CHAPITRE XII.

L'avarice de madame Chéron céda enfin à sa vanité. Quelques repas

splendides donnés par madame Clairval; l'adulation générale dont elle

était l'objet, augmentèrent l'empressement de madame Chéron pour assurer

une alliance qui l'élèverait tant à ses propres yeux et à ceux du monde.

Elle proposa le mariage prochain de sa nièce, et offrit d'assurer la dot

d'Emilie, pourvu que madame Clairval en fît autant pour son neveu.

Madame Clairval écouta la proposition; et considérant qu'Emilie était la

plus proche héritière de madame Chéron, elle l'accepta. Emilie ignorait

ces arrangements, quand madame Chéron l'avertit de se préparer pour ses

noces, qui devaient se faire incessamment. Emilie surprise, ne concevait

pas le motif d'une si soudaine conclusion, que Valancourt ne sollicitait

point. En effet, ne sachant rien des conventions des deux tantes, il

était loin d'espérer un si grand bonheur. Emilie montra de l'opposition.

Madame Chéron, aussi jalouse de son pouvoir qu'elle l'avait déjà été,

insista sur un prompt mariage avec autant de véhémence qu'elle en avait

rejeté d'abord les moindres apparences. Les scrupules d'Emilie

s'évanouirent, quand elle vit Valancourt, instruit alors de son bonheur,

venir la conjurer de lui en confirmer l'assurance.

Tandis qu'on faisait les préparatifs de ces noces, Montoni devenait

l'amant déclaré de madame Chéron. Madame Clairval fut très-mécontente

quand elle entendit parler de leur prochain mariage, et voulait rompre

celui de Valancourt, avec Emilie; mais sa conscience lui représenta

qu'elle n'avait pas le droit de la punir des torts d'autrui. Madame

Clairval, quoique femme du grand monde, était moins familiarisée que son

amie avec la méthode de tirer sa félicité de la fortune et des hommages

qu'elle attire, plutôt que de son propre coeur.

Emilie observa avec intérêt l'ascendant que Montoni avait acquis sur

madame Chéron, aussi bien que le rapprochement de ses visites. Son

opinion sur cet Italien était confirmée par celle de Valancourt, qui

avait toujours exprimé son extrême aversion pour lui. Un matin qu'elle

travaillait dans le pavillon, jouissant de la douce fraîcheur du

printemps, dont le coloris se répandait sur le paysage, Valancourt lui

faisait la lecture, et posait souvent le livre pour se livrer à la

conversation. On vint lui dire que madame Chéron la demandait à

l'instant; elle entra dans son cabinet, et compara avec surprise l'air

abattu de madame Chéron et le genre recherché de sa parure.--Ma nièce,

dit-elle; et elle s'arrêta avec un peu d'embarras. Je vous ai envoyé

chercher; Je... je... voulais vous voir. J'ai une nouvelle à vous

dire... de ce moment, vous devez considérer M. Montoni comme votre

oncle; nous sommes mariés de ce matin.

Montoni prit possession du château avec la facilité d'un homme qui

depuis longtemps le regardait comme le sien. Son ami Cavigni l'avait

singulièrement servi, en rendant à madame Chéron les soins et les

flatteries qu'elle exigeait, et auxquelles Montoni avait souvent peine à

se plier; il eut un appartement au château, et fut obéi des domestiques

comme le maître l'était lui-même.

Peu de jours après, madame Montoni, comme elle l'avait promis, donna un

repas très-magnifique à une compagnie fort nombreuse. Valancourt s'y

trouva; mais madame Clairval s'excusa d'en être. Il y eut concert, bal

et souper. Valancourt, comme de raison, dansa avec Emilie. Il ne pouvait

examiner la décoration de l'appartement sans se rappeler qu'elle était

faite pour d'autres fêtes. Cependant il tâchait de se consoler en

pensant que sous peu de temps elle reviendrait à sa destination. Toute

la soirée madame Montoni dansa, rit et parla sans cesse. Montoni,

silencieux, réservé, hautain même, semblait fatigué de cette

représentation et de la frivole société qui en était l'objet.

Ce fut le premier et dernier repas donné à l'occasion de ces noces.

Montoni, que son caractère sévère, son orgueil silencieux, empêchaient

d'animer ces fêtes, était pourtant très-disposé à les provoquer.

Rarement trouvait-il dans les cercles un homme qui eût plus de talents

ou plus d'esprit que lui. Tout l'avantage, dans ces sortes de réunions,

était donc toujours de son côté.

Peu de semaines s'étaient écoulées depuis ce mariage, quand madame

Montoni fit part à Emilie du projet qu'avait son mari de retourner en

Italie, aussitôt que les préparatifs du voyage seraient faits. Nous

irons à Venise, dit-elle; M. Montoni y possède une belle maison; nous

irons ensuite à son château en Toscane. Pourquoi prenez-vous donc un air

si sérieux, mon enfant? vous qui aimez tant les pays romantiques et les

belles vues, vous devriez être ravie de ce voyage.

--Est-ce que je dois en être? dit Emilie avec autant d'émotion que de

surprise.--Oui, certainement, répliqua sa tante; comment pouvez-vous

vous imaginer que nous vous laissions ici? Ah! je vois que vous pensez

au chevalier. Je ne crois pas qu'il soit instruit du voyage, mais il le

saura sûrement bientôt. M. Montoni est sorti pour en faire part à madame

Clairval, et lui annoncer que les noeuds proposés entre nos familles

sont absolument rompus.

L'insensibilité avec laquelle madame Montoni apprenait à sa nièce qu'on

la séparait peut-être pour toujours de l'homme à qui elle allait s'unir

pour la vie, ajouta encore au désespoir où la jeta cette nouvelle. Quand

elle put parler, elle demanda la cause d'un pareil changement envers

Valancourt; et l'unique réponse qu'elle obtint, fut que Montoni avait

défendu ce mariage, attendu qu'Emilie pouvait prétendre à de bien plus

grands partis.

Emilie était trop affligée pour employer la représentation ou la prière.

Quand, à la fin, elle voulut essayer ce dernier moyen, la parole lui

manqua, et elle se retira dans sa chambre pour réfléchir, si cela était

possible, à un coup si subit et si accablant. Il se passa longtemps

avant que ses esprits fussent assez remis pour lui permettre une

réflexion; mais celle qui se présenta fut triste et terrible. Elle jugea

que Montoni voulait disposer d'elle pour son propre avantage, et elle

pensa que son ami Cavigni était la personne pour laquelle il

s'intéressait. La perspective du voyage d'Italie devenait encore plus

fâcheuse, quand elle considérait la situation troublée de ce pays,

déchiré par des guerres civiles, en proie à toutes factions, et dans

lequel chaque château se trouvait exposé à l'invasion d'un parti opposé.

Elle considéra à quelle personne sa destinée allait être commise, à

quelle distance elle allait être de Valancourt. A cette idée, toute

image s'évanouit devant elle, et la douleur confondit toutes ses

pensées.

Elle passa quelques heures dans cet état de trouble; et quand on

l'avertit pour dîner, elle fit faire ses excuses. Madame Montoni était

seule, et les récusa. Emilie et sa tante parlèrent peu pendant le repas.

L'une était absorbée dans sa douleur, l'autre gonflée de dépit, à cause

de l'absence inattendue de Montoni. Sa vanité était piquée de cette

négligence, et la jalousie l'alarmait surtout sur ce qu'elle regardait

comme un engagement mystérieux. Quand on sortit de table, et qu'elles

furent seules, Emilie reparla de Valancourt; mais sa tante, aussi

insensible à la pitié qu'aux remords, devint presque furieuse de ce

qu'on mettait en question son autorité et celle de Montoni. Emilie, qui

avait évité avec sa douceur ordinaire une longue et déchirante

conversation, la soutint et se retira chez elle tout en larmes.

En traversant le vestibule, elle entendit quelqu'un entrer par la grande

porte: elle y jeta rapidement les yeux, crut voir Montoni, et doubla le

pas: mais elle reconnut bientôt la voix chérie de Valancourt.

Emilie, ô mon Emilie! s'écria-t-il d'un ton qu'étouffait l'impatience, à

mesure qu'il avançait et qu'il découvrait les traces du désespoir dans

les traits et l'air d'Emilie en pleurs; Emilie! il faut que je vous

parle, dit-il; j'ai mille choses à vous dire: conduisez-moi quelque part

où nous puissions causer en liberté. Vous tremblez! vous n'êtes pas

bien; laissez-moi vous conduire à un siége.

Il vit une porte ouverte, et prit vivement la main d'Emilie pour

l'entraîner dans cet appartement; mais elle essaya de la retirer, et lui

dit, avec un sourire languissant: Je suis déjà mieux. Si vous voulez

voir ma tante, elle est dans le salon.--C'est _à vous_ que je veux

parler, mon Emilie, répliqua Valancourt. Grand Dieu! en êtes-vous déjà à

ce point? Consentez-vous si facilement à m'oublier? Cette salle ne nous

convient point, j'y puis être entendu. Je ne veux de vous qu'un quart

d'heure d'attention.--Quand vous aurez vu ma tante, dit Emilie.--J'étais

assez malheureux en venant ici, s'écria Valancourt; ne comblez pas ma

misère par cette froideur, par ce cruel refus.

L'énergie avec laquelle il prononça ces mots la toucha jusqu'aux larmes;

mais elle persista à refuser de l'entendre, jusqu'à ce qu'il eût vu

madame Montoni. Où est son mari, où est-il, ce Montoni? dit Valancourt

d'une voix altérée. C'est à lui que je dois parler.

Emilie, effrayée des conséquences et de l'indignation qui étincelait

dans ses yeux, l'assura d'une voix tremblante que Montoni n'était pas à

la maison, et le conjura de modérer son ressentiment. Aux accents

entrecoupés de sa voix, les yeux de Valancourt passèrent à l'instant de

la fureur à la tendresse. Vous êtes mal, Emilie, dit-il; ils nous

perdront tous deux. Pardonnez-moi si j'ai osé douter de votre tendresse.

Emilie ne s'opposa plus à ce qu'il la conduisît dans un cabinet voisin.

La manière dont il avait nommé Montoni lui avait donné de si vives

alarmes sur le danger que lui-même pouvait courir, qu'elle ne songea

plus qu'à prévenir sa vengeance et ses affreuses suites. Il écouta ses

prières avec attention, et n'y répondit qu'avec des regards de désespoir

et de tendresse. Il cacha de son mieux ses sentiments pour Montoni, et

s'efforça d'adoucir ses terreurs. Elle distingua le voile dont il

couvrait son ressentiment, et son apparente tranquillité la troubla

encore davantage.

Emilie s'efforça de le calmer par les assurances d'un attachement

inviolable; elle lui représenta que dans un an environ elle serait

majeure, et que son âge alors la ferait sortir de tutelle. Ces

assurances consolaient peu Valancourt; il considérait qu'elle serait

alors en Italie, et au pouvoir de ceux dont la puissance sur elle ne

cesserait pas avec leurs droits. Il s'efforça pourtant d'en paraître

satisfait. Emilie, remise par la promesse qu'elle avait obtenue et par

le calme qu'il lui montrait, allait enfin le quitter quand sa tante

entra dans la chambre. Elle lança un coup d'oeil de reproche sur sa

nièce, qui se retira au même instant, et un de mécontentement et de

hauteur sur le malheureux Valancourt.

--Ce n'est pas la conduite que j'attendais de vous, monsieur, lui

dit-elle; je ne m'attendais pas à vous revoir dans ma maison, après

qu'on vous aurait informé que vos visites ne m'étaient plus agréables.

Je pensais encore moins que vous chercheriez à voir clandestinement ma

nièce, et qu'elle consentirait à vous recevoir.

Valancourt, voyant qu'il était nécessaire d'établir la justification

d'Emilie, assura que l'unique dessein de sa visite avait été de demander

un entretien à Montoni. Il en expliqua le motif avec la modération que

le sexe, plutôt que le caractère de madame Montoni, pouvait exiger de

lui.

Ses prières furent reçues avec aigreur. Elle se plaignit que sa prudence

eût cédé à ce qu'elle appelait sa compassion. Elle ajouta qu'elle

sentait si bien la folie de sa première condescendance, que, pour en

prévenir le retour, elle remettait entièrement cette affaire à M.

Montoni seul.

L'éloquence sentimentale de Valancourt lui fit enfin concevoir

l'indignité de sa conduite; elle connut la honte, mais non pas le

remords. Elle sut mauvais gré à Valancourt de l'avoir réduite à cette

situation pénible, et sa haine croissait avec la conscience de ses

torts. L'horreur qu'il lui inspirait était d'autant plus forte, que,

sans l'accuser, il la forçait de se convaincre elle-même. Il ne lui

laissait pas une excuse pour la violence du ressentiment avec lequel

elle le considérait. A la fin, sa colère devint telle, que Valancourt se

décida à sortir sur-le-champ pour ne pas perdre sa propre estime dans

une réplique peu mesurée.

Madame Clairval s'en tenait au rôle passif. Quand elle avait consenti au

mariage de Valancourt, c'était dans la croyance qu'Emilie hériterait de

sa tante. Quand le mariage de cette dernière l'eut désabusée de cet

espoir, sa conscience l'empêcha de rompre une union presque formée; mais

sa bienveillance n'allait pas jusqu'à faire une démarche qui la décidât

entièrement.

La modération que lui avait recommandée Emilie, et les promesses qu'il

lui avait faites, arrêtèrent seules l'impétuosité de Valancourt, qui

voulait courir chez Montoni, et demander avec fermeté ce qu'on refusait

à ses prières. Il se borna à renouveler ses sollicitations, et les

appuya de tous les arguments que pouvait fournir une situation comme la

sienne. Plusieurs jours se passèrent en représentations d'une part, et

en inflexibilité de l'autre. Soit par crainte, soit par honte, ou par la

haine qui résultait de ces deux sentiments, Montoni évitait

soigneusement l'homme qu'il avait tant offensé; il n'était ni attendri

par la douleur qui se peignait dans les lettres de Valancourt, ni frappé

de repentir par les solides raisonnements qu'elles contenaient. A la

fin, les lettres de Valancourt furent renvoyées sans être ouvertes. Dans

son premier désespoir, il oublia toutes ses promesses, excepté celle

d'éviter la violence, et il se rendit au château, déterminé à voir

Montoni, à tout mettre en usage pour y parvenir. Montoni s'était fait

celer, et quand Valancourt demanda madame et mademoiselle Saint-Aubert,

on lui refusa positivement l'entrée. Ne voulant pas engager une querelle

avec des domestiques, il partit, et revint chez lui dans un état de

frénésie. Il écrivit à Emilie ce qui s'était passé, exprima sans

restriction les angoisses de son coeur, et la conjura, puisqu'il ne

restait que cette ressource, de le recevoir à l'insu de Montoni. A peine

eut-il envoyé la lettre, que sa passion se calma: il comprit la faute

qu'il avait commise, en augmentant les chagrins d'Emilie par le trop

fidèle tableau de ses peines; il eût donné la moitié du monde pour

recouvrer son imprudente lettre. Emilie néanmoins fut préservée de la

douleur qu'elle aurait pu en recevoir. Madame Montoni avait ordonné

qu'on lui portât les lettres pour sa nièce: elle lut celle-ci; elle vit

avec colère la manière dont Valancourt y traitait Montoni; elle exhala

son ressentiment, et mit enfin la lettre au feu.

Montoni, pendant ce temps, toujours plus impatient de quitter la France,

pressait les préparatifs de ses gens, et terminait à la hâte tout ce qui

pouvait lui rester à faire. Il garda le plus profond silence sur les

lettres où Valancourt, désespérant d'obtenir plus, et modérant la

passion qui l'avait fait sortir de la règle, sollicitait seulement la

permission de dire adieu à Emilie. Mais quand Valancourt apprit qu'elle

allait partir sous peu de jours, et qu'on avait décidé qu'il ne la

verrait plus, il perdit toute prudence; et, dans une seconde lettre, il

proposa à Emilie de former un mariage secret. Cette lettre fut livrée à

madame Montoni, et la veille du départ arriva sans que Valancourt eût

reçu une seule ligne de consolation, ou le moindre espoir d'une dernière

entrevue.

Cependant Emilie était abîmée dans cette espèce de stupeur où des

malheurs subits et sans remède peuvent quelquefois plonger l'esprit.

Elle aimait Valancourt avec la plus tendre affection; elle s'était

accoutumée longtemps à le regarder comme l'ami et le compagnon de sa vie

entière; elle n'avait pas une idée de bonheur à laquelle son idée ne fût

jointe. Quelle devait donc être sa douleur au moment d'une séparation si

prompte, peut-être éternelle, et à un éloignement où les nouvelles de

leur existence pourraient à peine leur parvenir, et cela pour obéir aux

volontés d'un étranger, à celles d'une personne qui récemment encore

provoquait leur mariage?

Son agitation fut si forte, en réfléchissant sur son état et sur l'idée

de ne plus voir Valancourt, qu'elle se sentit prête à perdre ses sens.

Elle chercha des yeux quelque chose qui la ranimât; elle vit la fenêtre,

et eut assez de force pour l'ouvrir et s'y reposer: l'air ranima ses

forces; le clair de lune, qui tombait sur une longue avenue d'ormes

au-dessous d'elle, l'invita à essayer si ses mouvements et le grand air

ne calmeraient pas l'irritation de tous ses nerfs. Tout le monde dans le

château était couché: Emilie descendit le grand escalier, traversa le

vestibule, d'où un passage conduisait au jardin; elle avance doucement,

ne voit personne, ouvre la porte et entre dans l'allée. Emilie marchait

avec plus ou moins de vitesse, selon que les ombres la trompaient; elle

croyait voir quelqu'un dans l'éloignement, et craignait que ce fût un

espion de madame Montoni. Cependant le désir de revoir ce pavillon où

elle avait passé tant de moments heureux avec Valancourt, où elle avait

admiré avec lui cette belle plaine du Languedoc, et la Gascogne sa douce

patrie, ce désir l'emporta sur la crainte d'être observée: elle alla

vers la terrasse qui se prolongeait dans tout le jardin du haut; elle

dominait sur celui du bas, et y communiquait par un escalier de marbre

qui terminait l'avenue.

Quand elle fut aux marches, elle s'arrêta pour un moment, et regarda

autour d'elle. La distance où elle était du château augmentait l'espèce

d'effroi que le silence, l'heure et l'obscurité lui causaient; mais

s'apercevant que rien ne pouvait justifier ses craintes, elle monta sur

la terrasse, dont le clair de lune découvrait l'étendue, et montrait le

pavillon tout à l'extrémité.

Emilie s'approcha du pavillon et y entra.

Tout à coup la frayeur suspendit ses larmes, elle entendit une voix près

d'elle dans le pavillon; elle fit un cri; mais le bruit se répétant,

elle distingua la voix chérie de Valancourt. C'était lui, c'était

Valancourt qui la soutenait entre ses bras. Pendant quelques moments

l'émotion leur ôta la parole.--Emilie! dit enfin Valancourt en pressant

sa main dans les siennes. Emilie! il se tut encore, et l'accent avec

lequel il avait prononcé son nom exprimait sa tendresse aussi bien que

sa douleur.

--O mon Emilie! reprit-il après une longue pause, je vous vois encore,

j'entends encore le son de cette voix! j'ai erré autour de ce lieu, de

ces jardins, pendant tant de nuits, et je n'avais qu'un si faible, si

faible espoir de vous trouver. Quand il fut un peu remis, il lui dit: Je

suis venu ici aussitôt après le coucher du soleil; je n'ai cessé depuis

de parcourir les jardins et le pavillon. J'avais abandonné tout espoir

de vous voir; mais je ne pouvais me résoudre à m'arracher d'un lieu où

j'étais si près de vous; je serais probablement resté jusqu'à l'aurore

autour de ce château.

Vous me quittez, lui disait-il, vous allez sur une terre étrangère! A

quelle distance! Vous allez trouver de nouvelles sociétés, de nouveaux

amis, de nouveaux admirateurs; on s'efforcera de me faire oublier, on

vous préparera à de nouveaux liens. Comment puis-je savoir cela, et ne

pas sentir que vous ne reviendrez plus pour moi, que jamais vous ne

serez à moi? Sa voix fut étouffée par ses soupirs.

--Vous croyez donc, dit Emilie, que l'affliction que j'éprouve vienne

d'une affection légère et momentanée? Vous le croyez?

--Souffrir! interrompit Valancourt, souffrir pour moi! ô Emilie,

qu'elles sont douces, qu'elles sont amères ces paroles! Je ne dois pas

douter de votre constance; et pourtant, telle est l'inconséquence du

véritable amour, il est toujours prêt à accueillir le soupçon; lors même

que la raison le réprouve, il voudrait toujours une assurance nouvelle.

A présent je vous vois, à présent je vous tiens dans mes bras. Encore

quelques moments, et ce ne sera plus qu'un songe: je regarderai, et je

ne vous verrai point; j'essayerai de recueillir vos traits, et

l'imagination affaiblira votre image; j'écouterai vos accents, et ma

mémoire même les taira. Je ne puis, non, je ne puis vous quitter.

Pourquoi confierions-nous le bonheur de notre vie à la volonté de ceux

qui n'ont pas le droit de le détruire, et qui ne peuvent y contribuer

qu'en vous donnant à moi? O Emilie! osez vous fier à votre coeur; osez

être à moi pour toujours! Sa voix tremblait; il se tut. Emilie pleurait

et gardait le silence. Valancourt lui proposa de se marier à l'instant;

elle quitterait, au point du jour, la maison de madame Montoni, et le

suivrait à l'église des Augustins, où un prêtre les attendrait pour les

unir.

Emilie se tut encore: le silence avec lequel elle écoutait une

proposition que dictaient l'amour et le désespoir, dans un moment où

elle était à peine libre de la rejeter, quand son coeur était attendri

de la douleur d'une séparation qui pouvait être éternelle, quand sa

raison était en proie aux illusions de l'amour et de la terreur, ce

silence encourageait les espérances de Valancourt. Parlez, mon Emilie,

lui disait-il avec ardeur, laissez-moi entendre votre voix, laissez-moi

entendre de vous la confirmation de mon destin. Elle restait muette, ses

joues étaient glacées, ses sens étaient prêts à défaillir; cependant

elle n'en perdit pas l'usage.

Emilie, fort agitée, ne quitta pas Valancourt; mais elle le fit sortir

du pavillon: ils se promenèrent sur la terrasse, et Valancourt continua:

Ce Montoni, j'ai entendu des bruits étranges à son sujet. Etes-vous

certaine qu'il est de la famille de madame Quesnel, et que sa fortune

est ce qu'elle paraît être?

--Je n'ai pas de raisons pour en douter, reprit Emilie avec crainte; je

suis sûre du premier point; je n'ai aucun moyen de juger de l'autre, et

je vous prie de me dire ce que vous en savez.

--Je le ferai sûrement, mais cette information est très-imparfaite et

très-peu satisfaisante. Le hasard m'a fait rencontrer un Italien qui

parlait à quelqu'un de ce Montoni: ils parlaient de son mariage, et

l'Italien disait que si c'était celui qu'il imaginait, madame Chéron ne

se trouverait pas fort heureuse. Il continua d'en parler avec très-peu

de considération, mais en termes très-généraux, et donna quelques

ouvertures sur son caractère, qui excitèrent ma curiosité. Je hasardai

quelques questions; il fut réservé dans ses réponses, et après avoir

hésité quelque temps, il avoua que Montoni, d'après le bruit public,

était un homme perdu quant à la fortune et à la réputation. Il dit

quelque chose d'un château que possède Montoni au milieu des Apennins,

et de quelques circonstances relatives à son premier genre de vie: je le

pressai d'autant plus; mais le vif intérêt que je mettais à mes

questions fut, je crois, trop visible, et l'alarma. Aucune prière ne put

le déterminer à m'expliquer les circonstances auxquelles il avait fait

allusion, ou à m'en dire davantage sur Montoni; je lui observai que, si

Montoni possédait un château dans les Apennins, cela semblait indiquer

quelque naissance, et balancer la supposition de sa ruine. Il secoua la

tête, et fit un geste très-significatif; mais il ne répondit point.

L'espérance d'en tirer quelque chose de plus positif me retint auprès de

lui fort longtemps: je revins plusieurs fois à la charge, mais l'Italien

s'enveloppa de la plus entière réserve. Il me dit que ce qu'il avait

rapporté n'était que le résultat d'un bruit vague; que la haine et la

malignité forgeaient souvent de semblables histoires, et qu'il y fallait

peu compter. Je fus contraint de renoncer à en apprendre davantage,

puisque l'Italien semblait alarmé des conséquences de son indiscrétion:

il me fallut rester dans mon incertitude sur un sujet où l'incertitude

est presque insupportable. Songez, mon Emilie, à ce que je dois

souffrir; je vous vois partir pour une terre étrangère avec un homme

d'un caractère aussi suspect que l'est celui de ce Montoni: mais je ne

veux pas vous alarmer sans nécessité; il est possible, comme l'a dit

l'Italien, que ce Montoni ne soit pas celui dont il parlait, et

pourtant, Emilie, réfléchissez encore avant que de vous confier à lui.

Oh! je ne devrais plus vous parler. J'oublie, je le sens, toutes les

raisons qui m'ont fait tout à l'heure abandonner mes espérances, et

renoncer au désir de vous posséder à l'instant.

Valancourt se promenait à grands pas sur la terrasse, pendant qu'Emilie,

appuyée sur la balustrade, s'abîmait dans une profonde rêverie.

L'ouverture qu'elle venait de recevoir l'alarmait plus que peut-être

elle ne l'aurait dû, et renouvelait son combat intérieur.

Nous avons peu de moments à donner aux récriminations et aux serments,

dit Emilie en s'efforçant de cacher son émotion; si vous êtes encore à

apprendre combien vous m'êtes cher, et combien vous le serez

éternellement à mon coeur, aucune assurance de ma part ne saurait vous

en convaincre.

Ces derniers mots expirèrent sur ses lèvres, et ses larmes coulèrent

abondamment. Après quelques moments, elle se releva de cet abandon de

tristesse, et lui dit: Il faut que je vous quitte, il est tard, on

pourrait dans le château s'apercevoir de mon absence. Pensez à moi,

aimez-moi, quand je serai loin d'ici. Ma confiance sur ce point fera

toute ma consolation.

--Penser à vous! vous aimer! s'écria Valancourt.

--Essayez de modérer ces transports, dit Emilie, pour l'amour de moi,

essayez-le pour l'amour de vous!

Oui, pour l'amour de moi, dit Emilie d'une voix tremblante; je ne puis

pas vous laisser dans cet état.

--Eh bien! ne me laissez pas, dit Valancourt avec vivacité: pourquoi

nous quitter, ou du moins nous quitter pour plus longtemps que jusqu'au

point du jour?

--Il m'est impossible, reprit Emilie, il m'est impossible de soutenir de

pareils coups; vous me déchirez le coeur: mais jamais je ne consentirai

à cette mesure imprudente et précipitée.

--Si nous pouvions disposer du temps, mon Emilie, elle ne serait pas

aussi précipitée. Il faut nous soumettre aux circonstances.

--Oui, sans doute, il faut nous y soumettre, dit Emilie. Je vous ai déjà

ouvert mon coeur: mes forces sont épuisées.

--Pardonnez-moi, Emilie; songez au désordre de mon esprit en ce moment

où je vais quitter tout ce qui m'est cher; pardonnez-moi. Quand vous

serez partie, je me souviendrai avec remords de tout ce que je vous ai

fait souffrir; je désirerai vainement de vous voir, ne fût-ce qu'un seul

instant, pour adoucir votre douleur.

Ses larmes encore interrompirent sa voix. Emilie pleura avec lui. Je me

montrerai plus digne de votre amour, dit Valancourt à la fin; je ne

prolongerai pas ces moments. Mon Emilie, mon unique bien, mon Emilie, ne

m'oubliez jamais; Dieu sait quand nous nous rejoindrons. Je vous confie

à la Providence. O mon Dieu, ô mon Dieu, protégez-la, bénissez-la!

Il serra sa main contre son coeur. Emilie tomba presque sans vie sur son

sein. Ils ne pleuraient plus. Ils ne se parlaient pas. Valancourt alors

commanda à son désespoir, essaya de la consoler et de lui rendre

l'assurance. Mais elle paraissait hors d'état de le comprendre, et un

soupir qu'elle exhalait par intervalle prouvait seulement qu'elle

n'était pas évanouie.

Il la soutenait en marchant lentement vers le château, pleurant et

parlant toujours. Elle ne répondait que par des soupirs. Arrivés enfin à

la porte qui terminait l'avenue, elle sembla se retrouver elle-même; et,

regardant autour d'elle: C'est ici qu'il faut nous quitter, dit-elle en

s'arrêtant.

Adieu, ajouta-t-elle d'une voix languissante; quand vous serez parti, je

me souviendrai de mille choses que j'avais à vous dire.

Valancourt encore la pressa contre son coeur, et l'y tint en silence en

la baignant de ses larmes. Les larmes vinrent aussi soulager

l'oppression d'Emilie. Ils se dirent adieu et se séparèrent. La pauvre

amante se hâta de gagner sa chambre pour y chercher le repos; mais,

hélas! il avait fui loin d'elle, et son malheur ne lui permettait plus

de le goûter.

Les mystères d'Udolphe · 第 18 / 52 题