CHAPITRE XIII.

Les voitures furent de bonne heure à la porte. Le fracas des domestiques

qui allaient, venaient et se heurtaient dans les galeries tirèrent

Emilie d'un sommeil fatigant. Son esprit agité lui avait présenté toute

la nuit les plus effrayantes images et l'avenir le plus sombre. Elle

s'efforça de bannir ces sinistres impressions, mais elle passait d'un

mal imaginaire à la certitude d'un mal réel.

Les équipages étant enfin disposés, les voyageurs montèrent en voiture.

Emilie eût laissé le château sans éprouver un seul regret, si Valancourt

n'eût habité dans le voisinage.

D'une petite éminence, elle regarda les longues plaines de Gascogne et

les sommets irréguliers des Pyrénées qui s'élevaient au loin sur

l'horizon, et qu'éclairait le soleil levant. Montagnes chéries,

disait-elle en elle-même, que de temps s'écoulera avant que je vous

revoie! Que de malheurs, dans cet intervalle, pourront aggraver ma

misère! Oh! si je pouvais être certaine que je reviendrai jamais, et que

Valancourt vivra un jour pour moi, je partirais en paix! Il vous verra,

il vous contemplera, lorsque moi, je serai loin d'ici!

Les arbres qui bordaient la route et formaient une ligne de perspective

avec les lointains prolongés, étaient près d'en ôter la vue; mais les

montagnes bleues se distinguaient encore à travers le feuillage, et

Emilie ne quitta pas la portière qu'elle ne les eût absolument perdues

de vue.

Un autre objet s'empara bientôt de son attention. Elle avait à peine

remarqué un homme qui marchait le long du chemin avec un chapeau

rabattu, mais orné d'un plumet militaire. Au bruit des roues, il se

retourna; elle reconnut Valancourt. Il fit un signe, s'approcha de la

voiture, et par la portière lui mit une lettre dans la main. Il

s'efforça de sourire à travers le désespoir qui se peignait sur son

visage; ce sourire sembla imprimé pour jamais dans l'âme d'Emilie; elle

s'élança à la portière, et le vit sur un petit tertre, appuyé contre de

grands arbres qui l'ombrageaient. Il suivit des yeux la voiture et

tendit les bras; elle continua de le regarder jusqu'à ce que

l'éloignement eût effacé ses traits et que la route, en tournant, l'eût

absolument privée de le voir.

On s'arrêta à un château pour y prendre le signor Cavigni, et les

voyageurs suivirent les plaines du Languedoc. Emilie était reléguée,

sans égards, avec la femme de chambre de madame Montoni, dans la seconde

voiture. La présence de cette fille l'empêcha de lire la lettre de

Valancourt. Elle ne voulait pas exposer l'émotion qu'elle en recevrait à

l'observation de personne. Néanmoins, tel était son désir de savourer ce

dernier adieu, que sa main tremblante fut mille fois au moment d'en

rompre le cachet.

Il est inutile de dire avec quelle émotion Emilie attendit toute la

soirée le coucher du soleil: elle le vit décliner sur des plaines à

perte de vue, elle le vit descendre et s'abaisser sur les lieux que

Valancourt habitait. Après ce moment, son esprit fut plus calme et plus

résigné; depuis le mariage de Montoni et de sa tante, elle ne s'était

pas encore sentie si tranquille.

Pendant plusieurs jours les voyageurs traversèrent le Languedoc; ils

entrèrent en Dauphiné. Après quelque trajet dans les montagnes de cette

province romantique, ils quittèrent leurs voitures et commencèrent à

monter les Alpes. Ici, des scènes si sublimes s'offrirent à leurs yeux,

que les couleurs du langage ne devraient pas oser les peindre. Ces

nouvelles, ces étonnantes images occupèrent à tel point Emilie, qu'elles

écartèrent quelquefois l'idée constante de Valancourt; plus souvent

elles la rappelaient, elles ramenaient à son souvenir la vue des

Pyrénées, qu'ils avaient admirées ensemble, et dont elle croyait alors

que rien ne surpassait la beauté.

Pendant les premiers jours de ce voyage à travers les Alpes, la scène

présentait le mélange surprenant des déserts et des habitations, de la

culture et des friches. Au bord d'effrayants précipices, dans le creux

de ces rochers, au-dessous desquels on voyait flotter des nuages, on

découvrait des villages, des clochers, des monastères. De verts

pâturages, de riches vignobles, nuançaient leurs teintes, au pied de

rocs perpendiculaires dont les pointes de marbre ou de granit se

couronnaient de bruyères, ou ne montraient que des roches massives

entassées les unes sur les autres, terminées par des monceaux de neige,

et d'où s'élançaient les torrents qui grondaient au fond de la vallée.

La neige n'était pas encore fondue sur les hauteurs du mont Cénis, que

les voyageurs traversèrent; mais Emilie, en observant le lac de glace et

la vaste plaine qu'entouraient ces rocs brisés, se représenta facilement

la beauté dont ils s'orneraient quand la neige aurait disparu.

En descendant du côté de l'Italie, les précipices devinrent plus

effroyables, les aspects plus sauvages, plus majestueux; Emilie ne se

lassait point de regarder les sommets neigeux des montagnes aux

différentes époques du jour: ils rougissaient avec la lumière du matin,

et s'enflammaient à midi; le soir ils se revêtaient de pourpre; les

traces de l'homme ne se reconnaissaient qu'à la simple flûte du berger,

au cor du chasseur, ou à l'aspect d'un pont hardi jeté sur le torrent

pour emporter le chasseur sur les pas du chamois fugitif.

Madame Montoni n'était qu'effrayée en regardant les précipices au bord

desquels les porteurs couraient avec autant de légèreté que de vitesse,

et bondissaient comme des chamois; Emilie frissonnait aussi, mais ses

craintes étaient mêlées de tant de ravissement, d'admiration,

d'étonnement et de respect, qu'elle n'avait jamais rien éprouvé de

semblable.

Les porteurs s'arrêtèrent pour reprendre haleine, et les voyageurs

s'assirent sur la pointe d'un rocher. Montoni et Cavigni renouvelèrent

une dispute sur le passage d'Annibal à travers les Alpes; Montoni

prétendait qu'il était entré par le mont Cénis, et Cavigni soutenait que

c'était par le mont Saint-Bernard. Cette contestation présenta à

l'imagination d'Emilie tout ce qu'il avait dû souffrir dans cette hardie

et périlleuse aventure.

Madame Montoni, pendant ce temps, regardait l'Italie; elle contemplait

en imagination la magnificence des palais et la grandeur des châteaux

dont elle allait se trouver maîtresse à Venise et dans l'Apennin; elle

se croyait devenue leur princesse. A l'abri des alarmes qui l'avaient

empêchée à Toulouse de recevoir toutes les _beautés_ dont Montoni

parlait avec plus de complaisance pour sa vanité que d'égards pour leur

honneur ou de respect pour la vérité, madame Montoni projetait des

concerts, quoiqu'elle n'aimât pas la musique; des _conversazioni_,

quoiqu'elle n'eût aucun talent pour la conversation; elle voulait enfin

surpasser par la splendeur de ses fêtes et la richesse de ses livrées,

toute la noblesse de Venise.

La rivière Doria, qui jaillit sur le sommet du mont Cénis, et qui se

précipitait de cascade en cascade à travers les précipices de la route,

se ralentissait, sans cesser d'être romantique, en se rapprochant des

vallées du Piémont. Les voyageurs y descendirent avant le coucher du

soleil, et Emilie retrouva encore une fois la paisible beauté d'une

scène pastorale: elle voyait des troupeaux, des collines ornées de bois

et brillantes de verdure, des arbrisseaux charmants, et tels qu'elle en

avait vus balancer leurs trésors sur les Alpes elles-mêmes. Le gazon

était émaillé de fleurs printanières, de jaunes renoncules et de

violettes qui n'exhalent nulle part un aussi doux parfum. Emilie eût

bien désiré devenir une paysanne du Piémont, habiter ces riantes

chaumières ombragées d'arbres et appuyées sur les rochers; elle eût

voulu couler une vie tranquille au milieu de ces paysages; elle pensait

avec effroi aux heures, aux mois entiers qu'il fallait passer sous la

domination de Montoni.

Le site actuel lui retraçait souvent l'image de Valancourt; elle le

voyait sur la pointe d'un rocher, regardant avec extase la féerie qui

l'environnait: elle le voyait errer dans la vallée, s'arrêter souvent

pour admirer la scène, et dans le feu d'un poétique enthousiasme

s'élancer sur quelque rocher. Mais quand elle songeait ensuite au temps,

à la distance qui devaient les séparer, quand elle pensait que chacun de

ses pas ajoutait à cette distance, son coeur se déchirait, et le paysage

perdait tout son charme.

Après avoir traversé la Novalèse, ils atteignirent, après le soleil

couché, l'ancienne et petite ville de Suze, qui avait autrefois gardé le

passage des Alpes en Piémont. Depuis l'invention de l'artillerie, les

hauteurs qui la commandent en ont rendu les fortifications inutiles;

mais au clair de la lune, ces hauteurs romantiques, la ville au-dessous,

ses murailles, ses tours, les lumières qui en éclairaient une partie,

formaient pour Emilie un tableau fort intéressant. On passa la nuit dans

une auberge qui n'offrait pas de grandes ressources, mais l'appétit des

voyageurs donnait une délicieuse saveur aux mets les plus grossiers, et

la fatigue assurait leur sommeil. Ce fut là qu'Emilie entendit le

premier échantillon d'une musique italienne sur le territoire italien.

Assise, après souper, près d'une petite fenêtre ouverte, elle observait

l'effet du clair de lune sur les sommets irréguliers des montagnes; elle

se rappela que, par une nuit semblable, elle s'était une fois reposée

sur une roche des Pyrénées avec son père et Valancourt. Elle entendit

au-dessous d'elle les sons bien soutenus d'un violon; l'expression de

cet instrument, en harmonie parfaite avec les tendres émotions dans

lesquelles elle était plongée, la surprirent et l'enchantèrent à la

fois. Cavigni, qui s'approcha de la fenêtre, sourit de sa surprise. Bon!

lui dit-il, vous entendrez la même chose peut-être, dans toutes les

auberges: c'est un des enfants de notre hôte qui joue ainsi, je n'en

doute pas. Emilie, toujours attentive, croyait entendre un virtuose: un

chant mélodieux et plaintif l'entraîna par degrés à la rêverie; les

plaisanterie de Cavigni l'en tirèrent désagréablement; en même temps

Montoni ordonna de préparer les équipages de bonne heure, parce qu'il

voulait dîner à Turin.

Les mystères d'Udolphe · 第 19 / 52 题