triomphe, ses yeux éclairés d'orgueil, ses épaules parées des dépouilles
des dieux...
Et s'enveloppant même les cheveux dans sa grande cyclas écarlate, elle
sortit de la nécropole sans quitter les bijoux terribles.
V
LES MURAILLES DE POURPRE
Quand, de la bouche des hiérodoules, le peuple eut appris pour la
seconde fois la certitude du sacrilège, il s'écoula lentement à travers
les jardins.
Les courtisanes du temple se pressaient par centaines le long des
chemins d'oliviers noirs. Quelques-unes répandaient de la cendre sur
leur tête. D'autres frottaient leur front dans la poussière, ou tiraient
leurs cheveux, ou se griffaient les seins, en signe de calamité. Les
yeux sur le bras, beaucoup sanglotèrent.
La foule redescendit en silence, dans la ville, par le Drôme et par les
quais. Un deuil universel consternait les rues. Les boutiquiers avaient
rentré précipitamment, par frayeur, leurs étalages multicolores, et des
auvents de bois fixés par des barres se succédaient comme une palissade
monotone au rez-de-chaussée des maisons aveugles.
La vie du port s'était arrêtée. Les matelots assis sur les bords de
pierre restaient immobiles, les joues dans les mains. Les vaisseaux
prêts à partir avaient fait relever leurs longues rames et carguer leurs
voiles aiguës le long des mâts balancés par le vent. Ceux qui voulaient
entrer en rade attendaient au large les signaux, et quelques-uns de
leurs passagers qui avaient des parents au palais de la reine, croyant à
une révolution sanglante, sacrifiaient aux dieux infernaux.
Au coin de l'île du Phare et de la jetée, Rhodis, dans la multitude,
reconnut Chrysis auprès d'elle.
«Ah! Chrysé! garde-moi, j'ai peur. Myrto est là; mais la foule est si
grande... j'ai peur qu'on nous sépare. Prends-nous par la main.
--Tu sais, dit Myrtocleia, tu sais ce qui se passe? Connaît-on le
coupable? Est-il à la torture? Depuis Hérostrate on n'a rien vu de tel.
Les Olympiens nous abandonnent. Que va-t-il advenir de nous?» Chrysis ne
répondit pas.
«Nous avions donné des colombes, dit la petite joueuse de flûte. La
déesse s'en souviendra-t-elle? La déesse doit être irritée. Et toi, et
toi, ma pauvre Chrysé! Toi qui devais être aujourd'hui ou très heureuse
ou très puissante...
--Tout est fait, dit la courtisane.
--Comment dis-tu!»
Chrysis fit deux pas en arrière et leva la main droite près de la
bouche.
«Regarde bien, ma Rhodis; regarde, Myrtocleia. Ce que vous verrez
aujourd'hui, les yeux humains ne l'ont jamais vu, depuis le jour où la
déesse est descendue sur l'Ida. Et jusqu'à la fin du monde on ne le
reverra plus sur la terre.» Les deux amies, stupéfaites, se reculèrent,
la croyant folle. Mais Chrysis, perdue dans son rêve, marcha jusqu'au
monstrueux Phare, montagne de marbre flamboyant à huit étages
hexagonaux. Elle poussa la porte de bronze, et profitant de
l'inattention publique, elle la referma de l'intérieur en abaissant les
barres sonores.
Quelques instants s'écoulèrent.
La foule grondait perpétuellement. La houle vivante ajoutait sa rumeur
aux bouleversements réguliers des eaux.
Tout à coup, un cri s'éleva, répété par cent mille poitrines:
«Aphrodite!!
--Aphrodite!!!»
Un tonnerre de cris éclata. La joie, l'enthousiasme de tout un peuple
chantait dans un indescriptible tumulte d'allégresse au pied des
murailles du Phare.
La cohue qui couvrait la jetée afflua violemment dans l'île, envahit les
rochers, monta dans les mâts de signaux, sur les tours fortifiées. L'île
était pleine, plus que pleine, et la foule arrivait toujours plus
compacte, dans une poussée de fleuve débordé, qui rejetait à la mer de
longues rangées humaines, du haut de la falaise abrupte.
On ne voyait pas la fin de cette inondation d'hommes. Depuis le palais
des Ptolémées jusqu'à la muraille du canal, les rives du Port Royal, du
Grand-Port et de l'Eunoste regorgeaient d'une masse serrée qui se
nourrissait indéfiniment par les embouchures des rues. Au-dessus de cet
océan, agité de remous immenses, écumeux de bras et de visages, flottait
comme une barque en péril la litière aux voiles jaunes de la reine
Bérénice. Et d'instant en instant s'augmentant de bouches nouvelles, le
bruit devenait formidable.
Ni Hélène sur les portes Scées, ni Phryné dans les flots d'Éleusis, ni
Thaïs faisant allumer l'incendie de Persépolis n'ont connu ce qu'est le
triomphe.
*
* *
Chrysis était apparue par la porte de l'Occident, sur la première
terrasse du monument rouge.
Elle était nue comme la déesse, elle tenait des deux mains les coins de
son voile écarlate que le vent enlevait sur le ciel du soir, et de la
main droite le miroir où se reflétait le soleil couchant.
Avec lenteur, la tête penchée, par un mouvement d'une grâce et d'une
majesté infinies, elle monta la rampe extérieure qui ceignait d'une
spirale la haute tour vermeille. Son voile frissonnait comme une flamme.
Le crépuscule embrasé rougissait le collier de perles comme une rivière
de rubis. Elle montait, et dans cette gloire, sa peau éclatante arborait
toute la magnificence de la chair, le sang, le feu, le carmin bleuâtre,
le rouge velouté, le rose vif, et, tournant avec les grandes murailles
de pourpre, elle s'en allait vers le ciel.
LIVRE V
I
LA SUPRÊME NUIT
«Tu es aimée des dieux, dit le vieux geôlier. Si moi, pauvre esclave,
j'avais fait la centième partie de tes crimes, je me serais vu lier sur
un chevalet, pendu par les pieds, déchiré de coups, écorché avec des
pinces. On m'aurait versé du vinaigre dans les narines, on m'aurait
chargé de briques jusqu'à m'étouffer, et si j'étais mort de douleur, mon
corps nourrirait déjà les chacals des plaines brûlées. Mais toi qui as
tout volé, tout tué, tout profané, on te réserve la ciguë douce et on te
prête une bonne chambre dans l'intervalle. Zeus me foudroie si je sais
pourquoi! Tu dois connaître quelqu'un au palais.
--Donne-moi des figues, dit Chrysis. J'ai la bouche sèche.»
Le vieil esclave lui apporta dans une corbeille verte une douzaine de
figues blettes à point.
Chrysis resta seule.
Elle s'assit et se releva, elle fit le tour de sa chambre, elle frappa
les murs avec la paume de la main sans penser à quoi que ce fût. Elle
déroula ses cheveux pour les rafraîchir, puis les renoua presque
aussitôt.
On lui avait fait mettre un long vêtement de laine blanche. L'étoffe
était chaude. Chrysis se sentit toute baignée de sueur. Elle étira les
bras, bâilla, et s'accouda sur la haute fenêtre.
Au dehors, la lune éclatante luisait dans un ciel d'une pureté liquide,
un ciel si pâle et si clair qu'on n'y voyait pas une étoile.
C'était par une semblable nuit que, sept ans auparavant, Chrysis avait
quitté la terre de Genezareth.
Elle se rappela... ils étaient cinq. C'étaient des vendeurs d'ivoire.
Ils paraient des chevaux à longue queue avec des houppes bigarrées. Ils
avaient abordé l'enfant au bord d'une citerne ronde...
Et avant cela, le lac bleuâtre, le ciel transparent, l'air léger du pays
de Gâlil.
La maison était environnée de lins roses et de tamaris. Des câpriers
épineux piquaient les doigts qui allaient saisir les phalènes... On
croyait voir la couleur du vent dans les ondulations des fines
graminées...
Les petites filles se baignaient dans un ruisseau limpide où l'on
trouvait des coquillages rouges sous des touffes de lauriers en fleurs;
et il y avait des fleurs sur l'eau et des fleurs dans toute la prairie
et de grands lys sur les montagnes, et la ligne des montagnes était
celle d'un jeune sein...
Chrysis ferma les yeux avec un faible sourire qui s'éteignit tout à
coup. L'idée de la mort venait de la saisir. Et elle sentit qu'elle ne
pourrait plus, jusqu'à la fin, cesser de penser.
«Ah! se dit-elle, qu'ai-je fait! Pourquoi ai-je rencontré cet homme?
Pourquoi m'a-t-il écoutée? Pourquoi me suis-je laissé prendre, à mon
tour? Pourquoi faut-il que, même maintenant, je ne regrette rien!
«Ne pas aimer ou ne pas vivre: voilà quel choix Dieu m'a donné. Qu'ai-je
donc fait pour être punie?»
Et il lui revint à la mémoire des fragments de versets sacrés qu'elle
avait entendu citer dans son enfance. Depuis sept ans, elle n'y pensait
plus. Mais ils revenaient, l'un après l'autre, avec une précision
implacable, s'appliquer à sa vie et lui prédire sa peine.
Elle murmura:
«Il est écrit:
Je me souviens de ton amour lorsque tu étais jeune...
Tu as dès longtemps brisé ton joug,
Rompu tes liens.
Et tu as dit: Je ne veux plus être esclave;
Mais sous toute colline élevée
Et sous tout arbre vert
Tu t'es courbée, comme une prostituée[2].
[2] Jérémie, II, 2, 20.
»Il est écrit:
J'irai après mes amants
Qui me donnent mon pain et mon eau
Et ma laine et mon lin
Et mon huile et mon vin[3].
[3] Osée, II, 7.
»Il est écrit:
Comment dirais-tu: Je ne suis point souillée.
Regarde tes pas dans la vallée,
Reconnais ce que tu as fait,
Chamelle vagabonde, ânesse sauvage,
Haletante et toujours en chaleur,
Qui t'aurait empêchée de satisfaire ton désir?[4]
[4] Jérémie, II, 23, 24.
»Il est écrit:
_Elle a été courtisane en Égypte_,
Elle s'est enflammée pour des impudiques
Dont le membre est comme celui des ânes
Et la semence comme celle des chevaux.
Tu t'es souvenue des crimes de ta jeunesse en Égypte,
Quand on pressait tes seins parce qu'ils étaient jeunes.[5]
[5] Ezéchiel, XXIII, 20, 21.
»Oh! s'écria-t-elle. C'est moi! c'est moi!
»Et il est écrit encore:
Tu t'es prostituée à de nombreux amants
Et tu reviendras à moi! dit l'éternel.[6]
[6] Jérémie, III, 1.
»Mais mon châtiment aussi est écrit!
Voici: j'excite contre toi tes amants.
Ils te jugeront selon leurs lois.
Ils te couperont le nez et les oreilles
Et ce qui reste de toi tombera par l'épée.[7]
[7] Ezéchiel, XXIII, 22-25.
»Et encore:
C'en est fait: elle est mise à nu, elle est emmenée.
Ses servantes gémissent comme des colombes
Et se frappent la poitrine.[8]
[8] Nahum, 111, 8.
»Mais sait-on ce que dit l'Écriture, ajouta-t-elle pour se consoler.
N'est-il pas écrit ailleurs:
Je ne punirai pas vos filles parce qu'elles se prostituent.[9]
[9] Osée, IV, 14.
»Et ailleurs, l'Écriture ne conseille-t-elle pas:
Va, mange et bois, car dès longtemps Dieu te fait réussir. Qu'en tout
temps tes vêtements soient blancs et que l'huile parfumée ne manque
pas sur ta tête. _Jouis de la vie_ avec la femme que tu aimes, pendant
tous les jours de ta vie de vanité que Dieu t'a donnés sous le soleil,
car il n'y a ni œuvre, ni pensée, ni science, ni sagesse, dans le
séjour des morts, où tu vas.[10]»
[10] Ecclésiaste, IX, 7, 10.
Elle eut un frémissement, et se répéta à voix basse:
«Car il n'y a ni œuvre, ni pensée, ni science, ni sagesse dans le
séjour des morts _où tu vas_.
La lumière est douce. Ah! qu'il est agréable de voir le soleil.[11]
[11] Id., XI, 7.
«Jeune homme, réjouis-toi dans ta jeunesse, livre ton cœur à la joie,
marche dans les voies de ton cœur et selon les visions de tes yeux,
avant que tu ne t'en ailles vers ta demeure éternelle et que les
pleureurs parcourent la rue; avant que la corde d'argent se rompe, que
la lampe d'or se brise, que la cruche casse sur la fontaine, et que la
roue casse au puits, avant que la poussière retourne à la terre, d'où
elle a été tirée.[12]»
[12] Id., XII, 1-8-9.
Avec un nouveau frisson elle se redit plus lentement:
«... Avant que la poussière retourne à la terre, d'où elle a été
tirée...»
Et comme elle se prenait la tête dans les mains, afin de réprimer sa
pensée, elle sentit tout à coup, sans l'avoir prévue, la forme mortuaire
de son crâne à travers la peau vivante: les tempes vides, les orbites
énormes, le nez camard sous le cartilage et les maxillaires en saillie.
Horreur! C'était donc cela qu'elle allait devenir! Avec une lucidité
effrayante elle eut la vision de son cadavre, et elle fit traîner ses
mains sur son corps pour aller jusqu'au fond de cette idée si simple,
qui jusqu'ici ne lui était pas venue,--qu'elle portait son squelette en
elle, que ce n'était pas un résultat de la mort, une métamorphose, un
aboutissement, mais une chose que l'on promène, un spectre inséparable
de la forme humaine,--et que la charpente de la vie est déjà le symbole
du tombeau.
Un furieux désir de vivre, de tout revoir, de tout recommencer, de tout
refaire, la souleva subitement. C'était une révolte en face de la mort;
l'impossibilité d'admettre qu'elle ne verrait pas le soir de ce matin
qui naissait; l'impossibilité de comprendre comment cette beauté, ce
corps, cette pensée active, cette vie luxuriante de sa chair allaient,
en pleine ardeur, cesser d'être, et pourrir.
La porte s'ouvrit tranquillement.
Démétrios entra.
II
LA POUSSIÈRE RETOURNE À LA TERRE
«Démétrios!» s'écria-t-elle.
Et elle se précipita...
Mais après avoir soigneusement refermé la serrure de bois, le jeune
homme n'avait plus bougé, et il gardait dans le regard une tranquillité
si profonde que Chrysis en fut soudainement glacée.
Elle espérait un élan, un mouvement des bras, des lèvres, quelque chose,
une main tendue...
Démétrios ne bougea pas.
Il attendit un instant en silence, avec une correction parfaite, comme
s'il voulait établir clairement sa disponibilité.
Puis, voyant qu'on ne lui demandait rien, il fit quatre pas jusqu'à la
fenêtre, et s'adossa dans l'ouverture en regardant le jour se lever.
Chrysis était assise sur le lit très bas, le regard fixe et presque
hébêté.
Alors Démétrios se parla en lui-même.
«Il vaut mieux, se dit-il, qu'il en soit ainsi. De tels jeux au moment
de la mort seraient en somme assez lugubres. J'admire seulement qu'elle
n'en ait pas eu, dès le début, le pressentiment, et qu'elle m'ait
accueilli avec cet enthousiasme. Pour moi, c'est une aventure terminée.
Je regrette un peu qu'elle s'achève ainsi, car, à tout prendre, Chrysis
n'a eu d'autre tort que d'exprimer très franchement une ambition qui eût
été celle de la plupart des femmes, sans doute, et s'il ne fallait pas
jeter une victime à l'indignation du peuple, je me contenterais de faire
bannir cette jeune fille trop ardente, afin de me délivrer d'elle tout
en lui laissant les joies de la vie. Mais il y a eu scandale et nul n'y
peut plus rien. Tels sont les effets de la passion. La volupté sans
pensée, ou le contraire, l'idée sans jouissance n'ont pas de ces
funestes suites. Il faut avoir beaucoup de maîtresses, mais se garder,
avec l'aide des dieux, d'oublier que les bouches se ressemblent.»
Ayant ainsi résumé par un audacieux aphorisme une de ses théories
morales, il reprit avec aisance le cours normal de ses idées.
Il se rappela vaguement une invitation à dîner qu'il avait acceptée pour
la veille, puis oubliée dans le tourbillon des événements, et il se
promit de s'excuser.
Il réfléchit sur la question de savoir s'il devait mettre en vente son
esclave tailleur, vieillard qui restait attaché aux traditions de coupe
du règne précédent et ne réussissait qu'imparfaitement les plis à godets
des nouvelles tuniques. Il avait même l'esprit si libre qu'il dessina
sur le mur avec la pointe de son ébauchoir une étude hâtive pour son
groupe de _Zagreus et les Titans_, une variante qui modifiait le
mouvement du bras droit chez le principal personnage.
À peine était-elle achevée, qu'on frappa doucement à la porte.
Démétrios ouvrit sans hâte. Le vieil exécuteur entra, suivi de deux
hoplites casqués.
«J'apporte la petite coupe», dit-il avec un sourire obséquieux à
l'adresse de l'amant royal.
Démétrios garda le silence.
Chrysis égarée leva la tête.
«Allons, ma fille, reprit le geôlier. C'est le moment. La ciguë est
toute broyée. Il n'y a plus vraiment qu'à la prendre. N'aie pas peur. On
ne souffre point.»
Chrysis regarda Démétrios, qui ne détourna pas les yeux.
Ne cessant plus de fixer sur lui ses larges prunelles noires entourées
de lumière verte, Chrysis tendit la main à droite, prit la coupe, et
lentement, la porta à sa bouche.
Elle y trempa les lèvres. L'amertume du poison et aussi les douleurs de
l'empoisonnement avaient été tempérées par un narcotique miellé.
Elle but la moitié de la coupe, puis, soit qu'elle eût vu faire ce geste
au théâtre, dans le _Thyestès_ d'Agathon, soit qu'il fût vraiment issu
d'un sentiment spontané, elle tendit le reste à Démétrios... Mais le
jeune homme déclina de la main cette proposition indiscrète.
Alors la Galiléenne prit la fin du breuvage jusqu'à la purée verte qui
demeura au fond. Et il lui vint aux joues un sourire déchirant où il y
avait bien un peu de mépris.
«Que faut-il faire? dit-elle au geôlier.
--Promène-toi dans la chambre, ma fille, jusqu'à ce que tu sentes tes
jambes lourdes. Alors tu te coucheras sur le dos, et le poison agira
tout seul.»
Chrysis marcha jusqu'à la fenêtre, appuya sa main sur le mur, sa tempe
sur sa main, et jeta vers l'aurore violette un dernier regard de
jeunesse perdue.
L'orient était noyé dans un lac de couleur. Une longue bande livide
comme une feuille d'eau enveloppait l'horizon d'une ceinture olivâtre.
Au-dessus, plusieurs teintes naissaient l'une de l'autre, nappes
liquides de ciel glauque, irisé, ou lilas, qui se fondaient
insensiblement dans l'azur plombé du ciel supérieur. Puis, ces étages de
nuances se soulevèrent avec lenteur, une ligne d'or apparut, monta,
s'élargit; un mince fil de pourpre éclaira cette aube morose, et dans un
flot de sang le soleil naquit.
«Il est écrit:
La lumière est douce...»
Elle resta ainsi, debout, tant que ses jambes purent la soutenir. Les
hoplites furent obligés de la porter sur le lit quand elle fit signe
qu'elle chancelait.
Là, le vieillard disposa les plis blancs de la robe le long des membres
allongés. Puis il lui toucha les pieds et lui demanda:
«As-tu senti?»
Elle répondit:
«Non.»
Il lui toucha encore les genoux et lui demanda:
«As-tu senti?»
Elle fit signe que non, et subitement, d'un mouvement de bouche et
d'épaules (car ses mains mêmes étaient mortes), reprise d'une ardeur
suprême, et peut-être du regret de cette heure stérile, elle se souleva
vers Démétrios... mais avant qu'il eût pu répondre, elle retomba sans
vie, les deux yeux éteints pour toujours.
Alors l'exécuteur ramena sur le visage les plis supérieurs du vêtement;
et l'un des soldats assistants, supposant qu'un passé plus tendre avait
un jour réuni ce jeune homme et cette jeune femme, trancha du bout de
son épée l'extrême boucle de la chevelure sur les dalles.
Démétrios toucha cela dans sa main, et, en vérité, c'était Chrysis tout
entière, l'or survivant de sa beauté, le prétexte même de son nom...
Il prit la mèche tiède entre le pouce et les doigts, l'éparpilla
lentement, peu à peu, et sous la semelle de sa chaussure il la mêla dans
la poussière.
III
CHRYSIS IMMORTELLE
Quand Démétrios se retrouva seul dans son atelier rouge encombré de
marbres, de maquettes, de chevalets et d'ébauches, il voulut se remettre
au travail.
Le ciseau dans la main gauche et le maillet au poing droit, il reprit,
mais sans ardeur, une ébauche interrompue. C'était l'encolure d'un
cheval gigantesque destiné au temple de Poseidôn. Sous la crinière
coupée en brosse, la peau du cou, plissée par un mouvement de la tête,
s'incurvait géométriquement comme une vasque marine onduleuse.
Trois jours auparavant, le détail de cette musculature régulière
concentrait dans l'esprit de Démétrios tout l'intérêt de la vie
quotidienne; mais le matin de la mort de Chrysis, l'aspect des choses
sembla changé. Moins calme qu'il ne voulait l'être, Démétrios n'arrivait
pas à fixer sa pensée occupée ailleurs. Une sorte de voile insoulevable
s'interposait entre le marbre et lui. Il jeta son maillet et se mit à
marcher le long des piédestaux poudreux.
Soudain, il traversa la cour, appela un esclave et lui dit:
«Prépare la piscine et les aromates. Tu me parfumeras après m'avoir
baigné, tu me donneras mes vêtements blancs et tu allumeras les
cassolettes rondes.»
Quand il eut achevé sa toilette, il fit venir deux autres esclaves:
«Allez, dit-il, à la prison de la reine; remettez au geôlier cette motte
de terre glaise et faites-la-lui porter dans la chambre où est morte la
courtisane Chrysis. Si le corps n'est pas jeté déjà dans la basse-fosse,
vous direz qu'on s'abstienne de rien exécuter avant que j'en aie donné
l'ordre. Courez en avant. Allez.»
Il mit un ébauchoir dans le pli de sa ceinture et ouvrit la porte
principale sur l'avenue déserte du Drôme.
Soudain il s'arrêta sur le seuil, stupéfié par la lumière immense des
midis de la terre africaine. La rue devait être blanche et les maisons
blanches aussi, mais la flamme du soleil perpendiculaire lavait les
surfaces éclatantes avec une telle furie de reflets, que les murs de
chaux et les dalles réverbéraient à la fois des incandescences
prodigieuses de bleu d'ombre, de rouge et de vert, d'ocre brutal et
d'hyacinthe. De grandes couleurs frémissantes semblaient se déplacer
dans l'air et ne couvrir que par transparence l'ondoiement des façades
en feu. Les lignes elles-mêmes se déformaient derrière cet
éblouissement; la muraille droite de la rue s'arrondissait dans le
vague, flottait comme une toile, et à certains endroits devenait
invisible. Un chien couché près d'une borne était réellement cramoisi.
Enthousiasmé d'admiration, Démétrios vit dans ce spectacle un symbole de
sa nouvelle existence. Assez longtemps il avait vécu dans la nuit
solitaire, dans le silence et dans la paix. Assez longtemps il avait
pris pour lumière le clair de lune, et pour idéal la ligne nonchalante
d'un mouvement trop délicat. Son œuvre n'était pas virile. Sur la peau
de ses statues il y avait un frisson glacé.
Pendant l'aventure tragique qui venait de bouleverser son intelligence,
il avait senti pour la première fois le grand souffle de la vie enfler
sa poitrine. S'il redoutait une seconde épreuve, si, sorti victorieux de
la lutte, il se jurait avant toutes choses de ne plus s'exposer à
fléchir sa belle attitude prise en face d'autrui, du moins venait-il de
comprendre que cela seul vaut la peine d'être imaginé, qui atteint par
le marbre, la couleur ou la phrase, une des profondeurs de l'émotion
humaine,--et que la beauté formelle n'est qu'une matière indécise,
susceptible d'être toujours, par l'expression de la douleur ou de la
joie, transfigurée.
Comme il achevait ainsi la suite de ses pensées, il arriva devant la
porte de la prison criminelle.
Ses deux esclaves l'attendaient là.
«Nous avons porté la motte de terre rouge, dirent-ils. Le corps est sur
le lit. On n'y a pas touché. Le geôlier te salue et se recommande à
toi.»
Le jeune homme entra en silence, suivit le long couloir, monta quelques
marches et pénétra dans la chambre de la morte, où il s'enferma
soigneusement.
Le cadavre était étendu, la tête basse et couverte d'un voile, les mains
allongées, les pieds réunis. Les doigts étaient chargés de bagues; deux
periscelis d'argent s'enroulaient sur les chevilles pâles, et les ongles
de chaque orteil étaient encore rouges de poudre.
Démétrios porta la main au voile afin de le relever; mais à peine
l'avait-il saisi qu'une douzaine de mouches rapides s'échappèrent de
l'ouverture.
Il eut un frisson jusqu'aux pieds... Pourtant il écarta le tissu de
laine blanche, et le plissa autour des cheveux.
Le visage de Chrysis s'était éclairé peu à peu de cette expression
éternelle que la mort dispense aux paupières et aux chevelures des
cadavres. Dans la blancheur bleuâtre des joues, quelques veinules
azurées donnaient à la tête immobile une apparence de marbre froid. Les
narines diaphanes s'ouvraient au-dessus des lèvres fines. La fragilité
des oreilles avait quelque chose d'immatériel. Jamais, dans aucune
lumière, pas même celle de son rêve, Démétrios n'avait vu cette beauté
plus qu'humaine et ce rayonnement de la peau qui s'éteint.
*
* *
Et alors il se rappelle les paroles dites par Chrysis pendant leur
première entrevue: «Tu ne connais pas mon visage. Tu ne sais pas comme
je suis belle!» Une émotion intense l'étouffe subitement. Il veut
connaître enfin. Il le peut.
De ses trois jours de passion, il veut garder un souvenir qui durera
plus que lui-même,--mettre à nu l'admirable corps, le poser comme un
modèle dans l'attitude violente où il l'a vue en songe, et créer d'après
le cadavre la statue de la Vie Immortelle.