un sourire de pitié. Théano, dans le vertige de l'ivresse la plus
ingénue, tirait avec obstination une rose presque défleurie dont les
épines s'accrochaient à ses cheveux. Sa tunique jaune était souillée de
rouge et blanc comme si toute l'orgie avait passé sur elle. L'agrafe de
bronze qui retenait sur l'épaule gauche les plis convergents de l'étoffe
pendait plus bas que la ceinture et découvrait la boule mouvante d'un
jeune sein déjà trop mûr, qui gardait deux stigmates de pourpre.
Dès qu'elle aperçut Myrtocleia, elle partit brusquement de cet éclat de
rire singulier que tout le monde connaissait à Alexandrie et qui l'avait
fait surnommer la Poule. C'était un interminable gloussement de
pondeuse, une cascade de gaieté qui redescendait à l'essouffler, puis
reprenait par un cri suraigu, et ainsi de suite, d'une façon rythmée,
dans une joie de volaille triomphante.
«Un œuf! un œuf!» dit Philotis.
Mais Myrtocleia fit un geste:
«Viens, Théano. Il faut te coucher. Tu n'es pas bien. Viens avec moi.
--Ah! ha!... Ah! ha!...» riait l'enfant.
Et elle prit son sein dans sa petite main en criant d'une voix altérée:
«Ah! ha!... le miroir...
--Viens! répétait Myrto impatientée.
--Le miroir... il est volé, volé, volé! Ah! haaaa! Je ne rirai jamais
tant quand je vivrais plus que Cronos. Volé, volé, le miroir d'argent!»
La chanteuse voulait l'entraîner, mais Philotis avait compris.
«Ohé! cria-t-elle aux autres en levant les deux bras en l'air. Accourez
donc! on apprend des nouvelles! Le miroir de Bacchis est volé!»
Et toutes s'exclamèrent:
«Papaïe! Le miroir de Bacchis!»
En un instant, trente femmes se pressèrent autour de la joueuse de
flûte.
--Qu'est-ce qui se passe?
--Comment?
--On a volé le miroir de Bacchis; c'est Théano qui vient de le dire.
--Mais quand cela?
--Qui est-ce qui l'a pris?»
L'enfant haussa les épaules:
«Est-ce que je sais!
--Tu as passé la nuit là-bas. Tu dois savoir. Ce n'est pas possible. Qui
est entré chez elle? On te l'a dit sans doute. Rappelle-toi, Théano.
--Est-ce que je sais? Ils étaient plus de vingt dans la salle... ils
m'avaient louée comme joueuse de flûte, mais ils m'ont empêchée de jouer
parce qu'ils n'aiment pas la musique. Ils m'ont demandé de mimer la
figure de Danaë et ils jetaient des pièces d'or sur moi, et Bacchis me
les prenait toutes... Et quoi encore? C'étaient des fous. Ils m'ont fait
boire la tête en bas dans un cratère beaucoup trop plein où ils avaient
versé sept coupes parce qu'il y avait sept vins sur la table. J'avais la
figure toute mouillée. Même mes cheveux trempaient, et mes roses.
--Oui, interrompit Myrto, tu es une fort vilaine fille. Mais le miroir?
Qui est-ce qui l'a pris?
--Justement! quand on m'a remise sur mes pieds, j'avais le sang à la
tête et du vin jusqu'aux oreilles. Ha! ha! ils se sont tous mis à
rire... Bachis a envoyé chercher le miroir... Ha! ha! il n'y était plus.
Quelqu'un l'avait pris.
--Qui? On te demande qui?
--Ce n'est pas moi, voilà ce que je sais. On ne pouvait pas me fouiller:
j'étais toute nue. Je ne cacherais pas un miroir comme une drachme sous
ma paupière. Ce n'est pas moi, voilà ce que je sais. Elle a mis une
esclave en croix, c'est peut-être à cause de cela... Quand j'ai vu qu'on
ne me regardait plus, j'ai ramassé les pièces de Danaë. Tiens, Myrto,
j'en ai cinq, tu achèteras des robes pour nous trois.»
*
* *
Le bruit du vol s'était répandu peu à peu sur toute la place. Les
courtisanes ne cachaient pas leur satisfaction envieuse. Une curiosité
bruyante animait les groupes en mouvement.
«C'est une femme, disait Philotis, c'est une femme qui a fait ce
coup-là.
--Oui, le miroir était bien caché. Un voleur aurait pu tout emporter
dans la chambre et tout bouleverser sans trouver la pierre.
--Bacchis avait des ennemies, ses anciennes amies surtout. Celles-là
savaient tous ses secrets. L'une d'elles l'aura fait attirer quelque
part et sera entrée chez elle à l'heure où le soleil est chaud et les
rues presque désertes.
--Oh! Elle l'a peut-être fait vendre, son miroir, pour payer ses dettes.
--Si c'était un de ses amants? On dit qu'elle prend des portefaix
maintenant.
--Non, c'est une femme, j'en suis sûre.
--Par les deux déesses! C'est bien fait!»
Tout à coup, une cohue plus houleuse encore se poussa vers un point de
l'Agora, suivie d'une rumeur croissante qui attira tous les passants.
«Qu'y a-t-il? Qu'y a-t-il?»
Et une voix aiguë dominant le tumulte cria par-dessus les têtes
anxieuses:
«On a tué la femme du grand-prêtre!»
Une émotion violente s'empara de toute la foule. On n'y croyait pas. On
ne voulait pas penser qu'au milieu des Aphrodisies un tel meurtre était
venu jeter le courroux des dieux sur la ville. Mais de toutes parts la
même phrase se répétait de bouche en bouche:
«On a tué la femme du grand-prêtre! la fête du temple est suspendue!»
Rapidement les nouvelles arrivaient. Le corps avait été trouvé, couché
sur un banc de marbre rose, dans un lieu écarté, au sommet des jardins.
Une longue aiguille d'or traversait le sein gauche; la blessure n'avait
pas saigné; mais l'assassin avait coupé tous les cheveux de la jeune
femme, et emporté le peigne antique de la reine Nitaoucrît.
Après les premiers cris d'angoisse, une stupeur profonde plana. La
multitude grossissait d'instant en instant. La ville entière était là,
mer de têtes nues et de chapeaux de femmes, troupeau immense qui
débouchait à la fois de toutes les rues pleines d'ombre bleue dans la
lumière éclatante de l'Agora d'Alexandrie. On n'avait pas vu pareille
affluence depuis le jour où Ptolémée Aulète avait été chassé du trône
par les partisans de Bérénice. Encore les révolutions politiques
paraissaient-elles moins terribles que ce crime de lèse-religion, dont
le salut de la cité pouvait dépendre. Les hommes s'écrasaient autour des
témoins. On demandait de nouveaux détails. On émettait des conjectures.
Des femmes apprenaient aux nouveaux arrivants le vol du célèbre miroir.
Les plus avisés affirmaient que ces deux crimes simultanés s'étaient
faits par la même main. Mais laquelle? Des filles, qui avaient déposé la
veille leur offrande pour l'année suivante, craignirent que la déesse ne
leur en tînt plus compte, et sanglotèrent assises, la tête dans leur
robe.
Une superstition ancienne voulait que deux événements semblables fussent
suivis d'un troisième plus grave. La foule attendait celui-là. Après le
miroir et le peigne, qu'avait pris le mystérieux larron? Une atmosphère
étouffante, enflammée par le vent du sud et pleine de sable en
poussière, pesait sur la foule immobile.
Insensiblement, comme si cette masse humaine eût été un seul être, elle
fut prise d'un frisson qui s'accrut par degrés jusqu'à la terreur
panique, et tous les yeux se fixèrent vers un même point de l'horizon.
C'était à l'extrémité lointaine de la grande avenue rectiligne qui de la
porte de Canope traversait Alexandrie et menait du Temple à l'Agora. Là,
au plus haut point de la côte douce, où la voie s'ouvrait sur le ciel,
une seconde multitude effarée venait d'apparaître et courait en
descendant vers la première.
«Les courtisanes! Les courtisanes sacrées!»
Personne ne bougea. On n'osait pas aller à leur rencontre, de peur
d'apprendre un nouveau désastre. Elles arrivaient comme une inondation
vivante, précédées du bruit sourd de leur course sur le sol. Elles
levaient les bras, elles se bousculaient, elles semblaient fuir une
armée. On les reconnaissait, à présent. On distinguait leurs robes,
leurs ceintures, leurs cheveux. Des rayons de lumière frappaient les
bijoux d'or. Elles étaient toutes proches. Elles ouvraient la bouche...
le silence se fit.
«On a volé le collier de la Déesse, les Vraies Perles de l'Anadyomène!»
Une clameur désespérée accueillit la fatale parole. La foule se retira
d'abord comme une vague, puis s'engouffra en avant, battant les murs,
emplissant la voie, refoulant les femmes effrayées, dans la longue
avenue du Drôme, vers la sainte immortelle perdue.
III
LA RÉPONSE
Et l'agora demeura vide, comme une plage après la marée.
Vide, non pas complètement: un homme et une femme restèrent, ceux-là
seuls qui savaient le secret de la grande émotion publique, et qui, l'un
par l'autre, l'avaient causée: Chrysis et Démétrios.
Le jeune homme était assis sur un bloc de marbre près du port. La jeune
femme était debout à l'autre extrémité de la place. Ils ne pouvaient se
reconnaître; mais ils se devinèrent mutuellement; Chrysis courut sous le
soleil, ivre d'orgueil et enfin de désir.
«Tu l'as fait! s'écria-t-elle. Tu l'as donc fait!
--Oui, dit simplement le jeune homme. Tu es obéie.»
Elle se jeta sur ses genoux et l'embrassa dans une étreinte délirante.
«Je t'aime! Je t'aime! Jamais je n'ai senti ce que je sens. Dieux! Je
sais donc ce que c'est que d'être amoureuse! Tu le vois, mon aimé, je te
donne plus, moi, que je ne t'avais promis avant-hier. Moi qui n'ai
jamais désiré personne, je ne pouvais pas penser que je changerais si
vite. Je ne t'avais vendu que mon corps sur le lit, maintenant je te
donne tout ce que j'ai de bon, tout ce que j'ai de pur, de sincère et de
passionné, toute mon âme qui est vierge, Démétrios, songes-y! Viens avec
moi, quittons cette ville pour un temps, allons dans un lieu caché, où
il n'y ait que toi et moi. Nous aurons là des jours comme il n'y en eut
pas avant nous sur la terre. Jamais un amant n'a fait ce que tu viens de
faire pour moi. Jamais une femme n'a aimé comme j'aime; ce n'est pas
possible! ce n'est pas possible! Je ne peux presque pas parler,
tellement j'ai la gorge étouffée. Tu vois, je pleure. Je sais aussi,
maintenant, ce que c'est que pleurer: c'est être trop heureuse... Mais
tu ne réponds pas! Tu ne dis rien! Embrasse-moi...»
Démétrios allongea la jambe droite afin d'abaisser son genou qui se
fatiguait un peu. Puis il fit lever la jeune femme, se leva lui-même,
secoua son vêtement pour aérer les plis, et dit doucement:
«Non... Adieu.»
Et il s'en alla d'un pas tranquille.
Chrysis, au comble de la stupeur, restait la bouche ouverte et la main
pendante.
«Quoi?... quoi?... qu'est-ce que tu dis?
--Je te dis: adieu, articula-t-il sans élever la voix.
--Mais... mais ce n'est donc pas toi qui...
--Si. Je te l'avais promis.
--Alors... Je ne comprends plus.
--Ma chère, que tu comprennes ou non, c'est assez indifférent. Je laisse
ce petit mystère à tes méditations. Si ce que tu m'as dit est vrai,
elles menacent d'être prolongées. Voilà qui vient à point pour les
occuper. Adieu.
--Démétrios! Qu'est-ce que j'entends?... D'où t'est venu ce ton-là?
Est-ce bien toi qui parles? Explique-moi! Je t'en conjure! Qu'est-il
arrivé entre nous? C'est à se briser la tête contre les murailles...
--Faut-il répéter cent fois les mêmes choses! Oui, j'ai pris le miroir;
oui, j'ai tué la prêtresse Touni pour avoir le peigne antique; oui, j'ai
enlevé du col de la déesse le grand collier de perles à sept rangs. Je
devais te remettre les trois cadeaux en échange d'un seul sacrifice de
ta part. C'était l'estimer, n'est-il pas vrai? Or, j'ai cessé de lui
attribuer cette valeur considérable et je ne te demande plus rien. Agis
de même à ton tour et quittons-nous. J'admire que tu ne comprennes point
une situation dont la simplicité est si éclatante.
--Mais garde-les, tes cadeaux! Est-ce que j'y pense! Est-ce que je te
les demande, tes cadeaux? Qu'est-ce que tu veux que j'en fasse? C'est
toi que je veux, toi seul...
--Oui, je le sais. Mais encore une fois, je ne veux plus, de mon côté;
et comme, pour qu'il y ait rendez-vous, il est indispensable d'obtenir à
la fois le consentement des deux amants, notre union risque fort de ne
pas se réaliser si je persiste dans ma manière de voir. C'est ce que
j'essaye de te faire entendre avec toute la clarté de parole dont je
suis susceptible. Je vois qu'elle est insuffisante; mais comme il ne
m'appartient pas de la rendre plus parfaite, je te prie de vouloir bien
accepter de bonne grâce le fait accompli, sans pénétrer ce qu'il a pour
toi d'obscur, puisque tu n'admets pas qu'il soit vraisemblable. Je
désirerais vivement clore cet entretien qui ne peut avoir aucun résultat
et qui m'entraînerait peut-être à des phrases désobligeantes.
--On t'a parlé de moi!
--Non.
--Oh! Je le devine! On t'a parlé de moi, ne dis pas non! On t'a dit du
mal de moi! J'ai des ennemies terribles, Démétrios! Il ne faut pas les
écouter. Je te jure par les dieux, elles mentent!
--Je ne les connais pas.
--Crois-moi! crois-moi, Bien-Aimé! Quel intérêt aurais-je à te tromper,
puisque je n'attends rien de toi que toi-même? Tu es le premier à qui je
parle ainsi...»
Démétrios la regarda dans les yeux.
«Il est trop tard, dit-il. Je t'ai eue.
--Tu délires... Quand cela? Où? Comment?
--Je dis vrai. Je t'ai eue malgré toi. Ce que j'attendais de tes
complaisances, tu me l'as donné à ton insu. Le pays où tu voulais aller,
tu m'y as mené en songe, cette nuit, et tu étais belle... ah! que tu
étais belle, Chrysis! Je suis revenu de ce pays-là. Aucune volonté
humaine ne me forcera plus à le revoir. On n'a jamais le bonheur deux
fois avec le même événement. Je ne suis pas insensé au point de gâter un
souvenir heureux. Je te dois celui-ci, diras-tu? mais comme je n'ai aimé
que ton ombre, tu me dispenseras, chère tête, de remercier ta réalité.»
Chrysis se prit les tempes dans les mains.
«C'est abominable! C'est abominable! Et il ose le dire! Et il s'en
contente!
--Tu précises bien vite. Je t'ai dit que j'avais rêvé; es-tu sûre que je
fusse endormi? Je t'ai dit que j'avais été heureux: est-ce que le
bonheur, pour toi, consiste exclusivement dans ce grossier frisson
physique que tu provoques si bien, m'as-tu dit, mais que tu n'as pas le
pouvoir de diversifier, puisqu'il est sensiblement le même auprès de
toutes les femmes qui se donnent? Non, c'est toi-même que tu diminues en
prenant cette allure inconvenante. Tu ne me parais pas bien connaître
toutes les félicités qui naissent de tes pas. Ce qui fait que les
maîtresses diffèrent, c'est qu'elles ont chacune des façons personnelles
de préparer et de conclure un événement en somme aussi monotone qu'il
est nécessaire, et dont la recherche ne vaudrait pas, si l'on n'avait
que lui en perspective, toute la peine que nous prenons pour trouver une
maîtresse parfaite. En cette préparation et en cette conclusion, parmi
toutes les femmes, tu excelles. Du moins, j'ai eu plaisir à me le
figurer, et peut-être m'accorderas-tu qu'après avoir rêvé l'Aphrodite du
Temple, mon imagination n'a pas eu grand'peine à se représenter la femme
que tu es? Encore une fois, je ne te dirai pas s'il s'agit d'un songe
nocturne ou d'une erreur éveillée. Qu'il te suffise de savoir que, rêvée
ou conçue, ton image m'est apparue dans un cadre extraordinaire.
Illusion; mais, sur toutes choses, je t'empêcherai, Chrysis, de me
désillusionner.
--Et moi, dans tout cela, que fais-tu de moi, moi qui t'aime encore
malgré les horreurs que j'entends de ta bouche? Ai-je eu conscience de
ton odieux rêve? Ai-je été de moitié dans ce bonheur dont tu parles, et
que tu m'as volé, volé! A-t-on jamais ouï dire qu'un amant eût un
égoïsme assez épouvantable pour prendre son plaisir de la femme qui
l'aime sans le lui faire partager?... Cela confond la pensée. J'en
deviendrai folle.»
Ici Démétrios quitta son ton de raillerie, et dit, d'une voix légèrement
tremblante:
«T'inquiétais-tu de moi quand tu profitais de ma passion soudaine pour
exiger, dans un instant d'égarement, trois actes qui auraient pu briser
mon existence et qui laisseront toujours en moi le souvenir d'une triple
honte?
--Si je l'ai fait, c'était pour t'attacher. Je ne t'aurais pas eu si je
m'étais donnée.
--Bien. Tu as été satisfaite. Tu m'as tenu, pas pour longtemps, mais tu
m'as tenu, néanmoins, dans l'esclavage que tu voulais. Souffre
qu'aujourd'hui je me délivre!
Il n'y a d'esclave que moi, Démétrios.
--Oui, toi ou moi, mais l'un de nous deux s'il aime l'autre.
L'Esclavage! L'Esclavage! voilà le vrai nom de la passion. Vous n'avez
toutes qu'un seul rêve, qu'une seule idée au cerveau: faire que votre
faiblesse rompe la force de l'homme et que votre futilité gouverne son
intelligence! Ce que vous voulez, dès que les seins vous poussent, ce
n'est pas aimer ni être aimée, c'est lier un homme à vos chevilles,
l'abaisser, lui ployer la tête et mettre vos sandales dessus. Alors vous
pouvez, selon votre ambition, nous arracher l'épée, le ciseau ou le
compas, briser tout ce qui vous dépasse, émasculer tout ce qui vous fait
peur, prendre Héraclès par les naseaux et lui faire filer la laine! Mais
quand vous n'avez pu fléchir ni son front ni son caractère, vous adorez
le poing qui vous bat, le genou qui vous terrasse, la bouche même qui
vous insulte! L'homme qui a refusé de baiser vos pieds nus, s'il vous
viole, comble vos désirs. Celui qui n'a pas pleuré quand vous quittiez
sa maison peut vous y traîner par les cheveux: votre amour renaîtra de
vos larmes, car une seule chose vous console de ne pas imposer
l'esclavage, femmes amoureuses! c'est de le subir!
--Ah! Bats-moi, si tu veux! Mais aime-moi après!»
Et elle l'étreignit si brusquement qu'il n'eut pas le temps d'écarter
ses lèvres. Il se dégagea des deux bras à la fois:
«Je te déteste. Adieu», dit-il.
Mais Chrysis s'accrocha à son manteau:
«Ne mens pas. Tu m'adores. Tu as l'âme toute pleine de moi; mais tu as
honte d'avoir cédé. Écoute, écoute, Bien-Aimé! S'il ne te faut que cela
pour consoler ton orgueil, je suis prête à donner, pour t'avoir, plus
encore que je ne t'ai demandé. Quelque sacrifice que je te fasse, après
notre réunion je ne me plaindrai pas de la vie.»
Démétrios la regarda curieusement; et comme elle, l'avant-veille, sur la
jetée, il lui dit:
«Quel serment fais-tu?
--Par l'Aphrodite, aussi.
--Tu ne crois pas à l'Aphrodite. Jure par Iahveh Çabaoth.»
La Galiléenne pâlit.
«On ne jure pas par Iahveh.
--Tu refuses?
--C'est un serment terrible.
--C'est celui qu'il me faut.»
Elle hésita quelque temps, puis dit à voix basse:
«J'en fais le serment par Iahveh. Que demandes-tu de moi, Démétrios?»
Le jeune homme se tut.
«Parle, Bien-Aimé! dit Chrysis. Dis-moi vite. J'ai peur.
--Oh! c'est peu de chose.
--Mais quoi encore!
--Je ne veux pas te demander de me donner à ton tour trois cadeaux,
fussent-ils aussi simples que les premiers étaient rares. Ce serait
contre les usages. Mais je peux te demander d'en recevoir, n'est-ce pas?
--Assurément, dit Chrysis joyeuse.
--Ce miroir, ce peigne, ce collier, que tu m'as fait prendre pour toi,
tu n'espérais pas en user, n'est-ce pas? Un miroir volé, le peigne d'une
victime et le collier de la déesse, ce ne sont pas des bijoux dont on
puisse faire étalage.
--Quelle idée!
--Non. Je le pensais bien. C'est donc par pure cruauté que tu m'as
poussé à les ravir au prix des trois crimes dont la ville entière est
bouleversée aujourd'hui? Eh bien, tu vas les porter.
--Quoi!
--Tu vas aller dans le petit jardin clos où se trouve la statue d'Hermès
Stygien. Cet endroit est toujours désert et tu ne risques pas d'y être
troublée. Tu enlèveras le talon gauche du dieu. La pierre est brisée, tu
verras. Là, dans l'intérieur du socle, tu trouveras le miroir de Bacchis
et tu le prendras à la main: tu trouveras le grand peigne de Nitaoucrît
et tu l'enfonceras dans tes cheveux; tu trouveras les sept colliers de
perles de la déesse Aphrodite, et tu les mettras à ton cou. Ainsi parée,
belle Chrysis, tu t'en iras par la ville. La foule va te livrer aux
soldats de la reine; mais tu auras ce que tu souhaitais et j'irai te
voir dans ta prison avant le lever du soleil.»
IV
LE JARDIN D'HERMANUBIS
Le premier mouvement de Chrysis fut de hausser les épaules. Elle ne
serait pas si naïve que de tenir son serment!
Le second fut d'aller voir.
Une curiosité croissante la poussait vers le mystérieux endroit où
Démétrios avait caché les trois dépouilles criminelles. Elle voulait les
prendre, les toucher de la main, les faire briller au soleil, les
posséder un instant. Il lui semblait que sa victoire ne serait tout à
fait complète tant qu'elle n'aurait pas saisi le butin de ses ambitions.
Quant à Démétrios, elle saurait bien le reprendre par une manœuvre
ultérieure. Comment croire qu'il s'était détaché d'elle à jamais? La
passion qu'elle lui supposait n'était pas de celles qui s'éteignent sans
retour dans le cœur de l'homme. Les femmes qu'on a beaucoup aimées
forment dans la mémoire une famille d'élection, et la rencontre d'une
ancienne maîtresse, même haïe, même oubliée, éveille un trouble
inattendu d'où peut rejaillir l'amour nouveau. Chrysis n'ignorait pas
cela. Si ardente qu'elle fût elle-même, si pressée de conquérir ce
premier homme qu'elle eût aimé, elle n'était pas assez folle pour
l'acheter du prix de sa vie quand elle voyait tant d'autres moyens de le
séduire plus simplement.
Et cependant... quelle fin bienheureuse il lui avait proposée!
Sous les yeux d'une foule innombrable, porter le miroir antique où
Sapphô s'était mirée, le peigne qui avait assemblé les cheveux royaux de
Nitaoucrît, le collier des perles marines qui avaient roulé dans la
conque de la déesse Anadyomène... Puis du soir au matin connaître
éperdument tout ce que l'amour le plus emporté peut faire éprouver à une
femme... et vers le milieu du jour, mourir sans effort... Quel
incomparable destin!
Elle ferma les yeux...
Mais non; elle ne voulait pas se laisser tenter.
Elle monta en droite ligne, à travers Rhacotis, la rue qui menait au
Grand Serapeion. Cette voie, percée par les Grecs, avait quelque chose
de disparate dans ce quartier de ruelles angulaires. Les deux
populations s'y mêlaient bizarrement, dans une promiscuité encore un peu
haineuse. Entre les Égyptiens vêtus de chemises bleues, les tuniques
écrues des Hellènes faisaient des passages de blancheurs. Chrysis
montait d'un pas rapide, sans écouter les conversations où le peuple
s'entretenait des crimes commis pour elle.
Devant les marches du monument, elle tourna à droite, prit une rue
obscure, puis une autre dont les maisons se touchaient presque par les
terrasses, traversa une petite place en étoile où, près d'une tache de
soleil, deux fillettes très brunes jouaient dans une fontaine, et enfin
elle s'arrêta.
*
* *
Le jardin d'Hermès Anubis était une petite nécropole depuis longtemps
abandonnée, une sorte de terrain vague où les parents ne venaient plus
porter les libations aux morts et que les passants évitaient
d'approcher. Au milieu des tombes croulantes, Chrysis s'avança dans le
plus grand silence, peureuse à chaque pierre qui craquait sous ses pas.
Le vent, toujours chargé de sable fin, agitait ses cheveux sur les
tempes, et gonflait son voile de soie écarlate vers les feuilles
blanches des sycomores.
Elle découvrit la statue entre trois monuments funèbres qui la cachaient
de tous côtés et l'enfermaient dans un triangle. L'endroit était bien
choisi pour enfouir un secret mortel. Chrysis se glissa comme elle put
dans le passage étroit et pierreux: en voyant la statue, elle pâlit
légèrement.
Le dieu à tête de chacal était debout, la jambe droite en avant, la
coiffure tombante et percée de deux trous d'où sortaient les bras. La
tête se penchait du haut du corps rigide, suivant le mouvement des mains
qui faisaient le geste de l'embaumeur. Le pied gauche était descellé.
D'un regard lent et craintif, Chrysis s'assura qu'elle était bien seule.
Un petit bruit derrière elle la fit frissonner; mais ce n'était qu'un
lézard vert qui fuyait dans une fissure de marbre.
Alors elle osa prendre enfin le pied cassé de la statue.
Elle le souleva obliquement et non sans quelque peine, car il entraînait
avec lui une partie du socle évidé qui reposait sur le piédestal.
Et sous la pierre elle vit briller tout à coup les énormes perles.
Elle tira le collier tout entier. Qu'il était lourd! elle n'aurait pas
pensé que des perles presque sans monture pussent peser d'un tel poids à
la main. Les globes de nacre étaient tous d'une merveilleuse rondeur et
d'un orient presque lunaire. Les sept rangs se succédaient, l'un après
l'autre, en s'élargissant comme des moires circulaires sur une eau
pleine d'étoiles.
Elle le mit à son cou.
D'une main elle l'étagea, les yeux fermés pour mieux sentir le froid des
perles sur la peau. Elle disposa les sept rangs avec régularité le long
de sa poitrine nue et fit descendre le dernier dans l'intervalle chaud
des seins.
Ensuite elle prit le peigne d'ivoire, le considéra quelque temps,
caressa la figurine blanche qui était sculptée dans la mince couronne,
et plongea le bijou dans ses cheveux plusieurs fois avant de le fixer où
elle le voulait.