence; elle eut enfin assez de courage pour le rompre par
quelques paroles oiseuses, à dessein de prévenir les beaux discours de
l'un et les reproches de l'autre.
--J'étais impatient, lui dit le comte, de vous exprimer la
reconnaissance que j'ai de vos bontés; mais je dois aussi des
remercîments au signor Montoni, qui m'a procuré l'occasion que je
désirais si vivement.
Emilie regarda le comte avec un mélange de surprise et de
mécontentement.
--Quoi donc! continua-t-il, voudriez-vous diminuer le charme de ce
moment délicieux? Pourquoi me rejeter dans les perplexités du doute, et
démentir, par vos regards, la faveur de vos dernières déclarations? Vous
ne pouvez douter de ma sincérité, de toute l'ardeur de ma passion. Il
est inutile, charmante Emilie, sans doute il est bien inutile que vous
cherchiez plus longtemps à déguiser vos sentiments.
--Si je les avais jamais déguisés, monsieur, reprit Emilie après avoir
recueilli ses esprits, sans doute il serait inutile de dissimuler plus
longtemps. J'avais espéré que vous m'épargneriez la nécessité de les
déclarer encore; mais puisque vous m'y forcez, entendez-moi protester,
et pour la dernière fois, que votre persévérance vous prive même de
l'estime dont j'étais disposée à vous croire digne.
--Pour le coup, s'écria Montoni, cela passe mon attente; j'avais reconnu
des caprices dans les femmes, mais... Observez, mademoiselle Emilie, que
si le comte est votre amant, moi je ne le suis point, et je ne servirai
point de jouet à vos capricieuses incertitudes. On vous propose une
alliance dont toute famille se trouverait honorée: la vôtre n'est pas
noble, souvenez-vous-en; vous avez résisté longtemps à mes remontrances,
mon honneur est maintenant engagé; je n'entends pas souffrir qu'on y
porte atteinte. Vous persisterez, s'il vous plaît, dans la déclaration
que vous m'avez chargé de faire au comte.
--Il faut certainement que vous soyez dans l'erreur, monsieur, dit
Emilie; mes réponses sur ce sujet ont été constamment les mêmes; il est
indigne de vous de m'accuser de caprices. Si vous avez consenti,
monsieur, à vous charger de mes réponses, c'est un honneur que je ne
sollicitais pas: j'ai déclaré moi-même au comte Morano ainsi qu'à vous,
monsieur, que jamais je n'accepterais l'honneur qu'il veut bien me
faire, et je le répète.
Le comte regardait Montoni d'un air de surprise: le maintien de
celui-ci montrait aussi de la surprise, mais une surprise mêlée
d'indignation.--Il y a ici autant d'audace que de caprice, dit-il enfin.
Nierez-vous vos propres mots, madame?
--Une telle question ne mérite point de réponse, monsieur, reprit Emilie
en rougissant: vous vous la rappellerez, et vous vous repentirez de
l'avoir faite.
--Répondez catégoriquement, répliqua Montoni, dont la voix s'élevait
avec une nouvelle véhémence. Voulez-vous nier vos propres mots?
voulez-vous nier que tout à l'heure vous avez reconnu qu'il était trop
tard pour échapper à vos engagements; que vous avez accepté la main du
comte? voulez-vous le nier?
--Je nierai tout cela, parce qu'aucun mot de ma bouche n'a jamais rien
exprimé de semblable.
--Nierez-vous, ce que vous avez écrit à M. Quesnel, votre oncle? Si vous
le faites, votre écriture portera témoignage contre vous. Qu'avez-vous à
dire maintenant? continua Montoni, se prévalant du silence et de la
confusion d'Emilie.
--Je m'aperçois, monsieur, que vous êtes dans une grande erreur, et que
j'ai moi-même été trompée.
--Plus de duplicité, je vous en prie. Soyez franche et sincère, si cela
se peut.
--Je l'ai toujours été, monsieur, et je n'ai sûrement aucun mérite à
cela. Je n'ai rien à dissimuler.
--Qu'est-ce donc que cela? s'écria Morano avec émotion.
--Suspendez votre jugement, comte, répliqua Montoni; les idées d'une
femme sont impénétrables. A présent, madame, venons à l'explication...
--Excusez-moi, monsieur, si je suspends cette explication jusqu'au
moment où vous paraîtrez plus disposé à la confiance; tout ce que je
dirais en ce moment ne servirait qu'à m'exposer à l'insulte.
--Une explication, je vous prie, dit Morano.
--Parlez, reprit Montoni, je donne toute confiance. Ecoutons.
--Souffrez que je vous conduise à un éclaircissement en vous faisant une
question.
--Mille, si cela vous plaît, dit Montoni dédaigneusement.
--Quel était le sujet de votre lettre à M. Quesnel?
--Eh! que pouvait-il être? L'offre honorable du comte Morano.
--Alors, monsieur, nous nous sommes tous les deux trompés étrangement.
--Nous nous sommes aussi mépris, je le suppose, dit Montoni, dans la
conversation qui précéda la lettre. Je dois vous rendre justice; vous
êtes ingénieuse à faire naître un malentendu.
Emilie tâchait de retenir ses larmes et de répondre avec
fermeté.--Permettez-moi, monsieur, de m'expliquer entièrement, ou de
garder un silence absolu.
--Montoni, s'écria le comte, laissez-moi plaider ma propre cause; il est
évident que vous n'y pouvez rien.
--Toute conversation sur ce sujet, monsieur, dit Emilie, est au moins
inutile; si vous voulez m'obliger, ne la prolongez pas.
--Il est impossible, madame, que j'étouffe une passion qui fait le
charme et le tourment de ma vie. Je vous aimerai toujours, je vous
poursuivrai avec une ardeur infatigable; quand vous serez convaincue et
de la force et de la constance de ma passion, votre coeur se fléchira à
la pitié, et peut-être au repentir.
Un rayon de lune, qui tomba sur la physionomie de Morano, découvrit le
trouble et les agitations de son âme.
--C'en est trop, s'écria soudain le comte. Signor Montoni, vous
m'abusez, et c'est à vous que je demande explication.
--A moi, monsieur? Vous l'aurez, murmura Montoni.
--Vous m'avez trompé, continua Morano, et vous voulez punir l'innocence
du mauvais succès de vos projets.
Montoni sourit dédaigneusement. Emilie, épouvantée des suites que cette
dispute pouvait avoir, ne put garder le silence plus longtemps. Elle
expliqua le sujet de la méprise; elle déclara qu'elle n'avait entendu
consulter Montoni que sur la location de la vallée. Elle conclut en le
priant d'écrire sur-le-champ à M. Quesnel, et de réparer cette erreur.
Le comte Morano se contenait à peine; néanmoins, tandis qu'elle parlait,
l'attention de l'un et de l'autre était captivée par ses discours; et
son effroi à peu près calmé, Montoni pria le comte d'ordonner qu'on
revînt à Venise, et lui promit alors un entretien particulier. Morano se
rendit à sa demande.
Emilie, consolée par la perspective de quelque repos, employa ses soins
conciliants à prévenir toute explosion entre deux personnes qui venaient
de la persécuter, et même de l'insulter sans ménagement.
Elle reprit un peu ses esprits quand elle entendit encore une fois les
chansons et les rires qui résonnaient sur le grand canal. Le
_zendaletto_ s'arrêta sous la maison de Montoni; le comte conduisit
Emilie dans une salle où Montoni la prit par le bras, et lui dit quelque
chose à voix basse. Morano baisa la main qu'il tenait, nonobstant
l'effort d'Emilie pour la dégager des siennes; il lui souhaita le
bonsoir avec un accent et un regard dont l'expression n'était pas
douteuse, et retourna au _zendaletto_, accompagné de Montoni.
Emilie, dans son appartement, considéra avec une extrême inquiétude la
conduite injuste et tyrannique de Montoni, la persévérance impudente de
Morano, et sa triste situation à elle-même, loin de ses amis et de sa
patrie. Elle regardait en vain Valancourt comme son protecteur; il était
retenu loin d'elle par son service; mais c'était au moins une
consolation de savoir qu'il existait dans le monde une personne qui
partageait ses peines, et dont les voeux ne tendaient qu'à l'en
délivrer. Elle résolut néanmoins de ne pas lui causer une douleur
inutile, en lui disant pourquoi elle regrettait d'avoir rejeté le
jugement qu'il portait sur Montoni. Ce regret n'allait pourtant pas
jusqu'à la faire repentir d'avoir écouté le désintéressement et la
délicatesse, et d'avoir refusé la proposition d'un mariage clandestin.
Elle fondait quelque espoir sur sa prochaine entrevue avec son oncle.
Elle était décidée à lui peindre sa détresse, et à le prier de permettre
qu'elle l'accompagnât, lui et madame Quesnel, à leur retour en France.
Elle se souvint tout à coup que la vallée, sa demeure chérie, son unique
asile, ne serait plus à elle de longtemps. Ses larmes coulèrent
abondamment: elle craignit de trouver peu de pitié dans un homme comme
M. Quesnel, qui disposait de sa propriété sans daigner même la
consulter, et congédiait une servante âgée et fidèle, qu'il laissait
sans ressource et sans asile. Mais quoiqu'il fût certain qu'elle n'avait
plus de maison en France, et qu'elle s'y connût peu d'amis, elle voulait
y retourner, et se dérober, s'il lui était possible, à la domination de
Montoni; sa tyrannie envers elle, sa dureté envers les autres, lui
paraissaient insupportables. Elle n'avait pas le désir d'habiter avec
son oncle M. Quesnel. La conduite de celui-ci, à l'égard de son père et
d'elle-même, suffisait bien pour la convaincre qu'elle ne ferait que
changer d'oppresseurs.
La conduite de Montoni, dans sa lettre à M. Quesnel, lui paraissait
singulièrement suspecte. Il pouvait, dans le principe, avoir été trompé;
mais elle craignait qu'il ne persistât volontairement dans son erreur
pour l'intimider, la plier à ses désirs, et la forcer d'épouser le
comte. Que cela fût ou non, elle n'en était pas moins empressée de
s'expliquer avec M. Quesnel: elle considérait sa prochaine visite avec
un mélange d'impatience, d'espérance et de crainte.
Le jour suivant, madame Montoni, seule avec Emilie, parla du comte
Morano. Elle parut surprise que, la veille, elle n'eût pas joint les
autres gondoles, et qu'elle eût repris si brusquement la route de
Venise. Emilie raconta tout ce qui s'était passé; elle exprima son
chagrin de la méprise arrivée entre elle et Montoni, et pria sa tante
d'interposer ses bons offices pour qu'il donnât enfin au comte un refus
décisif et formel; mais elle s'aperçut bientôt que madame Montoni
n'ignorait pas le dernier entretien, quand elle avait commencé celui-ci.
--Je n'ai pas la prétention, ma nièce, de rien comprendre à ce fatras de
beaux sentiments; vous en avez la gloire à vous toute seule: mais je
voudrais vous enseigner un peu de bon sens, et ne pas vous voir la
merveilleuse sagesse de mépriser votre bonheur.
--Cela ne serait plus sagesse, mais folie, dit Emilie: la sagesse n'a
pas de plus belle perspective que celle d'arriver au bonheur. Vous
accorderez, madame, que nos idées peuvent différer quant au bonheur. Je
ne doute pas que vous ne désiriez le mien; mais je crains que vous ne
vous trompiez dans les moyens de me le procurer.
--Je ne me vante point, ma nièce, d'une éducation aussi savante que
celle qu'il a plu à votre père de vous donner. Je ne me pique point de
comprendre ces belles dissertations sur le bonheur: je me contente du
sens commun. Il eût été fort heureux, pour votre père et pour vous,
qu'il fût entré pour quelque chose dans ses recherches.
Emilie, vivement offensée de pareilles réflexions sur la mémoire de son
père, méprisa ce discours, comme il méritait de l'être.
Durant le peu de jours qui s'écoulèrent entre cette conversation et le
départ pour Miarenti, Montoni n'adressa pas une seule fois la parole à
Emilie: ses regards exprimaient son ressentiment; mais Emilie s'étonnait
beaucoup qu'il pût s'abstenir d'en renouveler le sujet. Elle fut encore
plus surprise de voir que, pendant les trois jours, le comte ne parût
pas, et que Montoni ne prononçât pas même son nom. Plusieurs conjectures
s'élevèrent dans son esprit: elle craignait quelquefois que la querelle
ne se fût renouvelée et ne fût devenue fatale au comte; quelquefois elle
penchait à espérer que la lassitude et le dégoût avaient suivi la
fermeté de son refus, et que ses projets étaient abandonnés. Enfin elle
se figurait encore que le comte recourait au stratagème, suspendait ses
visites, obtenait de Montoni qu'il ne le nommât pas, dans l'espoir que
la reconnaissance et la générosité feraient tout sur elle, et
détermineraient un consentement qu'il n'attendait plus de l'amour.
Elle passait le temps dans ces vaines conjectures, cédant tour à tour à
l'espérance et à la crainte: Montoni se mit en route pour Miarenti, et
ce jour, comme les précédents, s'écoula sans voir le comte, et sans
entendre parler de lui.
Montoni s'étant décidé à ne point quitter Venise avant le soir, pour
éviter les chaleurs et jouir du frais de la nuit, on s'embarqua pour
gagner la Brenta une heure avant le soleil couché. Emilie, assise seule
près de la poupe, contemplait en silence les objets qui fuyaient à
mesure que la barque avançait: elle voyait les palais disparaître peu à
peu confondus avec les flots; bientôt les étoiles succédèrent aux
derniers rayons du soleil couchant; une nuit tranquille et fraîche vint
l'inviter à de douces rêveries, qui n'étaient troublées que par le bruit
momentané des rames et le faible murmure des eaux.
Cependant on arrive à l'embouchure de la Brenta; des chevaux sont
attelés à la barque et la font remonter rapidement entre deux rives,
qu'ornaient à l'envie des bois élevés, des jardins voluptueux, de riches
palais et des bosquets parfumés de myrtes et d'orangers.
Emilie, rappelée à de tendres souvenirs, songea alors aux belles soirées
qu'elle avait passées à la vallée; elle se souvint de toutes celles que,
près de Toulouse, elle avait passées avec Valancourt, dans les jardins
de sa tante.
Perdue dans ses tristes rêveries, et répandant souvent des larmes,
Emilie fut appelée par Montoni: elle le suivit dans la cabane; des
rafraîchissements y étaient disposés, et sa tante s'y trouvait seule. La
physionomie de madame Montoni était enflammée d'une colère, dont la
cause semblait être une conversation qu'elle venait d'avoir avec son
époux; Montoni la regardait avec un air de courroux et de mépris, et
tous deux quelque temps gardèrent le silence. Montoni parla à Emilie de
Quesnel:--Vous ne comptez pas, j'espère, persister à soutenir que vous
ignoriez le sujet de ma lettre.
--Depuis votre silence j'avais espéré, monsieur, qu'il n'était plus
nécessaire d'insister, et que vous aviez reconnu votre erreur.
--Vous aviez espéré l'impossible, s'écria Montoni: il eût été aussi
raisonnable à moi d'attendre de votre sexe une conduite conséquente et
de la franchise, qu'à vous d'imaginer que vous pourriez me convaincre
d'erreur.
Emilie rougit et garda le silence: elle aperçut alors trop clairement
qu'elle avait en effet espéré l'impossible, et que là où il n'avait
point existé d'erreur, on ne pouvait amener la conviction; il était
évident que la conduite de Montoni n'avait point été l'effet d'une
méprise, mais celui d'un dessein concerté.
Impatiente d'échapper à une conversation aussi affligeante qu'humiliante
pour elle, Emilie retourna sur le tillac, et reprit sa place près de la
poupe, sans redouter le froid. Il ne s'élevait aucune vapeur des eaux,
et l'air était sec et tranquille. Là du moins la bonté de la nature lui
accorda le repos que Montoni lui refusait.
Lorsque, éveillée par la voix d'un des guides ou par quelque mouvement
dans la barque, elle retombait dans ses réflexions, elle songeait
d'avance à la réception que lui feraient M. et madame Quesnel, et ce
qu'elle dirait au sujet de la vallée. Puis elle tâchait de détourner son
esprit d'un sujet aussi fatigant, en s'amusant à distinguer les détails
du beau pays qu'on apercevait au clair de lune. Pendant que son
imagination s'égarait ainsi, elle découvrit un bâtiment qui s'élevait
au-dessus des arbres. A mesure que la barque s'avançait, elle entendait
des voix; bientôt elle distingua le portique élevé d'une belle maison
ombragée de pins et de sycomores. Elle la reconnut pour la maison même
qu'on lui avait montrée comme la propriété du parent de madame Quesnel.
La barque s'arrêta près d'un escalier de marbre qui conduisait à terre.
Les arcades du portique étaient illuminées. Montoni envoya un de ses
gens, et débarqua avec sa famille. Ils trouvèrent M. et madame Quesnel
au milieu de quelques amis, assis sur des sophas, sous le portique,
jouissant du frais de la nuit, mangeant des fruits et des glaces, tandis
que plusieurs domestiques, à quelque distance, formaient une jolie
sérénade. Emilie était accoutumée aux moeurs des pays chauds, et ne fut
point surprise de trouver M. et madame Quesnel sous leur portique, à
deux heures après minuit.
Après les compliments d'usage, la compagnie se plaça sous le portique,
et d'une salle voisine où était étalée une profusion de mets, de
nombreux serviteurs apportèrent des rafraîchissements.
M. Quesnel entretint particulièrement Montoni de ses propres affaires
avec son ton ordinaire d'importance. Il vanta ses nouvelles
acquisitions, et plaignit avec affectation Montoni de quelques pertes
récentes que celui-ci avait essuyées. Ce dernier, dont l'orgueil était
du moins capable de mépriser une telle ostentation, découvrait aisément,
sous une feinte compassion, la véritable malignité de Quesnel. Il
l'écouta avec un dédaigneux silence; mais quand il eut nommé sa nièce,
ils se levèrent tous les deux et se promenèrent dans les jardins.
Emilie cependant se rapprocha de madame Quesnel, qui parlait de la
France. Le nom même de sa patrie lui était cher. Elle trouvait du
plaisir à considérer une personne qui en sortait. Ce pays d'ailleurs
était habité par Valancourt. Elle écoutait madame Quesnel dans le bien
faible espoir que peut-être elle pourrait le nommer. Madame Quesnel qui,
pendant son séjour en France, parlait avec extase de l'Italie, ne
parlait en Italie que des délices de la France, et s'efforçait d'exciter
l'étonnement et l'envie en racontant toutes les belles choses qu'elle
avait eu le bonheur d'y voir.
Emilie attendit en vain le nom de Valancourt. Madame Montoni parla à son
tour des charmes de Venise, et du plaisir qu'elle se promettait en
visitant le château de Montoni dans l'Apennin. Ce dernier point n'était
mis en avant que par vanité. Emilie savait bien que sa tante prisait peu
les grandeurs solitaires, et celles surtout que présentait le château
d'Udolphe. La conversation continua; on se chagrina mutuellement autant
que la politesse pouvait le permettre, par une réciproque ostentation.
Couchés sur des sophas sous un élégant portique, environnés des prodiges
de la nature et de l'art, des êtres sensibles eussent éprouvé des
mouvements de bienveillance, d'heureuses dispositions, et eussent cédé
avec transport à toutes les douceurs de ces enchantements.
Bientôt après le jour parut: le soleil se leva, et permit aux yeux
surpris de contempler le magnifique spectacle qu'offraient au loin les
montagnes couvertes de neige, leurs cimes garnies de vastes forêts, et
les riches plaines qui s'étendaient à leurs pieds.
Les paysans qui se rendaient au marché, passaient dans leurs bateaux
pour aller jusqu'à Venise, et formaient un tableau nouveau sur la
Brenta. Les parasols de toile peinte, que la plupart portaient pour se
garantir du soleil, les piles de fruits et de fleurs qu'ils arrangeaient
dessous, la parure simple et pittoresque des jeunes filles, tout
l'ensemble était aussi riant que remarquable. La rapidité du courant, la
vivacité des rames, le choeur de tous ces paysans qui chantaient à
l'ombre de leurs voiles, le son de quelqu'instrument champêtre touché
par quelque jeune fille auprès de sa rustique cargaison, il semblait que
la scène eût pris un caractère de fête.
Quand Montoni et M. Quesnel eurent joint les dames, on se promena dans
les jardins, dont la charmante distribution réussit à distraire Emilie.
Cependant le soleil s'élevait sur l'horizon, et la chaleur commençait à
se faire sentir. La compagnie quitta le jardin, et chacun alla chercher
le repos.